MANITOU--COLORADO SPRINGS--LE JARDIN
DES DIEUX--GLEN-EYRE.
A soixante-quinze milles directement au sud de Denver,--au pied et à
l'ombre du mont Pike,--se trouvent situées les deux jolies villes de
_Manitou_ et de _Colorado Springs_, célèbres dans tous les Etats de
l'Ouest par leurs sources d'eaux bicarbonatées, sodiques et
ferrugineuses. Ces sources auxquelles on a donné les noms de _Shoshone,
Navajo, Manitou_ et _Little-Chief_ étaient connues des trappeurs
canadiens sous l'appellation générale de _Fontaine-qui-bouille_, nom que
l'on a conservé d'ailleurs à la petite rivière qui descend de la
montagne pour aller se mêler, plus loin, dans la plaine, aux eaux de
l'Arkansas. La ville de Manitou est aux Etats de l'Ouest ce que Saratoga
est à ceux de l'Est. Des milliers de visiteurs viennent constamment y
chercher la santé, en toutes saisons, ainsi que la fraîcheur et le
délassement pendant les chaleurs de l'été. La ville de _Colorado
Springs_ est située à deux lieues de Manitou, à l'extrémité latérale du
contrefort des Montagnes-Rocheuses qui projette dans la plaine et dont
le mont Cheyenne est la sentinelle avancée. Elle tient son nom des
sources d'eaux minérales de Manitou, et fut fondée dès les premières
années de la colonisation du Colorado, vers 1860. Elle est située à une
altitude de 5,982 pieds au-dessus du niveau de la mer, et compte une
population de 10,000 habitants. Manitou n'a qu'une population permanente
de 1,000 habitants, avec une altitude de 6,334 pieds.
Le climat de Colorado Springs peut être recommandé principalement aux
personnes qui souffrent de la poitrine et d'affections des organes
respiratoires. On a obtenu des cures merveilleuses chez des malades qui
n'avaient pas attendu qu'il fût trop tard pour venir bénéficier des
effets de son climat incomparable. J'ai déjà dit un mot des difficultés
qu'il y a ici de juger correctement les distances, grâce à la
raréfaction de l'air et à la limpidité de l'atmosphère à cette altitude.
Le major Pike, dans le récit de son voyage d'exploration en 1806,
raconte gravement, qu'il voyagea durant trois jours vers la _grosse
montagne bleue_, sans cependant paraître s'en approcher visiblement. A
la date du 15 novembre 1806, il écrit:
"A deux heures de l'après-midi, je crus distinguer, à notre
droite, une montagne qui nous apparut d'abord sous la forme
d'un léger nuage bleu; mais une demi-heure plus tard, avec
l'aide de ma longue-vue, je distinguai très bien la montagne
du haut d'une éminence. Tous mes hommes se joignirent à moi
pour pousser trois hourrahs en l'honneur de la _grosse
montagne bleue_. Nous fîmes ce jour-là, une étape de 24
milles.
"16 novembre, dimanche; étape de 11-1/2 milles.
"17 novembre; nous nous hâtâmes, dans l'espoir d'arriver au
pied des montagnes, mais nous ne parûmes pas nous en
approcher visiblement, même après avoir fait une nouvelle
étape de 24 milles."
Du 18 au 21 novembre, Pike s'arrêta pour faire la chasse aux bisons;
mais le 21 et le 22 du même mois, il fit deux nouvelles étapes de
trente-huit milles. Le 25 seulement il arriva au pied du mont Cheyenne
qu'il escalada pour la première fois. Les explorateurs se trouvèrent
donc durant dix jours en vue du mont _Pike_, avant d'y arriver. Ce pays
est maintenant traversé dans tous les sens par les chemins de fer, et
l'on est actuellement, à en construire un qui transportera les touristes
jusqu'au sommet de la _grosse montagne bleue_, à une altitude de 14,147
pieds. Et dire qu'il y a trente ans à peine que ce pays est habité par
les blancs!
