singuliers effets du style moderne. Nous ne représentons, comme nos
devanciers, que les passions de l'âme, la haine, la colère, la jalousie,
l'amour, la tendresse maternelle, mais nous les représentons comme des
passions du corps, nous les matérialisons, croyant les fortifier; nous
les rendons brutales pour les rendre énergiques. C'était une des règles
de l'ancien ne poétique d'aider à ce que les passions ont de pur et
d'immatériel, et de résister à ce qu'elles ont de grossier et de
terrestre. C'était ce que les anciens appelaient purifier les passions.
Nous faisons le contraire; nous aimons à pousser la passion morale
jusqu'à l'imitation de la passion matérielle; il semble que nous n'ayons
foi qu'aux sentiments qui nous font faire un geste, ou plutôt une
contorsion physique. Sans les convulsions du corps, nous refusons de
croire aux émotions de l'âme.
A l'appui de ses réflexions, M. Saint-Marc Girardin cite divers passages
du _Philoctète_ de Sophocle et du roman _Notre-Dame de Paris_, de M.
Victor Hugo. Il nous fait admirer l'art du poète grec qui a laissé à son
héros sa blessure, ses cris et le triste attirail de la douleur
physique, mais qui a soin de lui donner des passions morales capables de
compenser l'émotion causée par l'aspect de ses souffrances. Dans le
Philoctète de Sophocle, dit-il ensuite, se combinent avec un art
merveilleux les émotions morales et les souffrances matérielles; elles
se font pour ainsi équilibre les unes aux autres, et c'est dans cet
équilibre que consiste la beauté du personnage de Philoctète. Jamais le
genre de pitié que nous inspirent ses souffrances, jamais cette pitié
que j'appellerais volontiers la pitié du corps, n'y est poussée trop
loin, parce qu'elle est relevée et remplacée à propos par une autre
pitié plus douce et plus noble, celle de l'âme, et que nous inspirent
ses émotions de joie et de reconnaissance, et même sa colère et sa
haine. Avec cet art de tempérer les passions les unes par les autres,
l'excès, et par conséquent la contorsion morale ou physique, devient
impossible. Voyez, au contraire comment M. Victor Hugo peint le
désespoir de Gudule la recluse, quand les sergents d'armes veulent lui
enlever sa fille qu'elle vient à peine de retrouver.
«Lorsque la mère entendit les piques et les leviers saper sa forteresse,
elle poussa un cri épouvantable, puis elle se mit à tourner avec une
vitesse effrayante autour de sa loge, habitude de bête fauve que la cage
lui avait donnée. Elle ne disait plus rien, mais ses yeux flamboyaient.
Tout à coup elle prit un pavé et le jeta à deux poings sur les
travailleurs. Le pavé mal lancé, car ses mains tremblaient, ne toucha
personne et vint s'arrêter sous les pieds du cheval de Tristan; elle
grinça des dents. Tout à coup elle vit la pierre s'ébranler, et elle
entendit la voix de Tristan qui encourageait les travailleurs. Alors
elle sortit de l'affaissement où elle était tombée depuis quelques
instants et s'écria. Et, tandis qu'elle parlait, sa voix tantôt
déchirait l'oreille comme une scie, tantôt balbutiait, comme si toutes
les malédictions se fussent pressées sur ses lèvres pour éclater à la
fois... «Ho! ho! ho! mais c'est horrible; vous êtes des brigands!...
Est-ce que vous allez vraiment me prendre ma fille? Je vous dis que
c'est ma fille! Oh! les lâches! oh! les laquais bourreaux! misérables
goujats! Assassins! Au secours! au secours! au feu!--Mais est-ce qu'ils
me prendront mon enfant comme cela? Qu'est-ce donc qu'on appelle le bon
Dieu?» Alors, s'adressant à Tristan, écumante, l'oeil hagard, à quatre
pattes comme une panthère, et tout hérissée...»
«Je m'arrête, s'écrie M Saint-Marc Girardin après avoir cité ce passage.
