Francis Parkman, l'éminent historien américain qui a écrit de si belles
choses sur l'histoire du Canada français, débuta dans la littérature,
par le récit d'un voyage qu'il fit, il y a plus de quarante ans,
jusqu'aux Montagnes-Rocheuses. Son livre: _The Oregon Trail_ contient
les péripéties et les détails intéressants d'une expédition qu'il
entreprit, sous la direction d'un vieux trappeur canadien-français,
Henri Châtillon, à travers les plaines que je viens de traverser en
chemin de fer.
Denver n'existait pas alors, et le pays n'était habité que par les
Indiens, les chasseurs, les coureurs des bois et les troupeaux de bisons
qui paissaient dans les plaines situées entre le fort Leavenworth et les
Montagnes-Rocheuses. La Californie, le Nouveau-Mexique, l'Arizona et la
partie méridionale du Colorado faisaient alors partie de la
confédération mexicaine, et ce ne fut qu'en 1848, que tous ces
territoires furent cédés régulièrement aux Etats-Unis.
Le pays qui comprend aujourd'hui l'Etat du Colorado et le territoire du
Nouveau-Mexique fut visité d'abord par un capitaine espagnol, Don Alvar
Nunez Cabeza de Vaca, en 1528, six ans avant la découverte du Canada par
Jacques Cartier. Le capitaine de Vaca avait fait naufrage sur les côtes
du Texas, et il s'était bravement enfoncé dans les terres inconnues avec
trois compagnons, les seuls survivants de son désastre. Durant dix ans,
il erra parmi les tribus du Texas, du Colorado et du Nouveau-Mexique, et
il se rendit même jusqu'au golfe de Californie. En voyageant
continuellement vers le Midi, il arriva enfin à Mexico, où il fut reçu
avec distinction par le vice-roi espagnol, Mendoza et par Fernand
Cortès. Enthousiasmés par les succès de Pizarre dans les provinces du
Midi et par les récits de Vaca, les Espagnols organisèrent une
expédition sous les ordres du capitaine Francisco Vasquez Coronado, qui
fut proclamé capitaine général et gouverneur de tous les pays situés au
nord du _Rio Bravo del Norte_. Le capitaine Coronado établit un
gouvernement, et les missionnaires se dispersèrent parmi les tribus
indiennes qui habitaient déjà le pays et qui vivaient de chasse, de
pêche et d'agriculture.
[Illustration 040]
CHEFS INDIENS
UN VIEUX DE LA VIEILLE
LA MÈRE ET LA FILLE.
Je parlerai plus loin, en détail, de ces curieuses populations indigènes
qui, comme les Aztèques, avaient atteint un certain degré de
civilisation, et qui vivaient en commun, soumises à un gouvernement et à
certaines lois qu'elles ont conservés jusqu'aujourd'hui. La ville de
Santa-Fé fut fondée et devint le siège du gouvernement espagnol. Le
Colorado faisait alors partie de cette immense province connue d'abord
sous le nom de Nouvelle-Grenade et soumise à l'autorité centrale du
Mexique. Le Colorado fut plus tard exploré par les Français, et devint
la frontière occidentale du territoire de la Louisiane, qui fut cédé aux
Etats-Unis, en 1803, par Napoléon Ier.
Le Nouveau-Mexique fut envahi par les Américains, en 1846, et fut
définitivement cédé au gouvernement de Washington par le traité de
Guadeloupe-Hidalgo, le 2 février 1848. Le baron de Lahontan, dans son
fameux voyage de la rivière Longue, en 1689, rencontra des tribus
indiennes qui connaissaient les Espagnols pour avoir été expulsées par
eux de leurs pays de chasse, sur les frontières du Nouveau-Mexique.
Il est aussi certain que tous ces pays étaient connus des voyageurs
français longtemps avant la cession du territoire de la Louisiane aux
Etats-Unis, car on rencontre à chaque pas des traces de leur passage.
Des noms français de villes, de villages, de forts, de montagnes, de
défilés, de cols, de vallées, de rivières, de torrents rappellent
partout la part prépondérante que prirent nos ancêtres dans la
découverte et l'exploration de ces contrées.
