Comme j'avais fait de la ville de Denver le centre de mes opérations,
mon point de départ et de ravitaillement, il n'est que juste que je
fasse un peu l'historique de cette grande ville qui compte à peine
trente années d'existence.
La découverte de mines d'or en Californie avait été le signal d'une
nombreuse émigration vers le Pacifique, et un grand nombre d'aventuriers
se dirigèrent vers l'ouest,--les uns, par mer, en doublant le cap Horn,
ou en traversant l'isthme de Panama; les autres par terre en escaladant
les Montagnes-Rocheuses pour atteindre la terre promise. Ce ne fut que
dix ans plus tard, en 1859, qu'un camp de mineurs fut établi sur les
bords de la rivière Platte, qui arrose le versant oriental de la chaîne
des Montagnes-Rocheuses,--à l'endroit où est maintenant située la ville
de Denver, capitale du Colorado. A cette époque, le pays n'était pas
même formé en Territoire, et j'ai déjà dit que ce ne fut qu'en 1876
qu'il fut admis au nombre des Etats de l'Union américaine.
Le dernier recensement de Denver accuse une population de plus de
120,000 habitants et l'accroissement remarquable de la ville n'est pas
plus extraordinaire que la prospérité merveilleuse dont elle jouit
depuis sa fondation, en 1859. Par sa position géographique aussi bien
que par l'esprit d'entreprise et l'énergie de ses citoyens, Denver est
devenu un centre industriel, agricole et commercial où convergent
aujourd'hui vingt lignes de chemins de fer, et sa Bourse des valeurs
minières ne le cède en importance et en variété qu'à celle de San
Francisco. Il y a dix-huit ans à peine que le service des voyageurs se
faisait encore par, les diligences entre Kansas City et Denver, qui ne
comptait alors qu'une population de 4,000 habitants! On admire
aujourd'hui une cité qui s'enorgueillit à bon droit de ses superbes
édifices publics, de ses écoles qui sont des modèles d'organisation et
d'installation, de ses tramways électriques et à _câbles continus_, et
de ses résidences princières qui bordent de larges avenues, et qui
dénotent l'opulence et la prospérité de ses citoyens.
[Illustration 049] DENVER.
Denver est situé à une altitude de 5,195 pieds au-dessus du niveau de la
mer, et possède un climat et une température que recherchent tous ceux
qui souffrent de la poitrine ou de maladies nerveuses. Les hôtels ne le
cèdent en rien à ceux des Etats de l'Est, et le public voyageur trouve
ici toutes les commodités et tout le luxe de New-York ou de Boston. La
population augmente chaque jour, et Denver est appelé à devenir le grand
centre commercial de l'immense région qui sépare San Francisco de
Chicago et de Saint-Louis.
Les propriétés foncières y ont acquis une valeur énorme en quelques
années, et l'on construit constamment des édifices qui feraient honneur
aux grandes villes de l'Est. Les ressources agricoles du Colorado et
l'élevage, qui s'y fait sur une grande échelle, apportent aussi leur
contingent à l'industrie minière, et plusieurs grands fabricants de
l'Est ont construit ici de nouveaux ateliers, afin de supprimer le coût
du transport des marchandises qui est encore relativement élevé. La
concurrence, cependant, tend à faire baisser continuellement et à
équilibrer le tarif des chemins de fer. J'ai dit, plus haut, un mot des
écoles publiques que j'avais déjà visitées, en 1885, et je ne saurais
trop insister sur leur merveilleuse installation au triple point de vue
de l'instruction, de l'éducation et de l'hygiène. L'instruction est
gratuite et obligatoire, et non seulement on donne aux élèves la
facilité et l'occasion d'acquérir les connaissances les plus utiles et
les plus multiples, mais on fournit même gratuitement aux enfants les
livres et tous les accessoires nécessaires aux études les plus variées
et les plus compliquées. Il faut vraiment visiter ces établissements
dans tous leurs détails pour en apprécier la valeur et pour comprendre
le sentiment libéral et humanitaire qui a présidé à leur organisation.
Un simple détail prouvera jusqu'à quel point on a porté la sollicitude
pour la parfaite éducation de la jeunesse. On a installé, dans chaque
classe, de la plus basse à la plus élevée, des pots de fleurs naturelles
qui servent à orner les chambres et à donner des leçons graduées de
botanique pratique à tous les élèves. Des salles de bain sont aménagées
dans chaque école, afin de permettre aux enfants de prendre des
habitudes de propreté et de pouvoir apprécier le proverbe anglais qui
dit que; _cleanliness is next to godliness_. L'édifice de la _High
School_ est superbe à tous les points de vue. L'installation des
cabinets de physique et de chimie est, paraît-il, une des plus complètes
du continent américain. Et toutes ces écoles sont gratuites! Les enfants
du pauvre et du riche grandissent ensemble sous la tutelle de
professeurs distingués, et l'on arrive ainsi à façonner des citoyens
intelligents qui ont étudié sur les bancs d'une école commune, qui ont
appris à se connaître, à s'estimer et à commencer les luttes de la vie
dans un même sentiment de patriotisme éclairé et de solidarité
démocratique.
Denver est fière de ses écoles, et le directeur de la _High School_
s'enorgueillit avec raison d'un de ses élèves qui, en sortant des
classes, est entré d'emblée, comme essayeur dans un grand établissement
métallurgique, avec un salaire de $5,000 par an.
Ce résultat en dit plus long que tout ce que je pourrais citer à l'appui
des éloges que je viens de faire des écoles de Denver.