égard à sa race, d'un grand corsage. Elle doit avoir le ventre gros;
l'espace compris entre la dernière fausse-côte et les os du bassin un
peu long; le front large; les yeux noirs, ouverts et vifs; la tête
ramassée; le poitrail et les épaules charnus; les jambes grosses et
tendineuses; les cornes belles, polies et brunes; les oreilles velues;
les mâchoires serrées; le fanon pendant; la queue longue et garnie de
poils; la corne du pied petite et d'un bien jaune; les jambes courtes;
le pis gros et grand; les mamelons ou trayons gros et longs.
Nous donnons ici les figures d'un taureau et d'une vache du
Northumberland, dessinées avec la plus scrupuleuse exactitude par MM.
Kirk et T. Bretiami, célèbres peintres d'animaux en Angleterre. Ces
figures sont les portraits de deux animaux qui ont remporté un prix en
1843, au grand meeting agricole de la ville de Derby.
Pour peu que le lecteur compare ces deux figures avec la description
généralement reçue que nous avons donnée du boeuf et de la vache, ou
simplement avec les plus beaux individus de ce genre que nous possédons
en France, il s'apercevra facilement que les Anglais n'ont pas les mêmes
idées que nous sur ces animaux. En effet, pour nous, le boeuf semble
plutôt être choisi pour le travail que pour la boucherie, on désire
qu'il ait la jambe forte et le pied sûr, de la force et conséquemment
une grosse charpente, etc. Les Anglais, au contraire, spéculent plus sur
la chair du boeuf que sur son travail, et ils exigent par conséquent
qu'il ait les os petits, les formes élancées mais susceptibles de se
remplir à l'engrais. De ce fait, il résulte une haute question en
économie, celle de savoir s'il serait plus utile, pour l'agriculture
Française, de cultiver les terres avec des chevaux qu'avec des boeufs;
et si cette question était résolue en faveur des chevaux, comme elle
l'est en Angleterre ainsi que dans quelques parties de la France, il n'y
a pas de doute que nous devrions élever les boeufs comme on le fait au
delà de la Manche, et perfectionner nos races par les mêmes moyens et
pour le même but. Or, ces moyens sont faciles, et nous allons les
décrire.
La première chose à laquelle les fermiers anglais mettent une grande
importance, c'est le choix du taureau et de la vache pour
l'accouplement. Les plus grandes vaches leur paraissent toujours
préférables quand elle n'ont pas des défauts essentiels. Il en est de
même pour le taureau, mais ils recherchent pour les deux, les individus
élancés, dont les jambes sont très-fines, courtes, et les os petits,
avec la tête courte et légère, ce qui est le contraire chez nous.
Le taureau n'est dans toute la vigueur de son âge que depuis trois
jusqu'à cinq ans, et c'est dans cet intervalle qu'il donne les plus
beaux extraits. Mais encore faut-il qu'il n'ait, pas été épuisé par
plusieurs montes consécutives, car dans ce cas ses produits sont
toujours faibles et souvent d'une mauvaise nature. Ceci doit s'entendre
particulièrement de la race dont nous avons donné plus haut les figures,
car les Anglais en possèdent une autre à cornes longues, dans le
Lancashire, qui est propre à l'accouplement dès l'âge de deux ans, et
qui peut durer six ans si on ne l'excède pas. Nous la représentons ici,
dessinée par les artistes plus haut cités, et ayant également remporté
un prix au grand meeting de la Société d'Agriculture de Derby.
[Illustration: Taureau du Northumberland, race du Holstein, ou _dutch
breed_ des Anglais.]
[Illustration: Vache du Northumberland, ou _dutch breed_.]
[Illustration: _The long-horned, or Lancashire breed_, des Anglais.]
La vache peut produire en deux ans, mais si l'on veut en obtenir de
beaux extraits il ne faut lui donner le taureau qu'à trois.