La température moyenne de _Colorado Springs_ et de Manitou est de 60
degrés Fahrenheit, et, bien qu'en hiver le thermomètre descende parfois
jusqu'à zéro, la raréfaction et la pureté de l'air empêchent le froid de
se faire sentir aussi sévèrement que dans les pays moins élevés. Je n'ai
pas besoin de dire qu'on trouve partout, au Colorado, et surtout dans
les villes d'eaux, des hôtels de première classe où la nourriture,
l'installation et le service sont dignes des grandes villes américaines.
Il y en a pour tous les goûts et pour toutes les bourses. Le service de
la poste et des chemins de fer est aussi fait avec toute la régularité
et toute la fréquence désirables. On pourrait se croire, sous ce
rapport, à New-York, à Boston ou à Montréal. Les voitures de louage et
les chevaux de selle y sont aussi à un bon marché relatif, car l'élevage
se fait sur une grande échelle dans les _ranches_ environnantes, et les
chevaux ne se vendent pas trop cher.
[Illustration 058]
LE PORTAIL DU JARDIN DES DIEUX.
Les environs de Manitou et de _Colorado Springs_ présentent de
magnifiques promenades et sont le but d'excursions très intéressantes.
Les plus célèbres sont l'ascension du mont Pike et du mont _Cheyenne_,
la visite des _Grandes Cavernes_ et de la _Grotte des Vents_, les
promenades du _Jardin des Dieux_, de _Glen-Eyre_, des gorges de
_Cheyenne_, des _Sept Lacs_, des _Sept Cascades_ et la _Cascade de
l'Arc-en-ciel_. Toutes ces visites peuvent se Faire en voiture ou à
cheval, et aucune d'elles ne dure plus d'une journée. Ces sites se
trouvent réunis dans un rayon de trois lieues de la ville. La principale
curiosité et la plus intéressante, le _Jardin des Dieux_ est située sur
la route qui conduit de Manitou à _Colorado Springs_.
L'ascension du mont _Pike_ se fait avec assez de facilité, soit à cheval
par un sentier qui conduit au sommet en six heures, soit en voiture par
une bonne route que l'on a construite depuis quelques années. J'ai déjà
dit qu'on était en train de construire un chemin de fer à engrenage qui
ira jusqu'au sommet, sur le modèle de celui qui existe depuis plusieurs
années au mont Washington. L'ascension se fera donc, avant longtemps,
avec la plus grande facilité. La vue du haut du mont _Pike_ est
absolument superbe, et s'étend à une distance incalculable. A l'est, et
à perte de vue, les vastes prairies du Colorado; au nord, au sud et à
l'ouest, les Montagnes-Rocheuses avec leurs chaînes et leurs pics
innombrables. On ne peut se fatiguer d'admirer le contraste merveilleux
que présentent la plaine immense qui s'étend à l'est, et le massif des
sommets neigeux qui apparaissent à l'ouest, semblables aux flots d'une
mer en furie qui se serait pétrifiée. Un observatoire, relié par le
télégraphe aux grands centres des Etats-Unis, a été établi sur le sommet
par le Bureau Météorologique de Washington, et tous les touristes sont
cordialement reçus par les employés qui séjournent à l'année, à cette
grande altitude. Bien des personnes sont cependant plus ou moins
incommodées par "le mal de montagne," dû à la raréfaction de l'air, et
l'on ne peut guère stationner au sommet à cause des neiges et du froid,
à moins qu'on ne soit très chaudement vêtu.
Immédiatement au bas et à 9,000 pieds au-dessous du pic, on aperçoit, la
ville de Manitou qui nous apparaît comme un mouchoir de dentelles que le
vent aurait emporté dans la plaine; deux lieues plus loin, _Colorado
Springs_ avec ses larges boulevards et ses avenues tirées au cordeau, ne
paraît guère plus grand qu'un damier ordinaire. A 200 milles au sud,
"Los Picachos," _the Spanish Peaks_, comme les nomment les Américains,
dessinent leurs cimes neigeuses à l'horizon, et à soixante-quinze milles
au nord on distingue vaguement Denver par les nuages de fumée qui
s'élèvent des fourneaux de ses usines. La route qui conduit de Manitou
au sommet est des plus pittoresques, et l'on côtoie continuellement des
torrents qui ont taillé leur lit dans le roc vif de la montagne en
formant parfois des cascades écumantes ou des lacs tranquilles où se
mirent les pins rabougris qui poussent sur les flancs escarpés des
ravins et des précipices. C'est à mi-chemin que l'on admire les seps
lacs et les cascades de Minnehaha.
