Apprentissage de reine.
Bon terrain de culture.--L’âme de la nation.--L’influence de lord
Melbourne.--Les 100.000 Irlandais de Daniel O’Connell.--Au tour
d’un autre.--Constitution hypocrite.--De l’air.--L’affaire des
Dames de la chambre à coucher.--Une reine à la tâche.--Ça ne vaut
pas la mort d’un homme.--Gigot haricots.--Do... do... ré... si.....
do ré...--Un drawing-room, baisera, baisera pas.--Mistress Langtry
redresse ses plumes.--Tendons les reins.--Plus besoin de
dollars.--Les singeries du Black Rod.--Retenez vos numéros.--L’or
et les lords.--Reine ou femme? Femme.--Un monarque sans Cour est un
meuble inutile.
Du jour où son oncle le roi Guillaume IV l’eut remise aux mains de la
duchesse de Northumberland, Victoria comprit que le bonheur n’était pas
au nombre des prérogatives royales. L’enseignement du Dr Howley,
archevêque de Cantorbéry, qui s’appliqua surtout à lui faire envisager
sa future mission à un point de vue religieux, ne réussit qu’à la
convaincre que le poids d’une couronne est lourd à une tête de femme;
enfin son brusque réveil au nom de la loi, dans la nuit de la mort de
Guillaume IV, lui fit sentir, dès la première heure de son règne, la
tyrannie incessante du pouvoir.
Victoria avait hérité de son père une très grande indépendance de
caractère, un esprit très libéral. Aussi lord Melbourne à qui incomba,
de par sa fonction de premier ministre, le devoir de l’initier à
l’exercice du pouvoir, trouva-t-il un bon terrain de culture où semer
ses idées. Dès le début, il comprit qu’il devait jouer vis-à-vis de la
souveraine un rôle tout paternel et que celle-ci, en raison de son
ignorance des choses de la politique, devait fatalement subir son
ascendant. Il ne voulut pourtant pas en abuser au profit du parti whig,
dont il était alors la plus haute incarnation; il rêva un monarque
véritablement constitutionnel qui fût l’âme de la nation entière et dont
les actes fussent toujours conformes aux volontés de la majorité.
Jusqu’alors les rois d’Angleterre n’avaient jamais tenu compte de la
situation politique dans le choix de leurs ministres; quelquefois même,
ils avaient éloigné des affaires des ministres soutenus de la majorité
du Parlement.
[Illustration: La Reine en 1842.]
Sous Guillaume IV, lord Melbourne lui-même avait dû rendre son sceau
tout d’un coup, et sir Robert Peel avait été appelé d’Italie pour lui
succéder. Il persuada à la reine qu’elle ne devait pas toujours suivre
ses préférences personnelles, mais chercher sa conduite tracée dans les
votes du Parlement. Il gagna ainsi, peu à peu, la confiance absolue de
Victoria qui lui voua même une si sincère affection, que, jusqu’à son
mariage, elle voulut l’avoir pour conseiller intime, d’abord au grand
jour, puis dans la coulisse. Elle se laissa guider par lui et cette
influence se fera heureusement sentir sur tous ses actes pendant tout
son long règne.
[Illustration: La Reine en 1845.]
La soumission de la reine à son premier ministre lui fut toute facile.
Elle n’avait qu’une crainte, c’était d’avoir à gouverner. Les théories
de Melbourne reçurent donc le meilleur accueil. Tout d’abord Victoria
perdit de sa popularité. Les tories prirent ombrage de cette tutelle
qu’exerçait sur elle le plus ferme suppôt du parti libéral. De parti
pris on interpréta mal tous ses actes, sa tolérance religieuse parut un
signe certain de trahison envers la religion de l’État aux
ultra-protestants de Grande-Bretagne, qui allèrent jusqu’à la traiter de
papiste; les radicaux se plaignirent qu’elle ne fît pas aboutir d’emblée
les réformes qu’ils attendaient de la fille du duc de Kent, le prince
radical; les tories craignirent d’avoir perdu toute influence
[Illustration: Le château de Windsor.]
sur la Cour et les destinées du pays; les plus grands seigneurs lui
firent même un crime de l’affection qu’elle avait inspirée, dès le
premier jour, à Daniel O’Connell, le grand agitateur de l’Irlande, qui
se faisait fort de trouver cent mille de ses compatriotes pour venir
défendre jusqu’à la mort la «gentille petite reine».
Tant de mécontents ligués devaient former une majorité et, en effet, les
élections de 1837 montrèrent à Victoria que la nation n’était pas en
communion d’idées avec son Mentor. Fidèle aux enseignements de ce
dernier, elle accepta sa chute et le remplaça suivant les vœux du
Parlement, ce qui fit revenir les esprits de leur erreur et ramena les
cœurs à la jeune souveraine. Désormais la nation serait seule à se
gouverner.
