écoles si diverses, si multipliées, vous êtes les favorisés de la
science comme ceux de la fortune. Tout vous est ouvert, tout vous
sourit. Entre tant d'objets présentés à la curiosité humaine, vous
pouvez choisir celui auquel vous pousse votre vocation intérieure. Vous
avez, si vous le voulez, toutes les joies comme aussi tous les avantages
de l'intelligence. Mais, pendant que vous jouissez ainsi de vous-même
tout entier, semant chaque jour généreusement dans votre pensée un germe
qui doit grandir, combien d'esprits jeunes aussi, altérés aussi de la
soif de tout connaître, sont contraints par la mauvaise fortune de se
dévorer en secret et souvent de s'éteindre dans l'abstinence de
l'intelligence, comme dans l'abstinence du corps! Un mot peut-être eût
suffi pour leur révéler leur vocation; mais ce mot ils ne l'entendront
pas. Combien voudraient venir partager avec vous le pain de la science!
mais ils ne le peuvent. Ardents, comme vous, pour le bien, ils ont assez
à faire de gagner le pain de chaque jour; et ce n'est pas là le plus
petit nombre, c'est le plus grand.
Si cela est vrai, je dis, que, dans quelque voie que le sort vous jette,
vous êtes les hommes de ces hommes, que vous devez faire tourner à leur
profit, à leur honneur, à l'accroissement de leur situation, de leur
dignité, ce que vous avez acquis de lumière sous une meilleure étoile;
je dis que vous appartenez à la foule de ces frères inconnus, que vous
contractez ici, envers eux, une obligation d'honneur qui est de
représenter partout, de défendre partout leurs droits, leur existence
morale, de leur frayer, autant que possible, le chemin de l'intelligence
et de l'avenir qui s'est ouvert devant vous, sans même que vous ayez eu
besoin de frapper à la porte.
Partagez donc, multipliez donc le pain de l'âme; c'est une obligation
pour la science aussi bien que pour la religion; car, il est certain
qu'il y a une science religieuse, et une autre qui ne l'est pas. La
première distribue, comme l'Evangile, et répand au loin ce qu'elle
possède; la seconde fait le contraire de l'Evangile. Elle craint de
prodiguer, de disperser ses priviléges, de communiquer le droit, la vie,
la puissance à un trop grand nombre. Elle élève les orgueilleux, elle
abaisse les humbles. Elle enrichit les riches, elle appauvrit les
pauvres. C'est la science impie, et celle dont nous ne voulons pas.
Un mot encore, et j'ai fini. Cette lutte qui peut-être ne fait que
commencer a été bonne pour tous; et je remercie le ciel de m'avoir donné
l'occasion d'y paraître pour quelque chose; elle peut servir
d'instruction à ceux qui sont en mesure d'en profiter. On croyait que
les âmes étaient divisées, attiédies, et que le moment était venu de
tout entreprendre. Il n'a fallu qu'un danger évident; l'étincelle a
jailli, tous se sont réunis en un seul homme. Ce qui arrive ici dans
cette question, arriverait, s'il était besoin demain dans toute la
France, pour toute question, où le péril serait manifeste. Que l'on ne
remue donc pas trop ce que l'on appelle nos cendres. Il y a sous ces
cendres un feu sacré qui couve encore.
APPENDICE.
I
Je reproduis ici un morceau que je publiai l'année dernière. Je posais
la question dans les termes où elle est établie aujourd'hui par la
Critique. Il va sans dire que l'injure fut la seule réponse.
UN MOT SUR LA POLÉMIQUE RELIGIEUSE.
[15 avril 1842.]