L'ascension du mont _Cheyenne_ est aussi relativement facile: un sentier
de mulet y conduit, en quelques heures, de Colorado Springs. Cette
montagne est devenue célèbre, depuis quelques années, par le tombeau de
Mme Helena Hunt Jackson qui a désiré être enterrée là, dans la solitude,
sur le versant qui fait face au soleil levant. Mme Jackson était un
auteur bien connu aux Etats-Unis par des articles de revue et par des
livres où elle a pris la défense des Peaux-Rouges contre les entreprises
envahissantes des colons et contre la faiblesse du gouvernement qui
assistait impassible au massacre des tribus sauvages. Son livre _Un
siècle de déshonneur_ est un plaidoyer formidable contre l'injustice des
autorités américaines. Aussi la réputation de l'auteur s'est-elle
répandue dans tous les Etats de l'Union. La visite à son tombeau a pris
les proportions d'un pèlerinage, et chacun, selon le désir de la
défunte, dépose une pierre sur le tertre où elle repose, aux pieds des
grands pins noirs de la forêt que surplombent les cimes dentelées de la
montagne funèbre.. Déjà une pyramide imposante s'élève sur la tombe de
l'amie des sauvages, et chaque jour d'autres touristes ajoutent des
pierres à ce monument d'un nouveau genre. Mme Jackson habitait la ville
de Colorado Springs où elle était universellement aimée et respectée, et
tous ceux à qui j'ai mentionné son nom m'en ont parlé dans les termes de
la plus sympathique admiration.
Toutes ces montagnes sont sillonnées par des torrents qui ont creusé
leurs lits jusqu'à des profondeurs parfois vertigineuses. Il en est
résulté des gorges merveilleuses où l'on petit voir les stratifications
les plus curieuses et les plus intéressantes. Les environs de _Manitou_
et de _Colorado Springs_ offrent des promenades nombreuses dans ces
gorges où le soleil ne pénètre parfois que pendant quelques instants.
Partout des sentiers à mulet ou des routes pour les voitures. On n'a que
l'embarras du choix, et l'on peut facilement passer un mois dans le
pays, en faisant chaque jour une nouvelle excursion.
De nombreuses grottes ont été découvertes dans les montagnes, mais les
plus célèbres sont _la grande caverne de Manitou_ et la _Grotte des
vents_. La grande caverne fut découverte en 1881, et explorée pour la
première fois en 1885. Elle offre plusieurs chambres à stalactites fort
intéressantes, et l'on a donné des noms plus ou moins appropriés à des
formations curieuses que l'on rencontre à chaque pas. La salle la plus
remarquable est celle que l'on nomme _Concert Hall_, la salle de
concert, où un groupe de stalactites et de stalagmites, représente assez
bien les tuyaux d'un orgue, d'où l'on réussit à tirer des sons fort
agréables et qui ressemblent assez au carillon des cloches entendues à
distance.
La _Grotte des vents_ est moins curieuse et moins importante; bien
qu'elle soit le but d'une très intéressante promenade dans la montagne.
Mais l'excursion par excellence est celle que l'on fait au _Jardin des
Dieux_. C'est là une merveille naturelle que les sauvages connaissaient
de date immémoriale, et qu'ils avaient choisie comme un lieu de culte et
de réunion, longtemps avant l'arrivée des blancs dans le pays. Voici la
légende que l'on m'a racontée à ce sujet. Les Indiens visitaient
régulièrement les eaux de la _Fontaine-qui-bouille_ pour y conduire
leurs malades, leurs blessés et leurs invalides. Ils croyaient que le
Grand-Esprit avait soufflé le souffle de vie dans les eaux de Manitou,
et ils buvaient ces eaux; ils y lavaient leurs blessures et y baignaient
leurs membres malades. Après avoir passé un certain temps auprès des
sources, ils se rendaient tous dans le _Jardin des Dieux_ pour y offrir
des sacrifices au Grand-Esprit, en témoignage de leur reconnaissance des
guérisons qu'il venait d'opérer. Les jeunes guerriers s'y livraient
aussi aux jeux d'adresse et aux exercices de la guerre, en terminant les
réjouissances par des courses de chevaux. On voit d'ailleurs encore des
traces de campement et des pistes circulaires pour ces courses.
