éventaire des marchandes de gâteaux placées sous le guichet du
Carrousel. Quelle profusion! quel habile assortiment de friandises
populaires! la brioche, le flan, éternelle tentation du gamin de Paris!
le pain d'épices, véritable Protée de la pâtisserie, affectant toutes
les formes, toutes les figures, depuis celle d'Abd-el-Kader, jusqu'à
celle de l'Empereur sur son cheval de bataille! La galette feuilletée,
cette amie inoffensive de l'estomac de la grisette parisienne!
Le soir, la marchande de gâteaux va dresser son modeste buffet devant
les théâtres du boulevard du Temple. Ce n'est plus seulement à la
gourmandise, à la fantaisie qu'elle s'adresse: il s'agit de contenter
des appétits réels, des estomacs exigeants. Les spectateurs des petites
places de la _Gaieté_, du _Cirque_, des _Folies-Dramatiques_, ont
souvent oublié l'heure du dîner pour celle du plaisir. Depuis trois
heures de l'après-midi, ils ont fait queue dans la barrière du théâtre
pour conquérir une place bonne ou mauvaise dans les combles de la salle;
mais le traître et le tyran ont la voix sonore, et cela suffit... suffit
pour le plaisir, car vers le troisième ou le quatrième entr'acte, le
dîner oublié vient réclamer ses droits par des tiraillements importuns.
Le dîner n'est pas loin, il n'est pas cher: pour 3 sous, l'habitant du
paradis obtient de la marchande de gâteaux la pomme en chausson ou la
tranche de veau également revêtue de sa robe de chambre de pâte ferme et
dorée; puis, pour le modique supplément de 5 centimes, il se désaltère à
la fontaine du marchand de coco, qui l'ait tinter à grand bruit son
grand verre de métal; l'honnête limonadier tourne le robinet de sa
fontaine et fait écumer dans la coupe le sirop de réglisse, en hiver; en
été, la limonade au vinaigre; dans la saison de la canicule, il débite
aussi des glaces et sorbets au citron, à la vanille, à la groseille, aux
prix de 1 sou ou de 2 liards.
Ainsi rassasié, désaltéré, rafraîchi, le spectateur regagne sa place et
se sent plus dispos pour applaudir son acteur favori et pour pleurer sur
les malheurs de l'héroïne. Mais s'il est au théâtre avec sa femme ou sa
prétendue, il ne rentrera pas sans garnir ses poches de quelques
galanteries que lui vendra la marchande d'oranges... vraies oranges du
Portugal!... ou sa voisine la marchande de pommes, ou son autre voisine
la marchande de marrons, il n'oubliera pas le bâton de sucre d'orge pour
le mioche. Et le voilà plus content, plus heureux, plus fier que le
brillant lion de l'avant-scène, qui baille dans son fauteuil de velours
en offrant des pastilles d'ananas à sa belle voisine, laquelle n'est
souvent que la fille déchue de l'honnête marchande de gâteaux.
Reprenons, s'il vous plaît, notre promenade d'observateurs, et
retournons sur le quai des Tuileries; cette petite digression nous en a
passablement éloignés. Traversons la chaussée sans trop de crainte pour
le lustre de nos chaussures: le petit boueur que vous voyez là-bas vient
de nettoyer le pavé et de tracer un étroit sentier dans la fange qui
couvre le sol.
Il demande, pour ce service, quelque monnaie aux passants. D'autres,
plus industrieux, jettent, les jours de grandes pluies, des ponts
volants sur les ruisseaux des vieux quartiers; le piéton généreux, qui
consent à se soumettre au droit de péage, peut s'aventurer sans danger
sur la planche étroite, car le petit ingénieur la maintient pour lui du
pied et de la main; mais gare à l'avare qui s'y hasarde sans payer le
tribut! ma foi, pour lui, le pont sera livre à son propre équilibre,
combattu par l'inégalité des pavés, par l'impétuosité du client, par
l'inhabileté du pied peu marin qui se pose sur la planche frêle et
chancelante... et... si elle tourne... au milieu du trajet... si notre
avare culbute en pleine rivière... tant pis pour lui... à qui la
faute?...
Voici enfin, à l'extrémité sud du pont des Arts, en face de l'Institut,
ce berceau de la littérature, une vieille et poudreuse industrie que
l'on peut en appeler le tombeau. Le bouquiniste, noir et sinistre
industriel, dans l'honnête acception du mot, sorte de croque-mort
littéraire, qui ensevelit dans ses cases de sapin, comme dans des bières
funéraires, tant d'oeuvres avortées, créées pour l'immortalité, le
bouquiniste est venu exposer, comme une ironie, sa collection de livres
trépassés, dans le voisinage même du palais des écrivains immortels!
