Sur la chaise d’Édouard le Confesseur

70.000 livres sterling à dépenser.--Les pieds humides.--De

Buckingham Palace à Westminster Abbey en passant par

Whitehall.--Hipp! hipp! hourrah!--Le passé et l’avenir.--La chaise

d’Édouard le Confesseur.--L’oreiller de Jacob.--Les diamants

d’Esterhazy.--Soult et Wellington.--Le rite veut que le contenant

soit plus petit que le contenu.--Tous coiffés.--Aux uns la joue,

aux autres la main.--Médailles à la volée.--Dash aboie.

Entre le jour de l’avènement et celui du couronnement de Victoria, plus

d’un an s’était écoulé, et la jeune reine avait eu le temps de se former

à ses nouveaux devoirs envers l’État. Ce qu’elle avait connu du pouvoir,

n’était d’ailleurs guère fait pour le lui faire aimer. Elle avait vu les

intrigues des partis remuer profondément le pays lors des élections de

1837 et son empire colonial lui avait déjà créé des soucis avec

l’insurrection du Canada. Elle avait rompu avec tout son passé. Elle

avait quitté Kensington, le palais si plein de souvenirs, non sans avoir

emporté toutes les peintures remarquables, et avait élu sa résidence à

Buckingham, séjour favori de Georges IV et abhorré de Guillaume IV. Elle

avait tenu un drawing-room; le 17 juillet, elle était allée en grande

pompe à la Chambre des Lords prononcer la dissolution du Parlement. En

un mot, elle avait fait acte de reine avant que la couronne de ses

ancêtres lui eût été solennellement imposée. Depuis le jour de la mort

de son oncle, il n’était pourtant question que du jour où elle se

rendrait en grand gala, à Westminster Abbey, ceindre le diadème royal.

[Illustration: La Reine en 1862.]

En raison de son sexe, les uns voulaient que le plus grand faste fût

déployé ce jour-là; d’autres au contraire prétendaient qu’il était plus

digne d’une monarchie moderne de ne pas imposer de sacrifices trop

lourds à la nation. Les économistes de la Chambre des Communes étaient

d’avis qu’il ne fallait pas renouveler les folies du sacre de Georges

IV, qui avaient coûté plus de six millions de francs et qu’il convenait

de faire les choses pour Victoria, comme pour son oncle Guillaume IV,

très simplement. Le sacre de ce dernier avait coûté à la nation un

million deux cent cinquante mille francs; le Parlement estima qu’il

fallait faire un peu mieux pour une reine et rehausser l’éclat de la

cérémonie, et vota soixante-dix mille livres sterling, soit un million

sept cent cinquante mille francs.

La cérémonie du couronnement eut lieu le 28 juin 1838. Le jour se leva

par une pluie battante qui n’avait cessé de tomber toute la nuit. De

toutes parts on s’apitoyait sur la reine, et on regrettait qu’elle ne

pût ce jour-là se montrer à son peuple, parée des insignes de la

royauté. Heureusement le soleil n’allait pas tarder à fondre les

derniers nuages et à éclairer d’une splendeur radieuse cette grande

journée historique dont la nation anglaise allait être sevrée pour

longtemps. Vers neuf heures du matin le pavé des rues de Londres était

déjà séché par le soleil brûlant de juin; les rues étaient noires de

spectateurs. Le plus grand nombre, venus de la veille, avaient, comme

les pavés, reçu toute l’eau de la nuit et comme eux s’étaient séchés au

soleil. Toutes les fenêtres avaient été converties en petits

amphithéâtres; la moindre anfractuosité de terrain avait donné lieu à

l’improvisation de quelque tribune, ou de quelques gradins.

[Illustration: La Reine en 1865.]

A dix heures, au moment où toutes les cloches de la métropole se

mettaient en branle, la procession commençait de sortir du palais de

Buckingham et se dirigeait par Constitution Hill, Piccadilly,

Saint-James’s Street, Pall Mall, Cockspur Street, Charing Cross,

Whitehall--au premier étage duquel tomba la tête de Charles Ier sous

la hache du bourreau--et par Parliament Street. La porte par laquelle la

reine devait entrer dans l’Abbaye donne à l’ouest du monument. Elle mit

une heure et demie pour y arriver, précédée de toute sa Cour, des grands

corps de l’État, des ambassadeurs de toutes les puissances. C’est le

maréchal Soult, ce vieil adversaire du duc de Wellington, qui fut chargé

par le roi Louis-Philippe de représenter la France en cette occasion et

il s’acquitta de sa mission avec éclat.

[Illustration: La Reine en 1867.]

Sur tout le parcours, Victoria fut l’objet des ovations les plus

enthousiastes de la part du peuple; dès son entrée dans l’abbaye, elle

reçut de l’aristocratie assemblée et revêtue de tous les insignes de ses

dignités, des preuves non équivoques du plus pur loyalisme.