Ce que Victoria gagna surtout aux enseignements de lord Melbourne, c’est
le grand tact qui constitue la véritable caractéristique de son long
règne, précieuse qualité qui a tenu lieu, à lord Melbourne lui-même, des
dons de l’homme d’État qui lui faisaient presque complètement défaut.
Grâce à son tact, la reine sut dénouer des situations embrouillées,
notamment avec les États-Unis dans l’affaire de Trente et avec la Russie
dans l’affaire de la Pologne, et, à l’intérieur, elle réussit à tenir le
sceptre très haut, hors de l’atteinte des partis.
En cela, Victoria n’eut pas de mérite: elle avait trouvé dans
l’hypocrisie de la Constitution anglaise, qui est en somme une
constitution républicaine, comme celle de la République des États-Unis
est une constitution monarchique, la formule chère à son cœur. Cette
Constitution lui confère tous les droits, à la condition de n’en
exercer aucun; elle s’en accommode parfaitement et se trouve très
heureuse d’être couverte par ses ministres responsables. Elle ne veut
même pas avoir la responsabilité du choix des ministres et se retranche
derrière le Parlement. Non seulement elle ne tient pas à gouverner, mais
même elle a toutes les peines à régner, tant lui pèse le faste de
l’étiquette. Chaque fois qu’elle en trouvera l’occasion, elle
s’échappera de Windsor qu’elle déteste; elle ira le moins possible à
Londres, car l’abri des colonnes de marbre de Buckingham Palace lui
donne froid au cœur; elle aura son home, ses homes plutôt, son château
d’Osborne, et sa petite maison de Balmoral, qui grandiront avec sa
famille et où elle vivra en femme. Pourtant elle veillera au maintien de
cette étiquette à Windsor et à Londres pour ne pas encourir le reproche
d’avoir, comme certains de ses prédécesseurs, une Cour dissolue. Pour
rien au monde, elle ne sera «l’otage auguste que la liberté tient
prisonnière en son palais» selon la définition de Nisard. La nation se
gouvernera, c’est entendu, sans elle; mais aussi elle gouvernera sa Cour
et ne permettra pas que le Parlement lui impose ses volontés pour les
choses du palais; autrement elle lui montrera «qu’elle est reine
d’Angleterre», comme elle l’écrivait à Melbourne, au lendemain de
l’affaire des Bed-chamber Women, des dames de la chambre à coucher. Sir
Robert Peel s’étant plaint en plein Parlement de ce que les dames de la
Cour n’eussent pas été changées avec le ministère, selon l’usage établi,
et que la reine fût laissée sous l’influence des femmes whigs, après le
retour des tories au pouvoir, la reine protesta, dit que ses dames
avaient sa confiance, son affection et que la politique n’avait rien à
voir dans le choix des personnes de son entourage. La nation se mit de
son côté. Sir Robert Peel parut capituler; mais il fallut bien en
arriver, pour vivre en paix avec lui, à demander leurs démissions aux
parentes des membres du cabinet déchu. La reine comprit que la simple
prétention d’être maîtresse à la Cour était encore excessive et le
froissement qu’elle ressentit d’avoir à se séparer de ses familières ne
fit qu’accroître son aversion pour la vie officielle.
Cependant le sentiment du devoir la domine. Si elle se repose sur ses
ministres et consent à n’être que la figurine dorée qui orne la proue du
navire de l’État, sans influence sur sa direction, elle ne s’en
considère pas moins comme la gardienne héréditaire de la Constitution et
elle ne veut rien abandonner de ses prérogatives, quels que soient les
soucis qu’elles lui causent. Elle se trace un règlement de vie, comme au
temps de la duchesse de Northumberland, qu’elle a retenue auprès d’elle
et à qui elle a recours, ainsi qu’à sa mère la duchesse de Kent, dans
les moments difficiles. Elle se lève à huit heures, se fait lire en
déjeunant les principaux articles du _Times_ et surtout les nouvelles de
l’Étranger. Elle prend ensuite connaissance du bulletin de nuit des deux
chambres du Parlement, du courrier de cabinet rédigé après chaque séance
par un clerc spécial; elle parcourt la partie importante de son
courrier, car un secrétaire adroit lui dérobe les lettres assassines de
ses amants inconnus, les dithyrambes des cerveaux détraqués, les
demandes de secours qui s’adressent à sa liste civile, les menaces de
mort de maniaques plutôt que de révolutionnaires décidés, les
offrandes, les cadeaux, les legs que lui envoient des dévouements
ignorés, les protestations contre un déni de justice, d’humbles requêtes
de serviteurs en quête d’emplois, les suppliques en faveur des
condamnés. Elle ne lit que les lettres laissées dépliées par son
secrétaire, lequel sait au juste celles dont la reine désire prendre
connaissance. Elle discerne avec un art admirable les misères vraies des
fausses, les situations véritablement intéressantes et fait de son mieux
pour y faire droit. Elle n’aime pas à contrecarrer les décisions de la
justice, en usant de son droit de grâce et lorsqu’elle croit pouvoir
exercer ce droit, c’est toujours après une étude approfondie du dossier
du condamné. Encore faut-il que le crime ne soit pas de ceux qui
révoltent la conscience humaine. Le trait suivant montre bien qu’elle
sait alors trouver des circonstances atténuantes, lorsque les juges se
sont montrés impitoyables. Tout au début de son règne, son vieil ami le
duc de Wellington vient lui soumettre, suivant la loi, la sentence de
mort prononcée par un conseil de guerre contre un soldat déserteur. La
jeune reine est très émue: c’est la première fois que la vie d’un homme
est suspendue à sa décision.