Bakewell, Fowler, Pagel et Princeps, ces fameux éleveurs qui ont excité
l'admiration de l'Angleterre en donnant naissance à plusieurs races
nouvelles et précieuses, n'ont point employé d'autres procédés que ceux
que l'on peut déduire de ce que nous venons de dire. Pour obtenir une
race de bétail à cornes d'une grande valeur pour la boucherie, et chez
laquelle la chair et la graisse fussent en plus forte proportion,
relativement aux os, que chez les races ordinaires, ils choisissaient le
taureau ou la vache de grande taille, à jambes courtes et fines et à
tête petite. Les sujets qui naissaient de cet accouplement étaient
accouplés eux-mêmes avec des individus chez lesquels ces caractères se
remarquaient d'une manière éminente; dans le cas où ils n'en trouvaient
pas de tels, ils accouplaient les génisses et les veaux avec leur père
et mère, et par suite les frères avec les soeurs. Si le hasard venait à
leur présenter un animal étranger qui se rapprochât davantage du type
qu'ils avaient en vue, ils l'accouplaient avec celui de leurs sujets
qu'ils regardaient comme le plus parfait. De cette manière, avec le soin
d'apporter l'attention la plus scrupuleuse dans le choix des sujets, ils
obtenaient, après plusieurs générations, une race que l'on pouvait
regarder connue tout à fait nouvelle, puisqu'elle ne ressemblait qu'en
partie aux animaux dont elle tirait son origine.
Une variété nouvellement importée, ou produite depuis peu par le
croisement ou les moyens indiqués plus haut, se perdrait bientôt si on
négligeait la précaution de la maintenir en choisissant toujours, pour
la reproduction, les individus les plus parfaits de cette race. Tant
qu'on ne possède qu'un petit nombre d'individus, l'accouplement doit
avoir lieu, comme le disent les éleveurs anglais, _breeding in and in_,
c'est-à-dire toujours dans le même sang, en alliant les animaux de la
plus proche parenté.
On a prétendu que les descendants des animaux produits par un
accouplement entre pioches parents dégénéraient, c'est-à-dire perdaient
les qualités distinctives de leur race. Je ne discuterai point cette
opinion, mais quant à l'espèce du boeuf en particulier, elle ne me
paraît qu'une hypothèse basée sur des observations vicieuses et
incomplètes; l'expérience ne l'a jamais confirmée, et elle est en
opposition avec un grand nombre de faits positifs. Nous pouvons montrer,
par un exemple remarquable, la vérité de cette assertion. Au grand
meeting de Derby en 1843, M. W. Barnard, Esq., présenta un taureau dont
nous donnons ici le portrait scrupuleusement exact.
Ce bel animal, qui est devenu un véritable type de race, provient
cependant de celle du Northumberland ou _dutch breed_ des Anglais, sans
croisement et par l'alliance de la plus proche parenté.
Aux méthodes que nous venons de décrire pour perfectionner leurs
variétés de bestiaux, les Anglais joignent quelques soins particuliers
que nous allons rapidement esquisser, et sans lesquels tous les autres
moyens seraient superflus.
Pendant la gestation, on ne fait travailler les vaches à aucuns travaux,
on les traite doucement, et l'on évite de les laisser courir, sauter des
fossés ou des haies; on les préserve du froid et des grandes pluies, et
on les nourrit plus abondamment que de coutume. Le sol de l'écurie où
elles reposent est horizontal et non incliné du côté de la croupe, ou,
s'il l'est un peu pour favoriser l'écoulement des urines, on tient la
litière plus haute de ce côté que de celui du train de devant; on donne
de l'air à leur étable pour qu'elle ne soit pas trop chaude; elle doit
être propre, sèche, bien aérée, au moyen de croisées que l'on tient
ouvertes pendant la nuit en été. Quelques éleveurs parquent leurs
vaches, portières et laitières, et les laissent dans le parc jour et
nuit pendant toute la belle saison; mais il faut qu'il y ait des arbres
pour les garantir des rayons du soleil, et de l'eau où elles puissent
aller boire. Quelquefois, faute d'arbres, on leur élève un hangar ouvert
à tous vents, et qui sert non-seulement à leur donner de l'ombrage, mais
encore à les préserver de la pluie. Jamais ces animaux ne sont conduits
dans des pâturages trop humides ou marécageux, et, si la nourriture
qu'elles y trouvent est trop peu abondante, on y supplée chaque soir au
moyen d'une ration de trèfle, de luzerne, de turneps, etc. Pendant
l'hiver, on leur donne à l'écurie, outre du foin, du son, de la luzerne
sèche ou du sainfoin. Enfin, en les faisant entrer et sortir de
l'étable, on a soin qu'elles ne se froissent pas les unes les autres.