Dans Ovide la métamorphose serait déjà commencée; car ce n'est plus une
douleur humaine que cette rage de la panthère à qui le chasseur arrache
ses petits; ce n'est plus ni une femme ni une mère que je vois, c'est
une folle furieuse, c'est une bête féroce; la colère s'est changée en
fureur, l'instinct a remplacé le sentiment, l'âme a cédé au corps.
Éloignons-nous en répétant le beau vers de Terence:
Homo sum, atque humani nihil a me alienum puto.
«Je suis homme, et je ne me laisse toucher qu'à ce qui est humain.»
Nous avons exposé le plan et la méthode de M. Saint-Marc Girardin; nous
avons dit quelles étaient les passions dont il avait étudié l'usage dans
le drame; nous venons de montrer comment il appliquait sa méthode. Pour
compléter cette analyse rapide, il ne nous reste plus qu'à citer les
principaux ouvrages anciens et modernes qu'il a rapprochés comparés dans
ce premier volume. Ce sont l'_Iphigénie_ d'Euripide l'_Angela_ de M.
Victor Hugo; l'_Hamlet_ de Shakespere et la _Pamela_ de Richardson: le
_Werther_ de Goethe et le _Chatterton_ de M. de Vigny; _Horace, le Cid_
et _le Menteur_ de Corneille et _le Roi s'amuse_ de M. Victor Hugo; _le
Paria_ de Casimir Delavigne et _Dupuis et Desronais_ de Colle; l'_Oedipe
à Colone_ de Sophocle, _le Roi Lear_ de Shakespere et _le Père Goriot_
de M. de Balzac: _l'Heauton Timorumenos_ de Terence et l' _Enfant
Prodige_ de Voltaire; _le Père de Famille_ de Diderot; _le Fils Ingrat_
de Piron et _les deux gendres_ de M. Étienne; _Lucrèce Borgia_ de M.
Victor Hugo et l'_Orphelin de la Chine_ de Voltaire, etc; la _Mérope_ de
Torelli, de Maffei, de Voltaire et d'Alfieri; l'_Andromaque_ d'Homère,
d'Euripide et de Racine.
Dans son dernier chapitre, M. Saint-Marc Girardin s'est efforcé de
prouver que la littérature exprime souvent l'état de l'imagination d'un
peuple plutôt que l'état de la société. La comparaison qu'il a faite lui
semble défavorable à la société moderne, et il se demande si
l'altération qu'a subie évidemment l'expression des sentiments généraux
du coeur humain est un signe de l'altération de ces sentiments; en
d'autres termes, si la littérature est aujourd'hui l'expression de la
société.--Cette question, qu'il a traitée d'ailleurs trop brièvement, il
la résout par la négative. Dans son opinion, la société écrit et parle
d'une façon et agit de l'autre, et le plus sûr moyen de ne pas la
connaître, c'est de la juger d'après ses paroles ou ses actions. Ainsi,
loin que la littérature moderne soit faite à l'image de la société, on
croirait qu'elle en a voulu prendre le contre-pied, tant la société la
dément par ses moeurs par ses actions!... «Dirons-nous pour cela, se
demande M. Saint-Marc Girardin, que la société n'a rien prêté à la
littérature? Non, ces passions effrénées, ces caractères hideux, ces
crimes insolents et goguenards qui composent le fond de la littérature,
la littérature les a pris dans les pensées, sinon dans les moins de
notre société, dans notre imagination, sinon dans notre caractère.»
M Saint-Marc Girardin résume ainsi en terminant les réflexions générales
qui composent ce dernier chapitre: «Notre littérature ne représente pas
notre société; elle n'en représente que les caprices d'esprit, elle n'en
exprime que les fantaisies. Ce n'est donc pas condamner les moeurs de
notre époque, que d'en attaquer les opinions morales, car les unes sont
presque indépendantes des autres. Mais comme, avec le temps, ces
opinions influent, soit sur la littérature, dont les créations
deviennent moins pures, soit sur la conscience publique, qui devient
aussi moins hardie à répudier le mal, il est du devoir de la critique et
de la morake de signaler les altérations que la littérature fait subir à
l'expression des sentiments principaux du coeur humain, de ces
sentiments qui sont le sujet éternel de la littérature dramatique.