Ceux qui spéculent si bruyamment aujourd'hui sur des croyances
respectables avaient pris un autre ton depuis plusieurs années; la
polémique avait cédé à la poésie; l'ancienne controverse s'était changée
en élégie. Ce n'étaient partout, dans cette théologie amoureuse, que
cathédrales, ogives parfumées, petits vers demi-profanes, demi-sacrés,
qui s'insinuaient en murmurant au cœur des plus rebelles; art
mystique, qui pour plus de tolérance sanctifiait les sens; légions
d'anges tombés, relevés, qui toujours étaient là pour couvrir de leurs
ailes indulgentes l'hérésie ou le péché. Le démon lui-même, toujours
pleurant, rimait des vers mélancoliques, depuis qu'il avait pris la peau
de l'agneau. Dans ce changement, il n'est pas de voltairien qui ne se
fût senti gagné et appelé; c'était non pas une trêve, mais une paix
profonde. Tant de douceur, tant d'amour, une piété si compatissante! où
est l'âme qui n'en eût pas été touchée? Les temps des prophètes étaient
arrivés. Le loup dormait avec la brebis, c'est-à-dire, la philosophie
avec l'orthodoxie; les incrédules répétaient sur leur lyre les cantiques
spirituels des croyants, et les croyants purifiaient par la rime le
doute des incrédules. Que ces temps étaient beaux, mais qu'ils ont passé
vite! C'est au milieu de ce paradis terrestre, que tout à coup ces voix
emmiellées se sont remplies de fiel! Comment, en un instant, odes,
dithyrambes, élégies indulgentes, art plaintif, ont-ils fait place à la
prosaïque délation? En ce temps-là, on a vu les mandements se changer en
pamphlets; les évêques se sont faits journalistes; les anges tombés ont
écrit des brochures; ils ont embouché la trompette infernale dans le
nuage d'un feuilleton, et, par excès de malheur, ils ont cité à faux, en
sorte que les cieux de l'art catholique se sont voilés, et que
l'Université de France, but innocent de cet orage, a été émue jusqu'au
plus profond de ses entrailles.
Pour parler sérieusement, que l'on ne dise pas que le catholicisme est
ainsi revenu à sa pente naturelle, que son tempérament est d'être
intolérant, provocateur, délateur, que c'est là son génie, qu'il faut
qu'il y reste fidèle, ou qu'il cesse d'être. Dans la partie de l'Europe
où le droit d'examen en matière religieuse est passé profondément dans
les mœurs et dans les institutions, le catholicisme a très-bien su se
plier ou se réduire aux conditions que le temps et les choses lui ont
faites. Là, il partage son église avec les hérétiques; il célèbre la
messe dans le même temple où le protestantisme réunit ses fidèles; la
même chaire retentit tour à tour de la parole de Luther et des doctrines
de Rome. Souvent même j'ai vu le prêtre catholique et le prêtre
protestant, réunis dans la même cérémonie religieuse, donner ainsi
l'exemple le plus frappant d'une tolérance mutuelle. Là, le catholicisme
n'affecte pas de grincer des dents à tout propos; il n'abuse pas de ses
foudres; il sait que le temps de la discussion est arrivé pour lui, que
la menace, la violence, l'anathème, ne lui rendront aucune des choses
qu'il a perdues. Cette nouvelle situation, il l'accepte; il ne déclame
pas, il étudie; il ne foudroie pas ses adversaires, il prend la peine de
les réfuter; il ne lève pas la bannière de l'injure et de la calomnie;
mais il suit pas à pas ses antagonistes dans tous les détours de la
science. A une érudition sceptique, il répond, sans violence, par une
érudition orthodoxe; et, dans la situation la plus difficile où un
clergé soit placé, il pense que la première chose à faire pour regagner
les esprits est de consentir loyalement à la lutte.
Pourquoi les conditions que le protestantisme a faites au catholicisme
dans l'Europe du Nord, la philosophie et l'esprit d'examen ne les lui
imposeraient-ils pas en France? Il ne faut pas lui laisser perdre un
moment de vue qu'il a cessé d'être une religion d'état; qu'après avoir
été rejeté de la France révolutionnaire, c'est à lui de la reconquérir,
s'il le peut, par la force des doctrines, par l'autorité de la pensée,
et qu'il doit mettre dans un oubli profond l'habitude de commander et de
régner sans contrôle. Par malheur, lorsqu'il admet la discussion, il
semble qu'il ignore où la question est posée; à entendre ses
déclamations sur Locke et l'éclectisme, on dirait qu'il ne sait pas même
où le danger le menace, et sur quel point le combat est désormais
engagé. La question est posée cependant par la théologie moderne avec
une précision à laquelle il est impossible d'échapper. Il ne s'agit pas
des vagues théorèmes de la philosophie écossaise; oh! que le terrain est
bien autrement brûlant, et qu'ils seraient peu avancés lorsqu'on leur
accorderait tout ce qu'ils demandent avec une ingénuité véritablement
effrayante! Puisqu'ils en détournent la tête, il faut donc les ramener
au point vital de toute la question. Depuis cinquante ans, voilà
l'Allemagne occupée tout entière à un sérieux examen de l'authenticité
des livres saints du christianisme. Ces hommes, de diverses opinions,
