Adrien n'est ni duc ni pair, mais simple apprenti graveur. A

L'ILLUSTRATION,

JOURNAL UNIVERSEL

No. 50. Vol. II. -- SAMEDI 10 FÉVRIER 1844.

Bureaux, rue de Seine, 33.

Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr. 6 mois, 16 fr. Un an, 30 fr.

Prix de chaque No. 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75.

Ab. pour les Dép.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr.--Un an, 32 fr.

pour l'Étranger. -- 10 -- 20 -- 40

SOMMAIRE.

Le Général Bertrand. Notice biographique. _Portrait_.--Courrier de

Paris.--Histoire de la Semaine, _Portrait de M. Sheil; Buste de

Watt_,--Établissements Industriels de Paris. Usines à gaz. _Trois

Gravures_.--Fragments d'un voyage en Afrique. (Suite.)--Petites

industries parisiennes en plein vent. _Sept Gravures_.--Études comiques.

Le Trembleur, ou les Lectures dangereuses; par M. Marc Michel. (Suite et

fin.)--Agriculture. Concours de Poissy; Animaux domestiques en

Angleterre. _Neuf Gravures_.--Bulletin bibliographique.--Annonces.--Modes.

Travestissements, _Deux Gravures_.--Amusements des Sciences. _Deux

Gravures_.--Correspondance.--Rébus.

Le général Bertrand.

Il y a peu de jours, nous annoncions la fin du bourreau de Napoléon;

aujourd'hui nous avons à déplorer la mort de son fidèle compagnon

d'exil.--Dans le même mois, la mort, qui rapproche tout, a frappé Hudson

Lowe et Bertrand, l'odieux geôlier et le serviteur héroïque. Effaçons

les pénibles impressions qu'a pu laisser le tableau d'une vie exécrable

par le récit d'une carrière glorieuse et d'un dévouement antique.

Le général Henri Gratien, comte Bertrand, naquit à Châteauroux le 28

mars 1773, d'une famille honorable du Berry. Il s'était d'abord destiné

au génie civil, mais les événements et les guerres que la France avait à

soutenir le déterminèrent à prendre du service et à entrer dans le génie

militaire. En 1795 et 1796, il servit en qualité de sous-lieutenant dans

l'armée des Pyrénées. En 1787, il fit partie de l'ambassade envoyée à

Constantinople. Compris dans l'expédition d'Égypte, il s'y distingua

sous les yeux du grand homme à la gloire et au malheur duquel il voua

plus tard le reste de sa vie. Demeuré avec Kléber, après le départ de

Bonaparte, et s'étant signalé chaque jour en fortifiant des places et en

rendant des services nouveaux, il reçut les brevets de

lieutenant-colonel, de colonel et de général de brigade, qui lui furent

accordés successivement, mais que le même vaisseau venu de France,

apporta à la fois en Égypte.

Ce fut principalement au camp de Saint-Omer, en 1804, que Napoléon, plus

à même d'apprécier l'étendue des connaissances et toutes les qualités

estimables du général Bertrand, lui accorda son amitié, qui fit tant

d'ingrats, tant de traîtres, mais qui, du moins cette fois, rencontra un

coeur capable d'y répondre par un attachement porté à l'héroïsme, A la

bataille d'Austerlitz, le 2 décembre 1805, Bertrand donna de nouvelles

preuves de ses talents militaires et de son courage. Après l'affaire, on

le vit à la tête d'un faiblit corps qu'il commandait ramener un grand

nombre de prisonniers et dix-neuf pièces de canon enlevées à l'ennemi.

Ce fut après cette campagne que Napoléon le mit au nombre de ses

aides-de-camp. Il le chargea d'attaquer la forteresse de Spandau, que

Bertrand contraignit à capituler, le 25 octobre 1806. Le vainqueur de

cette place se montra de la manière la plus éclatante à Friedland, le 11

juin 18077, et fut récompensé par les éloges de l'Empereur, qui n'en

accordait jamais par complaisance ou par aveuglement. A la fin de mai

1809, lors de la bataille d'Essling, Bertrand rendit, par la rapide

construction de ponts hardis établis sur le Danube, pour assurer les

communications de l'armée française, le service le plus essentiel de la

campagne, et le plus hautement proclamé par la reconnaissance de l'armée

et de Napoléon, qui a plus tard consigné ce fait dans ses _Mémoires_. Ce

fut par l'active habileté du général Bertrand que l'armée française,

renfermée dans Unter-Lobau, une des îles du Danube, parvint à traverser

ce fleuve pour se porter sur le champ de bataille de Wagram.

En 1812, il accompagna l'empereur en Russie et en Saxe, et la valeur

qu'il y déploya le porta à un si haut degré dans l'estime de Napoléon,

qu'à, la mort du duc de Frioul, Duroc, tué à Wurtschen, il fut nommé

grand-maréchal du palais. L'armée applaudit à cette distinction comme à

la récompense de rares talents et de grands services. Les 2 et 20 mai

1813, le général Bertrand commandait à Lutzen et à Bautzen le corps de

la grande année, et il soutint par sa bravoure sa première réputation.

Il combattit en diverses circonstances, et presque partout avec

avantage, Bernadotte et Blücher, et si le 6 septembre suivant, ce héros

de fidélité fut moins heureux à Donnewitz, dans une attaque contre le

prince royal de Suède, qui avait trahi le drapeau de la France; si le

général prussien lui lit éprouver au passage de l'Elbe, le 16 octobre,

une perte assez considérable, c'est que déjà la fortune semblait

vouloir, comme nos autres alliés, abandonner nos armes. Mais, dès le

lendemain 17, l'engagement fut repris, et, le 18, le général Bertrand,

en s'emparant de Weissenfeld et du pont sur la Salh, protégea

efficacement la retraite de l'armée à la suite de trois journées

meurtrières qui ne firent en quelque sorte qu'une seule et interminable

bataille. Il rendit des services non moins importants après Hanan et

occupant la position de Hocheim dans la plaine qui s'étend entre Mayence

et Francfort. Dans cette double circonstance comme après que le départ

de Napoléon lui eut laissé un difficile commandement, il montra une

admirable énergie et mi persévérant courage pour sauver les derniers et

glorieux débris de notre armée.

[Illustration: Le général Bertrand, décédé le 1er Février.]