Au moment où elle mit pied à terre, le grand orgue, joué par sir

Georges Smart, emplit d’harmonie l’auguste sanctuaire. Aucun pays au

monde n’a quelque chose de comparable à la vieille abbaye, sous les

voûtes de laquelle dorment réellement ou sont censés dormir tous ceux

qui ont contribué en quelque chose à l’héritage glorieux de la nation.

Victoria fait son entrée sous ces voûtes solennelles. Tous les yeux sont

sur elle. Elle est admirable de simplicité et de dignité à la fois. On

la dirige droit à la sacristie, d’où elle ne sort que revêtue d’une

longue robe blanche de pure dentelle et du manteau royal en velours

violet bordé d’hermine et enrichi de broderies d’or. Elle a autour du

cou les colliers des ordres de la Jarretière, du Chardon, du Bain et de

Saint-Patrick. Son front est ceint d’un simple cercle d’or. Elle paraît

très émue. On la mène dans cet appareil, suivie des douze demoiselles

d’honneur qui portent la traîne de son manteau, jusqu’au trône érigé en

face de l’autel.

Le trône du couronnement mérite que nous nous y arrêtions. Ce n’est pas

que sa structure soit très artistique; loin de là, c’est un simple siège

gothique en bois, renfermant, enchâssée dans son pied sculpté à jour et

par conséquent visible, la pierre sur laquelle, si l’on en croit la

légende, s’endormit le patriarche Jacob dans la plaine de Luz. Cette

chaise appartenait à Édouard le Confesseur; depuis Édouard Ier, elle

a servi au couronnement de tous les souverains d’Angleterre. Quant à la

pierre relique qu’elle renferme, elle serait passée d’Espagne en

Irlande, d’où elle aurait été transportée en Écosse par le roi Fergus;

elle serait devenue la propriété de l’abbaye de Scone en l’an 850,

grâce à la libéralité du roi Kenneth et aurait été enchâssée dans la

chaise d’Édouard le Confesseur. L’ensemble fut offert à Édouard Ier à

l’occasion de son sacre, avec le sceptre et la couronne d’Écosse.

Sous les veux émerveillés de la brillante assistance, laquelle en cette

occasion s’était parée de tous ses diamants et de ses pierreries--le

prince Esterhazy en avait jusque sur les talons de ses bottines,--la

reine s’avance jusqu’au trône de ses ancêtres; l’archevêque de

Cantorbéry, le docteur Hawley, le même qui assistait au baptême de la

reine en qualité d’évêque de Londres, commence aussitôt la cérémonie.

Vêtu d’une longue chappe violette et coiffé de la ridicule perruque

blanche frisée qui n’était pas encore tombée en désuétude dans le

clergé, il vient se placer devant l’autel orné des plus riches

tapisseries et de la précieuse vaisselle d’or de l’abbaye, et là,

s’adressant d’une voix haute et ferme à l’assemblée: «Messeigneurs,

dit-il, je vous présente ici Victoria, l’indiscutable reine de ce

royaume et à vous tous venus ici pour lui rendre hommage je demande:

Êtes-vous toujours dans la même intention?» L’assemblée répond par les

cris de: «Dieu protège la reine Victoria!» La reine fait ensuite ses

cadeaux à l’Église; ils consistent en un drap d’or destiné à recouvrir

l’autel et en un lingot d’or d’un grand poids. L’évêque de Londres prend

alors la parole et, dans un discours plein d’éloquence, il explique à la

reine l’importance du serment qu’elle va avoir à prononcer. Elle va

jurer de protéger la religion de l’État, d’empêcher qu’une autre

religion lui soit substituée et de considérer comme hérétiques tous ceux

qui ne lui appartiennent point. Le serment fini, la reine vient

s’agenouiller devant l’autel, tandis que le chœur de la chapelle royale

entonne le _Veni creator Spiritus_. L’archevêque lui présente le livre

des Évangiles sur lequel elle prête serment; elle retourne ensuite à son

trône et s’y agenouille, tandis que quatre ducs, tous chevaliers de la

Jarretière, tiennent un drap d’or étendu au-dessus de sa tête. Le doyen

de Westminster présente l’huile sainte et l’archevêque oint la tête et

les mains de la reine en prononçant les mots suivants: «Sois ointe de

l’huile sacrée des rois, des prêtres et des prophètes». Il prend ensuite

le globe et le lui place dans la main gauche; il présente l’anneau au

gros rubis à l’annulaire de la main droite. La reine lui fait observer

qu’il a été fait pour son petit doigt; l’archevêque insiste pour le

mettre à l’annulaire, disant qu’il serait contraire au rite de le mettre

au petit doigt et force l’anneau avec une telle violence que la reine va

en éprouver une douleur cuisante pendant tout le reste de la cérémonie

et qu’elle devra, à son retour à Buckingham, tenir sa main dans l’eau

glacée pour pouvoir le retirer. Elle reçoit ensuite le sceptre d’ivoire.