Grande et muette leçon sur la vanité des choses littéraires de ce monde!
Le bouquiniste étale sa marchandise sur le parapet des quais, depuis le
pont du Carrousel jusqu'au pont Saint-Michel; on l'aperçoit aussi sur le
quai du Louvre, sur le quai de l'Horloge, aux deux angles du Pont-Neuf
qui font face à la statue d'Henri IV, sur ta Pont-au-Change, sur le quai
aux Fleurs, et dans mille petites ruelles noires et boueuses du vieux
Paris. Cet estimable commerçant semble être le contemporain de ses
bouquins les plus vénérable, par leur âge et leur vétusté; il a même
avec eux plus d'un point de ressemblance: il est vieux, usé, ratatiné,
pouilleux, plissé, rogne aux angles, comme le plus vieux de ses vieux
livres. Son dos voûté imite la reliure à dos brisé des vielles éditions:
sa peau jaune et luisante semble empruntée au parchemin séculaire qui
revêt un _Amyot_ primitif; jamais marchand ne s'est mieux incarné dans
la physionomie de sa marchandise. Le bouquiniste, c'est l'homme à l'état
de bouquin.
Exposé par état à toutes les intempéries des saisons, il porte par
mesure hygiénique un respectable bonnet de soie noire sur sa tête chenue
que surmonte d'ailleurs une vieille casquette à visière. Son petit corps
grêle est protégé contre la brise et le brouillard par un petit manteau
râpé qui la recouvre comme une cloche, et ses mains basanées se cachent
sous les mailles de gros gants de tricot vert.
Que dirai-je de sa science, de sa littérature?... M'accusera-t-on de
calomnie, si je dis que plus d'un bouquiniste sait à peine lire et
signer son nom? Faut-il le blâmer de cette sage ignorance... et n'est-il
pas heureux de ne pouvoir lire les livres qu'il vend?
Pour lui le livre est une chose, et rien de plus, une chose qui vaut 25
centimes à l franc, selon sa reliure et son format.
Il les classe ainsi, d'après leur valeur matérielle, dans de petites
cases en forme de pupitres dont il couvre les quais. Puis, il se promène
stoïquement dans la brume ou au soleil, devant son étalage, battant la
semelle sur le pavé pour se réchauffer les pieds et soufflant dans ses
gros gants verts. Il voit sans s'émouvoir de nombreux amateurs s'arrêter
devant ses tablettes, examiner ses volumes pendant de longues heures,
les déranger, les feuilleter, les parcourir, puis les replacer dans le
rayon et s'éloigner sans acheter, sans même remercier et saluer le
pauvre marchand grelottant.
Cette race peu lucrative de chalands prend le nom de bouquineurs. Le
bouquineur passe ses journées entières devant l'étalage du bouquiniste;
c'est la son cabinet de lecture, sa bibliothèque. Il passe en revue
toutes ces vieilleries littéraires ou scientifiques, parmi lesquelles se
trouvent parfois enfouis des trésors. Il en est qui, ardents à cette
recherche, y consacrent non-seulement quelques heures, quelques
journées, mais leur vie entière, en font leur occupation, leur
profession; à l'heure où l'employé se rend à son bureau, ils se rendent
à leur poste, et commencent leurs fouilles cent fois recommencées. Ne
croyez pas que l'heure des repas interrompra ce travail passionné: le
bouquineur déjeune en bouquinant; il s'est muni, en venant, de son petit
pain quotidien ou de sa brioche, et rien ne le distrait jusqu'au soir,
si ce n'est l'heure du détalage, ou quelque averse subite. Ce dernier
accident ne le prend pas au dépourvu, car il ne marche jamais sans un
immense parapluie, moins destiné à garantir son feutre hérissé et sous
habit noir râpé aux coudes, qu'à protéger ses livres, ses précieuses
trouvailles, contre les injures du temps.
Mais, à côté du bouquineur qui achète, on voit une catégorie plus
nombreuse encore de bouquineurs qui n'achètent pas. Ils se bornent à
lire, à s'instruire, à se meubler l'esprit d'une encyclopédie de
connaissances qu'ils butinent dans les rayons du pauvre industriel, eux,
pauvres affamés de science. Ou en a vu qui, animés pas cette fièvre
d'apprendre, ont commencé et complété une instruction, sinon brillante,
suffisante du moins, que leur pauvreté ne leur permettait pas
d'acquérir.
