Et elle courut au piano, le ferma violemment, tourna la

[Illustration: La Reine et sa mère, la duchesse de Kent.]

clé qu’elle mit dans sa poche et sortit de la salle, laissant sa

maîtresse ébahie.

Cette boutade fut d’ailleurs de courte durée et un quart d’heure plus

tard, ayant réfléchi, elle revint d’elle-même se mettre au piano,

embrassa sa maîtresse et étudia avec le plus grand calme et la plus

entière application.

De temps à autre, on menait la princesse au cirque ou à un ballet; mais

la duchesse évitait de rompre la régularité de sa vie, car elle avait

remarqué que le théâtre avait le don de l’énerver.

La duchesse de Kent fréquentait peu dans le monde; c’est à peine si elle

fit quelques rares apparitions à la Cour de son beau-frère Georges IV.

Lorsque Guillaume IV monta sur le trône en 1830, son premier soin fut

d’inviter la duchesse sa belle-sœur à choisir, parmi les dames de la

Cour, une grande gouvernante à sa fille que la mort récente du duc

d’York avait faite héritière directe du trône. La petite Drina, qui

avait déjà onze ans, s’était fait expliquer sa généalogie par Fraeulein

Lehzen, et comme celle-ci en était à Guillaume IV:

--Mais je ne vois plus personne pour régner après mon oncle Guillaume,

avait-elle dit, à moins que ce ne soit moi.

--Ce sera en effet Votre Altesse, avait répondu la gouvernante.

--C’est une bien lourde responsabilité, avait ajouté la princesse, avec

un gros soupir, comme si elle savait déjà la mesurer, ce qui avait

provoqué un sourire chez la gouvernante, mais je serai bonne, je serai

bonne.

Ce fut la duchesse de Northumberland qui fut choisie par la duchesse de

Kent pour remplir le poste d’honneur que venait de créer le roi auprès

de sa nièce. En même temps un bill de régence était introduit au

Parlement, stipulant qu’au cas où la reine Adélaïde, femme de Guillaume

IV, donnerait le jour à un enfant, elle deviendrait, à la mort du roi,

régente du royaume jusqu’à la majorité de cet enfant: qu’au cas

contraire, la duchesse de Kent deviendrait régente pendant la minorité

de sa fille; que la princesse Alexandrina-Victoria ne pourrait se marier

sans le consentement du roi, ou, en cas de mort de celui-ci, sans celui

des deux Chambres du Parlement.

Sous la direction de la duchesse de Northumberland, moins maternelle que

celle de la duchesse de Kent,--Fraeulein Lehzen était restée gouvernante

allemande,--la jeune princesse fit des progrès rapides, surtout en

musique. Très sévère, la duchesse avait su se faire craindre. Drina

apprit la constitution anglaise avec Mr Amos, savant légiste. Elle

commença d’aller dans le monde où elle fut choyée et prit goût à tous

les plaisirs.

Elle fit sa première apparition à la Cour de son oncle le 24 mai 1831,

son douzième anniversaire, jour choisi par la reine Adélaïde pour donner

à la Cour un bal d’enfants en l’honneur de Dona Maria II, la Gloria,

reine de Portugal, ainsi que de la princesse sa nièce. La fête eut lieu

au palais de Buckingham, dans le grand salon qui précède la salle du

Trône. Le contraste entre les deux enfants était frappant. La petite

reine était vêtue d’une robe de velours rouge avec des perles et portait

en sautoir un grand-cordon; sa poitrine était chamarrée de crachats et

de décorations: la petite princesse Drina était au contraire en robe de

soie blanche toute simple et avait quelques fleurs naturelles dans les

cheveux. Elle fut l’objet de toutes les attentions de la part du roi et

de la reine et toute la Cour n’eut des yeux que pour elle.

Les hommages qu’elle reçut au cours de cette soirée firent une telle

impression sur son esprit qu’elle en revint toute changée. Sa santé même

parut s’en ressentir. Ce changement n’échappa pas à l’œil vigilant de la

duchesse sa gouvernante, qui résolut de la tenir désormais éloignée de

la Cour et de lui épargner l’excitation de la cérémonie du couronnement

de son oncle, qui eut lieu le 8 septembre de la même année.