De retour à Paris en janvier 1814, Bertrand fut nommé par l'empereur

aide-major général de la garde nationale, mais il n'en remplit qu'un

moment les fonctions et repartit dès le commencement de février pour

cette campagne de Champagne, où Napoléon déploya, dans une situation que

la trahison vint rendre désespérée, tout ce que le génie de la guerre

peut concevoir et exécuter de plus merveilleux. Après la capitulation de

Paris, le comte Bertrand, fidèle au malheur comme il l'avait été à la

puissance et à la gloire, n'hésita pas un instant à suivre Napoléon.

Toutefois ayant ce qu'il appelait lui-même la dette de la reconnaissance

et de l'honneur, il faisait passer ses devoirs envers la France, et il y

avait à ses yeux le titre plus précieux et plus sacré encore que celui

d'ami fidèle, le titre de Français. En allant s'enfermer avec son

Empereur dans cette île dont on avait fait une souveraineté, il écrivit

une lettre que de prétendus juges et des accusateurs passionnés ont bien

pu incriminer, mais qui doit être un titre de plus pour les hommes qui

mettent le culte de la patrie au-dessus de tous les autres. «Je reste

sujet du roi,» avait-il, en partant, écrit au gouvernement nouveau, et

il avait ajouté, avec une tendresse touchante, dans la lettre d'envoi de

cette déclaration, adressée au duc de Fitz-James, son très-proche allié,

le 19 avril 1814: «Je désire pouvoir venir visiter ma famille. Il y il

plus de trois ans que je n'ai vu ma mère. Si, dans un an, je recours à

vous pour avoir une permission de venir passer quelques nuits à

Châteauroux, dans le sein de ma famille, je compte sur votre obligeance,

mon cher Édouard.»

Moins d'un an après, les luttes de la Restauration, les humiliations de

la France avaient préparé et provoqué, le retour de Napoléon. Les

déclarations les plus solennelles, trop tôt oubliées, avaient relevé le

pays du serment qu'on lui avait fait prêter. Le comte Bertrand

s'embarquait, le 26 février, en qualité de major-général de cette armée

de 800 Français, dont le drapeau et la cocarde suffirent à Napoléon pour

reconquérir la France. Le 1er mars, il contresignait, au golfe Juan, ces

proclamations de l'Empereur au peuple français et à l'armée; le 20,

après cette marche à la rapidité, à l'entraînement triomphal de laquelle

la postérité aura peine à croire, il entrait aux Tuileries avec

Napoléon, auprès de qui il reprit immédiatement les fonctions de

grand-maréchal. Le comte Bertrand contribua puissamment à la

reconstitution de l'armée, qui se trouva réorganisée avec une activité

qui tient du prodige. Enfin arriva la journée de Waterloo. Parti pour

l'armée avec Napoléon, il y subit l'arrêt la fortune que le courage ne

put conjurer, et revint avec l'Empereur, pour ne plus le quitter, à

partir de ce moment. A Paris, à la Malmaison, à Rochefort, sur le

_Bellérophon_, à Sainte-Hélène, il confondit sa destinée avec celle de

l'homme extraordinaire à la gloire fabuleuse duquel quelque chose eût

manqué peut-être, si son malheur n'eût pas fait naître le plus sublime

dévouement.

Si les vainqueurs d'un jour exercèrent leur haine en confinant et en

torturant sur un rocher meurtrier celui qui les avait vaincus pendant

vingt ans, ceux qui avaient profité de cette triste victoire ne surent

pas davantage respecter le malheur, le dévouement et la vertu. Le 7 mai

1816, à un an de distance des grands événement que nous nous sommes

borné à dater, le conseil de guerre de la première division militaire

condamna à mort le général comte Bertrand, pour crime de... _trahison_.

La condamnation fut un crime inutile, car l'Angleterre ne livra point

Bertrand, mais la qualification de traître, appliquée au patriotisme le

plus constant, au dévouement le plus entier, à la fidélité la plus

persévérante, est un des faits caractéristiques qui montrent jusqu'à

quel point, dans les discordes civiles, les passions qu'elles soulèvent,

peuvent s'égarer. On plaida, au nom de l'accusation, que c'était

l'intérêt qui était le mobile secret de l'apparent dévouement du

général! Mais ne réveillons pas des souvenirs douloureux pour tout le

monde. Les temps plus calmes qui suivirent ont mis toute cette procédure

à néant.

A Sainte-Hélène, le général Bertrand écrivit, sous la dictée de

Napoléon, le récit des opérations de cette campagne d'Égypte où ils

s'étaient trouvés réunis pour la première fois. Il prodigua ses respects

et ses soins à l'illustre captif, et ne quitta ce roc inhospitalier, où

la comtesse Bertrand l'avait suivi, que quand il eut recueilli le

dernier soupir du son Empereur, de son ami. L'admiration que ce

dévouement avait inspirée à l'Europe entière amena le roi Louis XVIII à

annuler, par ordonnance en 1821, le jugement de 1816. Le comte Bertrand

put rentrer en France, et y fut réintégré dans son grade militaire. Il

se retira dans le département de l'Indre, et se livra tout entier à

l'éducation de ses enfants et à la culture d'un domaine qu'il possédait

près de Châteauroux.

Après la révolution de Juillet, l'arrondissement dont cette ville est le

chef-lieu envoya le général Bertrand le représenter à la Chambre des

Députés. L'éducation toute libérale qu'il avait reçue, le dévouement au

pays, que le culte de la gloire n'avait jamais ni remplacé dans son

coeur ni affaibli, le firent s'asseoir sur ces bancs on siégeait

également un autre homme vénérable par le dévouement qu'il avait montré

pour la même infortune, M. le comte Las Cases. Le général Bertrand prit

plusieurs fois la parole, et enleva les applaudissements de ses

collègues qu'il émut jusqu'aux larmes, par des allocutions à l'appuis

des réclamations d'anciens militaires, et de discussion sur l'arriéré de

la Légion-d'Honneur. Mais chacun de ces discours, comme tous ceux qu'il

prononce en d'autres circonstances, se terminait toujours par un voeu en

faveur de la liberté illimitée de la presse. C'était le vieux Caton

demandant sans relâche la destruction de Carthage. Cette conclusion

constante faisait sourire les hommes qui ne pensaient pas que la liberté

de la presse pût jamais rencontrer d'entraves nouvelles. La législation

et la jurisprudence nous diront si le voeu du général Bertrand a été

inquiétant, ou si ses craintes n'étaient qu'un rêve..