d'une science profonde et incontestable, ont étudié la lettre et
l'esprit des Écritures avec une patience que rien n'a pu lasser. De cet
examen est résulté un doute méthodique sur chacune des pages de la
Bible. Est-il vrai que le Pentateuque est l'œuvre, non de Moïse, mais
de la tradition des lévites, que le livre de Job, la fin d'Isaïe, et,
pour tout résumer, la plus grande partie de l'Ancien et du
Nouveau-Testament sont apocryphes? Cela est-il vrai? voilà toute la
question, qui est aujourd'hui flagrante, et c'est celle dont vous ne
parlez pas. Si, au siècle de Louis XIV, pareils problèmes eussent été
posés, non pas isolément, obscurément, mais avec l'éclat qu'ils
empruntent des universités du Nord, j'imagine que les prélats français
ne se seraient pas amusés à combattre quelques vagues systèmes, mais
qu'ils se seraient aussitôt attachés de toutes leurs forces au point qui
met en péril les fondements même de la croyance. Car enfin, dans ce
combat où nous sommes spectateurs, nous voyons bien les adversaires de
l'orthodoxie qui marchent sans jamais s'arrêter, profitant de chaque
ruine pour en consommer une autre: nous ne voyons pas ceux qui les
combattent. Ou plutôt, les défenseurs de la foi, abandonnant le lieu du
péril, feignent de triompher subtilement de quelques fantômes sans vie,
en même temps qu'ils désertent le sanctuaire où l'ennemi fait irruption.
Mais nous ne cesserons de les ramener au cercle brûlant que la science a
tracé autour d'eux. C'est là, c'est là qu'est le péril, non pas dans les
doutes timides que se permet, par intervalles, l'Université de France.
Depuis que la science et le scepticisme d'un de Wette, d'un Gésénius,
d'un Ewald, d'un Bohlen, ont porté le bouleversement dans la tradition
canonique, qu'avez-vous fait pour relever ce qu'ils ont renversé? Depuis
que les catholiques, les croyants du Nord, sont aux prises avec ce
scepticisme qui menace de détruire l'arbre par la racine, quel secours
leur avez-vous porté? Vous n'avez pas même entendu leurs cris de
détresse! Où sont les avertissements, les apologies savantes de nos
Bossuet, de nos Fénelon, contre les Jurieu et les Spinosa de nos jours?
Où est la réfutation des recherches et des conclusions d'un Gésénius sur
Isaïe, d'un Ewald sur les Psaumes, d'un Bohlen sur la Genèse, d'un de
Wette sur le corps entier des Ecritures? Ce sont là, d'une part, des
œuvres véritablement hostiles, puisqu'elles ne laissent rien
subsister de l'autorité catholique, et de l'autre, de savants auteurs
qui semblent parler sans nulle autre préoccupation que le désir sincère
de la vérité; il ne suffit pas de les maudire, il faut les contredire
avec une patience égale à celle dont ils ne se sont pas départis.
Assurément il est plus facile de s'adresser, comme vous le faites, à une
vaine abstraction, poursuivant et terrassant les imaginations que vous
vous créez pour cela; mais ce détour ne peut satisfaire personne; car
l'ennemi ne se déguise pas, il ne recule pas: au contraire, il vous
provoque depuis longtemps. Il est debout, il parle officiellement dans
les chaires et les universités du Nord; et, pour nous, simples laïques,
que pouvons-nous faire, sinon vous presser de répliquer enfin à tous ces
savants hommes qui ne vous attaquent pas sous un masque, qui ne vous
harcèlent pas, ne vous provoquent pas en fuyant, mais qui publiquement
prétendent vous ruiner à visage découvert? Répondez donc sans tarder,
il le faut; répondez sans tergiverser, mais aussi sans calomnier
personne, et, ne vous servant que des armes loyales de la science et de
l'intelligence, revenez au plus tôt là où est le péril; quittez les
ombres sur lesquelles le triomphe est aisé. Entre vos adversaires qui,
tranquillement, chaque jour, vous arrachent des mains une page des
Ecritures, et vous qui gardez le silence ou parlez d'autre chose, que
pouvez-vous demander de nous, sinon que nous consentions à suspendre
notre jugement aussi longtemps que vous suspendrez votre réponse? Avant
de songer à attaquer, songez donc à vous défendre, puisque, encore une
fois, la philosophie, la philologie, la théologie du Nord, se vantent, à
la face du ciel, de vous avoir enlevé les fondements de votre autorité,
en détruisant, sous vos yeux, l'autorité de l'Écriture, sans que vous
paraissiez seulement vous apercevoir de ce qui vous manque! Êtes-vous
décidés à laisser effacer sous vos yeux, et sans rien dire, jusqu'à la
dernière page des livres révélés? Certes, ce serait là le spectacle le
plus inouï dont on eût entendu parler, que de vous voir triompher quand
il faudrait gémir! Vous parlez de Voltaire, de Locke, de Reid; mais ils
sont morts: ce sont les vivants qui vous assiégent, et ce sont eux dont
vous ne vous inquiétez pas! Et c'est le moment que vous choisissez pour
vous enorgueillir de la victoire! et vous parlez, vous agissez comme si
rien ne s'était passé! Avouez que c'est là un triomphe effrayant, et
que, si vous avez des ennemis, ils doivent désirer qu'il ne finisse pas.
