Lescombat... d'une marquise de Brinvilliers!... Qui l'aurait dit? grand
Dieu!... Une femme qui, depuis vingt-cinq ans, m'accable de soins, de
marques de tendresse... Fiez-vous donc aux apparences!... On ne sait
jamais ce qu'il y a dans le coeur... Sans ma prudence, je partageais le
sort du malheureux forgeron du Glandier. Mais, grâce au ciel et à ma
_Gazette des Tribunaux_, j'ai su prévenir le crime... Prévenir!... que
dis-je?... qui le sait?... cette première boîte!... J'ai peut-être
absorbé un poison lent... je descends peut-être, sans m'en apercevoir,
dans la tombe... Ah! misérable épouse!...
JOSEPH, _entrant et fouillant dans ses poches_.--Monsieur...
M. TOUCHARD.--C'est Joseph!... un des complices, je n'en puis douter...
JOSEPH.--Monsieur, vous n'auriez pas vu la lettre que madame m'avait
donnée à porter?
M. TOUCHARD.--Tu l'as perdue?
JOSEPH.--En sortant de chez M. Bellemain...
M. TOUCHARD, _l'interrompant_.--T'a-t-il remis cet acte?
JOSEPH.--Non, monsieur: il a dit qu'il voulait vous parler avant de le
faire.
M. TOUCHARD.--Ah!... Eh bien! j'irai lui parler...
JOSEPH.--Et quand j'ai mis la main dans ma poche pour prendre la
lettre... absente... disparue... Madame va être d'une colère!...
M. TOUCHARD.--Et, dis-moi, tu n'es pas allé jusque chez madame Gibert?
JOSEPH.--Tiens!... vous savez!... Vous avez trouvé la lettre?...
M. TOUCHARD.--Entre là... entre dans ma chambre...
JOSEPH.--Pourquoi faire?
M. TOUCHARD.--Entre toujours...
JOSEPH.--Mais la lettre de madame?...
M. TOUCHARD.--Entre, te dis-je!
JOSEPH.--Voilà, monsieur, voilà... (_Il entre dans la chambre; Touchard
ferme virement la porte à double tour et retire la clef._)
M. TOUCHARD.--Je le tiens!
JOSEPH, _du dedans_.--Monsieur... monsieur... vous m'enfermez!...
M. TOUCHARD.--Il faut qu'il reste au secret jusqu'au moment de
l'interrogatoire...
Scène IX.
M. TOUCHARD, LE MÉDECIN.
LE MÉDECIN.--Eh bien! monsieur Touchard,... on vient de me dire que vous
me demandiez tout de suite, tout de suite... Est-ce que nous sommes
malade?
M. TOUCHARD.--Docteur, vous allez apprendre des choses qui vont bien
vous étonner.
LE MÉDECIN.--Et quoi donc, mon cher monsieur Touchard?
M. TOUCHARD.--Il n'est pas encore temps de parler clairement... Mais
dites-moi avec franchise, sans me rien déguiser, la main sur la
conscience... quels étaient les symptômes de la maladie que j'ai faite
il y a deux mois?
LE MÉDECIN.--Je n'ai pas voulu vous le dire au moment où vous étiez
malade... mais aujourd'hui que vous êtes tout à fait rétabli, je vous
avouerai que vous aviez tous les symptômes...
M. TOUCHARD.--D'un empoisonnement?
LE MÉDECIN.--Eh non! d'une fièvre cérébrale. Nous avons heureusement
combattu le mal dès son principe, ce qui ne lui a pas permis de se
développer...
M. TOUCHARD.--Et... ne pourriez-vous vous tromper?... n'y a-t-il pas
quelque rapport entre les symptômes de la fièvre cérébrale et ceux de
l'empoisonnement?
LE MÉDECIN.--Aucun. Mais pourquoi ces questions?
M. TOUCHARD.--Vous le saurez plus tard. (_à part_). En effet, la
première boîte a été achetée il y a quinze jours. (_Haut_.) Regardez un
peu ma langue. (_Il tire la langue_.)
LE MÉDECIN.--Elle est fort bonne.
M. TOUCHARD.--Tâtez-moi un peu le pouls.
LE MÉDECIN.--Il est peu agité; mais cela provient sans doute du trouble
où je vous vois... Vous êtes en proie à quelque violente inquiétude.
