Ainsi, encore une fois, mais d'une manière plus frappante qu'en aucune

autre matière, l'apparence à la place de la réalité, le masque au lieu

du personnage. Concevez-vous un moment ce que pouvait être cette

prétendue science de l'esprit, décapitée, dépossédée de l'idée de cause,

de substance, et même de Dieu, c'est-à-dire, de tout ce qui en fait la

grandeur? Ils montraient bien, d'ailleurs, quel état ils en faisaient,

par cette clause étrange de la règle: «Si quelqu'un est inepte dans la

philosophie, qu'il soit appelé à l'étude des cas de conscience[87];»

quoiqu'à véritablement parler, je ne sache, si dans ces mots il y a plus

de mépris pour la philosophie ou pour la morale théologique.

Du reste, voyez combien ils sont conformes à eux-mêmes; dès l'origine,

ils se sont défiés de l'esprit, de l'enthousiasme, de l'âme; par où ils

ont été conduits à se défier de ce qui est le principe et la source de

tout cela, je veux dire, de l'idée même de Dieu. Dans la crainte qu'ils

ont toujours eue de la grandeur réelle, ils devaient arriver à se faire

une science athée, une métaphysique athée, qui, ne participant en rien

de la vie, en eût néanmoins tous les simulacres. De là, après avoir

retranché le but de la science, cet appareil de discussions, de thèses,

de luttes intellectuelles, de combats de paroles, qui caractérisent

l'éducation dans l'ordre de Jésus. Plus ils avaient ôté le sérieux à la

pensée, plus ils conviaient les hommes à cette gymnastique, à cette

escrime intellectuelle, qui couvraient le néant de la discussion. Ce

n'étaient que spectacles, solennités[88], joutes d'académies, duels

spirituels. Comment croire que la pensée ne fût pour rien au milieu de

tant d'occupations littéraires, de rivalités artificielles, d'écrits

échangés? Ce fut là, le miracle de l'enseignement de la société de

Jésus: attacher l'homme à d'immenses travaux qui ne pouvaient rien

produire, l'amuser par la fumée, pour l'éloigner de la gloire, le rendre

immobile au moment même, où il était abusé par toutes les apparences

d'un mouvement littéraire et philosophique. Quand le génie satanique de

l'inertie aurait paru sur la terre, j'affirme qu'il n'aurait pas procédé

autrement.

Appliquez un instant cette méthode à un peuple en particulier, chez

lequel elle devienne dominante, à l'Italie, à l'Espagne, et mesurez les

résultats! Ces peuples, encore tout émus des hardiesses du seizième

siècle, n'eussent pas manqué de repousser la mort sous ses traits

naturels. Mais la mort qui se présente sous la forme de la discussion,

de la curiosité, de l'examen, comment la reconnaître? Aussi, en quelques

années, dans ces villes que l'art, la poésie, la politique avaient

remplies, Florence, Ferrare, Séville, Salamanque, Venise, les

générations nouvelles croient marcher sur les traces vivantes des

ancêtres, parce que sous la main des Jésuites, elles s'agitent, se

remuent, intriguent dans le vide. Si la métaphysique est sans Dieu, il

va sans dire que l'art est sans inspiration; ce n'est plus qu'un

exercice[89], un jeu poétique[90]. On s'imagine être encore du pays des

poëtes, et continuer la lignée, si l'on commente Ezéchiel avec Catulle,

et les _Exercices spirituels_ de Loyola avec Théocrite, si l'on compose,

pour la retraite spirituelle dans la maison d'épreuve, des églogues

imitées mot pour mot de celles de Virgile sur Thyrsis, Alexis et

Corydon, _assis seul au bord de la mer_; et ces œuvres monstrueuses,

dont la fadeur exhale une odeur de sépulcre blanchi, audacieusement

présentées pour le modèle de l'art nouveau, par la société de Jésus,

sont précisément celles qui la trahissent le plus.