Quand le bouquineur qui achète déniche un ouvrage qui lui convient, il
s'avance vers le bouquiniste et lui montre sa conquête. Celui-ci ne
regarde pas le titre de l'ouvrage, il se contente de demander dans
quelle case on l'a pris. «Dans celle-là.--C'est 25 centimes.--Non, dans
cette autre.--C'est 10 sous.--Ou bien dans cette troisième.--Alors,
monsieur, c'est 1 franc.»
A la fin d'une bonne journée, le bouquineur s'en revient triomphant dans
son réduit encombré. Il est bardé de bouquins, il en a dans toutes ses
poches, il en a sous tous ses bras, il en a dans les revers de son habit
et de son gilet, il en a dans son chapeau, il en a dans son parapluie;
il en mettrait dans ses bottes, s'il ne portait pas de souliers. Il
entasse ses volumes dans sa chambre exiguë, au grand mécontentement de
sa servante ou de sa femme, qui, lorsque l'encombrement devient par trop
incommode, fait en cachette, en l'absence du maniaque, venir l'épicier
voisin, afin de rétablir la circulation.
Au demeurant, c'est une pauvre industrie que celle du bouquiniste en
plein vent: la plupart des auteurs dont se compose son fonds de commerce
ont réduit, leurs libraires à la misère; pourquoi n'enverraient-ils pas
leur bouquiniste à l'hôpital?
Puisque nous avons suivi le bouquiniste jusque sur le pont Saint-Michel,
suivons la rue de la Barillerie, et allons faire un tour de promenade
sur le marché aux Fleurs. Quel contraste entre ces deux industries si
voisines! Ici tout est frais, tout est gracieux, tout exhale un
délicieux parfum! C'est ici que Fleur-de-Marie est venue acheter son
pauvre rosier chéri; que la joyeuse grisette du quartier latin vient
chercher le vase de réséda ou de violettes qu'elle place sur la fenêtre
de l'étudiant, que l'ouvrière laborieuse vient choisir la fleur préférée
qui doit égayer sa mansarde; que le mari fidèle et attentionné fait
emplette du fastueux dahlia, offrande destinée à célébrer la fête de sa
femme. Ici les visages des chalands offrent encore un reflet de la
marchandise qu'ils convoitent; ils sont riants, épanouis, ouverts...
comme celui du bouquineur était jaune, poudreux et renfrogné.
Mais nous vivons dans le siècle de la concurrence; ce vieux et
respectable bazar de la Flore parisienne, autrefois sans rival, voyait
accourir de tous les points de la capitale, à pied, en omnibus, en
fiacres, en équipages, tous les fidèles adorateurs de la florissante
déesse; pas un aristocratique salon, pas une riante chambrette, qui ne
tirât du quai aux Fleurs son atmosphère suave et embaumée.
[Illustration: Vue générale du Boulevard du Temple.--Marchands
ambulants.]
[Illustration: Un pont volant sur un ruisseau.]
Aujourd'hui il règne encore, mais il ne règne plus seul. Deux autres
marches se partagent sa couronne odorante; l'un étale ses gracieuses
richesses dans le riche quartier de la Chaussée-d'Antin, et déroule aux
pieds de la Madeleine son merveilleux, tapis aux mille couleurs, aux
mille parfums; l'autre, plus modeste, mais plus joyeux, plus animé,
improvise chaque semaine un ravissant parterre autour des cascades du
Château-d'Eau, à l'extrémité du boulevard Saint-Martin, au commencement
du boulevard du Temple; c'est là que le jeune fantassin sentimental
retrouve la petite bonne, sa _payse_, à laquelle il offre en soupirant
l'humble bouquet de violettes, ou le vase de giroflée; c'est là
qu'accourent, de tous les ateliers d'alentour des troupes rieuses de
folâtres ouvrières; l'actrice des boulevards, en négligé du matin, s'y
promène comme dans son jardin, et vient choisir les fleurs favorites
dont elle emplira les vases de sa cheminée et la rustique jardinière de
son mystérieux boudoir;--le bon bourgeois du Marais, qui l'a applaudie
la veille à l'un des théâtres voisins, la reconnaît, et se range
respectueusement pour la laisser passer. Il serait fort tenté de lui
adresser un galant madrigal; le lieu et la circonstance prêteraient si
bien à la comparaison poétique; mais on pourrait le voir et l'entendre,
et madame son épouse ne plaisante pas sur un pareil sujet; il résiste à
la tentation, et va marchander une botte de mouron pour ses serins:
c'est plus sage.