M. TOUCHARD.--Tâtez un peu mon ventre.
LE MÉDECIN.--Il me paraît être dans son état normal.
M. TOUCHARD, à part.--C'est que le poison est en effet miraculeux... on
ne le sent pas... Aucun signe extérieur... ni intérieur... Ah! c'est
affreux!
LE MÉDECIN.--Qu'avez-vous donc? vous parlez seul.
M. TOUCHARD.--Docteur, savez-vous ce que c'est que la _poudre anonyme_?
LE MÉDECIN.--La poudre anonyme?
M. TOUCHARD.--Oui.
LE MÉDECIN.--Qu'est-ce que c'est ça?
M. TOUCHARD.--Je vous le demande.
LE MÉDECIN.--Ma foi, je ne connais pas... _Anonyme_ est un mot tiré du
grec qui signifie _sans nom_. Ainsi, _poudre anonyme, c'est poudre _sans
nom_.
M. TOUCHARD.--Sans nom! c'est cela, parbleu, c'est bien cela!
LE MÉDECIN.--Que voulez-vous dire avec votre C'est bien cela?
M. TOUCHARD.--Vous le saurez. Ecoutez, docteur; dans un instant je vais
vous charger d'une mission des plus graves, d'une expertise on ne peut
plus sérieuse... en attendant, retenez-bien ce que je vais vous dire, et
n'en perdez pas un mot.
LE MÉDECIN.--Ah çà! de quoi diable s'agit-il donc?
M. TOUCHARD.--Prêtez-moi toute votre attention, docteur. Si je meurs...
LE MÉDECIN.--Un instant! Quelle est cette plaisanterie? depuis quand
meurt-on sans son médecin?
M. TOUCHARD.--Ne riez pas, je vous en supplie. Si je meurs... Faites-moi
le plaisir de procéder à mon autopsie avec le soin le plus scrupuleux.
LE MÉDECIN.--Mais enfin...
M. TOUCHARD.--Promettez-le moi! jurez-le moi!
LE MÉDECIN.--Allons! c'est un point convenu... je vous ferai ce
plaisir-là.
M. TOUCHARD.--Et si vous découvrez quelque chose d'extraordinaire,
quelque chose d'inusité, allez trouver mon ancien associé, M. Rondin, à
sa maison de Bougival, et dites-lui de vous rapporter exactement ce qui
s'est dit, ce qui s'est passé ici aujourd'hui, et sur quelle parsonne
j'ai arrêté mes soupçons.
LE MÉDECIN.--Quels soupçons?
M. TOUCHARD.--Vous les connaîtrez. M. Rondin vous remettra en outre une
lettre que vous déposerez entre les mains du procureur du roi en lui
faisant votre déclaration.
LE MÉDECIN.--Quelle déclaration?
M. TOUCHARD.--Celle des observations qui vous auront frappé lors de mon
autopsie.
LE MÉDECIN.--Ah! bien, très-bien!... vous y tenez donc toujours?
M. TOUCHARD.--De grâce, ne plaisantez pas... ce que je vous dis n'est
pas gai.
LE MÉDECIN.--Non, certes!
M. TOUCHARD.--Vous engagerez même le magistrat à faire subir un
interrogatoire à ce même M. Rondin, et à le confronter avec la personne
que ce dernier vous aura désignée.
LE MÉDECIN.--Bon!... ça n'est pas clair... mais n'importe.
M. TOUCHARD.--Tout cela s'éclaircira au grand jour...
LE MÉDECIN.--De l'autopsie?
M. TOUCHARD.--Oui.
LE MÉDECIN.--Bravo!
M. TOUCHARD.--Vous le jurez?
LE MÉDECIN, _solennellement_.--Je le jure.
Scène X.
Les mêmes, RONDIN.
M. RONDIN.--Me voici.
M. TOUCHARD.--Vous avez la boîte?
M. RONDIN.--Voici la boîte... (_Il la donne à Touchard_.)
M. TOUCHARD.--Merci, mon ami, merci. Je n'oublierai jamais le service
que vous venez de me rendre. (_A lui-même_.) La voilà donc cette _poudre
anonyme_... la voilà, je la tiens... et la vérité va éclater.
M. RONDIN.--Voyons Touchard... de la circonspection. Vous n'avez plus
rien à craindre... agissez froidement, je vous en prie.