Elle a cru que l'art n'étant que mensonge, elle pourrait en faire ce

qu'elle voudrait, et l'art a déconcerté tous ses calculs; elle s'est

élancée dès l'origine dans cette voie, à un excès de ridicule et de faux

goût que personne n'atteindra. Le christianisme commence dans la poésie

par le chant du _Te Deum_; le jésuitisme commence par l'églogue

officielle de saint Ignace et du père Le Fèvre, _cachés sous les

personnages_ de Daphnis et de Lycidas: _S. Ignatius et primus ejus

socius Petrus Faber, sub personâ Daphnidis et Lycidæ_. Or, ce n'est pas

là le poëme d'un particulier; c'est un genre propre à la société, celui

qu'elle propose elle même, comme une innovation, dans ses œuvres

collectives; sur quoi je ne puis m'empêcher de remarquer que le

jésuitisme a pu faire paraître son habileté en toute autre matière, et

prendre tous les autres masques; dès qu'il a voulu se servir de la

poésie, cette fille de l'inspiration et de la vérité s'est retournée

contre lui; elle a vengé, par le comble du ridicule, la philosophie, la

morale, la religion et le bon sens tout ensemble.

Faisons encore un pas pour en finir. De la philosophie élevons-nous pour

un instant à la théologie, je veux dire aux rapports du jésuitisme avec

le monde chrétien au seizième siècle. La question qui dominait la

révolution religieuse était une question de liberté. L'église se

partage. Entre la réforme et la papauté quelle est la situation que va

prendre le jésuitisme? Toute son existence dépend, à vrai dire, de ce

point unique; et là sa politique a passé de bien loin celle de

Machiavel. Il s'agit au fond, dans tout ce siècle, de se prononcer dans

chaque communion pour ou contre le libre arbitre. Pour qui, croyez-vous,

vont se décider ces hommes qui dans le fond du cœur ont juré la

servitude de l'esprit humain? Ils n'hésitent pas, ils se décident, dans

leurs doctrines, ouvertement, officiellement pour la liberté; ils

s'enveloppent, ils se parent de ce drapeau; ils sont, dans cette mêlée

du seizième siècle, on ne peut trop le repéter, les hommes du libre

arbitre, les partisans de l'indépendance métaphysique. Ils exagèrent si

bien, à plaisir, cette doctrine, que les ordres religieux qui ont

conservé la tradition vive du catholicisme, les dominicains, se

révoltent; l'inquisition menace; les papes, eux-mêmes, ne comprenant

rien à tant de profondeur, sont tout près de condamner; cependant soit

frayeur, soit instinct, ils sont retenus et laissent faire, jusqu'à ce

que l'événement explique une manœuvre dont ni la papauté, ni

l'inquisition, ni les anciens ordres n'avaient pu se rendre compte.

Voici quel était l'avantage d'un jour que s'était donné le jésuitisme,

tout à la fois sur la réformation et sur la papauté. En portant au

dernier degré la doctrine du libre arbitre, il complaisait aux instincts

d'indépendance des temps modernes. Quelle force n'avait-il pas contre

les protestants, lorsqu'il pouvait les convier à l'indépendance

intérieure, qu'il les invitait à briser le joug de la prédestination et

de la fatalité! C'était un argument tout puissant, contre les

protestants de France et d'Allemagne; ils se sentaient ressaisis par

l'instinct même qui les avait fait se détacher. Luther et Calvin avaient

nié le libre arbitre; les disciples de Loyola pénétrant par cette

brèche, reprenaient, regagnaient l'homme moderne, précisément par le

sentiment que les temps ont le plus développé chez lui. Avouez que le

chef-d'œuvre était d'asservir l'esprit humain au nom de la liberté.

En tout ceci, la politique religieuse du jésuitisme est absolument la

même que celle des premiers empereurs romains. De même qu'Auguste et

Tibère se font les représentants de tous les anciens droits de la

république pour les étouffer tous, les jésuites se font les

représentants des droits innés et métaphysiques de l'esprit humain, pour

le réduire au servage le plus absolu qui fut jamais. Ils ont, autant que

possible réalisé le vœu de cet empereur: Si le genre humain n'avait

qu'une tête! La différence est qu'au lieu de la trancher, ils se

contentent de l'asservir.