Le général Bertrand ne siégeait plus à la Chambre, et vivait de nouveau

retiré depuis deux législatures, quand, en 1840, l'Angleterre, voulant

dissimuler il notre gouvernement, jusqu'à ce qu'elle fût consommée, la

trahison qu'elle préméditait envers lui, consentit, aux sollicitations

de M. Thiers, à restituer à la France les cendres de Napoléon. Le

général Bertrand fut désigné le premier pour monter sur le vaisseau que

commandait un fils du roi, et qui appareillait pour Sainte-Hélène.

Quelle traversée! quel abordage! quels souvenirs! quelles émotions pour

cet homme qui vivait par le coeur! Quel contraste entre l'embarquement

de Rochefort, en 1815, et le retour sur les côtes de Normandie, en 1840!

Ces populations ivres d'enthousiasme, saluant par leurs acclamations les

restes de celui qui a porté si haut la grandeur et la gloire de la

France, et accueillant par leurs hommages l'homme qui fut si

héroïquement le courtisan du malheur. Nous n'oublierons jamais, pour

notre part, le transport universel qui éclata sous les voûtes ce

l'église des Invalides, quand on vit y entrer le glorieux cercueil et

son compagnon fidèle.

Après avoir rendu à la France les cendres exilées de l'Empereur, il ne

restait plus au général Bertrand qu'à lui donner le complément des

Mémoires dont il était resté le dépositaire, et qu'il avait pieusement

mis en ordre. C'est un devoir qu'il s'était promis de remplir au retour

du voyage qu'il avait été forcé d'entreprendre, l'an dernier, dans

l'Amérique du Nord. Mais à peine revenu près des siens, le général

Bertrand a terminé une carrière qui eût honoré l'humanité dans tous les

siècles, mais qui semble faite pour la consoler dans un temps qui ne met

pas l'héroïsme et la fidélité au nombre des objets de son culte.

Une noble et touchante motion a été faite à la Chambre des Députés par

un homme plein de patriotisme et de coeur, L'honorable M. de

Briqueville, dont le nom rappelle tant de beaux faits d'armes, a demandé

que l'on déposât dans le tombeau qui se prépare aux Invalides les

cendres de Bertrand près de celles de Napoléon. «Vous voudrez, a-t-il

dit, messieurs, réunir tant de fidélité à tant de gloire.» Cette

proposition sera votée; elle est de celles qui interdisent la

contradiction aux esprits les plus sceptiques et les moins patriotiques,

et que les coeurs bien placés votent d'enthousiasme.

[Illustration.]

Courrier de Paris.

Les ambitions académiques sont éveillées de nouveau par la mort de

Charles Nodier; les candidats vaincus dans la bataille livrée pour la

conquête des fauteuils de Casimir Delavigne et de Campenon, vont battre

en retraite vers le fauteuil de l'auteur de _Trilby_, pour tâcher de s'y

établir et d'y mettre garnison. Jamais on n'a eu une meilleure occasion

pour devenir académicien, et si peu que cette dépopulation continue, il

sera nécessaire de pourvoir aux places vacantes par quelque mesure

extraordinaire: par exemple, tout homme valide et domicilié qui

passerait devant l'Institut de huit heures du matin à six heures du

soir, serait pris au collet par la sentinelle et installé dans le

sanctuaire de gré ou de force; vienne, en effet, une épidémie qui enlève

du même coup MM. les quarante, il est évident que M. A..., M. D..., M.

C..., M. N... et mon portier auront des chances.

M. Alexandre Dumas, qui avait hésité pour la succession du Campenon et

de Casimir Delavigne, se décide pour celle de Nodier; il a positivement

annoncé sa candidature dans un dîner anacréontique où il a commencé et

fini par traiter l'Académie avec beaucoup d'irrévérence. M. Alexandre

Dumas n'a fait qu'imiter en cela la plupart des immortels actuellement

en possession du fauteuil; de tous ces pachas littéraires qui se

pavanent dans le frac aux palmes vertes, il n'en est pas un, en effet,

qui n'ait d'abord dit en parlant du docte fauteuil: «Fi donc! cela est

bon pour des goujats!» Et le lendemain nos renards étaient trop heureux

que l'Académie baissât la grappe jusqu'à eux et leur permit d'y

mordre.--Avec quel dédain M. Victor Hugo n'a t-il pas longtemps parlé

des Académies et des académiciens? Et, pour en revenir à Charles Nodier,

un jour il écrivit à un journal qui l'avait inscrit sur une liste

d'aspirants au fauteuil, une lettre pleine de railleries qui se

terminait par ces mots; «Non, monsieur, vous avez beau dire, je ne me

présente pas et ne me présenterai jamais à l'Académie.» Voilà ce qui

s'appelle parler; or, un mois après cette fière dénégation,

non-seulement Charles Nodier se présentait, mais il était élu.

L'Académie ressemble à certaines femmes, qui font des avances aux

galants qui les dédaignent, et se donne souvent en échange d'une

impertinence.

Cependant l'Académie fait peu d'agaceries à M. Alexandre Dumas, dit-on,

et l'auteur de _la Tour de Nesle_ court grand risque d'en être pour ses

frais de visite; ce n'est pas que l'Académie trouve le bagage de M.

Alexandre Dumas insuffisant, bien au contraire, elle désirerait qu'il en

jetât les trois quarts dans la Seine, avant de frapper à sa porte, comme

on livre à la mer des ballots de marchandises avariées. La froideur de

l'Académie pour M. Alexandre Dumas n'est donc pas seulement causée par

cet encombrement de denrées équivoques qui compromettent les titres

véritables du candidat. L'Académie est prude et paraît s'effaroucher de

certaines excentricités privées qui lui semblent plus difficiles à

pardonner que; les plus gros péchés littéraires.