Le _Jardin des Dieux_ est un vaste cirque entouré de rochers abrupts, et
formant une ellipse dont le grand axe mesure trois milles de longueur et
le petit à peu près un mille. Le jardin n'est pas un lieu habité, mais
un endroit couvert de rochers ruiniformes des plus étranges, où le
Grand-Esprit habitait autrefois, selon la croyance des Peaux-Rouges. Le
plateau qu'occupe cette merveille naturelle est situé à mi-chemin entre
_Manitou_ et _Colorado Springs_, et l'on y a accès par un portail
gigantesque, formé de murailles de grès rouge, espacées d'à peu près 200
pieds. Ces murailles s'élèvent perpendiculairement à une hauteur de 500
pieds. Cette fissure curieuse, dans le roc vif, a dû être le résultat
d'un bouleversement volcanique ou d'un tremblement de terre. On a tout à
coup, en arrivant à ce portail, une vue splendide du mont _Pike_, qui se
dessine si nettement, avec ses neiges éblouissantes, au fond de la
vallée, qu'on s'en croirait tout près, bien qu'on soit à dix heures de
son sommet.
On ne peut, à moins de les avoir vues, se faire une idée des fausses
ruines, des faux monuments et des formations fantastiques que l'on
rencontre à chaque pas dans le jardin des dieux. A côté de rocs figurant
des monstres gigantesques sont des imitations d'édifices grandioses.
Certains rochers isolés figurant une tour ou une pyramide, ont plus de
300 pieds de hauteur et certains passages ont plus de 100 pieds
d'escarpement. Tout ce vaste espace est plongé dans une solitude
absolue, et les touristes seuls y font des excursions et des promenades.
J'y ai rencontré un artiste anglais qui y faisait des croquis, mais je
doute que le pinceau puisse jamais rendre la grandeur imposante de ce
merveilleux caprice de la nature. La plupart des rochers ont déjà reçu
des noms fantaisistes évoqués par des similitudes plus ou moins
discutables. On distingue entre autres le Bonhomme et la Bonne femme,
les Frères siamois, les Dromadaires, les Aiguilles, les Champignons, la
Tortue, la Cathédrale, etc., etc.
[Illustration 067]
LA VALLÉE DE MANITOU.
_Glen-Eyre_ est le nom donné par le général Palmer à une gorge
remarquable située un peu plus bas et à droite du portail du _Jardin des
Dieux_. Ce nom qui signifie en français _Val de l'aire_ vient de ce que
l'on aperçoit, accroché au flanc du rocher, en entrant dans la gorge,
l'aire d'un aigle qui s'est enfui en abandonnant son nid, devant le
progrès de la civilisation. Le général Palmer a construit au fond de cet
endroit pittoresque, un superbe château qu'il habite pendant la belle
saison. Le parc qui l'environne est ouvert aux touristes. Les formations
de grès rouge qu'on y trouve, bien que moins nombreuses, ne sont pas
moins curieuses que celles que l'on rencontre dans le _Jardin des
Dieux_.
Voilà à peu près ce que j'ai remarqué à Manitou et dans les environs,
sans parler du mieux tout à fait sensible que j'ai ressenti, pendant mon
séjour dans la montagne. Des milliers de personnes viennent d'ailleurs,
chaque année, de tous les pays d'Europe et d'Amérique, pour y chercher
la guérison et la santé. J'y ai rencontré des Canadiens, des Français,
des Allemands, des Espagnols, des Autrichiens, des Italiens, mais
surtout des Anglais, qui sont ici en très grand nombre et qui ont
engagé, m'a-t-on dit, de très grands capitaux dans l'exploitation des
mines du pays et dans l'élevage des bestiaux.