M. TOUCHARD.--Soyez tranquille. Les choses vont se passer suivant les
règles observées en pareil cas...--Docteur!
LE MÉDECIN.--Monsieur Touchard?
M. TOUCHARD, _qui a ouvert le placard_.--Prenez cette boîte... et cette
tasse de chocolat...
LE MÉDECIN.--Du chocolat? bien obligé; j'ai déjeuné.
M. TOUCHARD.--Malheureux! gardez-vous d'y goûter.
LE MÉDECIN.--Qu'est-ce que vous voulez que je fasse de ça?
M. TOUCHARD.--Que vous fassiez faire l'analyse par les chimistes les
plus éclairés.
LE MÉDECIN.--L'analyse du chocolat?
M. TOUCHARD.--Oui, de ce chocolat et de cette _poudre anonyme_.
LE MÉDECIN.--Ah! voyons donc un peu cette _poudre anonyme... (_il ouvre
la boîte._) une poudre blanche... on dirait de la farine...
M. TOUCHARD, _bas à Rondin_.--Ou de la mort aux rats, (_au Médecin_)
Sentez un peu... de loin... pas de trop près... ça doit avoir un odeur
d'ail.
LE MÉDECIN.--Mais non; un parfum de vanille des plus suaves.
M. TOUCHARD.--De vanille!... (_A part_). Comme mon chocolat... plus de
doutes. (_Bas à Rondin_.) Quel raffinement! parfumer les poisons...
voilà une affaire qui fera du bruit dans la _Gazette des Tribunaux_.
M. RONDIN.--J'espère bien que non.
LE MÉDECIN.--Quoi? sérieusement... vous voulez que je fasse analyser...
M. TOUCHARD.--Sur-le-champ... sans le moindre retard...
LE MÉDECIN.--Allons, puisque vous le voulez... à tantôt, je viendrai
vous apprendre le résultat. (_Il sort._)
M. TOUCHARD, _à lui-même_.--Je ne sais si je dois me fier un docteur...
On a vu des médecins... Je l'observerai.
Scène XI
M. TOUCHARD, M. RONDIN.
M. TOUCHARD.--Dites-moi, Rondin, vous avez vu cette femme Gibert...
M. RONDIN.--Sans doute, puisque je viens de chez elle.
M. TOUCHARD.--Et... quelle femme est-ce?
M. RONDIN.--C'est une vieille femme qui habite un sixième étage... mes
jambes ont compté pour moi.
M. TOUCHARD.--Et... elle a une mauvaise mine...
M. RONDIN.--Mais les vieilles femmes... qui logent à un sixième étage
ont ordinairement des figures peu agréables.
M. TOUCHARD.--Allons! elle a une mauvaise mine; vous ne voulez pas en
convenir.
M. RONDIN.--Ma foi, j'en conviens... mais qu'est-ce que ça prouve?
M. TOUCHARD.--Et que vous a-t-elle dit?
M. RONDIN.--Pas quatre paroles... Discrétion, mystère... mystère,
discrétion.
M. TOUCHARD--. Une vieille femme qui ne dit pas quatre paroles, ça ne
vous prouve rien?
M. RONDIN.--Ça me prouve qu'elle n'en a pas davantage à dire
M. TOUCHARD.--Et pour cause. Avez-vous pris quelques informations?
M. RONDIN.--Oui; prévoyant que vous m'interrogeriez à ce sujet, j'ai
questionné quelques-uns des voisins de la dame Gibert.
M. TOUCHARD.--Qu'avez-vous appris?
M. RONDIN.--Que cette femme est une ancienne habilleuse de l'Opéra.
M. TOUCHARD.--Ah!... quel est son état à présent?
M. RONDIN.--On l'ignore.
M. TOUCHARD.--On ne lardera pas à le connaître. Les trois complices ne
se doutent de rien; le procureur du roi pourra les interroger avant
qu'ils se soient concertés.
M. RONDIN.--Le procureur du roi n'interrogera personne, c'est moi qui
vous le dis!
M. TOUCHARD.--Monsieur Rondin, dans les circonstances présentes,
entraver le cours de la justice serait une imprudence, une grave
imprudence!... pas pour moi!...