En effet, cette âme qu'ils viennent de faire rentrer dans l'indépendance

native, qu'en vont-ils faire? La rendre à l'Eglise. Sans doute. Mais à

laquelle? Est-ce à l'Eglise démocratique des premiers siècles? à

l'Eglise fondée sur la solennelle représentation des conciles? à

l'Eglise dont tout le quinzième siècle a demandé la réforme? Tout

dépend, en dernière analyse, de savoir quelle est la forme que veut

faire prédominer le jésuitisme dans la constitution du catholicisme. Il

y avait, au seizième siècle, trois tendances en Europe et trois manières

de terminer le débat: faire prédominer les conciles (ce qui était

développer l'élément démocratique), ou la papauté (ce qui poussait à

l'autocratie), ou enfin comme par le passé les tempérer mutuellement.

Quelle fut, au milieu de pareilles questions, la conduite et la

théologie de ces grands fauteurs du _droit inné de la liberté

humaine_[91]?

Leur doctrine dans les sessions de Trente et partout ailleurs, fut

d'extirper par la racine tout élément de liberté dans l'église, de

ravaler dans la poussière les conciles, ces grandes assemblées

représentatives de la chrétienté, de saper par la base le droit des

évêques, ces anciens élus du peuple, de ne rien laisser subsister

théologiquement que le pape, c'est-à-dire, comme s'exprime un illustre

prélat français du seizième siècle, de fonder non pas une monarchie,

mais tout ensemble une tyrannie temporelle et spirituelle.

Comprenez-vous, maintenant, le long détour qui étonnait l'inquisition

elle même? Ils saisissent l'homme moderne au nom de la liberté; ils le

plongent tout aussitôt, au nom du droit divin, dans une servitude

irrémédiable: car, dit leur orateur, leur général, Laynez, l'Eglise est

_née dans la servitude, destituée de toute liberté et de toute

juridiction_. Le pape seul est quelque chose, le reste n'est qu'une

ombre.

Par là, vous le voyez, s'effacent d'un trait de plume, cette tradition

de vie divine qui circulait dans tout le corps, cette transmission du

droit de la société des apôtres à la société chrétienne tout entière.

Au lieu de cette église gallicane reliée aux autres par une même

communauté de sainteté, de puissance, de liberté; au lieu de ce vaste

fondement qui rattachait les peuples à Dieu, dans une organisation

sublime; au lieu de tant d'assemblées provinciales, nationales,

générales, qui communiquaient leur vie au chef, et réciproquement

puisaient en lui une partie de leur vie, que reste-t-il en théorie dans

le catholicisme de la société de Jésus? Un vieillard élevé en tremblant

sur le pavois du Vatican; tout se retire en lui; tout s'absorbe en lui.

S'il défaille, tout s'écroule; s'il chancelle, tout s'égare; et après

cela, que devient cette Eglise de France si magnifiquement célébrée par

Bossuet? Un souffle suffit pour la dissiper.

C'est-à-dire, que malgré eux ils communiquent la mort à ce qu'ils

veulent éterniser; car, enfin, on ne fera croire à personne qu'il y ait

plus d'apparence de vie, lorsque la vitalité est renfermée dans un seul

membre, que lorsqu'elle est répandue dans tout l'univers chrétien.

Depuis quinze siècles, la chrétienté s'était soumise au joug spirituel

de l'église, image de la société des apôtres. Mais ce joug ne leur a pas

suffi; ils ont voulu courber le monde tout entier sous la main d'un seul

maître. Ici mes paroles sont trop faibles; j'emprunterai celles

d'autrui. Ils ont voulu (c'est l'accusation que leur jeta en face

l'Evêque de Paris, en plein concile de Trente) _faire de l'épouse de

Jésus-Christ une prostituée aux volontés d'un homme_. Et voilà aussi

pourquoi le monde chrétien ne leur pardonnera pas. On eût pu oublier,

avec le temps une franche guerre, ou encore des maximes d'une fausse

piété, des stratagèmes de détail. Mais, attirer tout d'un coup l'esprit

humain dans une embûche, l'appeler, le caresser au nom de l'indépendance

intérieure, du libre arbitre, et le précipiter, sans délai, dans

l'éternel servage, c'est là une entreprise qui soulève les plus simples.

Comme elle n'a pas pour but un pays particulier et qu'elle enveloppe

l'humanité tout entière, la réprobation n'est pas seulement dans un

peuple, mais dans tous; car, il faut bien un crime universel pour

expliquer un châtiment universel.