En traversant l'antique quai aux Fleurs, ce pays limitrophe du pays
Latin, n'avez-vous pas entendu le cri nasillard du marchand d'habits.
C'est dans ce quartier, peuplé de jeunes étudiants, que le marchand
d'habits exerce de préférence son industrie quelque peu israélite. Il
sait que l'étudiant de première année ne tardera pas à vouloir se
défaire de sa défroque provinciale, pour l'échanger contre un fac-similé
de la peau du lion parisien; que celui de seconde ou de troisième année
a souvent des besoins imprévus vers le 15 du mois, alors que la trop
mince pension paternelle est déjà épuisée, et que les jeudis de la
Chaumière, les lundis du Prado, les samedis de l'Opéra, au temps du
carnaval, exigent impérieusement un supplément de budget dans
l'escarcelle du besogneux habitant de la rue Saint-Jacques et de la rue
de La Harpe. Voilà le marchand d'habits, joyeux, mes pauvres compagnons!
Vendez lui l'utile pour avoir l'agréable; vendez lui le manteau, le
pantalon, la redingote, pour avoir de quoi payer le costume de débardeur
ou de ravageur. Écoutez; c'est lui qui passe; _Marchand d'habits!
habits... habits..._ Appelez-le! sifflez-le! il vous a vu... il monte...
le voilà dans votre mansarde. Il salue à peine; il jette un regard
observateur autour de lui, et suppute le prix qu'il vous offrira d'après
l'urgence de vos besoins, que lui révèle le délabrement de votre
chambre. Plus l'urgence sera impérieuse, plus le besoin sera grand, plus
bas sera son prix! Telles sont ses moeurs commerciales!--De ce superbe
manteau de cinquante écus, il vous offrira avec efforts vingt livres...
de ce pantalon de cashmir, six francs... de cette redingote toute neuve,
dix ou quinze francs tout au juste... et, par-dessus le marché, il vous
demandera en vieux gilet, ce vieux chapeau, ces vieilles boîtes!--Vous
vous récriez; vous l'appelez juif, arabe, usurier!--Il vous tourne
stoïquement les talons, passe la porte, et descend lourdement
l'escalier, bien convaincu que vous le rappellerez, et que vous finirez
par accepter son marché usuraire; il vous compte alors vos trente-cinq
ou quarante livres, tout en vous faisant remarquer que vous faites une
excellente affaire, que vos effets tout neufs sont dans un état
pitoyable, et qu'il lui faudra dépenser plus de soixante francs en
réparations.--Puis il s'éloigne emportant son butin; et, parvenu dans la
rue, il vous lance d'une voix narquoise et moqueuse son cri d'oiseau de
proie: Mar....chand d'habits... habits... habits...
[Illustration: Le Bouquiniste et le Bouquineur.]
En passant sur le Pont-Neuf, nous pouvons remarquer une des plus
curieuses petites industries en plein vent qui s'exercent sur le pavé
boueux de la capitale. Voyez ce vieux bonhomme déguenillé, et sa digne
et symétrique épouse, assis, dès le matin, sur de vieilles chaises
placées tout au bord du trottoir, et tournant le dos à Henri IV. La
partie inférieure de ce siège grossier est fermée, et forme une boîte;
au milieu du dossier est fixé un poteau, qui s'élève peu majestueusement
vers les regards des passants, et supporte un écriteau où sont
barbouillés ces mots, dans lesquels la grammaire et la syntaxe hurlent
et miaulent de la façon la plus terrible: _Jean et sa femme tond les
chiens--coupe la queue aux chats--et va-t-en ville._
On se demande comment ces braves gens peuvent gagner leur vie au moyen
de cette bohémienne industrie. C'est à peine si, au fort de la canicule,
on voit une vieille rentière du Marais, ou un vénérable employé à douze
cents francs, amener, par-ci, par-là, un client, ou plutôt un patient, à
ces estimables barbiers de la race canine; et encore l'opération
n'est-elle guère mieux payée qu'une barbe ou une coupe de cheveux
humains! Comment donc font-ils pour vivre?.... C'est ici que l'industrie
a besoin de toutes ses ressources infinies pour pouvoir donner le pain
et le gîte à ses fidèles et humbles sectateurs. Si Jean et sa femme
_travaille_ rarement sur le trottoir du Pont-Neuf, il faut croire que,
plus souvent, il _va-t-en ville_, qu'il a des pratiques assez bien