Par ces moyens on prévient toujours l'avortement, et le foetus prend un
beau développement dans le sein de sa mère. En France, on est dans
l'usage de traire une vache jusqu'à ce que son lait soit épuisé, ou on
ne cesse de la traire que quinze jours avant qu'elle mette bas; en
Angleterre on cesse trois mois avant, et on le fait peu à peu pour ne
pas lui occasionner des engorgements.
[Illustration: Taureau à cornes courtes, ou _short horned bull_.]
[Illustration: Bélier de Leicester.]
[Illustration: Bélier de Leicester, portant sa toison.]
Le terme moyen de la gestation est de 288 jours; le plus court pour les
vieilles vaches est de 270 jours; et, pour les génisses qui portent pour
la première fois, il est de 309; pour toutes, jamais il ne dépasse le
321. Les approches du vêlage se manifestent par l'abaissement des flancs
et de la croupe, par la grosseur du pis, par l'agitation de l'animal, et
par un écoulement rougeâtre. Dans ce cas, il faut se tenir constamment
prêt à donner des secours à l'animal, si cela devient nécessaire; mais
il faut bien s'en garder, si l'accouchement est naturel; et, dans ce
cas, on doit rester tranquille spectateur. La plus grande propreté doit
régner autour de la vache. Non-seulement on renouvelle la litière, mais
encore on en augmente la masse, et on en met beaucoup plus sous les
jambes de derrière, afin que cette partie du corps soit plus haute que
celle de devant. Si l'on est en hiver, l'étable est tenue fermée; si
c'est, au contraire, en été, l'on donnera beaucoup d'air; dans l'un et
l'autre cas, les Anglais se gardent bien de couvrir la vache, comme cela
se pratique dans quelques parties de la France, en Flandre et ailleurs.
[Illustration: Cochon nain du comté d'Essex.]
Il arrive parfois que la vache fait deux veaux. On ne lui en laisse
qu'un à l'instant même, si on tient à avoir une belle bête de race. Dans
le cas contraire, on les lui laisse tous deux pendant trois semaines
seulement. Dès les premiers moments de sa naissance on évite de toucher
le veau, s'il n'y a pas une nécessité absolue, car le moindre effort
qu'il ferait pour échapper aux attouchements pourrait compromettre sa
croissance, et les Anglais insistent beaucoup sur ce point. Du reste, on
lui donne les soins ordinaires, comme chez nous.
[Illustration: Le Cochon croisé.]
[Illustration: Truie croisée anglaise.]
Un abus qui existe chez beaucoup de nos fermiers, et qui a même été
préconisé par la plupart de nos auteurs, consiste à séparer le veau de
sa mère. Les éleveurs, de l'autre côté de la Manche, ont renoncé à se
procurer ainsi un peu de lait et de beurre aux dépens du jeune animal;
ils le laissent libre de prendre le pis aussi souvent et aussi longtemps
que la nature le demande. Ils savent très bien que plus le veau tète
plus il acquiert de force et de taille; aussi ne le sèvrent-ils que
beaucoup plus lard que nous, surtout si c'est un taureau qu'ils veulent
élever, ou une génisse de race. Ils le placent dans une étable sèche et
chaude, avec beaucoup de litière en hiver, parce que le veau craint
également le froid et l'humidité.
Quand il s'agit de le sevrer, ils commencent à l'habituer à boire du
lait écrémé, tiède, dans lequel ils délaient un peu de farine et du son;
puis ils remplacent cette boisson par une nourriture un peu moins
liquide, dont la pomme de terre, cuite fait la base; viennent ensuite
les turneps coupés en tranches bien minces; et, enfin, l'herbe; mais on
a soin alors de lui donner, soir et matin, un peu de paille fraîche
d'orge ou d'avoine, légèrement battue ou hachée, et aiguisée avec du
sel. L'animal ne tarde pas à se nourrir comme les autres boeufs,
seulement on ne lui épargne pas la nourriture, parce que, plus elle est
abondante et de bonne qualité, plus le veau prend d'accroissement.