D'où est venue cette illusion? d'une situation fausse pour tout le
monde. Les concessions trompeuses que se sont faites mutuellement la
croyance et la science, n'ont servi qu'à les altérer l'une et l'autre.
L'orthodoxie, qui a voulu pendant quelque temps s'identifier avec la
philosophie, en a pris les formes et le manteau. De son côté, la
philosophie s'est vantée d'être orthodoxe; déguisant ses doctrines, elle
a souvent affecté le langage de l'église; après l'avoir bouleversée au
siècle dernier, elle a prétendu, dans celui-ci, la réparer sans la
changer. Dans cette confusion des rôles, que de pensées, que d'esprits
ont été faussés! et, pour résultat, quelle stérilité! Enchaînée par
cette fausse trêve, la tradition, transformée, altérée, méconnaissable,
avait perdu son propre génie. La langue même se ressentait de ce chaos.
On ne parlait plus de _l'église_, mais de _l'école_ catholique. D'autre
part, que devenait la philosophie sous son masque de chaque jour?
Obligée de détourner le sens de chacune de ses pensées, se ménageant
toujours une double issue, l'une vers le monde et l'autre vers
l'église, parlant à double entente, elle retournait à grands pas vers la
scolastique, dont elle avait déjà pris soin d'exalter par avance les
services et le génie. A petit bruit, sans scandale, on marchait en
France à la ruine de la religion par la philosophie, et de la
philosophie par la religion, ou plutôt au néant, puisque le véritable
néant, c'est d'habiter le mensonge; c'est, pour le croyant, de déguiser
sa croyance sous l'apparence du système; c'est, pour le philosophe, de
déguiser sa philosophie sous les insignes de ceux qui la combattent.
Les attaques violentes, injustes, quelquefois calomnieuses, qui viennent
de retentir sur tous les tons, peuvent donc avoir le grand avantage de
replacer chacun dans sa condition naturelle. Il faut même, jusqu'à un
certain point, féliciter l'église de s'être lassée la première de la
trêve menteuse que l'on avait achetée si chèrement de part et d'autre;
et nous ne songerons pas à nous plaindre, si tout cet éclat peut ramener
sur le terrain de la vérité les sectes religieuses et les sectes
philosophiques, qui semblaient, d'un commun accord, vouloir également
s'y soustraire.
Tout serait, en effet, perdu, si la même indifférence qui se glisse peu
à peu dans la vie civile, si les mêmes transactions, les mêmes
accommodements, les mêmes déguisements où s'use la société politique,
pénétraient jusque dans les plus hautes régions de l'intelligence, dans
le domaine des croyances et des idées; si là aussi le faux et le vrai
avaient les mêmes couleurs, si l'on passait indifféremment de l'un à
l'autre, de la gauche à la droite, de la droite à la gauche; si, au
moyen d'une sorte d'idiome parlementaire, on pouvait flatter, caresser
tout ensemble le mensonge et la vérité, le bien et le mal, le ciel et
l'enfer, réduisant à la fois la croyance et la science à une pure
fiction, que l'on admet aujourd'hui, que l'on rejette demain, et
renversant ainsi le mot de Pascal: _Mensonge en deçà des Pyrénées,
mensonge au delà, vérité nulle part!_ Plutôt que d'assister à un pareil
dénouement, nous aimons mieux encore voir se réveiller contre nous et
nos amis la colère et l'anathème des tièdes.