Ils ont tenté de surprendre la conscience du monde, et le monde leur a

répondu. Lorsqu'en 1606, ils furent chassés d'une ville essentiellement

catholique, de Venise, ce peuple le plus doux de la terre les accompagna

en foule au bord de la mer et leur jeta sur les flots ce cri d'adieu:

Allez! malheur à vous! _Ande in malora!_ Ce cri fut répété dans les deux

siècles suivants, en Bohême en 1618, à Naples et dans les Pays-Bas en

1622, dans l'Inde en 1623, en Russie en 1676, en Portugal en 1759, en

Espagne en 1767, en France en 1764, à Rome et sur toute la face de la

chrétienté, en 1773. De nos jours, si les hommes, Dieu merci, plus

patients, ne disent plus rien, il ne faudrait pas, cependant, réveiller

ni tenter ce grand écho, lorsque d'un bout de l'Europe à l'autre, les

choses crient encore comme sur la plage de Venise: Allez! malheur à

vous! _Ande in malora!_

Voilà les observations que j'avais à faire sur les maximes fondamentales

de l'ordre de Jésus; je me suis attaché aux principes, et j'ai montré

comment l'ordre y a été rigoureusement fidèle, dans les temps qui ont

suivi; comment il y a eu deux hommes dans la personne du fondateur, un

ermite et un politique; dualité de la piété et du machiavélisme qui à

l'origine a été reproduite en chaque chose, dans la théologie, par

Laynez et Bellarmin, dans le système d'éducation par le pieux François

Borgia et le rusé Aquaviva, dans les missions, par saint François Xavier

et par les apostats de la Chine, enfin, pour tout comprendre en un mot,

par le mélange de la dévotion de l'Espagne et de la politique de

l'Italie.

Nous avons combattu le jésuitisme dans l'ordre spirituel. Cela ne suffit

pas; veillons encore, les uns et les autres, à ce qu'il ne pénètre pas

dans l'ordre temporel.

C'est un grand mal assurément qu'il soit entré dans l'église; tout

serait perdu s'il s'insinuait dans les mœurs et dans l'Etat; car vous

savez bien que la politique, la philosophie, l'art, la science, les

lettres, ont aussi bien que la religion un jésuitisme qui leur est

propre. Partout il consiste à donner aux apparences les signes de la

réalité. Que deviendrait un peuple en général, si, dans la politique, il

possédait toutes les apparences du mouvement et de la liberté: rouages

ingénieux, assemblées, discussions, chocs de doctrines, de paroles,

changement de noms, et si par hasard, au milieu de tout ce bruit

extérieur, il tournait perpétuellement dans le même cercle? N'y

aurait-il pas à craindre que tant de dehors et de semblants de vie ne

l'accoutumassent peu à peu à se passer du fond des choses?

Que deviendrait une philosophie qui voudrait, à tout prix, exalter sa

propre orthodoxie? N'y aurait-il pas à craindre, que sans atteindre la

rigueur de la théologie, elle ne perdît le dieu intérieur? que

deviendrait l'art, si, pour remplacer le mouvement ingénu du cœur, il

voulait faire illusion par le mouvement et le fracas des mots? Que

seraient, toutes ces choses, si ce n'est l'esprit du jésuitisme,

transporté dans l'ordre temporel?