Voici des remarques qui ont été faites; la farine de fèves, de pois ou
d'avoine, délayée dans l'eau, fait contracter au veau un ventre pendant,
l'animal devient court, mal bâti, et ne tarde pas à mourir.. Les pois
gris lui donnent une chair blanche; le blé crevé dans du lait rend sa
chair rouge; l'orge lui donne le dévoiement.
Nous ne parlerons pas dans cet article de la manière dont les Anglais
engraissent leur bétail, parce que, sur ce point, nous ne leur cédons en
rien, notre but étant simplement de montrer comment ils parviennent à
créer des races _à petits os_ et plus avantageuses que les nôtres, nous
terminerons là ce que nous avons à dire sur ce sujet.
Les principes que nous venons d'exposer pour l'amélioration des races de
boeufs, les Anglais les ont appliqués à tous les animaux domestiques, et
surtout à ceux destinés à la boucherie. Il n'est pas un agronome
français un peu instruit qui n'ait vu avec admiration comment ils sont
parvenus à créer des moutons qui n'ont pas d'os pour ainsi dire, et dont
l'augmentation prodigieuse du chair et de graisse n'a porté aucun
préjudice ni à la finesse ni à l'abondance de la laine. Plusieurs de ces
animaux, ont été présentés à la société royale d'agriculture de Derby,
et ont été dessinés par les peintres que nous avons cités, il ne faut
pas chercher dans ces figures les caractères ordinaires que les
naturalistes emploient pour déterminer les races de moutons, car tout a
disparu, contours, grâces, légèreté, sous des masses informes de laine
et de graisse; et les êtres dont ces peintres ont rendu fidèlement le
portrait sont presque devenus purement artificiels: ils doivent tout à
l'industrie humaine, et ont entièrement perdu les caractères de leur
nature primitive.
L'individu ici représenté a remporté le premier prix de la société, et a
été présenté par M. Pawlett. Il appartient évidemment à la race
perfectionnée que Dewick (_a general History of Quadrupeds_, p. 63.) a
décrite sous le nom de _the Leicestershire improved breed_. Nos
lecteurs, en voyant cette masse presque sans formes anatomiques, auront
de la peine à croire, ce qui est cependant vrai, que l'animal est
représenté nouvellement dépouillé de sa laine.
En Angleterre, on élève comme en France plusieurs variétés du cochon
domestique, et il n'est pas rare de trouver des individus de la grande
race à oreilles pendantes (_the common boar_) qui pèsent jusqu'à 300 et
350 kilogrammes. Sous le rapport de l'engraissement de ces animaux,
plusieurs de nos départements peuvent, jusqu'à un certain point,
rivaliser avec les Anglais; mais, sous celui de l'amélioration des
races, nous devons le dire, nous sommes restés bien loin derrière eux.
Ces insulaires ont parfaitement compris que, dans ces animaux, ce
n'était pas la grande taille qu'ils devaient rechercher, mais la ténuité
des os, la fécondité et la délicatesse de la chair et du lard. Par des
calculs positifs, ils ont démontré que deux cochons de 100 kilogrammes
chacun ne coûtent pas plus en soins et en nourriture qu'un seul animal
de 200 kilogrammes. Partant de là, ils ont d'abord tenté des expériences
sur le cochon de Siam ou du cap de Bonne-Espérance, qu'ils confondent
avec celui de la Chine, et dont ils ont obtenu une très petite variété.
Nous donnons ici le portrait de celui qui a remporté le prix au concours
de Derby.
Cette variété est fort estimée par la délicatesse de sa chair; mais ses
dimensions étant tout à fait trop petites, ils ont reprit le cochon de
Siam pour le croiser avec leur cochon commun, et ils ont ainsi créé une
nouvelle race de taille moyenne, que nous représentons ici.