A-t-on bien songé, cependant, à quoi l'on s'engage, quand on parle d'un
enseignement strictement catholique? Celui-là mériterait ce nom qui
déduirait de la seule tradition ecclésiastique le fondement de toutes
les connaissances, et détournerait, de gré ou de force, le sens de tous
les faits, pour les rapporter à un système conçu, adopté d'avance, les
yeux fermés, sans discussion, sans examen, sans observations. Après
cela, un seul moment de liberté, d'impartialité pour la raison humaine,
et tout cet échafaudage d'orthodoxie disparaît sans retour; il ne reste
qu'une opinion monstrueuse qui, affectant tout ensemble l'autorité de
l'église et celle de la science, compromet la première en parodiant la
seconde. Imagine qui le voudra une géologie, une physique ou une chimie
sur le fondement de la légende dorée.
Dans le fond, la vieille querelle du clergé et de l'Université n'est
rien autre chose que celle qui partage l'esprit humain. Le clergé, dans
cette lutte, représente la croyance; l'Université, la science; et il
faut que chacune de ces voies soit suivie jusqu'au bout, sans entraves.
C'est même en se développant librement, chacune dans son domaine, que
ces deux puissances peuvent un jour se rapprocher et s'unir, tandis
qu'en prétendant soumettre l'une à l'autre par la seule autorité du plus
fort ou du plus grand nombre, on ne fait rien en réalité que détruire
l'une ou l'autre. Que serait aujourd'hui la science, si, dans la
physique, elle n'eût osé, par l'astronomie de Galilée, contredire
l'astronomie de Josué, et dans la philosophie, par le doute méthodique
de Descartes, suspendre l'autorité de l'Eglise?
Cette liberté, qui d'abord a été le principe de la science, est devenue
le principe de la société civile et politique, de telle sorte que
l'Etat ne peut plus même professer officiellement dans ses chaires
l'intolérance, ni le dogme: _hors de l'Église point de salut_; car ce
serait professer le contraire de son dogme politique, suivant lequel
catholiques, luthériens, calvinistes, sont également appelés et élus
sans distinction de croyance. D'où il suit que l'enseignement qui
mentirait à la loi serait celui qui, au nom d'une église quelconque,
voudrait condamner, anathématiser, proscrire moralement toutes les
autres; la doctrine schismatique serait aujourd'hui celle qui, au lieu
de chercher dans chacune des croyances établies et reconnues la part de
vérité et de grandeur qui y est renfermée, prétendrait les immoler à une
seule. Voilà l'enseignement qui se mettrait véritablement en
contradiction, non pas seulement avec l'esprit de ce siècle, mais avec
la loi fondamentale de la France. En supposant qu'on lui abandonnât pour
un moment le champ sans discussion, on voit assez que la lutte ne serait
plus entre des opinions, mais entre la loi constitutive de ce pays, d'un
côté, et les sectaires de l'autre. Malgré la clémence de l'opinion, nous
conseillons à ces derniers de ne pas recommencer, en la harcelant, un
jeu qui leur a déjà couté cher. Ce ne serait pas toujours le combat de
la mouche et du lion.
II
Voici les paroles auxquelles je fais allusion, page 271. Au moment où
elles furent prononcées, il était aisé de voir ce qui se préparait.
DU SOMMEIL DE L'ESPRIT.
[21 décembre 1842.]
