La première lanterne au gaz qui ait brûlé sur la voie publique dans

Paris est, dit-on, celle du commissaire de police du faubourg

Saint-Denis en 1819; elle était alimentée par un appareil établi dans

une fabrique de produits chimiques située dans le voisinage.

A dix ans de là, à la fin de 1829, Paris ne comptait qu'environ 40 becs

sur la voie publique; liée par la routine et par les traités qu'elle

subissait fort patiemment, l'administration n'avait donné et ne donna,

plusieurs années encore après, aucun développement sérieux à ce qui ne

pouvait plus depuis longtemps être considéré comme un essai; et six ans

après, à la fin de 1835, on ne comptait encore sur la voie publique à

Paris que 203 becs brûlant pour le compte de la ville.

Depuis cette époque, chaque année a amené une progression sensible.

On a établi, en 1836, un nombre de becs nouveaux de 383

- 1837, - - 528

- 1838, - - 167

- 1839, - - 555

- 1840, - - 827

- 1841, - - 1,129

- 1842, - - 2,099

- 1843, - - 977

Le nombre total des becs de gaz établis sur la voie

publique pour le compte de la ville de Paris était donc,

au 31 décembre dernier, de 6,868

On aura remarqué l'accroissement notable que l'éclairage au gaz a pris

en 1842, et on aura été surpris de ne lui pas voir suivie cette

progression en 1843 avec la même vivacité. C'est un des tristes effets

des engagements pris et signés avec les entrepreneurs d'éclairage à

l'huile, engagements qui rendront moins sensible encore l'accroissement

annuel jusqu'en 1849, et qui ne permettront pas, peut-être, que Paris se

trouve, à la fin de la première moitié, du dix-neuvième siècle,

entièrement éclairé au gaz. L'huile fournissait encore, au 31 décembre

dernier, un nombre de becs publics précisément égal à celui que le gaz

illumine, 6,868; mais, comme il faut à chaque lanterne à l'huile deux

becs et souvent même trois, l'huile n'alimente que 3, 175 lanternes. Ce

nombre, joint aux 6,868 becs de gaz, complète un total de 10,043

lanternes.

Suivant les saisons, l'éclairage est général ou partiel. L'éclairage est

général dans les mois de janvier, février, mars, octobre, novembre et

décembre, c'est-à-dire que, pendant ces six mois tous les becs

indistinctement sont allumés du jour au jour sans

interruption.--L'éclairage est partiel pendant les six autres mois de

l'année, c'est-à-dire que, selon les localités, le service d'une partie

des becs est suspendu tout ou partie de la nuit lorsque la clarté de la

lune peut y suppléer.--Ces derniers becs sont appelés becs _variables_;

ceux qui sont allumés du jour au jour sont appelés becs _permanents_; le

nombre des premiers est de 10,086, des derniers de 3,647. Aujourd'hui

cette économie profite, au budget de la ville, qui obtient un prix moins

élevé un raison de cette extinction calculée. Sous l'ancien régime, il

ne lui revenait rien de cette économie, et on imposait à l'entrepreneur,

à cause de ce qui était considéré comme une tolérance, de servir, à des

favoris et à des femmes _protégées_, des pensions dites _pensions sur le

clair de lune_.

Le service de l'éclairage à l'huile est fait par un seul

soumissionnaire. Six compagnies concourent à l'éclairage de la ville par

le gaz, ce sont les compagnies Française, Anglaise, La Carrière,

Parisienne, de Belleville et de l'Ouest. Les premières établies ont fait

choix de quartiers qui présentaient d'incontestables avantages,

c'est-à-dire la plus grande certitude de pouvoir desservir, outre les

becs publics, des becs établis pour le compte de commerçants en

boutiques ou de propriétaires. On estime, et l'administration de la

ville admet que, pour qu'une compagnie puisse être indemnisée de ses

premiers frais de pose de conduits et de ses frais quotidiens pour

l'éclairage d'une rue, il faut que celle-ci puisse lui fournir, outre

l'éclairage public, l'établissement d'un bec par cinq mètres de

parcours. Or, là où l'éclairage particulier est nul, la compagnie serait

en perte si elle était tenue de poser des conduites uniquement pour

l'éclairage public, et la ville ne peut l'y contraindre qu'en

l'indemnisant.