Cette race offre des qualités précieuses: elle atteint ordinairement la
grandeur d'un cochon commun de moyenne taille; les os sont extrêmement
petits; le jambes grêles et courtes; le ventre touchant presque à terre;
les oreilles sont assez longues, presque droites ou fort peu pendantes;
le museau est court et concave en dessus; le front bombé, et le cou
d'une épaisseur énorme. Robuste comme le cochon commun, cet animal a sur
lui l'avantage de s'engraisser plus vite et beaucoup mieux. Sa femelle,
que nous représentons ici, a des qualités précieuses, sous le rapport de
sa fécondité.
Bewick dit avoir vu dans le comté de Durham, chez le chevalier Arthur
Mowbray, une truie de cette race suivie de dix-neuf petits de la même
portée, et faisant chaque année trois portées presque aussi nombreuses.
Il y aurait de l'exagération dans ce que raconte l'auteur, que cette
race perfectionnée, inconnue de nos cultivateurs, serait encore une des
plus fécondes et des meilleures sous le rapport économique.
Je le répète, nos éleveurs n'ont rien ou n'ont que fort peu à envier aux
Anglais quant à l'art d'engraisser le bétail et les autres animaux
domestiques; mais ils ont beaucoup à faire et à apprendre pour remplacer
les chétives races encore si communes en France, par des variétés aussi
précieuses et aussi belles que celles qui couvrent le sol de
l'Angleterre.
Bulletin bibliographique.
_Cours de Littérature dramatique_, ou l'Usage des passions dans le
drame; par M. Saint-Marc Girardin, professeur de la Faculté des Lettres
de Paris, membre du conseil royal de l'instruction publique. 1 vol.
in-18.--Paris, 1843. _Charpentier_, 3 fr. 50.
Ce petit livre a déjà fait parler de lui; on l'a loué et critiqué outre
mesure. Si les secrets des élections académiques n'étaient pas révélés
d'avance, on pourrait croire qu'il a valu à son auteur le fauteuil de
Campenon. Fidèle à la loi que nous nous sommes imposée, nous ne
tenterons pas de faire dans ce bulletin la critique pure et
transcendante, pour nous servir d'expressions consacrées. Au lieu donc
de demander compte à M. Saint-Marc Girardin de tout ce que son cour
_Cours de Littérature dramatique_ pourrait ou devrait contenir, nous
nous bornerons à apprendre, aussi brièvement que possible, aux lecteurs
de _l'Illustration_ ce qu'ils peuvent être certains d'y trouver.
M. Saint-Marc Girardin expose ainsi, dans un simple avertissement de
deux pages, le but de son ouvrage. «J'ai cherché à montrer, dit-il,
comment les anciens auteurs, et surtout ceux du dix-septième siècle,
exprimaient les sentiments et les passions les plus naturels au coeur de
l'homme, la tendresse paternelle et maternelle, l'amour, la jalousie,
l'honneur; et comment ces sentiments et ces passions sont exprimés de
nos jours dans un pareil sujet; les réflexions morales arrivent
naturellement à côté des réflexions littéraires, et j'ai aimé à montrer
autant que je l'ai pu, l'union qui existe entre le bon goût et la bonne
morale...»
_De la nature de l'Émotion dramatique_, tel est le titre du premier
chapitre. Après avoir constaté que le spectacle de la vie humaine et
l'imitation de nos sentiments et de nos caractères est la principale
cause du plaisir dramatique, M. Saint-Marc Girardin essaie de déterminer
quels sont les moyens de produire le plaisir. Selon lui, la première
condition de l'émotion dramatique, c'est que la passion qui l'excite
soit vraie; or, au théâtre il n'y a de vrai que ce qui est général et ce
que tout le monde ressent. Le coeur ne s'émeut qu'aux choses qui sont
communes à tous les hommes: la curiosité, les bizarreries, les
exceptions ne le remuent pas. C'est la déjà une des principales
différences à noter entre notre théâtre ancien et notre théâtre moderne.
Le théâtre ancien prend pour sujet les passions du coeur humain les plus
générales et les plus communes: l'amour, la tendresse maternelle, la
jalousie, la colère et les passions qui sont simples de leur nature. Il
les représente simplement. Le théâtre moderne, au contraire, cherche, en
fait de passion, les exceptions et les curiosités avec autant de soin
que le théâtre ancien les évitait. Or, les exceptions et les curiosités
ont, en littérature, deux grands défauts: la monotonie et l'exagération.