M. RONDIN.--A la bonne heure!... Vous me comprenez dans votre
accusation, et je suis en droit de me justifier par tous les moyens
possibles.
M. TOUCHARD.--Je ne demande pas mieux.
M. RONDIN.--Et pour commencer, je veux avoir un entretien avec madame
Touchard.
M. TOUCHARD.--Eh bien! j'y consens. (_à part._) Je serai là, dans ce
cabinet; je ne perdrai pas un mot, pas un signe.
M. RONDIN.--La voici; laissez-nous seuls.
M. TOUCHARD.--Je vais me promener sur la place Royale.
M. RONDIN,--_à part_.--Je parie qu'il reste. (_Touchard feint de sortir
et se glisse dans le cabinet. Rondin l'a observé du coin de l'oeil._)
Juste! Qu'ai-je dit?
M. TOUCHARD, _à part_.--M'a-t-il vu?
Scène XII
M. RONDIN, MADAME TOUCHARD, M. TOUCHARD, _caché_.
MADAME TOUCHARD, _avec mystère_.--Mon mari est sorti? vous êtes seul?
M. RONDIN.--Absolument seul. Vous pouvez entrer.
M. TOUCHARD, _à part_.--Elle le cherchait.
MADAME TOUCHARD.--Eh bien qu'avait-il? Savez-vous enfin la cause de ce
désordre, de cet air effaré?
M. RONDIN.--Avant de vous répondre, je dois vous demander si vous avez
en moi confiance pleine et entière.
MADAME TOUCHARD, étonnée.--Mon Dieu, oui...
M. RONDIN.--Me conteriez-vous à moi, votre ami, un secret que vous
auriez caché à votre mari?
MADAME TOUCHARD.--Je crois qu'oui, si j'en avais. La susceptibilité d'un
mari nous oblige parfois à leur cacher certaines confidences qu'un ami
impartial, désintéressé, accueillerait avec plus d'indulgence.
M. RONDIN.--Eh bien! je suis cet ami sincère, désintéressé, et j'attends
votre confidence.
MADAME TOUCHARD.--Mais je vous ai dit: si j'avais un secret.
M. RONDIN.--Vous en avez un.
MADAME TOUCHARD.--Je vous assure...
M. RONDIN.--C'est sans doute un secret de peu d'importance... et
pourtant vous compromettriez, en le gardant, votre repos, le bonheur de
votre époux, la paix de votre ménage...
MADAME TOUCHARD.--Je ne vous comprends pas...
M. TOUCHARD, _qui écoute_.--Elle fait l'innocente... elle nie.
M. RONDIN.--Je suis forcé d'être indiscret et d'insister encore, madame
Touchard... Je sais tout... je sais que ce matin vous avez charge.
Joseph d'une commission mystérieuse...
MADAME TOUCHARD, _troublée_,--Monsieur Rondin...
M. RONDIN.--Qu'une dame Gibert a remis une boîte contenant une certaine
_poudre anonyme..._
MADAME TOUCHARD.--Plus bas, plus bas, monsieur...
M. TOUCHARD, _à part_.--Elle se trouble!
M. RONDIN.--Il y a quinze jours, vous avez acheté une première boîte...
Quelle est cette poudre? quel emploi en avez-vous fait.
MADAME TOUCHARD.--Monsieur, je ne puis vous répondre... je... je ne
conçois pas ces questions...
M. RONDIN, _à part_.--C'est étrange! _(Haut.)_ Mais songez aux dangers
qu'un pareil silence...
MADAME TOUCHARD.--Des dangers!... et lesquels! Je ne comprends pas...
Monsieur Rondin, mon cher monsieur Rondin, je vous en conjure, ne
m'interrogez pas... je ne dirai rien... J'aimerais mieux mourir que de
faire savoir... à mon mari surtout... il est si ridicule pour ces
choses-là... il ne me pardonnerait de sa vie... Pas un mot, pas un mot,
monsieur Rondin...
M. TOUCHARD, _entrant_.--C'est inutile!
MADAME TOUCHARD, effrayée.--Il était là!
M. RONDIN, _à part_.--Je ne sais plus que penser.
M. TOUCHARD.--Tremblez, madame! La poudre anonyme est en ce moment entre
les mains des chimistes... et bientôt...
MADAME TOUCHARD, tombant dans un fauteuil.--Je suis perdue!...