Si la ville ne peut pas toujours contraindre une compagnie à établir des

conduites partout où elle les juge nécessaires, elle a ce droit toutes

les fois qu'il y a garantie que le produit sera suffisant pour couvrir

les frais. Ces charges des compagnies, ces obligations, auxquelles elles

sont tenues, entraînent une idée de privilège. Il n'y a cependant point

de privilège de droit établi à leur profit, mais il y en a un de fait

auquel la ville, le service public, la voirie et les compagnies trouvent

également leur compte. Presque toutes les rues de Paris sont percées,

sous leur pavage, d'un égout et souvent de deux conduites d'eau. Si, à

ces courants souterrains, qui nécessitent trop souvent des réparations

et par suite l'interruption de la circulation, on eût laissé, en outre,

toutes les compagnies du gaz qui se sont établies et toutes celles qui

eussent voulu s'établir, ajouter des conduits en concurrence l'une; de

l'autre, il n'y eut pas eu de jour où une fuite n'eût rendu

indispensable de bouleverser le sol, de pratiquer des tranchées, du

barrer les rues; il eût fallu rechercher à quelle compagnie incombait la

réparation. De là des lenteurs et de continuelles entraves. La ville a

dû n'autoriser qu'une compagnie par rue ou plutôt par quartier; elle a

tracé à chacune d'elles un périmètre, abandonné un parcours; elles se

meuvent dans les limites qu'elle leur a posées. Ajoutons que, par suite

de cette mesure, que tout rendait nécessaire, la voie publique, moins

souvent bouleversée et interrompue qu'elle ne l'eût été, est bien

éclairée, à un prix modéré, sans que les particuliers soient rançonnés,

et que les compagnies établies réalisent toutes un bénéfice, suffisant

même pour les moins bien partagées.

La fabrication du gaz offre, un curieux, un imposant coup d'oeil. La

compagnie Parisienne, qui est située à la barrière d'Italie, et qui a un

des parcours les plus étendus, sinon encore les plus fournis de becs, la

compagnie Parisienne a bien voulu admettre nos dessinateurs dans son

usine. Leur crayon donnera à nos lecteurs une idée de l'étendue, de

l'immensité de ces sortes d'établissements. Mais il lui manquera la

couleur pour bien rendre ces fournaises, ce rouge cerise devant lesquels

seraient bien pâles les forges de Vulcain à l'Opéra. Cinquante

fourneaux, rangés dans l'atelier de distillation, font dégager de la

houille ce gaz qui doit se répandre sur Paris en torrents de lumière.

Pour retirer le gaz inflammable, la houille est mise dans des cornues

continuellement exposées à la chaleur rouge. Cette chaleur leur est

communiquée par des fourneaux placés immédiatement au-dessous, ainsi

qu'on le voit dans la gravure représentant l'atelier de distillation. Le

gaz s'échappant des cornues passe dans un appareil de forme cylindrique

et allongé, à travers lequel, après avoir plongé dans l'eau où il dépose

les parties bitumineuses qu'il entraînait avec lui, il est dirigé vers

l'atelier d'épuration où il circule dans nue foule de tuyaux destinés à

le refroidir et où il est mis en contact avec la chaux qui le débarrasse

de son hydrogène sulfuré. De là enfin il se rend dans le gazomètre, d'où

il ne sort plus que pour la consommation.