Dès lors on ne chercha plus de diversion aux études que dans les voyages

que la duchesse s’efforça de tracer de façon à les rendre aussi

instructifs que possible. On la conduisit aux courses d’Ascot. Elle fit

un voyage avec sa mère et sa gouvernante dans l’île de Wight, où elle

devait plus tard se faire bâtir le château d’Osborne, et visita

Worthing, Malvern, les magnifiques cathédrales de Worcester, Heresford,

Chester; elle se promena de château en château, invitée par toute

l’aristocratie, dont elle put étudier les mœurs à demi féodales. On

l’initia à l’industrie et au mouvement intellectuel du pays en lui

faisant connaître la filature de Belper, des usines métallurgiques, des

mines et l’Université d’Oxford.

La princesse ne rentra à Kensington Palace qu’à la fin de l’année 1832,

pour se préparer à la confirmation. Son entourage remarqua que

l’instruction religieuse qui lui fut alors donnée par le docteur Howley,

l’ancien évêque de Londres qui avait assisté à son baptême, devenu

archevêque de Cantorbéry, fit une grande impression sur son esprit.

Elle fut transformée et même transfigurée. Elle reçut le sacrement en

juillet 1834 dans la chapelle royale du vieux palais de Saint-James.

Les deux années qui suivirent furent des années d’effacement, toutes

consacrées aux études et aux voyages instructifs. On lui fit faire

connaissance avec la puissante marine du Royaume-Uni. On la promena dans

le yacht royal sur toute la côte méridionale. De Cowes, on l’emmena à

Southampton, où une délégation de la ville vint la saluer à bord et lui

demander le nom qu’elle désirait donner au nouveau quai. Elle l’appela

Royal Pier et ce nom lui est resté. Southampton n’était alors qu’un tout

petit port; il devait prendre une grande extension sous le patronage de

la petite reine et devenir un des points les plus importants de la côte

méridionale de l’Angleterre.

Cependant, grâce au plan adopté, la duchesse de Northumberland

atteignait droit son but: les qualités de Victoria se fortifiaient,

tandis que ses défauts disparaissaient peu à peu. L’esprit de la jeune

fille se formait au contact de tous les personnages qui l’approchaient;

il semblait qu’elle eût hérité la largeur de vue et l’esprit libéral de

son père. La duchesse s’ingéniait à aider au plus grand développement de

son intelligence, et à la préserver des préjugés de sa caste.

C’est ainsi que, dans le recueillement d’une retraite agréable,

interrompue de temps à autre par quelques voyages intéressants, Victoria

atteignit sa majorité à l’âge de dix-huit ans, le 24 mai 1837. Pour la

deuxième fois, la nation s’occupa d’elle: Guillaume IV la proclama à

cette occasion héritière présomptive de la couronne et le Parlement

décréta que le 24 mai serait jour férié et que l’émancipation de la

future reine serait célébrée par des réjouissances publiques. Dans toute

l’aristocratie, on organisa de splendides fêtes et, le soir, une

sérénade monstre fut donnée à la princesse à Kensington Palace, sous les

fenêtres de sa chambre à coucher. Le roi lui fit cadeau d’un piano

magnifique et tous les pairs lui envoyèrent de riches présents.

Guillaume IV était alors, depuis plusieurs mois déjà, dans un état de

santé très précaire et, sans prévoir sa fin si prochaine, les médecins

désespéraient de lui rendre sa vigueur. A partir de la majorité de sa

nièce, ses forces allèrent en déclinant de jour en jour et, dans la

matinée du 20 juin, avant l’aube, il rendit le dernier soupir au château

de Windsor.

Victoria était reine de Grande-Bretagne et d’Irlande.

Elle ne s’en doutait pas et dormait à poings fermés, quand, vers cinq

heures du matin, l’archevêque de Cantorbéry et le grand chambellan de la

Cour, qui était alors le marquis de Conyngham, sonnèrent à la grille du

Palais. Les rues de Londres étaient absolument désertes et on ne voyait

pas un chat dans le faubourg de Kensington. Dans le palais tout

reposait; les chiens de garde eux-mêmes n’aboyèrent pas au coup de

sonnette de l’avènement de leur maîtresse et les deux messagers de la

grande nouvelle eurent toutes les peines du monde à se faire ouvrir la

porte. Le concierge finit enfin par se lever et par les introduire dans

une salle du rez-de-chaussée où ils restèrent seuls très longtemps, sans

qu’on parût s’occuper d’eux. Ils sonnèrent un domestique et lui

intimèrent l’ordre de prévenir la princesse qu’ils étaient porteurs d’un

important message pour elle. Un long temps se passa sans réponse. Ils

sonnèrent de nouveau. Cette fois, ce fut une gouvernante qui parut et

dit aux gentlemen que la princesse dormait d’un si bon sommeil qu’elle

n’avait pas cru devoir la déranger.

