[Illustration: Le duc de Kent, père de la Reine Victoria.]
de sa nièce et de faire la part la plus large possible aux jeux, au
sport et à la vie au grand air. Jusqu’à cinq ans on laissa donc Victoria
à ses poupées. Elle posséda la plus jolie collection du monde. Le
_Strand Magazine_ publia, à l’époque du jubilé de diamant de la reine,
un article illustré reproduisant les cent trente-deux poupées de la
princesse et la reine ne dédaigna pas de dicter à son secrétaire, le
général Sir Henry Ponsonby, des rectifications à cet article qui
contenait quelques erreurs. L’auteur racontait que l’amour de la
princesse pour ses poupées n’avait cessé qu’à l’âge de quatorze ans,
qu’elle en avait possédé un bien plus grand nombre, mais que les 132
mentionnées étaient les seules qui fussent restées en sa possession, les
autres ayant été offertes à des loteries de charité. Victoria avait un
registre spécial sur lequel elle avait écrit «List of my dolls», Liste
de mes poupées, qu’elle avait baptisées de noms de souveraines, de dames
de la Cour et de l’aristocratie, d’actrices ou d’héroïnes de féeries ou
de ballets auxquels elle avait assisté. A côté du nom de chaque poupée,
elle avait soin de noter le nom de la personne qui la lui avait offerte,
le personnage qu’elle représentait, comment le costume lui avait été
inspiré, par qui il avait été dessiné et les noms des personnes qui
avaient collaboré avec elle à sa confection. C’est ainsi qu’on retrouve
le comte de Leicester, Robert Dudley, Amy Robsart, les principaux
personnages du fameux ballet de Kenilworth qui fit courir tout Londres
au King’s Theatre, devenu plus tard Her Majesty’s; le comte Almaviva du
_Mariage de Figaro_ et du _Barbier de Séville_; Mlle Duvernoy, la
danseuse française qui, dans un rôle de
[Illustration: Chambre où est née la Reine.]
Bayadère, avait tourné la tête à Thackeray; la Taglioni, la reine
Élizabeth, etc. Ces poupées avaient la tête en bois, les traits
grossièrement peints, le corps en son recouvert de peau et elles
étaient, rareté à l’époque, articulées
[Illustration: La Reine Victoria à 4 ans.]
et pouvaient prendre toutes les attitudes. L’industrie de la poupée a
fait de tels progrès depuis lors, que les poupées de Victoria seraient
dédaignées des petites bourgeoises de nos jours; mais elles étaient pour
le temps des joujoux de princesse et devaient faire loucher d’envie plus
d’une des petites camarades qu’on admettait, rarement d’ailleurs, à
prendre part aux jeux de la future reine. Cette absence d’enfants de son
âge autour de Drina fut probablement même une des raisons de son amour
immodéré pour les poupées.
Victoria possédait en outre un ameublement de carton doré et, après
avoir habillé ses poupées, de la chemise au manteau de Cour, ou au
chapeau, elle les installait dans de petits drawing-rooms et s’exerçait
déjà à se composer une Cour à son gré.
Rien n’est plus curieux que de suivre sur ces poupées les progrès de
l’imagination et de l’habileté de l’enfant. Tout d’abord ce sont les
ballerines qui l’absorbent, puis les dames de la Cour, à qui elle impose
déjà des toilettes de son choix. Il semble qu’elle ne pêche pas par le
goût et que l’harmonie des couleurs lui échappe. Elle a une prédilection
marquée pour les manches amples, appelées si irrévérencieusement
«manches à gigot». Pourtant chaque costume est bien celui qui sied au
personnage. Elle tolère les toilettes tapageuses aux actrices; mais elle
n’entend pas que les dames de la Cour ou de l’aristocratie se présentent
autrement qu’en décolleté. Nous verrons que ce caprice d’enfant règlera
un jour l’étiquette à la Cour de Windsor.