douées par la fortune pour se faire tondre et accommoder à domicile,
trouvant trop roturier, trop _peuple_ de venir s'étendre sur le dos, les
quatre pattes en l'air et le museau renversé, sur le pavé du pont, aux
yeux de tous les passants, pour livrer leur toison aux ciseaux de ces
artistes en plein vent. Les chiens et les chats de bonne maison sont un
peu plus aristocrates que cela!--Aux profits de cette clientèle secrète,
Jean et sa femme ajoutent encore ceux de la traite de leurs clients et
des descendants de ceux-ci. Le caravansérail dans lequel ils enferment
leur marchandise vivante, c'est précisément cette espèce de boîte que
forme la base de leur chaise: c'est là que le petit chien et le jeune
chat sont emprisonnés pêle-mêle et vivent, dans la meilleure
intelligence, de la maigre bouillie qu'on leur distribue deux fouis par
jour, jusqu'à ce qu'un chaland compatissant les retire de ces limbes
ténébreuses pour les admettre dans le paradis du foyer domestique. Jean
et sa femme est encore le médecin de sa clientèle à quatre pattes; il en
est le Purgon, si le cas l'exige; il en est le Fleurant, si la maladie
le prescrit. Le malade succombe-t-il, il se charge en pleurant de ses
funérailles. Les funérailles consistent à écorcher le défunt et à vendre
sa peau... Que Dieu nous garde de sonder plus avant ce mystère! Honnêtes
gargotiers des barrières et des _tapis francs_ de la Cité, servez chaud,
et que les pratiques digèrent en paix!!!
[Illustration: Le Marchand d'habits.]
[Illustration: Vue du Marché aux fleurs du Château-d'Eau.]
[Illustration: Le Tondeur de chiens.]
Le tondeur de chiens, dans la chaude saison, ajoute aux mille
spécialités de son industrie celle de baigneur de chiens; il conduit ses
pensionnaires sous une arche du Pont-Neuf, et leur donne des leçons de
natation et de propreté, L'hiver, il remplace cette branche impossible
de son art par l'exercice de quelques petites professions libérales,
telles que celle de commissionnaire et de décrotteur. En toutes saisons,
il vend la toison des caniches à certains marchands de laine à matelas,
et des peaux de chats aux marchands de peaux de lapins, qui les
revendent à quelques fabricants marrons de fourrures de martres ou de
renards de Russie. Plus d'une sensible lorette qui pleure son angora
défunt le porte peut-être à ses bras sous la forme d'un manchon, ou au
bas de sa robe en façon du garniture fourrée! O mystères de l'industrie!
Mais la plupart des petits métiers sont bien plus restreints que
celui-là, et ne peuvent sortir du cercle étroit d'une spécialité unique.
Ainsi le pauvre rémouleur qui va par les rues, chargé de sa lourde
machine, appelant le travail qui ne vient pas toujours! Ainsi le petit
décrotteur, qu'a ruiné pour toujours le grand décrotteur en boutique, et
qui, tristement assis sur sa boîte, regarde, d'un oeil découragé, passer
devant lui les pieds hâtifs des piétons. Ainsi encore ces troupes de
pauvres enfants alsaciens qui, pâles, blêmes, transis de froid et de
faim, s'arrêtent sous vos fenêtres et improvisent un naïf concert qu'il
leur faut recommencer bien des fois avant d'avoir recueilli le pain de
la journée. Puis voici, au coin d'un trottoir, un industriel moins
souffreteux, un hardi faubourien, qui établit son petit éventaire sur
lequel il lance à tour de bras, et en feignant de rassembler toutes ses
forces, des crayons effilés dont la pointe résiste à cette double
épreuve... Qui ne voudrait lui acheter des crayons aussi merveilleux?
[Illustration: La boutique à un sou.]
Cet autre pousse devant lui, sur un petit train de chariot, un
assortiment complet d'ustensiles de ménage, et il offre chacun de ses
articles... pour combien? Pour cinq sous!... vingt-cinq centimes, au
choix! Cinq sous! vingt-cinq centimes la pièce!...--Plus loin un autre
commerçant, traînant aussi sa petite boutique chargée de mille objets
divers, invite les passants à s'arrêter, à examiner, à choisir... Il
vend... ou plutôt il donne... il donne tout son étalage... à un sou... à
un sou la pièce!...