Une prière spéciale accompagne la remise de chacun de ces emblèmes

royaux. La reine est toujours à genoux; l’archevêque tient au-dessus de

sa tête la couronne d’Angleterre dont le gros rubis est bien connu sous

le nom de trophée du prince Noir. Tous les pairs et pairesses

d’Angleterre prennent leurs couronnes, les évêques leurs mitres et se

disposent à s’en couvrir. Les rayons du soleil filtrent à ce moment au

travers des merveilleux vitraux de la vieille abbaye et c’est d’un bout

à l’autre des nefs un éblouissant ruissellement de pierres précieuses.

Au moment où l’archevêque dépose la couronne sur la tête de la reine,

tous les seigneurs se couvrent des leurs et des vivats éclatent sous les

voûtes sacrées. A l’extérieur les trompettes sonnent aux champs, les

tambours roulent, les canons de la tour de Londres et ceux dissimulés

dans le parc de Saint-James annoncent à la foule le moment précis du

couronnement. L’ivresse publique est à son comble. Plus vite que le

vent, la nouvelle se trouve répercutée, de canons en canons, jusqu’aux

limites extrêmes du Royaume-Uni.

La reine se relève alors et s’assied sur le trône.

L’archevêque appelle ensuite les bénédictions du ciel sur la souveraine

et sur son règne, puis commence la cérémonie des hommages. Le premier,

l’archevêque s’agenouille et prête à la reine le serment de fidélité en

son nom et au nom de l’épiscopat anglais; viennent ensuite les oncles de

la reine qui, ôtant leurs couronnes, mais restant debout, prononcent ces

paroles: «Je deviens votre homme lige pour la vie et je fais le serment

de vivre et de mourir pour vous. Que Dieu m’y aide!» Ils touchent

ensuite de la main droite la couronne placée sur la tête de la reine et

embrassent celle-ci sur la joue gauche.

Les autres pairs défilent ensuite, les ducs et duchesses, d’abord, puis

les marquis et marquises, les comtes et comtesses, les vicomtes et

vicomtesses, les barons et baronnes. Tous s’agenouillent successivement

devant elle et lui baisent la main. Le premier de chaque catégorie, le

plus ancien dans l’ordre de création, prononce seul le serment en son

nom et au nom de ses égaux en dignité.

La cérémonie de l’hommage terminée, le trésorier de la Maison royale,

le comte de Surrey, jette des médailles commémoratives d’argent à

l’assistance dans tous les sens et chacun s’empresse de les ramasser.

Cette partie de la cérémonie du couronnement se comprendrait peut-être

mieux sur la place publique; en tout cas, elle nuirait moins au décorum

de l’abbaye, car rien n’est plus ridicule que cette curée de médailles,

à laquelle prennent part les plus nobles dames, voire même les

demoiselles d’honneur qui assistent la reine.

La reine, enlevant ensuite sa couronne, vient s’agenouiller devant

l’autel et communie. Le chœur entonne alors les alleluia. Puis, elle

rentre dans la chapelle d’Édouard le Confesseur, où elle quitte sa robe

de dentelle et revêt un manteau de pourpre à la place. Elle se dirige

alors, la couronne sur la tête et les attributs du pouvoir aux mains,

vers la porte par où elle est entrée. A la sortie de l’abbaye, elle

remet le sceptre et le globe aux seigneurs désignés pour les porter, et

remonte dans son carrosse doré traîné de douze chevaux isabelle. Tous

les pairs suivent, couronnés, dans leurs carrosses armoriés, le cortège

royal jusqu’au palais de Buckingham, où ceux qui ne sont pas invités au

banquet se dispersent.

Rien ne peut donner une idée de l’enthousiasme délirant de la foule sur

le passage de la reine, au retour de la cérémonie du couronnement; il

faut avoir assisté à son jubilé de 50 ans en 1887, ou à celui, plus

brillant encore, de diamant ou de 60 ans de règne, en 1897, pour se

rendre compte de ce qu’il a pu être.

Le reste de la journée du couronnement se passa en banquet à la Cour et

illuminations. Dans toute l’aristocratie, il ne fut question pendant

quinze jours que de festins, bals et splendides réceptions.

Chose curieuse, Victoria n’a jamais retracé les scènes de son

couronnement, sans y mêler deux impressions, l’une pénible et l’autre

agréable, qui vraisemblablement, ont dû être bien fortes pour avoir été

ainsi associées par elle aux émotions inoubliables de cette journée: la

douleur que lui causa l’anneau royal à l’annulaire et la joie qu’elle

eut d’entendre aboyer Dash, son chien favori, à son retour au palais.

Ne devine-t-on ce qu’elle eût fait sans la tyrannie de l’étiquette; elle

aurait sans doute jeté l’anneau royal aux orties et aurait couru

embrasser son fidèle dog. Elle dut faire le contraire, elle supporta

l’anneau détesté et ne put voir son chien que le lendemain; mais elle

s’en souvint et en voulut à la royauté.

La reine Victoria intime Ouvrage illustré de 60 gravures d'après des photographies et des documents inédits · 第 9 / 62 题