Bien des essais ont été tentés de nos jours pour surpasser et remplacer

l'éclairage au gaz de houille. Beaucoup n'ont atteint ni l'un ni l'autre

de ces buts. Quelques-uns, comme ceux dont le gaz de résine a été

l'objet, ont donné des résultats satisfaisants au point de vue de

l'effet, mais ont été reconnus inapplicables sous le rapport de

l'économie. L'usine de Belleville, qui avait été fondée pour fabriquer

du gaz avec de la résine, a dû se transformer et en venir au système de

la fabrication par la houille. Une usine _extra-muros_, qui exploitait

le procédé très-ingénieux de M. Selligue pour la production du gaz dit

_gaz à l'eau_, vient également de se décider à extraire son gaz du

charbon de terre. L'éclairage au gaz d'huiles essentielles, qu'on a

voulu mettre en pratique sur la place du Musée, a présenté des

difficultés pour le prompt allumage que le froid de l'hiver eût rendues

plus grandes encore; il répandait une odeur qui eût été insupportable

dans les intérieurs, et produisait une flamme fuligineuse qui

obscurcissait et enfumait bientôt les réflecteurs et les verres. L'essai

d'éclairage par les piles de charbon dont la place Louis XV a été le

théâtre, et sur lequel _l'Illustration_ a déjà donné quelques détails,

est demeuré à l'état d'expérience de laboratoire. Son prix de revient

n'a point été recherché, parce qu'il est demeuré démontré des l'abord

qu'il ferait infiniment plus élevé que celui du gaz de houille. C'est

donc à perfectionner celui-ci bien plutôt qu'à le remplacer que doivent

tendre tous les efforts. En le purifiant avec soin, en en rendant la

combustion inodore, en lui enlevant toute action sur les peintures et

les dorures, les compagnies qui en exploitent la fabrication

généraliseront son usage et le feront pénétrer dans l'intérieur des

habitations privées. Là où les compagnies n'éclairent point moyennant un

abonnement à forfait, mais où elles perçoivent un droit proportionné au

gaz qui a été consommé, elles établissent ce qu'elles appellent un

compteur, espèce de cylindre au travers duquel passe le gaz, et qui est

muni d'un mécanisme servant à constater la quantité qui l'a traversé. On

a plus d'une fois cherché, en Angleterre, à faire de cet appareil un

dernier épurateur; si l'on arrivait sous ce rapport à un résultat

satisfaisant, le gaz ne serait plus relégué au dehors des portes

cochères, il monterait les escaliers, traverserait les antichambres et

se verrait un jour, prochain peut-être, ouvrir à deux ballants les

portes des salons.

Fragments d'un Voyage en Afrique (1).

Suite.--Voir t. II, p. 388.

[Note 1: La reproduction de ces fragments est interdite.]

Le lion avait regagné sa tanière, emportant la proie qu'il venait de

ravir; mais les habitants du douair se tinrent sur la défensive, et

coutinuèrent à pousser des clameurs le reste de la nuit. Ce vacarme

retentissait si désagréablement à mes oreilles qu'il m'empêcha de me

rendormir. Je me tordais en efforts désespérés depuis une heure, lorsque

le cheick du douair, qui, comme les autres, avait quitté sa couche au

premier signal d'alarmes, ouvrit la porte de ma cabane et vint s'asseoir

près de moi.

«Ne crains rien, Roumi (chrétien) me dit-il; le voleur n'osera plus

revenir, et nous en sommes quittes pour un mouton. Le douair veille, et

s'il tentait de recommencer son exploit, il n'aurait bientôt ni le

pouvoir ni la volonté d'en faire ailleurs.

--Diable de voisins! dis-je en arabe. Je m'étonne que vous supportiez

une pareille existence.

--Nous les connaissons trop bien pour les craindre beaucoup, reprit le

cheick: ils sont nombreux dans les bois qui nous avoisinent, et n'y

trouvent pas toujours de quoi se nourrir. Lorsque la faim les

aiguillonne, ils parcourent et ravagent le pays; ils se transportent en

troupes de six ou sept dans les lieux où ils prévoient qu'il y a à

voler, et notre douair, entre autres, est souvent honoré de leurs

visites. L'un des maraudeurs se dévoue alors, franchit les palissades,

saisit une proie, et va la partager avec ses compagnons qui l'attendent

non loin de là, et se bornent à demeurer simples spectateurs du larcin;

puis un autre s'élance à une nouvelle conquête, et ainsi de suite,

jusqu'au dernier. C'est aux moutons qu'ils s'attaquent ordinairement.

Si, dans leur route, des chasseurs attaquent la bande, un lion s'élance

et ne cède qu'en mourant; un deuxième lui succède et tombe comme lui.