ÉTUDES COMIQUES.
Le Trembleur, ou les Lectures dangereuse.
(Suite et fin.--Voir t. II, p. 362.)
Scène VII.
M. TOUCHARD, M. RONDIN.
M. RONDIN.--Ah çà, voyons... allez-vous m'expliquer...
M. TOUCHARD, _se laissant tomber sur une chaise, et tendant la lettre à
Rondin_.--Lisez! lisez!...
M. RONDIN, _étonné_.--Qu'est-ce que c'est que ce papier?
M. TOUCHARD.--La lettre... la lettre de ma femme... que j'ai
interceptée... Ah! c'était une inspiration... Il y a une Providence!
M. RONDIN.--Mais il est peut-être des secrets qu'un mari ne doit confier
à personne... pas même à son meilleur ami...
M. TOUCHARD.--Quoi! vous vous figurez que c'est un billet d'amour... une
trahison conjugale... ce ne serait rien!
M. RONDIN.--Comment, rien!
M. TOUCHARD.--Ce ne serait qu'une affaire de police correctionnelle...
mais, ceci...
M. RONDIN.--Qu'est-ce donc?... vous m'effrayez...
M. TOUCHARD, _tragiquement_.--Une affaire de cour d'assises!... Lisez,
Rondin, lisez...
M. RONDIN, _déployant la lettre, à part_.--Ma parole d'honneur, je crois
que je tremble. _(Il lit.)_
«Ma chére madame Gibert,
«Je suis très-satisfaite de _la poudre anonyme_ que vous m'avez vendue
il y a quinze jours... l'effet en est merveilleux, ainsi que vous me
l'aviez promis... Mon mari ne s'est aperçu de rien... Remettez-en une
seconde boîte entièrement semblable à la première à la personne qui vous
portera ce billet. Cachetez bien. Je vous recommande par-dessus tout la
discrétion, le secret, le mystère. Vous comprenez que ces choses-là
doivent se cacher comme un crime.
«Votre dévouée,
«Femme TOUCHARD.»
M. TOUCHARD.--Est-ce clair?
M. RONDIN.--Je suis confondu!... Mais pourtant je ne puis croire...
M. TOUCHARD.--Non: vous ne croirez qu'après mon autopsie.
M. RONDIN.--Mon ami, du calme, je vous en conjure... Ne vous hâtez pas
d'émettre un soupçon aussi odieux...
M. TOUCHARD.--Que je ne me hâte pas!
M. RONDIN.--Non; il y a là-dessous un malentendu, j'en suis sûr... Un
mot, d'explication de madame Touchard, et tout ce mystère
s'éclaircira... il faut l'interroger... à l'instant même... Je ne veux
pas que vous gardiez une minute de plus des idées outrageantes pour
votre femme...
M. TOUCHARD.--Prenez garde, prenez garde, monsieur Rondin... un tel zèle
dans une circonstance comme celle-ci...
M. RONDIN.--Allez-vous me soupçonner aussi?... Mais c'est de
l'égarement!...
M. TOUCHARD.--Eh bien! jurez-moi sur l'honneur de faire ce que je vais
vous dire.
M. RONDIN.--Parlez...
M. TOUCHARD.--- Rendez-vous avec cette lettre chez cette, dame Gibert...
et rapportez-moi la boîte qu'elle vous remettra.
M. RONDIN.--Que voulez-vous faire?
M. TOUCHARD.--Vous refusez? J'irai donc moi-même...
M. RONDIN.--Non; restez... j'y vais... Mais soyez prudent... point
d'éclat... Point de violence jusqu'à mon retour.
M. TOUCHARD.--Je vous le promets... D'ailleurs, il est nécessaire que
mes soupçons ne transpirent point, afin que les perquisitions de la
justice...
M. RONDIN.--Y pensez-vous?...
M. TOUCHARD.--Allez, au nom du ciel! allez chercher cette _poudre
anonyme..._ Sans cette pièce à conviction, on ne pourrait rien
établir... Allez, et veuillez passer chez mon médecin, et le prier de
venir tout de suite...
M. RONDIN.--Est-ce que vous souffrez?
M. TOUCHARD.--Je ne sais pas... mais je veux voir mon médecin. (_M.
Rondin sort._)
Scène VIII
M. TOUCHARD, puis JOSEPH.