M. Victor Hugo pardonne M. Alexandre Dumas dans cette poursuite

académique, et lui sert d'introducteur: mercredi dernier, tous deux,

l'un tenant l'autre par dessous le bras, gagnaient, par la rue Laffitte,

le quartier Notre-Dame-de-Lorette. Arrivés à la hauteur de l'église, ils

ont pris à gauche la rue Olivier-Saint-Georges; quelqu'un les a vus

entrer dans la maison n° 6: c'est là que demeure M. Scribe. On a su

depuis que M. Dumas, appuyé sur M. Hugo, aurait été, ce jour-là,

demander à Bertrand et Raton son suffrage et sa voix. Ce que M. Scribe a

répondu à M. Dumas, personne ne le sait positivement; mais il est facile

de le deviner: M. Scribe a son candidat né; ce candidat fut M. Vatout,

candidat malheureux, il est vrai, et jusqu'ici repoussé; mais s'il n'a

pas» les dieux pour lui, il a M. Scribe.--Dans les dix ou douze

candidatures infortunées qu'il a subies, plus d'une fois M. Vatout est

resté sur le champ de bataille, avec une seule voix pour panser ses

blessures; cette voix persévérante, cette voix fidèle, cette voix

charitable était la voix de M. Scribe. On n'a pas été ensemble à

Sainte-Barbe pour rien! et M. Scribe a fait des thèmes et des versions à

Sainte-Barbe côte à côte avec M. Vatout! Le vote que M. Scribe donne

invariablement à M. Vatout est le paiement du cette vieille dette de

collège; M. Scribe ne s'en cache pas; il dit a qui veut l'entendre: «A

chaque nouvelle élection, Vatout me sert de pistolet de poche; je l'ai

toujours sur moi: dès qu'un solliciteur académique entre et me met le

poignard sur la gorge, je tire mon Vatout, je lâche la détente, et je me

débarrasse de l'importun!»

Les soucis académiques n'ont pas empêché M. Alexandre Dumas de donner

cette semaine une grande soirée, mêlée de chants et de danse. Le succès

du festival de M. Frédéric Soulié avait piqué M. Dumas d'émulation; il a

voulu avoir son tour, et faire concurrence à son rival en feuilletons.

Or, la nuit de M. Dumas ne l'a cédé en rien à la nuit de M. Soulié: elle

a été bruyante et vive; les curieux abondaient; on y a remarqué

plusieurs blancs.

On dirait que les bals et les concerts font peur aux théâtres et leur

ôtent tout courage: le mois de janvier s'est montré d'une stérilité sans

exemple, en fait de pièces nouvelles; excepté le _Ménage parisien_ de M.

Bayard, on n'a cité aucune nouvelle production dramatique de quelque

importance; les théâtres semblent craindre de hasarder leur bien au

milieu de ces fêtes de salons qui accaparent le plus élégant et le

meilleur de la société parisienne; ils réservent leurs richesses pour le

temps où Tolbecque, Musard et le carnaval ne seront plus les maîtres

absolus de la ville, et cesseront de faire, à tout autre plaisir que le

bal, une redoutable concurrence.

Nous mentionnerons cependant trois petites pièces que l'Odéon, le

Vaudeville et le théâtre du Palais-Royal, ont représentées récemment,

pour n'en pas perdre tout à fait l'habitude. La première, toute mince

qu'elle est, se donne des airs de comédie et marche coquettement sur

douze syllabes, ornées de leur double rime; les deux autres sont de

simples vaudevilles d'un esprit plus que contestable et d'un goût que le

voisinage du mardi gras peut seul absoudre.

Karel Dujardin est le héros de là comédie; vous connaissez ou vous ne

connaissez pas Karel Dujardin; si vous le connaissez, je n'ai pas besoin

de vous apprendre à qui nous avons affaire; si vous n'avez jamais

entendu parler de lui, permettez-moi de relever votre ignorance et de

vous apprendre que Karel Dujardin est un des meilleurs peintres de

l'école flamande; pour vous en convaincre, vous n'avez qu'à vous mettre

en route vers le Louvre. Arrivé à ce vieux palais des arts, entrez au

Musée, et vous y trouverez cinq ou six chefs-d'oeuvre flamands signés de

ce nom: Karel Dujardin.

Comme la plupart des artistes. Karel avait la tête vive, le coeur tendre

et l'imagination vagabonde; les galions d'ailleurs n'arrivaient pas du

Mexique pour lui. Karel eut donc des maîtresses, des aventures, des

dettes, et des huissiers à ses trousses; il aimait le jeu par-dessus le

marché, ce qui n'augmente pas les revenus. On raconte que se trouvant un

jour à Lyon dans une extrême pénurie, et n'ayant pas de quoi paver ses

dépenses d'auberge, il épousa l'hôtesse pour se tirer d'affaire, une

vieille hôtesse de cinquante ans passés! Karel en avait vingt-cinq. Ce

trait rappelle la boutade de Dufresny, qui se maria un beau matin avec

sa ravaudeuse, pour n'avoir plus, dit-il, l'ennui d'acquitter ses

mémoires de blanchissage. Ce romancier de ce temps-ci,--je puis

l'attester--a fait un coup tout pareil; il a pris pour femme sa femme de

ménage, afin d'être dispensé de lui donner des gages.

La fantaisie de Karel Dujardin est originale mais peu intéressante. Une

femme de cinquante ans! M. de Bellot, l'auteur de la comédie en

question, en a compris le péril; aussi a-t-il rajeuni la donzelle et

poétisé l'aventure; à l'une, il donne la grâce, la beauté, la

sensibilité, la jeunesse: quant à l'autre, au lieu de lui laisser la

ville de Lyon pour théâtre, ville prosaïque, il la fait voyager jusqu'à

Venise. Ajoutez le mystère d'un bal masqué, et tout sera dit: à la place

de la vieille, Karel Dujardin deviendra l'heureux propriétaire d'une

adorable Vénitienne que son talent a séduite, que son infortune a

touchée, et qui commence par s'en faire aimer sous le masque et dans le

tourbillon du bal, pour finir par en faire son mari et payer ses

dettes.--J'en souhaite autant à tout pauvre diable qui n'a pour rente,

que son mérite ou son esprit.--L'invention de cette comédie est moins

que rien, comme on voit, le premier venu en imaginerait autant; mais le

vers y est vif, spirituel, et d'un certain tour cavalier et pimpant qui

a séduit les juges.

Passons à nos deux vaudevilles. L'un est intitulé _Adrien_, et se joue

au théâtre de M. Ancelot; l'autre vient du théâtre du Palais-Royal, et

s'appelle _la Bonbonnière_.