[Illustration: La duchesse de Northumberland, gouvernante de la Reine.]

--Nous venons voir la reine pour affaire d’État, répondit l’archevêque,

et il n’y a pas de sommeil sacré devant une affaire de cette importance.

Victoria allait connaître de bonne heure le joug du pouvoir. La

gouvernante se retira et, quelques minutes après, la reine faisait son

entrée, vêtue d’un long peignoir blanc serré à la taille par une

ceinture, les épaules recouvertes d’un châle de même couleur, les pieds

nus dans des babouches. Ses jolis cheveux d’un blond doré ondulaient sur

le dos, dépassant la ceinture; ses yeux étaient gonflés de sommeil et

pleins de larmes. Cependant son port était calme et plein de dignité.

L’attitude de ce moment solennel sera celle de tout son règne.

Les deux messagers lui apprirent la nouvelle qui la faisait reine et

aussitôt, mettant un genou en terre, lui baisèrent respectueusement la

main. Ils lui demandèrent en même temps ses ordres.

[Illustration: La Reine en 1838.]

--Priez Dieu pour moi, Milords, leur dit-elle et dites à lord Melbourne

de venir me trouver.

Lord Melbourne était alors premier ministre.

Elle se retira aussitôt dans sa chambre. Dans le corridor, elle

rencontra Fraeulein Lehzen qui la félicita au sujet de son avènement et

lui rappela respectueusement sa promesse d’être bonne reine. Elle ne put

lui répondre, tant elle se sentait émue.

Le jour était venu en effet de dire adieu à la vie insouciante et

heureuse pour laquelle elle était née et c’est ce qui la faisait fondre

en larmes.

Mrs Browning, poétesse, une des quatre femmes écrivains qui ont illustré

le règne de Victoria--les trois autres sont George Elliott, Charlotte

Bronte et Harriett Martineau,--a consacré aux premières larmes de la

reine des strophes pleines de beauté, qui sont devenues classiques sous

le titre de _Victoria’s Tears_.

Une heure plus tard, le premier ministre était aux côtés de la jeune

souveraine et arrêtait avec elle toutes les dispositions pour la

convocation de son Conseil privé. A neuf heures, les délégations des

principaux corps de l’État arrivaient déjà à Kensington Palace, le lord

maire et la corporation de la cité de Londres en tête.

A onze heures, la reine, entourée des principaux officiers de la maison

du roi, faisait son entrée dans le grand salon où se tenait le Conseil

privé convoqué en toute hâte et prenait place sur un trône improvisé.

Elle avait revêtu une toilette de grand deuil et c’est à tort que le

peintre Sir David Wilkie, qui a fixé sur la toile cette page d’histoire,

la représente vêtue de blanc. Le lord chancelier Cottenham lui faisait

prononcer le serment d’usage, par lequel elle s’engageait à gouverner

selon la Constitution du pays, à maintenir la religion réformée établie

par la loi et à sauvegarder les institutions politiques. Elle signait

ensuite l’acte d’avènement.

Puis les princes du sang, le duc de Cumberland, roi de Hanovre en tête,

les princes et les conseillers privés venaient s’agenouiller devant elle

et prononcer le serment d’allégeance. Les ministres remettaient ensuite

leurs sceaux. Elle les leur rendait aussitôt, ordonnait de changer les

sceaux de l’État et la forme des prières officielles et le conseil

décidait, avant de se retirer, que la proclamation du nouveau règne

serait faite le lendemain dans la cour de Saint-James Palace à Londres

et, sur la place principale, dans toutes les villes du Royaume-Uni.

Le lendemain, à dix heures, toute l’aristocratie était groupée dans la

cour du vieux palais, entourée des corps d’élite de l’armée, lorsque la

jeune reine parut à la fenêtre grillée du premier étage. Aussitôt les

trompettes sonnèrent l’air composé tout exprès par Thomas Harper,

premier trompette du roi; les tambours battirent et le lord chancelier

annonça à haute voix que la jeune princesse montait sur le trône de ses

pères et qu’elle s’appellerait Victoria Ire.

La foule découverte l’acclamait aussitôt avec enthousiasme et les

musiques entonnaient le _God save the Queen_. C’en était trop pour les

nerfs de la délicate jeune fille qui faillit perdre connaissance et

éclata en sanglots. Sa mère se tenait derrière elle pour la recevoir

dans ses bras.

--Pour vous, au moins, serai-je toujours Victoria? lui dit-elle.