--Quel est cet homme? demande-t-elle.--Oh! un très mauvais soldat, un
mauvais exemple pour son régiment, qui a mérité cent fois la mort,
répond Wellington.--Cherchez bien, duc, reprend la reine, n’a-t-il pas
une seule qualité qui le distingue d’un monstre et rachète un peu ses
défauts?--Si, objecte brutalement le généralissime, ses camarades disent
qu’il est très bon garçon.--Oh! merci, fait la reine visiblement
soulagée et elle écrit sous la sentence: «Pardonné, Victoria».
On rapporte que le duc fit la grimace; il craignit probablement pour la
discipline; mais celle-ci n’en fut pas plus relâchée.
Victoria a cependant laissé pendre bien des femmes, pour lesquelles,
chez nous, les tribunaux sont si pleins d’indulgence. Les infanticides,
par exemple, ne trouvent jamais grâce à ses yeux, comme on a pu le voir
tout dernièrement dans le cas de l’institutrice française Louise Masset.
Après avoir dicté ses réponses à son secrétaire, la reine va faire un
tour de promenade et ne revient que pour le lunch, à deux heures. C’est
son principal repas. Sa nourriture est très simple, très frugale; elle
préfère une tranche de gigot aux plats les plus recherchés. Après le
lunch, elle passe au salon où elle consacre l’heure de la sieste à
éplucher la liste des invitations que le grand chambellan propose pour
le dîner du soir. Puis elle sort à cheval ou en voiture, suivant le
temps. Après le dîner, elle ne consacre plus qu’un instant aux affaires
de l’État, c’est-à-dire à la rédaction de la circulaire quotidienne de
la Cour, dans laquelle elle fait connaître à la nation ce qui s’est
passé dans la journée, les visites qu’elle a reçues. Elle apporte un
soin tout particulier à la rédaction de cette circulaire, à
l’orthographe des noms et à la parfaite exactitude des titres. Ce
document mentionne en outre les noms des lords et dames d’honneur qui
sont sur le point de prendre leur semaine de service auprès de la reine.
En temps de guerre, elle exige que tous les télégrammes lui soient
apportés dès leur arrivée.
Elle préside le conseil des ministres, ainsi que son conseil privé. Ce
dernier conseil, qui n’était autrefois composé que des membres de la
famille royale et de quelques grands seigneurs, est aujourd’hui recruté
par la reine parmi les personnes illustres de la nation. La grande
majorité des membres appartiennent cependant au Parlement. La reine a
suivi en cette réforme l’inspiration du prince Albert, qui a su être
pour elle le conseiller le plus sûr et le plus discret et qui n’a eu
qu’un défaut, celui de la germaniser un peu trop. C’est aussi lui qui a
persuadé à la reine qu’elle devait inaugurer en personne les grands
travaux publics, les expositions de toutes sortes, les statues des
grands hommes, les institutions de bienfaisance; passer des revues
militaires et navales; décorer de sa main les troupes revenant d’une
campagne; en un mot prouver à son peuple qu’elle ne reste étrangère à
aucune manifestation du développement et de la prospérité de la nation.
Elle fit tout pour plaire à son époux. A quarante ans, on la voyait
encore parader à cheval devant les troupes rangées au camp d’Aldershot,
vêtue d’une sorte de tunique de maréchal de camp par-dessus sa longue
jupe d’amazone, le grand cordon bleu de la Jarretière en sautoir et
coiffée d’un chapeau à plume à jugulaire d’or. Elle saluait
militairement le drapeau et lançait des commandements d’une voix claire,
qu’elle s’efforçait en vain de rendre martiale. A Spithead, elle a passé
plusieurs fois la revue de la flotte du pont du yacht royal, le
_Victoria and Albert_.
La reine doit encore tenir des levers et des drawing-rooms (salons),
ouvrir le Parlement et y prononcer les discours d’ouverture, recevoir
les souverains étrangers et présider les cérémonies d’investiture des
ordres de la
[Illustration:
Phot. H. N. King.