Adrien n'est ni duc ni pair, mais simple apprenti graveur. Adrien a

l'humeur joyeuse et le coeur passablement coureur et vaurien. Les

modistes et les lingères de son quartier en savent quelque chose, et

particulièrement mademoiselle Judith. Mademoiselle Judith n'est pas une

Jeanne d'Arc du premier numéro: elle aime trop le bal Musard pour y

prétendre. Quoique bonne fille elle est jalouse, et n'épargne pas les

scènes à son adorable Adrien. Le gaillard les lui rend bien. Les

entendez-vous qui se querellent? Décidément Adrien est un pendard. Eh

bien! non, Adrien vaut mieux qu'il n'en a l'air. Il est vif, emporté,

volage, il est vrai; mais qu'une occasion se présente, et vous

découvrirez les bonnes qualités de son âme: or, voici l'occasion: il

s'agit de protéger et de mettre à l'abri de tout péril une charmante

petite orpheline qui se trouve seule, abandonnée au milieu de cette

grande et redoutable Ville de Paris. Si Adrien était réellement le

vaurien que vous dites, il abuserait de la crédulité et de la faiblesse

du cette pauvre enfant; mais Adrien n'est méchant qu'à la surface; dans

le fond c'est le meilleur garçon du monde. Il va, il vient, il se

dévoue, et fait si bien qu'il arrache Louise aux mauvais conseils et aux

séductions, et la remet intacte et pure entre les mains d'un vieil ami

de son père. Quelle est la récompense d'Adrien? La main de Louise, bien

entendu. Et Judith, la jalouse Judith? Judith, attendrie par la bonne

action d'Adrien, prend bravement son parti, essuie une larme ou deux, et

va, le soir même, danser la caclincha au bal de l'Opéra. Parlez-moi de

cette philosophie!--L'auteur se nomme M. Laurencin.

MM Duvret et Lauzanne ont fabriqué _la Bonbonnière_. Cette bonbonnière

n'en et pas une; le serpent est caché sous la fleur; au lieu de bonbons,

la bonbonnière renferme une poignée de verges. A qui ces verges

sont-elles destinées? A M. Champignel. M. Champignel a le très-grand

tort d'avoir abandonné sa femme et de mener vie de garçon. Mais le drôle

le paiera. Madame Champignel arrive en effet, sans qu'il s'en doute;

puis elle écrit un tendre billet au volage, sous le voile de l'anonyme:

un rendez-vous est donné en _post-scriptum_. Voilà notre Champignel

transporté. L'heureux mortel! il va se couronner de myrte et de roses.

Hélas! de ces roses il ne récolte que les épines. Madame Champignel,

armée de la bonbonnière vengeresse, lui administre une correction qui

guérit mon Champignel de son humeur légère. Honteux et confus, il

revient tout bonnement à sa femme. Ce dénouement est d'un bon exemple,

et le carnaval justifie, jusqu'à un certain point, l'arme dont se

servent MM. Duvert et Lauzanne pour corriger les maris infidèles.

Il faut souhaiter que les théâtres se piquent d'honneur et nous donnent

bientôt quelque chose de plus spirituel et de plus délicat. A croire les

augures, le mois de février n'imitera pas l'avarice de janvier son

voisin: il prépare et promet deux opéras-comiques, un ballet, trois

mélodrames, une douzaine de vaudevilles et au moins deux tragédies; le

Jabot, Oreste et Pylade, la Syrène, les Mystères de Paris, les

Bohémiennes, Antigone, Pierre le Millionnaire, sont en pleine répétition

et n'attendent que le moment de se produire. M. Frédéric Soulié, madame

Ancelot, M. Auber, M. Scribe, M. Eugène Sue, M. Bayard, M. Alexandre

Dumas en sont les parrains.

On annonce l'arrivée de M. Conradin Kreutzer, auteur de _la Nuit de

Grenade_, charmant opéra que la retraite précipitée et la ruine des

chanteurs allemands, venus à Paris il y a deux ans, avaient arrêté dans

son succès. M. Conradin Kreutzer a l'intention d'écrire un opéra

français pour M. Crosnier; M. Scribe lui a promis un poème, si même M.

Kreutzer ne le tient déjà. Nous dirons à la ville de Paris que, depuis

l'arrivée de M. Konradin Kreutzer, elle possède un mélodieux,

compositeur de plus; mais bientôt elle jugera l'ouvrier à l'oeuvre.

Plusieurs journaux ont déclaré que M. Victor Hugo, blessé de l'accueil

fait aux _Burgraves_ par le parterre, était décidé à renoncer au

théâtre; est-ce une coquetterie que les amis de M. Hugo font en son nom,

ou un parti sérieusement pris, une résolution irrévocablement arrêtée?

Dans le premier cas, on n'a pas à s'en inquiéter; il est clair que M.

Hugo ne se fera pas prier longtemps pour revenir au combat; nous

connaissons ces manèges et ces jeux de Galatée. Dans le second cas, on

aurait le droit de reprocher à M. Hugo ub excès de vanité et d'orgueil;

quoi donc! êtes-vous impeccable? Prétendez-vous à l'infaillibilité?

Faut-il que le public, votre juge naturel, ce public plein de bon sens,

d'esprit et d'équité, quoi qu'on en dise, qui a jugé tant de génies,

brise pour vous seul la balance où il pèse les oeuvres, et se prosterne

aveuglément le front dans la poussière, pour adorer jusqu'à vos erreurs

et vos faiblesses? C'est là une velléité de fétichisme qui dépasse toute

mesure; le despotisme littéraire n'est pas plus de saison aujourd'hui

que le despotisme politique.

Histoire de la Semaine.

Nous aurions voulu que l'événement nous prouvât que nous nous étions

trompé lorsque nous concevions des craintes, pour la marche normale et

régulière des affaires, des derniers déchirements de la chambre, du vote

qui les a clos, de la démission de cinq députés et de celle de M. de

Salvandy en qualité d'ambassadeur. Mais tout est venu confirmer nos

prévisions. La Chambre des Députés, à laquelle on avait annoncé la

présentation immédiate de la loi sur les fonds secrets, est demeurée

douze jours sans être convoquée. Si l'on a espéré que l'air renfermé des

bureaux étoufferait les discordes et que l'examen préparatoire en petit

comité du budget de 1845 endormirait les ressentiments, ce remède

appliqué par les soins de M. le président Sanzet ne semble pas avoir

produit tout l'effet attendu. Sur plus d'un banc on paraît encore

respirer la guerre, et les animosités se sont réveillées tout aussi

vives qu'avant la sieste à laquelle, on les a soumises. Si l'on en croît

même les bruits des couloirs et les indiscrétions de l'hémicycle, la

division aurait pénétré du dehors jusque dans l'intérieur du cabinet.