Bien que l'on m'assure que dans les choses humaines la leçon de la
veille ne doit jamais servir au lendemain, je vous dirai, comme le
résultat de l'enseignement qui ressort de ce spectacle du Midi:
Préservez-vous, défendez-vous, gardez-vous du sommeil de l'esprit; il
est trompeur; il pénètre par toutes les voies, cent fois plus difficile
à rompre que le sommeil du corps. Ne croyez pas (car c'est là une des
idées par lesquelles il commence à s'insinuer), ne croyez pas, avec
votre siècle, que l'or peut tout, fait tout, est tout. Qui donc a
possédé plus d'or que l'Espagne, et qui aujourd'hui a les mains plus
vides que l'Espagne? Ne reniez pas, au nom de la tradition, la liberté
de discussion, l'indépendance sainte de l'esprit humain. Qui donc les a
reniées plus que l'Espagne, et qui est aujourd'hui plus durement châtié
que l'Espagne dans la famille chrétienne? Vous qui entrez dans la vie,
ne dites pas que vous êtes déjà lassés sans avoir couru, que vous
respirez dans votre époque un air qui empêche les grandes pensées de
naître, les courageux sacrifices de se consommer, les vocations
désintéressées de se prononcer, les hardies entreprises de s'accomplir;
qu'un souffle a passé sur votre tête, qu'il a glacé par hasard dans
votre cœur le germe de l'avenir, que vous ne pouvez résister seuls à
l'influence d'une société matérialiste, et qu'enfin ce n'est pas votre
faute si, jeunes, vous souffrez déjà du désabusement et de l'expérience
de l'âge mûr. Ne dites pas cela, car c'est le conseil le plus insidieux
du sommeil de l'esprit. Par quel étrange miracle vous trouveriez-vous
fatigués du travail d'autrui? Pendant que vos pères couraient sans
relâche d'un bout à l'autre sur tous les champs de bataille de l'Europe,
où étiez-vous? que faisiez-vous? Vous reposiez tranquillement dans le
berceau; éveillez-vous maintenant aux combats de l'intelligence, pour ne
plus vous endormir que dans la mort! Le monde est nouveau aux hommes
nouveaux, et c'est un bonheur que beaucoup de gens vous envient
d'appartenir à un pays qui, suivant les instincts que feront prévaloir
les générations les plus jeunes, peut encore opter entre le commencement
du déclin ou la continuation des jours de gloire.
TABLE
LEÇONS DE M. MICHELET.
INTRODUCTION. I. Le jésuitisme, l'esprit de la police mis dans
la religion 1
Le prêtre et le jésuite 3
Qu'est-ce que les jésuites? la contre-révolution 9
Comment ils ont gagné les mères, les filles; des jésuitesses 11
Tentatives des jésuites pour gagner les écoles 15
II. Mon enseignement; son caractère spiritualiste 17
Comment il a été troublé, et ce qu'il sera désormais 25
Ire Leçon. MACHINISME MODERNE. _Du machinisme moral_
(27 avril 1843) 29
IIe. RÉACTIONS DU PASSÉ. _Des revenants._ Perindè ac cadaver
(4 mai) 38
IIIe. ÉDUCATION, DIVINE, HUMAINE. _Éducation contre nature_
(11 mai) 51
Troubles.--Lettre au principal rédacteur du Journal
des Débats (15 mai) 61
IVe. LIBERTÉ, FÉCONDITÉ. _Stérilité des jésuites_ (18 mai 1843) 65
Ve. LIBRE ASSOCIATION, FÉCONDITÉ. _Stérilité de l'Église
asservie_ (26 mai) 74
VIe. L'ESPRIT DE VIE, L'ESPRIT DE MORT. _Avions-nous le
droit de signaler l'esprit de mort?_ (1er juin) 85
Stratégie des jésuites, dans l'année 1843, en Suisse et
en France. Leurs libelles. 1. _Monopole universitaire_;
2. _Simple coup-d'œil_ 99
LEÇONS DE M. QUINET.
INTRODUCTION. Situation générale 107
Conséquences de la suppression de la religion d'état.
Quels sont les vrais hérétiques?
L'État plus chrétien que l'ultramontanisme.
De la politique catholique.
Ire. Leçon. De la liberté de discussion en matière religieuse
(10 mai 1843) 120
IIe. ORIGINE DU JÉSUITISME. Ignace de Loyola (17 mai) 145
IIIe. CONSTITUTIONS. Pharisaïsme chrétien (24 mai) 172
IVe. DES MISSIONS. L'Évangile déguisé (31 mai) 197
Ve. THÉORIES POLITIQUES. Ultramontanisme (7 juin) 221
VIe. PHILOSOPHIE. Du jésuitisme dans l'ordre temporel.
Conclusion (14 juin) 249
APPENDICE. Un mot sur la polémique religieuse (15 avril 1842) 277
Du sommeil de l'esprit. Extrait d'un discours sur la
renaissance (21 décembre 1842) 290
* * * * *
NOTES:
[1] Selon une personne qui croit être bien informée, il y en aurait
aujourd'hui en France plus de 960; au moment de la révolution de
juillet, il y en avait 423. A cette époque ils étaient concentrés dans
quelques maisons; aujourd'hui, ils sont disséminés dans tous les
diocèses.--Ils se répandent partout en ce moment. Il vient d'en passer
trois à Alger, plusieurs en Russie. Ils se font demander au pape par le
Mexique et la Nouvelle-Grenade. Maîtres du Valais, ils viennent de
s'emparer de Lucerne et des Petits cantons, etc., etc.