Le gouvernement américain, après le traité de 1803, s empressa d'envoyer
un détachement de troupes, sous les ordres du major Pike, pour prendre
possession des territoires que la France venait de lui vendre pour une
chanson. Et ce fut sous la conduite de deux guides-interprètes
canadiens-français, les nommés Rainville et Rousseau que les soldats
américains traversèrent les immenses prairies qui se déroulent à l'ouest
du Mississipi jusqu'au mont Cheyenne, sentinelle avancée d'un contrefort
des Montagnes-Rocheuses qui s'étend dans la plaine et que domine le mont
_Pike_, à une altitude de 14,147 pieds au-dessus du niveau de la mer. La
cime couverte de neiges éternelles de cette majestueuse montagne, est,
dit-on, visible à une distance de cent milles, dans la prairie. La
limpidité merveilleuse de l'atmosphère, à cette altitude, est un sujet
d'étonnement pour tous ceux qui visitent le pays pour la première fois,
et il est très difficile de s'y faire une idée exacte des distances. Les
trappeurs canadiens connaissaient déjà le mont _Pike_ sous le nom de:
_grosse montagne bleue_, comme ils avaient d'ailleurs déjà baptisé les
sources de Manitou du nom pittoresque de la _Fontaine-qui-bouille_. Le
général Frémont, surnommé: _the pathfinder_, le découvreur de
sentiers, explora de nouveau le pays en 1843-45 et traversa les
Montagnes-Rocheuses pour se rendre en Californie. Le capitaine
Bonneville, que Washington Irving a immortalisé dans ses récits, avait
visité le Colorado en 1832, et un autre Canadien-français nommé Carrière
avait découvert des gisements aurifères, dans le lit de la rivière
Platte, en 1835. Ce ne fut cependant qu'en 1858, il y a trente-deux ans,
que la fièvre de l'or amena aux pieds des Montagnes-Rocheuses une
immigration d'aventuriers qui jetèrent les fondations de la ville de
Denver. On traversait alors les prairies du Kansas et du Colorado, avec
des caravanes de lourdes charrettes traînée par des boeufs, et l'on
prenait généralement de trente à quarante jours pour parcourir une
distance que l'on traverse aujourd'hui en autant d'heures.
Le Colorado compte aujourd'hui une population de 400,000 habitants
dispersés sur un territoire d'une superficie de 103,645 milles carrés.
On l'a surnommé: _The Centennial State_, l'Etat du Centenaire, parce
qu'il a été admis dans l'Union américaine, le 4 juillet 1876, centième
anniversaire de la proclamation d'indépendance des colonies
britanniques, le 4 juillet 1776.
Le Nouveau-Mexique ne possède encore qu'une organisation territoriale.
Il occupe une superficie de 121,201 milles carrés, avec une population
estimée à près de 200,000 habitants. Les Chambres de Washington sont
actuellement à discuter un projet de loi pour l'admettre au nombre des
Etats de l'Union; ce qui ne saurait longtemps tarder, à moins d'un
injuste parti pris.
Le territoire de l'Utah, avec une superficie de 89,400 milles carrés et
une population d'à peu près 300,000 âmes, est situé immédiatement à
l'ouest du Colorado. Le pays fut découvert et exploré par les trappeurs
français, vers la fin du XVIIe siècle, et Lahontan rencontra aussi des
sauvages qui lui parlèrent du grand lac salé. Les mormons, sous la
conduite de Brigham Young, immigrèrent en masse, et s'établirent,
en,1847, dans la vallée de l'Utah et du lac salé, où ils fondèrent la
ville de _Salt Lake_.
Voilà un aperçu général des pays que j'ai parcourus, et je m'empresse de
dire que c'est surtout au point de vue de ma santé et du pittoresque que
j'ai visité les contrées situées dans ce que l'on appelle ici le coeur
des Montagnes-Rocheuses: _the heart of the Rockies_. Prenant Denver,
capitale du Colorado, comme point de départ, je me suis rendu ensuite à
Manitou, à Colorado Springs, à Pueblo, à Salida, à Gunnison, à _Grand
Junction_, à Provost et à _Salt Lake City_, à l'ouest; à Leadville et à
Aspen au nord; à Ouray, Silverton, Durango, Alamosa, Antonito, Espanola
et à Santa-Fé du Nouveau-Mexique, au sud, en revenant à Denver, par le
col de la Veta, par Trinidad et _Cuchara Junction_--ce qui représente un
parcours de 6,000 milles dans le pays le plus accidenté du monde. On
escalade littéralement en chemin de fer des montagnes de 10,000 pieds
d'altitude, et on traverse des gorges et des ravines creusées dans le
roc vif, et dont les murs escarpés s'élèvent à pic à 2,500 pieds
au-dessus de la locomotive qui côtoie les eaux du torrent qu'on entend
gronder au fond du précipice. On a réellement fait là des prodiges de
construction et si le pays neuf que l'on traverse n'offre encore que peu
de ressources au commerce, à l'agriculture et à l'industrie, on s'arrête
en revanche, en contemplation devant une nature sauvage et des paysages
grandioses qui étonnent même l'imagination la plus fantastique et la
plus enthousiaste.
V