C'est une situation fâcheuse pour tout le monde, pour le pays surtout,

qui a le droit d'espérer que cette session verra résoudre enfin des

questions depuis longtemps ajournées et dont la solution ne semble pas

pouvoir, sans les inconvénients les plus graves, être différée plus

longtemps.--Pendant qu'on s'observe en silence au Palais-Bourbon, M. le

ministre de l'instruction publique s'est rendu en tapinois au Luxembourg

et y a lu un excellent exposé de motifs précédant un projet de loi sur

la liberté de l'enseignement, qui n'a obtenu qu'une approbation moins

générale. Nous examinerons ce projet et les critiques, parfois

contradictoires, auxquelles il a donné lieu.--On annonce le prochain

dépôt sur le bureau de la Chambre de propositions faites par des

députés, en vertu de leur initiative; Une d'elles aura pour but de faire

adopter par la Chambre cette pensée dont les propositions successives de

MM. Gauguier, de Rémilly et Ganneron ont été les traductions plus ou

moins heureuses, les expressions plus ou moins acceptables, et à

laquelle la position qui a été faite à M. de Salvandy paraît donner une

nouvelle force et un à-propos incontestable.

Le discours de la reine d'Angleterre ne pouvait être un événement, car

chacun avait prévu et savait d'avance ce qu'il devait renfermer.

L'Irlande y a trouvé bon nombre de promesses qu'on espère lui voir

prendre comme calmant. Notre gouvernement y a trouvé un échange de

gracieusetés qui doivent lui rendre les rapports agréables, sinon les

résultats plus assurés. La discussion è laquelle a donné lieu la

proposition d'une adresse a été une occasion pour le ministre dirigeant

et pour un orateur célèbre, lord Brougham, de donner à nos hommes d'État

des éloges sans doute fort honorables. Mais notre susceptibilité

nationale prend facilement ombrage des _satisfecit_ délivrés à

l'extérieur à nos ministres. Ceux-ci devraient plutôt dire à leurs amis

de Londres, comme, l'Intimé des _Plaideurs_: «Frappez, nous avons une

popularité à nous faire.»

Les plaidoiries des défenseurs des accusés de la cour de Dublin ont

continué. L'immense succès du discours de M. Sheil pour M. John

O'Connell rendait la lâche des autres avocats difficile; mais s'ils

n'ont pas fait naître dans l'auditoire et dans la population un

enthousiasme pareil, s'ils ne se sont pas vus l'objet d'une égale

ovation, si leurs portraits n'ont pas rempli les colonnes des journaux

anglais comme celui de l'avocat-député dont nous croyons, nous aussi,

devoir reproduire les traits, ils ont tous été entendus avec une grande

faveur. L'un d'eux, M. Fitz-Gibbon, qui avait pris l'accusation corps à

corps, a, pendant la suspension d'une séance, reçu de l'attorney général

un billet dans lequel celui-ci lui reprochait de l'avoir calomnié, et

dont les termes ressemblaient assez à un cartel. A la reprise de la

séance, M. Fitz-Gibbon a parlé devant la cour ses plaintes d'un procédé

aussi insolite, aussi inconvenant de la part d'un magistrat. Par ordre

de la cour, l'attorney a été contraint de retirer sa quasi-provocation.

Cette circonstance a produit dans l'assemblée, toute prédisposée aux

émotions, un effet difficile à décrire.--Les avocats se sont concertés

pour prolonger leurs plaidoiries et donner à O'Connell le temps de voir

arriver le discours de la reine d'Angleterre, avant d'être forcé de

prendre la parole pour lui-même. C'est lundi dernier qu'il a dû parler à

son tour. Ces longs débats épuisent les forces des jurés, qui n'ont

point de suppléants en cas d'empêchement subit, et comptent parmi eux

des vieillards. Déjà on a été menacé de voir la grippe, qui règne à

Dublin comme à Paris, en retenir un loin de la salle d'audience. Nous

avons dit qu'un contre-temps de ce genre forcerait à renvoyer à une

autre session cette affaire pour laquelle un ajournement équivaudrait, à

coup sur, à un abandon.

Depuis quelque temps les nouvelles d'Espagne, qui, en l'absence de

grands événements et de liberté réelle de la presse, venaient toutes par

les correspondances particulières, faisaient envisager l'avenir de ce

pays sous un aspect menaçant. Le ministère était regardé comme unanime

dans son antipathie pour la constitution, mais comme divisé sur la

question de savoir si l'on pourrait sans danger la mettre immédiatement

à néant. La France passant pour avoir un parti pris dans la politique

espagnole, l'ambassadeur anglais, M. Ralwer, affichait au contraire une

complète impartialité, faisait un accueil également empressé aux hommes

influents de toutes les opinions, et se préparait ainsi à recueillir le

fruit des événements quels qu'ils fassent. On annonçait toujours comme

très-prochain le retour de la reine Christine; et comme la conduite

qu'elle allait tenir passait, à tort ou à raison, pour concertée avec

notre ministère, nous nous trouvions, malgré nous, intéressés à ce

qu'elle ne retombât dans aucune des fautes qu'elle avait précédemment

commises, et à ce que sa rentrée dissipât toutes les inquiétudes que ce

bruit seul avait fait naître. C'était une périlleuse responsabilité.

Toutefois, la mort subite de la princesse Carlotta, sa soeur aînée,

épouse de l'infant don François de Paule, était regardée comme un

événement de nature à donner à l'ex-régente plus de véritable

modération. La princesse Carlotta, qui avait un caractère assez ferme et

peu d'amitié pour sa soeur, avait adopté et fait adopter à son mari

l'opinion progressiste, ce qui avait contribué à surexciter chez la

princesse Christine les opinions contraires. Cette lutte n'existant

plus, quelques personnes se flattaient de voir l'ex-régente puiser

désormais ses inspirations à des sources plus libérales. On croyait

également et par la même raison que le mariage de la jeune reine

Isabelle avec le fils aîné de l'infant était aujourd'hui probable. Mais

tout à coup l'insurrection, éclatant sur plusieurs points à la fois, est

venue mettre en question tous ces projets et ces espérances. Plusieurs

villes, selon l'expression espagnole, se sont prononcées. Le

Gouvernement y a répondu par les décrets les plus révolutionnaires, et

par l'ordre d'arrêter immédiatement les chefs du parti progressiste, et

même des hommes jusqu'ici réputés modérés. Des mandats ont été lancés

notamment contre MM. Lopez, Arguelles, Cortina, Madoz, Garnica, Serrano

et Concha. Quelques-uns sont parvenus à s'y soustraire par la fuite. Il

faut attendre les nouvelles.