La seconde condition de l'émotion dramatique, c'est de s'adresser à
l'intelligence et non aux sens. L'art ne doit parler qu'à l'esprit;
c'est à l'esprit seul qu'il doit donner du plaisir. S'il cherche à
émouvoir les sens, il se dégrade. En outre, de toutes les émotions qui
viennent des arts et qui procèdent de l'imitation de la nature humaine,
l'émotion dramatique est la plus complète. Aucun art ne peut plus
aisément approcher de la réalité que l'art dramatique, et cependant il
se perd s'il s'en approche trop et s'il se confond avec elle. Le
spectacle doit être la plus grande des illusions de l'art, mais il doit
rester une illusion. Quand le théâtre fait prévaloir les émotions du
corps sur les émotions de l'esprit, il se rapproche du cirque, et il en
est aussitôt puni par une prompte décadence.
Ces principes posés et expliqués, M. Saint-Marc Girardin en fait
immédiatement l'application. Sa méthode, préférable peut-être pour un
cours que pour un livre, est aussi nouvelle qu'ingénieuse. Il ne suit
aucune des classifications adoptées jusqu'alors. Prenant un sujet, le
suicide ou l'amour maternel, par exemple, il le développe dans une
longue et spirituelle conversation, sans s'inquiéter jamais d'aucune
imite, passant tour à tour de l'antiquité aux temps modernes,
rapprochant les Grecs ou les Romains des Français du dix-neuvième
siècle, et tirant de ces comparaisons imprévues des aperçus pleins
d'intérêt et de vérité.
Les passions dont M. Saint-Marc Girardin a étudié jusqu'à ce jour
l'usage dans le drame, seul les émotions qui tiennent à la douleur
physique et à la crainte de la mort, le suicide et la haine de la vie,
l'amour paternel, l'égoïsme paternel, l'ingratitude des enfants, la
clémence paternelle, et enfin l'amour maternel. Il lui reste encore,
comme on le voit par cette énumération, un grand nombre de passions à
étudier: mais ce premier volume doit être et sera bientôt, nous
l'espérons, suivi de plusieurs autres. Alors seulement la haute
critique, jugeant l'ensemble et les détails de cet important travail,
pourra prononcer ses arrêts suprêmes en connaissance de cause.
Pour montrer comment M. Saint-Marc Girardin a compris et traite son
sujet, nous analyserons le chapitre III, intitulé: De la lutte de
l'Homme contre la douleur physique. Depuis le christianisme, le théâtre
et la littérature sont essentiellement spiritualistes. De nos jours
seulement la littérature, sans cesser de prendre la souffrance morale
pour sujet, a poussé cette souffrance jusqu'à la douleur physique. Elle
a, chose curieuse, matérialisé la douleur morale; tandis que les Grecs,
qui représentaient volontiers la douleur physique, l'idéalisaient à
l'aide du beau. Ils s'élevaient ainsi du corps à l'esprit; nous suivons
la pente contraire. Ils s'avançaient peu à peu vers le spiritualisme
chrétien; nous semblons redescendre vers le matérialisme païen.
Autrefois l'expression des sentiments tenait de la nature des sentiments
mêmes; elle avait quelque chose de pur et d'élevé; souvent même elle
était trop abstraite. Chaque sentiment de l'âme a, pour ainsi dire, une
sensation qui y correspond. Mais jamais, autrefois, le mot qui désigne
la sensation ne s'avisait de prendre la place du mot qui désigne le
sentiment; c'était l'âme humaine enfin, et non le corps, que la
littérature s'efforçait de mettre en relief. De nos jours on a voulu,
non plus seulement dessiner les sentiments du coeur humain; on a voulu
les sculpter si on peut dire ainsi, et comme, par la finesse de leur
nature, ils échappaient au ciseau des Michel-Ange de la littérature, il
a fallu, bon gré, mal gré, au lieu du sentiment, prendre la sensation.
La sensation, en effet, est plus grosse et plus robuste; elle a plus de
masse et plus de saillie; elle se prête mieux aux procédés de ce genre
de style.