Je ne dis pas que ces choses soient consommées; je dis qu'elles menacent

le monde. Et pour y obvier où est le moyen? Il est en vous, en vous qui

possédez la vie sans le calcul; conservez-la dans sa source première,

puisqu'elle vous a été donnée, non pour vous, mais pour rajeunir et

renouveler le monde. Je sais bien que l'on met aujourd'hui en suspicion

toutes les idées; cependant, ne glacez pas d'avance votre vie par trop

de soupçons; et ne croyez pas que, dans notre pays, il n'existe plus

d'hommes de cœur décidés à aller dans leur conduite jusqu'où va leur

pensée. Le moyen le plus sûr de lutter contre le jésuitisme sous toutes

ses formes, voulez-vous que je vous le dise? ce n'est pas, de ma part,

de discourir dans une chaire; tout le monde peut le faire et beaucoup

mieux que moi; ce n'est pas, de votre côté, de m'écouter avec

bienveillance. Non, les paroles ne suffisent plus, au milieu des

stratagèmes du monde qui nous enveloppe. Il faut encore la vie; il faut,

avant de nous séparer, jurer ici, les uns pour les autres, solidairement

et publiquement, d'établir notre vie sur les maximes les plus opposées à

celles que j'ai décrites, c'est-à-dire de persévérer jusqu'au bout, et

en toutes choses, dans la sincérité, la vérité, la liberté. En d'autres

termes, c'est promettre de rester fidèle au génie de la France, qui est

tout ensemble mouvement, force, élan, loyauté, puisque c'est à ces

signes que l'étranger vous reconnaît pour Français. Si, pour ma part, je

manque à ce serment, que chacun de vous me le rappelle, partout où il me

rencontrera!

Mais, s'écrie-t-on, vous qui parlez de sincérité, vous pensez

secrètement que le christianisme est fini, et vous n'en dites rien.

Annoncez au moins, au milieu de la confusion des croyances de nos temps,

par quelle secte vous prétendez le remplacer.

Je n'ai point exagéré mon orthodoxie, je ne veux pas non plus exagérer

l'esprit de sectaire que l'on veut bien m'attribuer. Puisqu'on nous le

demande, nous le dirons bien haut. Nous sommes de la communion de

Descartes, de Turenne, de Latour d'Auvergne, de Napoléon; nous ne sommes

pas de la religion de Louis XI, de Catherine de Médicis, du père

Letellier, ni de celle de M. de Maistre, ni même de celle de M. de

Talleyrand.

D'ailleurs, je suis si loin de croire que le christianisme est à bout,

que je suis, au contraire, persuadé que l'application de son esprit ne

fait que commencer dans le monde civil et politique. Au point de vue

purement humain, une révélation ne s'arrête que lorsqu'elle a fait

passer son âme entière dans les institutions vivantes des peuples. Sur

ce principe, le mosaïsme fait place à la parole nouvelle, quand après

avoir pénétré partout dans la société des Hébreux, il l'a moulée à son

image. La même chose est vraie du polythéïsme; sa dernière heure arrive,

aussitôt qu'il achève d'investir de son esprit l'antiquité grecque et

romaine.

Cela posé, jetez les yeux, non sur les pharisiens du christianisme, mais

sur la pensée de l'Evangile. Qui prétendra que cette parole s'est tout

entière incarnée dans le monde, qu'elle n'est plus capable d'aucune

transformation, d'aucune réalisation nouvelle, que cette source est

tarie, pour avoir abreuvé trop de peuples et d'états? Je regarde le

monde, et le vois possédé encore à demi par la loi païenne. L'égalité,

la fraternité, la solidarité annoncée, où sont-elles? dans les lois

écrites, peut-être; mais dans la vie, dans les cœurs, où les

trouvez-vous?

L'humanité chrétienne s'est modelée, je le veux bien, sur la vie de

Jésus-Christ. Je retrouverai, j'y consens, à travers les dix-huit

siècles écoulés l'humanité moderne, pleurant et gémissant dans la crèche

nue du moyen âge; je retrouverai encore, au milieu de tant de discordes

de l'intelligence, les luttes des scribes et des pharisiens, et sous

tant de douleurs poignantes et nationales, l'imitation du calice,

l'hysope aux lèvres des peuples flagellés. Mais, est-ce là tout

l'Evangile? et la société des frères rassemblés dans un même esprit? et

l'union, la concorde, la paix entre tous les hommes de bonne volonté,

l'aurore de la transfiguration après la nuit du sépulcre? et le Christ

triomphant sur le trône des tribus; n'est-ce pas là aussi une partie du

Nouveau Testament? Faut-il d'avance renoncer à l'unité, au triomphe

comme à une fausse promesse? Ne faut-il recueillir de l'Evangile, que le

glaive et le fiel? Qui oserait le dire, quoique assez de personnes le

pensent?