L’amour des poupées n’empêchait pas la jeune princesse d’aimer à jouer
avec des poupées vivantes; les familiers de la maison de son père, tels
que William Wilberforce, l’homme d’État célèbre par ses luttes pour
l’abolition de la traite des nègres; Sir Walter Scott, le grand
romancier écossais; le duc de Wellington, le vainqueur de Waterloo, ont
dû bien souvent dépouiller leur gravité et se plier aux fantaisies de la
fille de leur ami.
Les récréations en plein air, chaque fois que le temps le permettait,
étaient de toutes celles que Victoria préférait. On la voyait souvent
courir dans les jardins de Kensington, ou y faire galoper son âne gris
tout enrubanné de soie bleue et envoyer des baisers ou prodiguer des
«good-morning» aux nombreux passants arrêtés derrière les grilles et
heureux de pouvoir contempler l’héritière du trône. Elle était d’humeur
très gaie et surtout très égale. Sa figure, dans laquelle on retrouve
des traits de Caroline d’Anspach, n’était qu’un sourire épanouï; elle
était turbulente, légère, oublieuse et avec cela très impérative; elle
passait vite d’une idée à une autre; mais était très franche, avait un
cœur excellent et ne craignait rien tant que de contrister sa mère.
On cite des exemples de ces deux qualités. Sa franchise était telle,
qu’il était impossible de raconter devant elle le moindre fait d’une
manière inexacte, sans qu’elle le rectifiât aussitôt, même lorsque la
rectification était à son désavantage. Un jour que la duchesse demandait
à sa gouvernante allemande, Fraeulein Lehzen, qui devint baronne, si
Victoria avait été sage, la jeune fille répondit que la princesse
s’était montrée désagréable en une occasion.
--Deux occasions, rectifia Victoria, et elle rappela à la gouvernante
devant sa mère la circonstance qui avait été oubliée.
La peur de faire de la peine à sa mère se révèle dans le trait suivant.
Étant en visite chez le comte Fitzwilliam, elle tomba le front contre
une table de marbre et le choc fut si rude qu’elle perdit connaissance.
Lorsqu’elle revint à elle, sa première pensée fut de demander si l’on
avait fait savoir à sa mère que son accident était sans gravité.
Nous retrouverons ces qualités plus tard dans la reine. Lorsqu’elle
faillit être victime d’un attentat dans Hyde Park, elle se leva dans sa
voiture pour montrer à son peuple qu’elle n’était point blessée et elle
donna l’ordre à son cocher de la mener chez la duchesse, afin que
celle-ci n’apprît point le danger qu’elle avait couru par la rumeur
publique ou par les journaux.
L’été, on l’emmenait invariablement à Ramsgate, en Kent, sur la côte
orientale de l’île de Thanet, à l’embouchure de la Tamise, où sa mère
avait coutume de louer une villa pour l’époque des chaleurs. Alors, du
matin jusqu’au soir, la jeune princesse était dehors à jouer sur la
plage ou sur les dunes des environs. La duchesse faisait servir les
repas sous une tente.
Lorsque Victoria eut six ans, sa mère estima que le moment était venu de
s’occuper plus sérieusement de son instruction. Le Parlement qui avait
continué de voter à la veuve la liste civile de son mari, l’augmenta de
6.000 liv. sterling par an, 150.000 francs, pour permettre à la duchesse
de donner à la princesse une éducation en rapport avec sa destinée. La
duchesse lui donna donc, à côté de sa gouvernante allemande, une
gouvernante anglaise et une gouvernante française. Elle eut pour
précepteur le révérend Georges Davys, qui devint plus tard évêque de
Peterborough; mais elle ne voulut pas être privée de sa nourrice
Mistress Brock, «dear Boppy», comme elle aimait à l’appeler
familièrement. La duchesse s’occupait aussi elle-même de sa fille; mais
elle avait surtout gardé pour elle le rôle éducateur.
[Illustration: Signature de la Reine à cinq ans.]