Une chose qui te paraîtra extraordinaire, c'est que deux lions ne

prennent jamais part au combat en même temps; celui auquel ils

reconnaissent une plus grande force est toujours le premier sur la

brèche. Cent hommes les attaquent-ils, ils périssent ou les terrassent;

il n'y a pas pour eux de retraite. Rencontrent-ils un homme seul, et cet

homme a un sabre et qu'il fasse mine de s'en servir, ils le laissent

continuer son chemin; le frottement de la lame sur le fourreau les

effraie; les étincelles que lance l'acier éblouissent leurs yeux, ils

redoutent le son d'un yatagan plus que la détonation de cinquante

fusils. Lorsque les hommes qu'ils trouvent sur leur passage ne sont pas

armés, ils vont droit à eux, les fixent et s'enfuient; puis ils

reviennent, et reviennent encore essayer les mêmes moyens

d'intimidation. Si les chasseurs montrent la moindre terreur, ils sont

perdus: les lions s'élancent sur eux et les dévorent; si, au contraire,

leurs traits reflètent la fermeté et l'impassibilité de leur aîné, et

qu'ils marchent résolument à leurs agresseurs en les accablant d'injures

et en leur lançant des pierres, cela suffit pour disperser la troupe.

«Mon frère, ajouta le cheick, se trouva face à face, il y a quelque»

jours, avec un lion monstrueux qui dormait, étendu au soleil sur la

route que tu vois d'ici. Il ne s'attend pas à la rencontre et

tressaillit d'abord; mais, se rassurant bientôt, il passa auprès de

l'animal en vomissant des imprécations. Celui-ci leva nonchalamment la

tête, le regarda, puis se recoucha sans plus de cérémonie.

«Quand les lions sont repus, on peut passer sans crainte auprès d'eux,

souvent même ils se lèvent et se frottent aux vêtements du voyageur; ils

permettent aussi qu'on les caresse; mais, lorsqu'ils sont affamés,

l'audace et la présence d'esprit sauvent seules d'une mort certaine.

L'homme n'a plus qu'à pousser des cris terribles, à lancer des pierres

et à les poursuivre jusqu'à ce qu'il les perde de vue. Mais le courage

dont on fait preuve dans ces occasions doit paraître naturel, car, s'il

est emprunté aux dangers, l'animal le reconnaît bien vite, et alors tout

est perdu.»

Le cheick s'arrêta à ces mots; mais ma curiosité n'était qu'à demi

satisfaite, et je lui demandai quelques détails sur la chasse aux lions,

dans laquelle les Arabes déploient une grande habileté. Il satisfit mes

désirs avec empressement.

«Les Arabes, continua-t-il, chassent le lion de deux manières: dès

qu'une bête de somme vient à mourir dans un douair, on la transporte, en

un lieu fréquenté par les lions: on suspend ses dépouilles à un arbre

au-dessus d'un fourré de broussailles. Le lion alléché par l'odeur,

s'avance et s'apprête à l'emporter sur le bord d'une rivière où il prend

son repas, car il ne dévore jamais sa proie à l'endroit où il la trouve;

mais en sentant de la résistance, il s'efforce de couper la corde.

Alors, sans lui laisser le temps de respirer, les Arabes placés sur les

arbres environnants déchargent leurs armes, et, visant au front,

l'étendent presque toujours roide mort. Dans le cas où l'animal n'est

que blessé, malheur à celui qui s'est placé sur un arbre d'un facile

accès! il est victime de sa maladresse. Si l'arbre est inaccessible, le

lion s'étend au pied et reste là jusqu'à ce qu'il meure ou soit vengé.

On a vu des Arabes passer des journées entière, juchés sur des arbres et

ne devoir leur délivrance qu'à leurs compagnons. Le lion une fois étendu

sur le sol, les Arabes ne se pressent pas trop d'abandonner leurs

arbres, de crainte qu'un ou plusieurs compagnons de la victime ne soient

embusqués près de là.

«D'autres fois, lorsque le sol est humide et qu'on a remarqué des traces

de leur passage, les Arabes se réunissent au nombre de vingt ou trente;

ils s'arment de piques et de fusils et suivent les traces aperçues. A

mesure qu'elles s'effacent, ils se rapprochent de la retraite du lion

et, au point où elles disparaissent tout à fait, ils décrivent un

demi-cercle; les porteurs de piques marchent les premiers, les autres

suivent. Lorsqu'ils découvrent le lion, ils forment le cercle entier et

l'y enferme. La bête épouvantée veut fuir, elle tourne de tous côtés

sans trouver d'issue; les piques lui barrent le passage. Enfin, après

qu'elle a fait de nombreuses tentatives, on ouvre le cercle; elle va

s'élancer, mais une décharge du second rang la prévient, et elle retombe

mourante sur les piques.