Préparer les âmes à cette unité, à cette solidarité promise est le

véritable esprit de l'Education de l'homme moderne. La société de Jésus,

dans son système appliqué au genre humain, n'avait pu méconnaître

entièrement cette fin, et c'est de quoi je la loue hautement. Le malheur

est que pour conduire le monde à l'unité sociale, elle commençait, comme

toujours, par détruire la vie, en abolissant, dans les âmes, la famille,

la patrie, l'humanité. A peine si vous trouvez ces trois mots prononcés,

dans ses constitutions et ses règles, même pour les laïques. Tout

s'agite entre l'Ordre et la papauté. Cependant, j'avoue que cette

éducation abstraite, brisant chacun des liens sociaux, donnait une

certaine indépendance négative, qui explique assez bien le genre

d'attrait qu'on y trouvait. On échappait à l'action alors sévère du

foyer paternel, à celle de l'Etat, du monde; tout allait bien, dès qu'on

avait satisfait à l'Institut. Ce qui sortait de cette éducation n'était

à proprement parler ni un enfant, ni un citoyen, ni un homme; c'était un

jésuite en robe courte.

Pour moi, je ne comprends l'éducation réelle, que si, loin de détruire

ces trois foyers de vie, famille, patrie, humanité, on les y fait tous

concourir pour quelque chose, selon leur mesure naturelle; si l'enfant

s'élève, par ces degrés, dans la plénitude de la vie, si la famille lui

communique d'abord et lentement ses souvenirs, sa tradition qui

s'approfondit dans le cœur de la mère; s'il étend cette première

flamme, au pays, à la France, qui devient pour lui une mère plus

sérieuse; si l'Etat, en le prenant dans ses bras, en fait un citoyen

capable, sur un signe, de courir au drapeau; si, développant encore cet

amour tout vivant, il finit par embrasser l'humanité et les siècles

passés dans une étreinte religieuse; si à chacun de ces degrés, il sent

la main du Dieu qui le prend et réchauffe sa jeune âme. Voilà un chemin

vers l'unité, qui n'est pas une abstraction, mais où chaque pas se

marque par la réalité et le battement du cœur. Ce n'est pas une

formule; c'est la vie elle-même.

Le plus grand plaisir que nous pourrions faire à nos adversaires serait,

en nous opposant au pharisaïsme chrétien, de nous rejeter dans le

scepticisme absolu. Ni le jésuitisme, ni le voltairianisme. Cherchons

ailleurs l'étoile de la France.

J'ai commencé ce[92] cours l'hiver dernier, en prémunissant ceux qui

m'entendaient contre le sommeil de l'esprit, au sein des jouissances

matérielles. Je dois finir par un avertissement semblable. C'est sur

vous que peut se mesurer l'avenir de la France. Songez bien qu'elle sera

un jour ce que vous êtes au fond du cœur en ce moment. Vous qui allez

vous séparer pour vous élancer dans différentes carrières publiques ou

privées, vous qui serez demain des orateurs, des écrivains, des

magistrats, que sais-je, vous à qui je parle peut-être pour la dernière

fois, si jamais il m'est arrivé de réveiller en vous un instinct, une

pensée d'avenir, ne les considérez pas, plus tard, comme un rêve, une

illusion de jeunesse qu'il est bon de renier, sitôt qu'on pourrait

l'appliquer, c'est-à-dire, sitôt que l'intérêt s'en mêle. Ne reniez pas,

à votre tour, vos propres espérances. Ne démentez pas vos pensées les

meilleures, celles qui sont nées en vous, sous l'œil de Dieu, quand,

éloignés des convoitises du monde, ignorés, pauvres peut-être, vous

demeuriez seuls en présence du ciel et de la terre. Bâtissez d'avance

autour de vous un mur que la corruption ne puisse surmonter; car la

corruption vous attend, au sortir de cette enceinte.

Surtout veillez! Pour peu que les âmes s'endorment dans l'indifférence,

il y a de tous côtés, vous l'avez vu, des messagers de morts qui

arrivent et se glissent par des voies souterraines. Certes, pour se

reposer, il ne suffit pas d'avoir travaillé trois jours, même sous un

soleil de juillet; il faut combattre encore, non pas sur la place

publique, mais dans le fond de l'âme, partout où le sort vous placera;

il faut combattre par le cœur, par la pensée pour relever et

développer la victoire.

Des jésuites · 第 12 / 14 段