Certes, quel que soit le travestissement et la dégradation qu'aient
souffert dans les drames ou dans les romans, les grandes et simples
affections de l'homme, telles que l'amour paternel et l'amour maternel,
on est sûr de les retrouver toujours pures et fortes dans le coeur d'un
père et d'une mère. Mais les nations chez lesquelles la littérature
conserve à ces pensées toute leur pureté originelle, en même temps
qu'elle en garde le dépôt inaltérable, ont la double gloire des beaux
ouvrages et des bonnes moeurs.»
Modes
TRAVESTISSEMENTS.
[Illustration: Costume suisse.]
[Illustration: Batelière.--Mousquetaire.]
AMUSEMENTS
DES SCIENCES.
SOLUTION DES QUESTIONS
PROPOSÉES
DANS LE 18e Nº.
1. Quelque étrange que paraisse notre première question, elle n'en est,
pas moins susceptible, d'une solution fort simple que voici:
Attachez l'une à l'autre les deux extrémités de votre corde de manière à
faire une corde sans fin; enroulez-la sur la gorge de la poulie
supérieure B à la bouche du puits, et, pour la maintenir dans un degré
de tension convenable, enroulez, aussi la partie, inférieure de cette
corde sur une seconde, poulie A mobile autour d'un axe fixe, et plongée
dans l'eau, ainsi que le représente la figure. Imprimez ensuite un
mouvement de rotation rapide à la poulie B au moyen de la manivelle M:
la corde, en s'enroulant successivement autour des poulies A et B qui
tournent autour de leurs axes, ramènera du fond du puits une quantité
très notable d'eau, qui pourra être projetée et reçue dans un réservoir
R placé à la partie supérieure du puits, un peu au-dessous du point le
plus élevé qu'atteigne la corde.
Cette machine, si singulière par sa simplicité même, porte le nom de
_Véra_, facteur de la poste aux lettres à Paris, qui en conçut l'idée en
voyant la grande quantité d'eau qu'entraînait avec elle, entre ses
aspérités, une corde qu'on tirait de la Seine. On conçoit qu'elle puisse
rendre de bons services dans certaines circonstances particulières,
notamment si l'on venait à manquer de vases convenables pour l'élévation
de l'eau. Mais il est bien certain que son _effet utile_, que son
rendement en eau, en égard à la force dépensée, doit être peu
considérable.
Lalande raconte, dans l'édition qu'il a achevée de l'histoire des
mathématiques de Montucla, que la machine de Véra ayant été employée aux
casernes de Courbevoie, deux hommes élevaient en six minutes 271 litres
à environ 27 mètres de hauteur. Mais ce résultat est évidemment exagéré,
en ce sens qu'il provient d'une expérience de courte durée, où l'effort
déployé était de beaucoup supérieur à ce qu'il serait pendant une
journée entière. En effet, le travail de chacun de ces ouvriers aurait
produit, dans une journée de huit heures, l'élévation de 295 920 litres
à 1 mètre de hauteur, et ce nombre surpasse réellement de plus des deux
tiers celui qui représente la force que peut dépenser un manoeuvre
agissant pendant le même laps de temps sur une manivelle. Encore
faudrait-il, en employant la meilleure machine à élever de l'eau,
défalquer un bon tiers de la force consacrée à mettre cette machine en
mouvement.