Les dernières dépêches des États-Unis d'Amérique détruisent encore une

fois les espérances qu'on avait pu concevoir d'une réduction dans le

tarif. Trois propositions dans ce but, faites au congrès, ont toutes été

repoussées, et le système dit protecteur compte aujourd'hui pour appuis

des députés qui antérieurement le combattaient avec force.--On a proposé

un projet de loi pour l'établissement d'un gouvernement territorial dans

l'Orégon. Nous aurons à retenir sur cette question et sur celle du

Texas, qui ne préoccupe pas moins l'Angleterre.

La flotte sarde qui doit se rendre devant Tunis a appareillé. Elle se

composera de trois vaisseaux et de plusieurs autres bâtiments de guerre

qui doivent être ralliés pendant la navigation. On a toujours lieu

d'espérer qu'une démonstration et l'intervention de puissances amies

suffiront pour déterminer le bey à accorder la réparation due, et qu'un

engagement qui pourrait avoir des complications inattendues ne deviendra

pas nécessaire.

Le _Magazine of Science_ publie une annonce empruntée, dit-il, à un

prospectus distribué à Liverpool par le lieutenant Morrison, pour la

construction d'un immense paquebot que cet officier se propose

d'établir, et qu'il appellera le _Léviathan_. Ce paquebot-monstre, que

nous craignons bien de voir rester à l'état de puff, sera de la

contenance de 32,480 tonneaux, et sera mû par trois vis d'Archimède

ayant chacune la force de 800 chevaux. Son pont aura 182 mètres de long

et 52 mètres de large. Sous le pont il y aura 1,000 cabines

particulières; le salon commun sera carré, mesurant 33 mètres sur chaque

côté et 51 mètres sous le plafond; l'équipage et les passagers pourront

former un personnel de 5,650 individus. Le devis de construction monte à

4,750,000 fr., l'armement et l'ameublement à 1,250,000, au total

5,000,000 fr. On estime que cinq voyages en Amérique, aller et retour,

produiront une recette de 5,000,000 de fr.; en déduisant 1,750,000 fr.

pour les frais, il restera de bénéfice annuel 3,250,000 fr. pour les

propriétaires. Autour du pont sera disposée une route de plus de 500

mètres de long, pour faire des promenades à cheval et en voiture. Il y

aura sur le _Léviathan_ un parterre et un jardin potager, des serres,

etc, sur un développement de 225 mètres. Le prix du passage, dans les

meilleures cabines, y compris la table, n'excédera pas 400 fr. Cette

immense machine flottante ne craindra rien de la violence des flots, et

sera par sa masse même assurée contre tous les sinistres de mer. _Le

Léviathan_, poussé par ses machines, de la force de 2,100 chevaux, sera

encore aidé dans sa marche par des voiles, car il pourra porter 2,675

mètres carrés de toile: on calcule qu'il fera facilement 20 kilomètres à

l'heure, et qu'il exécutera en dix jours le voyage de Liverpool à

New-York. Pour chasser l'ennui, le vaisseau-monstre aura son théâtre

pour mille spectateurs et sa troupe de comédiens; il aura aussi un

amphithéâtre où l'on professera les sciences, où l'on exécutera des

expériences nouvelles, enfin son bazar et son journal quotidien imprimé

à bord.--Nous sommes convaincu que si quelqu'un de nos lecteurs

apercevait et signalait une lacune dans ce programme, le lieutenant

Morrison se ferait un devoir de la remplir à l'instant.

Un paquebot malheureusement plus réel, _le Shepherdess_, parti de

Cincinnati pour Saint-Louis, avec un nombre de passagers que l'on évalue

diversement de 150 à 200, s'est perdu à Cahokia-Bend, situé à moins de

trois milles de Saint-Louis. Presque tous les passagers ont été surpris

au lit par l'eau qui envahissait le navire. Cent seulement ont pu être

sauvés. Le capitaine a péri des premiers; il laisse une femme et onze

enfants sans fortune.--Un accident affreux est arrivé à l'école

militaire de Saint-Cyr. Un élève de vingt-un ans, fils de M. de

Castellane, ancien préfet, a été tué en faisant des armes avec un de ses

camarades. Le fleuret de celui-ci s'est démoucheté et s'est introduit au

travers du masque dans l'oeil de son adversaire, et pénétrant dams le

cerveau, a causé une mort presque instantanée. Il y a peu d'années un

accident tout semblable est arrivé à l'École Polytechnique au fils du

général Excelmans, qui, du moins, n'a pas succombé.

[Illustration: M. Richard Sheil, avocat de M. John O'Connell.]

L'Institut vient de recevoir de la famille du célèbre ingénieur et

mécanicien anglais James Watt, l'hommage d'un fort beau buste de cet

homme illustre, qui a été placé dans la salle de l'Académie des

Sciences. _L'Illustration_ s'est empressée de le faire

graver.--L'Académie française, qui avait à procéder au remplacement de

MM. Campenon, Casimir Delavigne et Charles Nodier, s'était réunie jeudi

dernier pour élire les successeurs des deux premiers. Trente-cinq

membres étaient présents. M. Pasquier, dangereusement malade en ce

moment, et M. de Saint-Aulaire, ambassadeur de France à Londres, sont

les seuls qui n'aient pas répondu à l'appel. Trente-quatre votants

seulement se trouvaient dans la salle, mais M. de Salvandy est entré

avant qu'il fut clos, et son bulletin passe pour avoir complété la

stricte majorité de 18 votes obtenues par M. Saint-Marc Girardin, qui a

été proclamé membre de l'Académie; 8 voix se sont portées sur M. Émile

Deschamps, 7 sur M. de Vigny, une sur M. Vatout.--La succession de

Casimir Delavigne paraît être bien autrement difficile à recueillir.

Sept tours de scrutin n'ont produit aucun résultat. Au premier et au

quatrième tour, M. Émile Deschamps a compté, comme consolation de sa

première défaite, 4 suffrages, et enfin une voix unique, les autres

bulletins se sont véritablement partagés entre MM. Sainte-Beuve, Vatout

et de Vigny. Ce dernier a obtenu, aux deux premiers tours, 7 voix qui

ont ensuite presque toutes, et l'une après l'autre, déserté leur

candidat. M. Sainte-Beuve en a réuni jusqu'à 17, et M. Vatout n'a jamais

pu en conquérir plus de 16; mais au septième tour, une voix ayant

déserté M. Sainte-Beuve et les deux concurrents étant devenus ex-aequo

par l'obstination de trois des partisans de M. de Vigny, l'Académie a

renvoyé cette élection au jour où sera ultérieurement fixée celle du

successeur de Nodier.