«Les Arabes sont très-adroits à cet exercice, mais ils s'y livrent trop

rarement pour détruire la race. Les lions fourmillent dans nos montagne;

leur force atteint un développement extraordinaire; leur taille égale

quelquefois celle d'un gros âne; alors ils s'attaquent aux vaches et

même aux chameaux, qu'ils chargent sur leur dos et emportent aussi

facilement qu'ils feraient d'un mouton.»

J'ai rapporté textuellement le récit du cheick. Plusieurs passages de

cette narration paraîtront extraordinaires sans doute; il m'ont étonné

moi-même; mais ce que j'ai entendu raconter depuis par d'autres Arabes,

au sujet de la chasse aux lions de la Matmata, les confirme entièrement.

L'aube parut au moment où le cheick finissait de parler; je le remerciai

avec effusion de sa noble hospitalité et je pris congé de lui et de son

douair. Nous traversâmes, moi et mes gens, un grand nombre de montagnes

avant d'atteindre la vallée du Chélif. Je remarquai que, contrairement à

celles que nous avions parcourues la veille, elles étaient cultivées

dans toute leur étendue; des douairs d'un aspect agréable étalaient sur

les flancs leurs vertes cabanes. Peu d'heures après avoir perdu de vue

ces montagnes, nous arrivâmes à Milianah sans avoir éprouvé d'accidents.

Le bon accueil que j'y reçus de Sidi-Mohamed-Ben-Allal me fit bientôt

oublier mes fatigues et le triste séjour de Tazza.

On me dispensera de parler de Milianah, que nos expéditions ont assez

fait connaître. A cette époque, elle appartenait à l'émir, qui en avait

fait un des grands centres de sa puissance. Si mes observations ne m'ont

pas trompé, les habitants de Milianah, comme ceux de la vallée du

Chélif, sont bien disposés en faveur des Français; il en est de même

pour les tribut campées entre cette ville et Médéah; tous désirent un

changement de domination, mais ils voudraient qu'on les défendit contre

Abd-el-Kader. Lorsque, en juin 1838, les Français entrèrent à Médéah en

longeant la vallée du Chélif, les indigènes s'enfuirent dans l'intérieur

pour ne pas se battre. Les gens de l'ouest seulement firent résistance.

J'étais depuis quelques jours, dans la ville, lorsque l'émir y arriva

lui-même à la tête de ses réguliers et des dignitaires de l'armée. Ayant

à lui proposer un contrat de commerce, je m'empressai de demander une

audience, qui me fut accordée pour le lendemain. Sidi-al-Kraroubi,

ministre de l'émir, me prévint qu'elle aurait lieu dans la plaine, où

son maître devait passer en revue toutes ses troupes. J'étais invité à

assister à cette solennité.

Comme on le pense bien, je ne fermai pas l'oeil de la nuit. Le jour me

trouva debout et la tête appuyée sur l'un des poteaux de bois qui

soutenaient la maison. Tout à coup un bruit extraordinaire se fit

entendre au dehors, et les accords d'une musique sauvage retentirent à

mes oreilles. C'était le corps de musique de l'émir qui nous régalait

d'une aubade. Je n'ai jamais entendu de plus effrayante symphonie;

néanmoins je fis contre fortune bon coeur, et je me rendis

courageusement sur la place, où s'exécutaient les airs les plus

grotesques qu'il soit possible d'imaginer. Les artistes qui troublaient

de si grand matin les paisibles habitants des airs étaient, au dire des

Arabes, des virtuoses distingués. L'émir était le créateur de cette

société fort peu harmonique: à mesure qu'il avait vu sa renommée

s'accroître, il avait augmenté sa maison.