M. RONDIN, _à part_.--Touchard avait-il raison?
Scène XIII.
LES MÊMES, LE MÉDECIN.
LE MÉDECIN, _entrant._--Eh bien! me voilà. Qu'est-ce donc?... Madame
Touchard se trouve mal?...
MADAME TOUCHARD.--Non, docteur... non... ce n'est rien...
M. TOUCHARD.--Parlez, docteur... vous pouvez parler devant tout le
monde.
LE MÉDECIN.--Parlez!... parlez!... Vous m'avez chargé d'une jolie
commission!
M. TOUCHARD.--Le devoir de votre profession...
LE MÉDECIN.--N'est pas de faire rire à mes dépens.
M. TOUCHARD.--Que voulez-vous dire?...
LE MÉDECIN.--Eh parbleu '. que les chimistes se sont moqués de moi quand
je leur ai remis votre chocolat de santé et votre _poudre anonyme_.
MADAME TOUCHARD, _bas au docteur_.--Monsieur...
LE MÉDECIN, bas.--N'ayez pas peur... on est discret.
M. TOUCHARD.--Ont-ils fait l'analyse?
LE MÉDECIN.--Oui; et le résultat est que votre chocolat, de santé est du
chocolat de santé.. et votre poudre anonyme... une poudre à blanchir...
(_Il regarde madame Touchard._)
MADAME TOUCHARD, _bas_.--De grâce!...
LE MÉDECIN, _bas à madame Touchard_.--A blanchir le teint... (_Haut à
Touchard._) A blanchir... les dents...
M. RONDIN.--Les dents... Ah! ah! ah! ah! (_Il rit aux éclats, M.
Touchant reste confondu_.) Eh bien! monsieur Touchard?...
M. TOUCHARD, _pétrifié_.--Les dents!...
M. RONDIN.--Eh bien! oui.. les dents!...
M. TOUCHARD, _bas à Rondin_.--Mais ce mystère... cette lettre... ce
secret...
RONDIN, _bas_.--Secret de toilette... le plus inviolable... le plus
sacré... pour une femme... un peu coquette...
MADAME TOUCHARD.--Mon ami... tu me pardonnes?...
M. TOUCHARD, _avec émotion_.--Adèle!... Adèle!... c'est moi qui implore
ton pardon...
MADAME TOUCHARD, _étonnée_--Mon pardon?... et pourquoi?...
M. RONDIN, _vivement_. Non, non... du tout... c'est bien vous, Touchard,
qui avez à pardonner... la dissimulation de votre femme... son manque de
confiance... (_Bas à Touchard._) Qu'elle ignore toujours...
M. TOUCHARD, _bas_.--Vous avez raison, (_haut à sa femme._) Eh bien!
j'oublie tout... à condition qu'à l'avenir... Adèle! viens
m'embrasser... (_M. et madame Touchard s'embrassent._)
M. RONDIN.--Eh! allons donc!
M. TOUCHARD, _à part_.--Quelle leçon!
MADAME TOUCHARD, _au médecin_.--Mais pourquoi faire analyser ce
chocolat, cette poudre?...
LE MÉDECIN.--Vous m'en demandez plus que je n'en sais... J'assiste à une
énigme depuis une heure...
MADAME TOUCHARD, _à madame Touchard_.--Rien, rien, madame... une simule
expérience chimique... Les fabricants mêlent tant de drogues dans leurs
marchandises...
MADAME TOUCHARD.--Ah!...
M. TOUCHARD, _bas à Touchard_.--Êtes-vous guéri de vos soupçons?
MADAME TOUCHARD, _bas_.--Je me suis trompé une fois... mais la
prudence...
M. RONDIN, _bas_.--N'est pas de la méfiance...
MADAME TOUCHARD.--Docteur, vous nous restez à diner?
LE MÉDECIN.--Mille remerciements... mes malades m'attendent... Et si M.
Touchard n'a plus rien à me faire analyser... (M. Touchard lui serre la
main en riant.) Alors, j'ai bien l'honneur de vous saluer... bon
appétit... Monsieur Touchard, je vous recommande le chocolat de santé.
(Il sort.)
Scène XIV.
LES MÊMES, excepté LE MÉDECIN.
M. TOUCHARD, bas à Touchard.--Il se moque de vous... _(Haut.)_ A
table!... Touchard doit avoir faim, lui qui n'a pas déjeuné...