Nous avons rendu un hommage funèbre, en tête de ce numéro, au général

Bertrand.--Nous ajouterons ici à la mention que nous avons déjà faite

plus haut de la mort de la princesse Carlotta d'Espagne, qu'elle était

née le 24 octobre 1804; elle est donc morte à trente-neuf ans et trois

mois. Mariée en 1810, elle laisse sept enfants dont l'aîné, le duc de

Cadix, se trouve actuellement à Pampelune à la tête d'un régiment de

cavalerie. Elle était fille du roi de Naples François Ier, et par

conséquent nièce de la reine Marie-Amélie. Elle comptait onze frères et

soeurs, parmi lesquels madame la Duchesse de Berri et l'ex-reine

régente.--Il ne nous reste plus qu'à enregistrer le décès du duc régnant

de Saxe-Cobourg, frère du roi des Helges, et oncle de la duchesse de

Nemours et du duc Auguste de Cobourg, époux de la princesse Clémentine

d'Orléans.--Les nouvelles de Stockholm annoncent que le roi de Suède est

fort dangereusement malade.

[Illustration: Buste de Watt, donné à l'Académie des Sciences.]

Établissements industriels de Paris.--de l'Éclairage de la ville de

Paris, et de l'Éclairage au Gaz.

[Illustration: Fabrication du Gaz.--Vue générale de l'usine de la

Compagnie Parisienne, barrière d'Italie]

[Illustration: Fabrication du Gaz.--Atelier de distillation.]

Jusqu'en 1558, il n'y eut point è Paris d'éclairage public Dans

certaines circonstances, quand les violences, les meurtres, les

tentatives d'incendie, les crimes de toute espèce venaient en plus grand

nombre désoler pendant la nuit la capitale, on enjoignait aux

propriétaires de placer, après neuf heures du soir, sur une fenêtre du

premier étage de leurs maisons, une chandelle allumée dans un fallot

pour préserver les passants des attaques _des mauvais garçons_. On fut

obligé de recourir à cette mesure, notamment en 1521, en 1526 et en

1553. De plus, chaque compagnie ou chaque personne qui, pendant la nuit,

avait à parcourir les rues, portait sa lanterne. En octobre 1558, on

prit le parti d'attacher des fallots aux encoignures des rues. Un

règlement du mois de novembre de la même année, cité par Félibien,

ordonne que «au lieu de fallots ardents seront mises lanternes ardentes

et allumantes.» Un certain abbé italien, nommé Laudati, imagina

d'établir à Paris une location de torches et de lanternes, dont le

monopole lui fut accordé pour vingt ans, en mars 1662; il fut autorisé à

exiger des voitures qui loueraient ses lanternes cinq sous par quart

d'heure, et des piétons trois sous seulement.

En 1667, quand Louis XIV eut créé la charge de lieutenant de police, et

en eut investi M. de La Reynie, ce magistrat comprit les devoirs, que

lui imposait l'état d'insécurité de Paris, dépeint par Boileau dans sa

sixième satire:

... Sitôt que du soir les ombres pacifiques

D'un double cadenas font fermer les boutiques...

Les voleurs à l'instant s'emparent de la ville.

Le bois le plus funeste et le moins fréquenté

Est au prix de Paris un lieu de sûreté

Malheur donc à celui qu'une affaire imprévue

Engage un peu trop tard au détour d'une rue:

Bientôt quatre bandits lui serrent les côtes, etc., etc.

Parmi les améliorations introduites par La Reynie, on doit citer les

mesures qu'il prescrivit pour l'éclairage public: on plaça dans toutes

les rues des lanternes garnies de chandelles, ce qui parut alors un

établissement si important et donnant à la ville, un aspect si nouveau,

que le gouvernement fit frapper à cette occasion une médaille, qui

figure dans la collection numismatique du règne de Louis XIV, et portant

pour légende: _Urbis securitas et nitor_.

[Illustration: Fabrication du gaz.--Atelier d'épuration.]

En 1745, un privilège pour des lanternes à réverbères fut accordé à un

abbé Matherot de Preigney et à un sieur Bourgeois du Châteaublanc; mais

ils ne purent se mettre en mesure de l'exploiter qu'en 1766. Ce

perfectionnement fut fort goûté.--En 1721, les lanternes qui,

primitivement, n'avaient été qu'au nombre de 2,736, étaient portées à

5,772; en 1771, on en comptait 6,252; en 1821, les rues et places de

Paris étaient éclairées par 12,672 becs de lumière établis dans 4,553

lanternes, et les établissements publies par 482 lanternes contenant 688

becs. C'était, au total, 15,300 becs et 5,035 lanternes.

Londres était depuis longtemps éclairé au gaz, quand l'administration de

la ville de Paris se détermina à en laisser poser quelques becs sur la

voie publique, plutôt pour satisfaire la curiosité que dans la la pensée

bien arrêtée de recourir à cet éclairage. Ainsi, tandis que de l'autre

côté de la Manche on avait, par une large application et déjà par une

longue expérience, reconnu les bons et immenses effets de ce procédé

inventé vers la fin du dernier siècle par l'ingénieur français Lebon, en

France, à Paris, l'administration fermait les yeux à la lumière, et

passait pour l'éclairage à l'huile des marchés qui devaient pour bien

longtemps condamner nos rues à un clarté moins que douteuse. Les

premiers essais d'éclairage par le gaz des rues de Paris qui aient été

autorisés, remontent à 1821. Dès 1810, Londres avait commencé à

l'adopter pour plusieurs de ses quartiers. En 1815, un ingénieur anglais

avait cherché à établir à Paris l'éclairage au gaz, et à cet effet il

avait construit une usine au Luxembourg, mais cette tentative,

désastreuse pour les intéressés fut bientôt abandonnée. En 1820

l'exploitation du Luxembourg fut reconstituée, les appareils de

l'ingénieur anglais furent remplacés, et, au bout de quelques mois, la

Chambre des Pairs, le théâtre de l'Odéon, et plusieurs établissements

particuliers se trouvèrent éclairés. Le gaz, fut même employé pour

l'éclairage public de la rue de l'Odéon. Toutefois, malgré la création

presque simultanée de plusieurs entreprises d'éclairage au gaz, le

nouveau procédé demeura à peu près exclusivement affecté aux

établissements particuliers, qui, du reste, ne l'adoptèrent que

successivement et avec beaucoup de lenteur.

L'Illustration, No. 0050, 10 Février 1844 · 第 1 / 6 段