Une autre expérience citée par le même auteur, donne un résultat
beaucoup plus rapproche de la vérité, quoique encore trop considérable
pour le travail d'une journée entière. «Au bout de la rue de
l'Arcade-Saint-Honoré, à la voirie de la Petite-Pologne, dit Lalande,
seize chaînes en fer suffisaient à deux hommes pour élever à 6 mètres de
hauteur environ 7 mètres cubes d'eau par heure.» On avait pu supprimer
la poulie inférieure, qui ne sert qu'à maintenir la tension d'une corde
ordinaire. Ce travail équivaut à l'élévation de 168 000 litres à 1 mètre
de hauteur en huit heures; c'est encore un tiers environ de plus de ce
que produirait un manoeuvre agissant d'une manière continue sur la
meilleure machine hydraulique au moyen d'une manivelle.
L'invention de Véra valut à son auteur l'approbation universelle et une
gratification de 2 400 fr. Elle fut appliquée à l'étranger, même en
Angleterre. Le célèbre physicien Deluc en fit établir une au-dessus d'un
puits du plus de 55 mètres de profondeur, près du château de Windsor. La
corde s'enroulait à la partie supérieure sur une poulie en fer d'un
mètre de diamètre, placée sur l'axe de la manivelle avec une roue
plombée servant de volant; la poulie d'en bas était supprimée, parce que
l'on avait reconnu qu'elle devenait inutile pour une certaine vitesse de
rotation. L'eau montait en abondance.
Nonobstant toutes ces épreuves favorables, la machine de Véra paraît ne
plus figurer aujourd'hui que dans les cours de physique et de machines,
comme une curiosité rarement applicable.
II. La solution de ce problème est trop compliquée et trop longue pour
qu'il soit possible d'en exposer le détail ici; nous devons nous
contenter de donner les résultats auxquels est parvenu Montela, qui sont
les suivants:
1° Ou peut payer 3 livres tournois en monnaies d'argent de
13 manières seulement; ci......... 13
2º On peut payer 6 sous en monnaies de cuivre
de 155 manières; 12 sous, de 1 292; 18 sous, de
5 101; 24 sous, de 11 117; 30 sous, de 34 11; 36
sous, de 62 000; 42 sous, de 111 182; 45 sous, de
183 999; 54 sous, de 287 777; enfin, 60 sous ou 3
livres tournois, de ........... 430 261
3º En combinant les monnaies de cuivre avec
celles d'argent, on peut payer cette même somme
de 60 sous de 1 353 622 manières; ci..... 1 383 622
Ajoutant ces trois sommes, on a en tout 1 842 883
façons différentes de payer une somme de 3 livres en anciennes
monnaies.
NOUVELLES QUESTIONS À RÉSOUDRE.
I. Trois objets ayant été distribués secrètement à trois personnes,
deviner celui que chacune aura pris.
II. Déterminer par la géométrie la position la plus avantageuse des
pieds pour se tenir solidement debout.
Correspondance.
_A M. A. F., à Brienne-l'Archevêque_.--Un rébus ne dit pas tout ce qu'il
semble dire; mais votre lettre est une preuve qu'on peut trouver dans
celui du 6 janvier, déjà diversement interprété, plus d'esprit que
l'auteur n'y en avait voulu mettre. Cela s'est vu ailleurs qu'aux rébus.
Les commentateurs n'en font pas d'autres. Quant à votre ami, qui n'a pas
reconnu le sexe de la bête, il ne faut pas le laisser sortir seul: il
prendrait la rivière pour une grande route. Ce serait dommage.
_A M. A. I., à Stutgart_.--On nous a souvent adressé cette question.
Voici la réponse: le bois gravé qui sert de titre à _l'Illustration_
aura été tiré, à la fin de ce mois, à plus de 700,000 exemplaires. Il
est vrai qu'il n'en vaut pas mieux, mais il sera renouvelé au 1er mars
pour commencer la deuxième année de _l'Illustration_.
_A M. H., à Berlin._--Il faut le temps et l'occasion. Notre titre de
_Journal Universel_ répond à votre question.
_A M. E. D., à Toul._--Votre avis est bon à suivre.
Rébus.
EXPLICATION DU DERNIER REBUS:
Si un marchand vous vole, c'est ailleurs que l'on doit aller.
[Illustration: Nouveau rébus.]