(Regardant Touchard.) Nous dînons ici?
MADAME TOUCHARD.--Mais sans doute... comme toujours.
M. RONDIN.--Et après dîner, je vous emmène à Bougival... je vous garde
jusqu'à la Pentecôte... Ça va-t-il?
MADAME TOUCHARD.--Qu'en dis-tu, mon ami?
--Volontiers... oui... je sens que j'ai besoin de changer d'air, de
train de vie...
M. RONDIN.--Fiez-vous à moi..
MADAME TOUCHARD.--Il faut que Joseph prépare nos paquets...
(_Appelant._) Joseph! Joseph!
JOSEPH, de la chambre. Eh! madame, je suis enfermé...
M. RONDIN.--Où diable est-il?
M. TOUCHARD, _ouvrant virement la porte_.--Comment! mon pauvre Joseph..
tu étais là?
JOSEPH, _entrant en scène_.--Vous le savez bien, puisque c'est vous
qui...
M. TOUCHARD, _l'interrompant_.--Comment! je t'ai enfermé... par
mégarde?...
JOSEPH.--Mais non... pas par mégarde... puisque vous m'avez du...
M. TOUCHARD, _l'interrompant_.--Ah! paresseux... tu dormais là-dedans...
et tu n'as pas entendu fermer la porte...
JOSEPH, _ahuri_.--J'ai dormi?... Oui, après... mais avant, je suis bien
sûr...
M. TOUCHARD, _l'interrompant_.--Ce pauvre Joseph... Ah! ah! ah!... _(il
rit.)_
MADAME TOUCHARD et M. RONDIN, riant.--Ah! ah! ah! ah!... ce pauvre
Joseph!...
JOSEPH, _grognant_.--Ce pauvre Joseph!... ce pauvre Joseph!... Je ne
sais ce qu'ils ont tous aujourd'hui...
MADAME TOUCHARD.--Tu vas faire nos paquets... nous partons ce soir pour
la campagne...
JOSEPH.--C'est bon! le pauvre Joseph va faire les paquets... (_Il
sort_).
M. TOUCHARD.--Ah! il faudra aussi qu'il aille aux bureaux de la _Gazette
des Tribunaux_, pour dire que l'on m'envoie mon journal à la campagne...
M. RONDIN.--Du tout.. je m'y oppose... Un journal qui vous remplit la
tête de vols, de crimes, d'assassinats... qui vous inspire des terreurs
paniques... des défiances absurdes... Croyez-moi, mon cher Touchard, ce
sont ces lectures-là qui vous avaient frappé l'esprit... Nous ferons
adresser votre Gazette à votre cousin l'huissier... ça lui sera utile...
Quant à vous, je vous abonnerai à quelque journal plus divertissant et
moins sombre... à _l'Illustration_, par exemple... il y a des images...
cela vous amusera... A table!
_(Ils passent dans la salle à manger.)_
MARC-MICHEL.
Agriculture.
CONCOURS DE POISSY.--ANIMAUX DOMESTIQUES, EN ANGLETERRE.
Le premier concours de bestiaux institué par arrêté de M. le ministre de
l'agriculture et du commerce, en date du 31 mars dernier, en faveur des
propriétaires des animaux les plus parfaits de conformation et de
graisse, parmi ceux qui sont exposés en vente à Poissy, l'avant-dernier
jeudi précédant le mardi-gras, a eu lieu jeudi, jour du grand marché, en
cette ville.
Cette solennité agricole avait attiré un nombre considérable de
propriétaires, d'éleveurs et d'agriculteurs venus des départements
voisins et de ceux compris dans un rayon de quarante à cinquante lieues,
pour admirer les progrès des races bovine et ovine dans ces derniers
temps. Les concurrents étaient nombreux; mais les conditions du
concours, mal comprises par plusieurs d'entre eux, ont empêché un
certain nombre d'y prendre part.
Après avoir examiné attentivement les animaux admis au concours, le jury
a décerné les primes pour la race bovine. Sur quinze boeufs présentés,
huit ont été primés.
Le jury a déclaré qu'il n'y avait pas lieu à donner de prime; pour la
seconde classe, attendu que le poids des animaux se trouvait au-dessous
de celui fixé par le programme.