Victoria Ire est le cinquante-sixième souverain d’Angleterre et le

quatre-vingt-unième d’Écosse. Elle monte sur le trône en sa qualité de

fille unique d’Edward, duc de Kent, quatrième fils de George III, les

trois fils aînés étaient morts sans postérité. Elle descend de George

Ier, l’usurpateur qui bénéficia de la révolution de 1688, de

l’expulsion des Stuarts et de l’avènement irrégulier de Guillaume

Ier, septième duc de Normandie, surnommé le Conquérant. Elle est en

même temps héritière de la couronne de Hanovre, à laquelle son mariage

l’obligera à renoncer, et qui d’ailleurs sera confisquée par la Prusse

au lendemain de Sadowa.

Ses aïeux sont, en remontant vers la souche de la famille: George III,

son grand-père paternel, petit-fils de George II; George II, fils unique

de George Ier; George Ier, premier roi de la maison de Hanovre,

fils de Sophie, femme de l’Électeur de Hanovre et fille d’Élizabeth,

fille de Jacques Ier; Jacques Ier, roi d’Écosse sous le nom de

Jacques VI, puis d’Angleterre sous le nom de Jacques Ier, premier

souverain d’Angleterre de la maison des Stuarts par sa mère Marie

Stuart, reine d’Écosse, petite-fille de Jacques IV, roi d’Écosse et de

Marguerite, fille de Henri VII; Henri VII, premier souverain

d’Angleterre de la maison des Tudor, fils de Marguerite de Beaufort,

arrière-petite-fille de Jean de Gaunt, quatrième fils d’Édouard III,

dont le fils aîné Henri IV fut le premier souverain de la maison de

Lancaster; Édouard III, fils aîné d’Édouard II, fils aîné d’Édouard

Ier, fils aîné de Henri III, fils aîné de Jean Plantagenet, sixième

et plus jeune fils de Henri II; Henri II, premier souverain de la maison

de Plantagenet, fils de Geoffroy Plantagenet et de Mathilde, fille

unique de Henri Ier; Henri Ier, de la maison de Normandie, dernier

fils de Guillaume Ier le Bâtard, surnommé le Conquérant; Guillaume

Ier, fils de Robert le Diable, duc de Normandie, et de la fille d’un

pelletier de Falaise, premier souverain de la maison de Normandie, roi

d’Angleterre par droit de conquête, et aussi parent à un degré éloigné,

par les femmes, d’Édouard le Confesseur.

Si l’on admet la légitimité de ce lien du sang, Victoria descend du

premier roi d’Angleterre par Édouard le Confesseur, fils d’Ethelred II,

demi-frère d’Édouard le Martyr par sa mère; Édouard le Martyr, fils

d’Edgar, second fils d’Edmond, frère d’Athelstan, fils aîné d’Édouard

l’aîné, fils d’Alfred, quatrième fils d’Ethelwulf, fils d’Egbert,

surnommé le Grand, premier roi d’Angleterre.

Par sa mère, Victoria descend de Guelf, duc de Bavière, fondateur de la

maison de Brunswick et descendant d’Odoacre, le fameux chef des Hérules

qui, après avoir battu au Ve siècle Romulus Augustulus, le dernier

empereur romain d’Occident, disputa le royaume d’Italie à Théodore

l’Ostrogoth. Parmi ses ancêtres maternels les plus célèbres, elle compte

Frédéric le Sage, électeur de Saxe dès les premières années du XVIe

siècle, ami et protecteur de Luther, et un de ses premiers disciples.

Les Anglais ont coutume d’arrêter la généalogie de Victoria à Guillaume

le Conquérant, sur l’embonpoint duquel Philippe Ier, roi de France,

dit en plaisantant: «Quand ce gros homme accouchera-t-il?» Cette parole

eut le don de piquer Guillaume, qui fit répondre au roi qu’il

descendrait de Rouen, capitale de son duché, à Notre-Dame pour y

célébrer ses relevailles, avec 10.000 lances en guise de cierges. Il

allait mettre sa promesse à exécution et était déjà parvenu à Mantes,

saccageant tout sur son passage, quand il se blessa à l’arçon de sa

selle et n’eut que le temps d’être ramené à Rouen pour mourir dans ses

États.

De tous les rois d’Angleterre, c’est Victoria qui aura eu le règne le

plus long; le règne le plus long après le sien est celui de George III,

qui dura soixante ans.

La reine Victoria intime Ouvrage illustré de 60 gravures d'après des photographies et des documents inédits · 第 4 / 62 题