Quelques objets de luxe s'étaient introduits insensiblement dans le

ménage passablement Spartiate du marabout, et il pensait que rien ne

donnerait une meilleure idée de sa puissance que le déploiement de

toutes ses richesses. C'est surtout dans une occasion aussi solennelle

(la réunion de toute l'armée) qu'il fallait éblouir le vulgaire Sa

musique, qu'il considérait comme la plus brillante de toutes ses

innovations, devait, selon lui, servir merveilleusement son dessein;

mais, à coup sûr, si elle était assez agréable à la vue, l'effet qu'elle

produisait sur les oreilles était essentiellement déchirant. Une

douzaine de hautbois criards et de clarinettes fêlées, trois triangles,

autant de tambours, quelques fifres qu'il eût été impossible d'accorder,

et quatre mauvaises trompettes sans clefs, composaient cet orchestre

charivarique. Jugez du tapage que devaient faire nos braves virtuoses

quand ils soufflaient tous à perdre haleine; ils liraient de leurs

instruments des sons à faire reculer d'effroi les tigres les mieux

aguerris.

Enfin, à notre grande joie, la musique cessa de jouer; l'émir parut en

cet instant, et un hourrah général le salua. Il était suivi de ses

lieutenants et des principaux cheiks des tribus; tous montant des

chevaux arabes, qu'ils maîtrisaient avec une étonnante habileté.

Le costume que portait Abd-el-Kader était fort simple et contrastait

avec le luxe des habits de ses officiers. On l'aurait pris pour le

dernier d'entre eux, n'eut été la vénération dont on l'entourait; chacun

s'inclinait silencieusement sur son passage. Les hommages presque

serviles de la foule s'adressaient plutôt au marabout qu'au chef de

l'armée. Les Arabes ont, en général, un très-grand respect pour la

religion et pour les hommes qu'ils croient inspirés de Dieu.

Abd-el-Kader pouvait avoir alors trente-trois ou trente-quatre ans; mais

les jeûnes et les soucis du gouvernement avaient imprimé quelques rides

précoces sur ses traits délicats. Sa taille est moyenne; sa constitution

ne paraît pas très-robuste; la couleur de son visage approche du jaune:

c'est de la pâleur brûlée par le soleil; sa physionomie est douce et

agréable; il a presque toujours le sourire sur les lèvres, à moins qu'on

ne parle de Dieu ou du Prophète. Dans ce cas, il devient sérieux, et

affecte une extrême dévotion. Ses yeux sont petits, noirs et

très-expressifs; de beaux sourcils, d'un châtain foncé, les surmontent;

son regard est indécis d'abord, mais, à mesure que la conversation

s'anime, il devient vif et perçant; Son nez, est régulier, son front

découvert; son visage ovale est entouré d'une barbe noire, courte et

claire; sa tête n'est pas développée: il a surtout des oreilles d'une

petitesse remarquable; ses mains sont blanches et potelées, à faire

envie à nos coquettes parisiennes; sa bouche est grande; elle laisse

apercevoir assez volontiers deux rangées de dents belles et régulières.

Il y a dans la démarche d'Abd-el-Kader un peu de cette affectation que

donne forcément l'habitude du pouvoir; il porte entre les deux yeux une

petite étoile bleue, emblème de la sainteté de sa mission. C'est un

inspiré ou un homme essentiellement habile. Rien dans ses discours, ni

dans ses actions, n'a pu donner là-dessus de renseignements précis. Il

est à supposer néanmoins, qu'il exploite le fanatisme de ses

compatriotes, et qu'il n'est parvenu à se maintenir au-dessus d'eux que

par des semblants de piété bien étudiés. Du reste, sa vue n'est pas

faite pour effrayer: le sourire, qui se tient en permanence sur ses

lèvres, est, au contraire, très-rassurant; sa voix est douce et

flexible; ses gestes, empreints d'une majesté un peu forcée, ne perdent

rien pour cela d'une espèce de gracieuseté instinctive; la fierté se

peint dans tous ses mouvements; elle est dans toutes ses paroles.

L'excessive négligence qu'il apporte dans sa toilette est un calcul. Il

y a de l'orgueil même dans l'étalage de la misère.

Abd-el-Kader s'avança vers nous, porta la main à son coeur, en forme de

salut, et nous invita du geste à le suivre. Sou interprète m'annonça

alors que le sultan allait inspecter l'armée, et que je pouvais

l'accompagner.

_(La suite à un prochain numéro.)_

Les petites Industries en plein vent.

(Voir t. II, p. 511.)

L'Illustration, No. 0050, 10 Février 1844 · 第 2 / 6 段