Indépendamment des primes, des médailles d'or et d'argent ont été
également décernées, soit aux propriétaires des animaux, soit aux
personnes qui les ont fait naître. Le jury s'est transporte sur le
marché immédiatement après ce premier jugement, et a désigné pour le
boeuf gras un boeuf de robe blanche, du poids de l,370 kilog.,
appartenant à M. Cornet, qui a été acheté par MM. Rolland, au prix de
4,000 fr.
Certes, nous avons vu là des animaux magnifiques, d'une taille énorme,
parfaitement engraissés et faisant honneur à l'éleveur qui les fournit;
mais, et c'est une chose assez pénible à dire, cela ne prouve presque
rien en faveur de l'industrie agricole de la France, parce que ces
boeufs de choix ne représentent jamais une race, mais un individu isolé,
ayant acquis, par des circonstances particulières, de grandes
dimensions.
Je ne prétends point, dans cet article, rehausser le mérite de
l'agriculture anglaise aux dépens de la notre; je m'abstiens tout à fait
de juger une question d'un si haut intérêt, et qui d'ailleurs
enchaînerait à des discussions qui ne seraient point ici à leur place.
Je me bornerai donc à citer quelques faits relatifs à l'éducation des
animaux domestiques, et nos lecteurs en tireront les conséquences qu'ils
jugeront à propos. Je ne puis cependant m'empêcher d'ajouter que la
France, grâce à la fertilité de son sol, à son climat et à l'industrie
de ses habitants, peut devenir le pays agricole le plus riche du monde,
à partir du jour où notre législation voudra s'occuper sérieusement de
l'agriculture.
Parmi tous les animaux domestiques, le boeuf commun (_bos taurus_ Lin.),
est sans contredit le plus utile, puisqu'à lui seul il peut suppléer à
tous les autres. Il présente deux variétés très-tranchées, et chaque
variété a fourni un certain nombre de races résultant du climat et de
l'éducation.
La première variété est celle du zébu, appartenant à l'Asie et à
l'Afrique. Elle se distingue de notre boeuf d'Europe à une ou deux
loupes graisseuses, en forme de bosse, qu'elle a sur le garrot, et à sa
taille généralement plus petite, quoique cependant le zébu de
Madagascar, qui n'a qu'une bosse, atteigne souvent de très-grandes
dimensions. Du reste, nous n'avons pas à nous en occuper ici.
La seconde variété est celle du boeuf d'Europe, et, quoi qu'on en dise,
c'est la plus belle et la plus utile. Son histoire, qui serait fort
difficile à faire, offrirait un grand intérêt, parce qu'elle ne serait
réellement, si on la faisait bien, qu'un chapitre de l'histoire générale
de l'industrie humaine. Après le mouton, il n'est pas un animal qui ait
été autant travaillé par l'homme, et qui porte plus ostensiblement le
sceau de son antique servitude. Les circonstances de sa domesticité ont
également affecté son moral et son physique, en raison du but d'utilité
qu'on s'est proposé de tirer de ce précieux animal. Pour que nous
puissions juger en connaissance de cause des modifications que les
Anglais ont fait éprouver à cette espèce, il faut d'abord que nous
sachions ce qui constitue sa beauté, car, quoique l'on ne mette pas la
même importance aux belles formes des boeufs qu'à celles des chevaux,
elles doivent cependant être prises en considération, puisqu'elles
décident des services que l'on peut en attendre.
Les boeufs les plus recherchés sont ceux qui ont la tête courte et
ramassée; le front large; les oreilles grandes, bien velues et bien
unies; les cornes fortes, luisantes et de moyenne grandeur; les yeux
gros et noirs; le mufle gros et camus; les naseaux bien ouverts; les
dents blanches et égales; les lèvres noires; le cou charnu, court et
gros; les épaules grosses; la poitrine large; le fanon pendant sur les
genoux: les reins larges; les flancs grands; les hanches longues; la
croupe épaisse; les jambes et les cuisses grosses, courtes, nerveuses;
le dos droit et plein; la queue descendant jusqu'à terre, et garnie de
poils touffus, luisants et fins; les pieds fermes; le cuir épais et
maniai le; les ongles courts et larges. On reconnaît qu'un boeuf est
d'une mauvaise constitution à son poil hérissé, rude et terne.