C’est ainsi qu’elle s’appliqua à combattre la légèreté de la princesse,
en l’obligeant à achever toujours ce qu’elle avait commencé, même
lorsqu’il s’agissait d’une occupation frivole et que l’heure était venue
de s’adonner à une autre plus sérieuse. Chaque matin, au déjeuner, la
duchesse arrêtait le programme de la journée, et, le soir, elle se
faisait rendre compte de la façon dont il avait été exécuté. Elle
n’aurait pas souffert qu’on y eût changé quoi que ce fût. Souvent elle
se réservait une matinée qu’elle passait à interroger sa fille et à
s’assurer des progrès qu’elle avait faits.
Outre l’anglais, l’allemand et le français, la petite Drina apprit
l’italien et un peu de latin. La leçon de dessin était celle qu’elle
préférait. Elle s’était prise d’une véritable passion pour le paysage,
née probablement de son goût pour la vie au grand air, passion qu’elle a
toujours gardée. Elle reçut de bonne heure les leçons des grands
maîtres. Ce fut Westall, le dessinateur exquis, quoique un peu maniéré,
qui l’initia à l’art; puis Sir Edwin Landseer, qui est encore considéré
comme le peintre le plus original et peut-être le mieux doué de l’école
anglaise.
L’étude des langues marcha assez bien; elle fit de rapides progrès dans
celle du dessin. Au contraire elle eut, dès le début, une horreur de la
musique, ce qui désolait la musicienne de talent qu’était la duchesse.
Celle-ci s’y prit de toutes les manières pour combattre cette aversion;
elle eut recours à l’émulation. On lui avait beaucoup vanté le talent
précoce de la petite Lyra, un enfant prodige de nom prédestiné, qui, à
l’âge de sept ans, pinçait déjà de la harpe en virtuose. Elle l’invita à
venir au palais et la fit jouer devant Drina. Tant que la duchesse était
présente, la petite princesse paraissait s’intéresser au talent de sa
jeune amie; mais à peine avait-elle tourné les talons que, sur
l’invitation de la princesse, la petite harpiste plantait là son
instrument, et venait se rouler sur le tapis du foyer et jouer à la
poupée. De sorte qu’au lieu de convertir la princesse à la musique, la
brillante harpiste se laissa convertir à l’amour des poupées dont elle
n’avait jamais dû connaître les joies, pour être parvenue si jeune à un
tel degré de virtuosité.
Le règlement de vie de Drina, écrit chaque matin de la main de sa mère,
était collé à l’envers du pupitre de l’enfant. Ses heures de récréation
étaient invariablement les mêmes: de huit heures et demie à dix heures,
promenade, suivant le temps, à pied ou en voiture; de midi à deux
heures, avant le lunch, récréation à l’intérieur; de quatre heures
jusqu’au dîner, sortie avec sa mère ou une de ses gouvernantes,
visites. A huit heures, la princesse dînait à côté de sa mère d’un repas
très léger et, à neuf heures, elle était remise aux soins de «dear
Boppy», sa nounou, qui lui racontait des histoires effrayantes pour
l’endormir dans son petit lit placé à côté de celui de sa mère.
Est-ce en souvenir de ces contes que la reine a gardé le goût de
l’horrible? Toujours est-il qu’à l’heure actuelle encore, aucune
conversation ne l’intéresse comme les récits de tortures endurées ou de
morts violentes.
[Illustration: La baronne Lehzen, gouvernante allemande de la Reine.]
Peu à peu, l’instruction de la princesse fit des progrès et on lui fit
surmonter l’aridité des premières études du piano. Ce ne fut cependant
pas sans mal, car la princesse était très nerveuse. Un jour elle
s’impatienta vivement devant sa maîtresse et refusa de reprendre sa
place devant l’instrument de supplice. On appela Fraeulein Lehzen qui
avait le plus d’ascendant sur elle; rien n’y fit.
--Pourtant, finit par lui dire la maîtresse, énervée à son tour, les
difficultés sont aussi bien pour les princesses que pour tout le monde;
il n’y a pas de moyen royal de se rendre maître de l’instrument.
--Ah! répliqua la princesse, il n’y a pas de moyen royal de s’en rendre
maître; eh bien! j’en ai trouvé un, moi.