Maintenant, souvenez-vous que ce livre n'est pas un ouvrage ordinaire,

qu'il est écrit pour l'éducation du futur roi d'Espagne! quelle

profondeur et quelle audace! au milieu de la cour, sous l'or pur de

l'évangile et de la morale de Xénophon, faire sentir ainsi d'avance les

pointes du fer à la poitrine de ce royal disciple, présenter la menace

en même temps que l'enseignement, tenir le bras de la société levé sur

l'enfant qui va régner, attacher devant lui le poignard de Jacques

Clément à sa couronne! quel coup de maître de la part de la société de

Jésus! de la part de l'instituteur, quelle intrépidité d'orgueil! Pour

l'élève, quel avertissement, quel effroi subit, quelle terreur qui ne

s'apaisera plus! Ne soyez pas surpris si ce jeune Philippe III vit,

comme si son sang s'était figé dans ses veines, s'il se retire autant

que possible de la royauté, s'il ne se meut dans la solitude de

l'Escurial que pour imiter le pélerinage de Loyola. Depuis ce jour,

moitié terreur, moitié respect, la dynastie espagnole de la maison

d'Autriche, s'évanouit sous cette main froide, toujours levée contre

elle. Cette main ressemble à celle du commandeur dans le Festin de

pierre. Roi ou peuple, elle entraîne sans retour quiconque lui abandonne

la sienne.

Assurément il était bien permis de pâlir à un jeune Dauphin d'Espagne,

lorsqu'un homme aussi habitué que Philippe II à toutes les trames,

disait: «Le seul ordre auquel je ne comprenne rien, est l'ordre des

jésuites.» Voulez-vous avoir sur eux l'opinion d'un brave, par

excellence, auquel ils ont enseigné la peur? Voici la réponse d'Henri IV

à Sully, qui s'opposait au rappel des jésuites; le roi avoue qu'il ne

leur rouvre la France que parce qu'il a peur d'eux: «Par nécessité, il

me faut faire à présent de deux choses l'une: à savoir, d'admettre les

jésuites purement et simplement, les décharger des opprobres desquels

ils ont été flétris, et les mettre à l'épreuve de leurs tant beaux

serments et promesses excellentes; ou bien de les rejeter plus

absolument que jamais, et leur user de toutes les rigueurs et duretés

dont on se pourra aviser, afin qu'ils n'approchent jamais ni de moi, ni

de mes états; auquel cas il n'y a point de doute que ce soit les jeter

dans le dernier désespoir, et, par icelui, dans des desseins d'attenter

à ma vie, ce qui la rendrait misérable et langoureuse, demeurant

toujours ainsi dans la défiance d'être empoisonné, assassiné; car ces

gens-là ont des intelligences et des correspondances partout, et grande

dextérité à disposer les esprits ainsi qu'il leur plaît; qu'il me

vaudrait mieux être déjà mort, étant en cela de l'opinion de César, que

la plus douce mort est la moins prévue et attendue[79].

Au reste, cette doctrine avouée du _régicide_, n'a eu qu'un temps; elle

appartient à l'époque de ferveur qui a marqué la première phase de

l'ordre de Jésus. En 1614, l'époque ayant changé, le droit du poignard

est remplacé par un établissement plus profond, qui sans tuer l'homme

n'anéantit que le roi. Le confesseur succède au régicide; il n'y a plus

de Jacques Clément, de Jean Châtel, de Barrière, etc.; mais on voit

quelque chose de plus effrayant. Derrière chaque roi, on voit marcher un

homme de la société de Jésus, qui nuit et jour, avec l'autorité des

menaces infernales, tient cette âme dans sa main, la brise dans les

exercices spirituels, la rapetisse au niveau et au ton de la compagnie;

elle renonce à produire des ministres, c'est pour s'asseoir elle-même

sur le trône, à côté du pénitent. On n'a pu briser la royauté au pied de

la théocratie; on fait mieux; on glisse sa tête dans la couronne, à

travers le confessionnal, et l'œuvre est consommée. Car il ne s'agit

pas de jeter dans l'oreille des rois la vérité vivante, mais bien plutôt

d'assoupir, de désarmer leur conscience en la remplissant d'un

bourdonnement de haines et de rivalités cupides; et rien n'est étrange

comme d'apercevoir, au milieu de la vie qui s'accroît dans les sociétés

modernes, tant de princes et de souverains, remués d'une manière

mécanique par cette volonté qu'ils empruntent chaque jour, à qui fait

profession d'exténuer la volonté.

Partout où une dynastie se meurt, je vois se soulever de terre et se

dresser derrière elle comme un mauvais génie, une de ces sombres

figures, de confesseurs jésuites, qui l'attire doucement, paternellement

dans la mort, le père Nithard auprès du dernier héritier de la dynastie

autrichienne en Espagne, le père Auger, auprès du dernier des Valois, le

père Peters, auprès du dernier des Stuarts... Je ne parle pas des temps

que vous avez vus et qui touchent aux nôtres. Mais rappelez-vous

seulement la figure du père Le Tellier, dans les mémoires de St.-Simon!

C'est la seule que cet écrivain qui ose tout, ait dépeinte avec une

sorte de terreur. Quel air lugubre, quel pressentiment de mort elle

répand sur toute cette société! Je ne sache rien en effet de plus

effrayant que l'échange qui se fait entre ces deux hommes, Louis XIV et

le père Tellier, le roi qui abandonne chaque jour une partie de sa vie

morale, le père Tellier qui communique chaque jour une partie de son

levain; cette ruine imposante d'un noble esprit qui ne se défend plus;

cette ardeur soutenue de l'intrigue qui envahit tout ce que la

conscience a perdu; cette émulation de la grandeur et de la petitesse,

ce triomphe de la petitesse, puis à la fin l'âme du père Tellier, qui

semble occuper la place tout entière de l'âme de Louis XIV et envahir la

conscience du royaume; et dans cet incroyable échange qui ôte tout à

l'un et ne donne rien à l'autre, la France qui ne reconnaît plus son

vieux roi, et qui, par sa mort, se sent délivrée, tout ensemble, du

double fardeau de l'égoïsme du pouvoir absolu, et de l'égoïsme d'une

religion politique. Quel avertissement! Malgré la différence des temps,

qu'il est nécessaire de ne l'oublier jamais! (_Applaudissements._)

Ici, nous touchons à une révolution décisive dans les théories

politiques du jésuitisme. Jamais changement ne fut si prompt ni

manœuvre si audacieuse. Nous entrons dans le dix-huitième siècle; les

doctrines que le jésuitisme avait soulevées à sa naissance, cessent

d'être un fantôme; elles prennent un corps, une réalité dans les

esprits. Royauté de l'opinion, souveraineté du peuple, liberté de

l'élection populaire, droit fondé sur le contrat social, liberté,

indépendance, toutes ces choses cessent d'être de vains mots; elles

circulent, elles s'agitent, elles se développent dans le siècle tout

entier. En un mot, ce ne sont plus des thèses de collége; c'est la

réalité.

En présence des doctrines par lesquelles ils ont commencé, que vont

faire ces intrépides républicains de la société de Jésus? les renier,

les écraser s'ils peuvent. Avec cet instinct souverain qu'ils possèdent

pour surprendre la vie dans son germe, ils se retournent, ils se

précipitent contre leur propre doctrine, sitôt qu'elles commencent à

vivre. N'est-ce pas là leur rôle depuis un siècle et demi? en est-il un

seul qui dans tout cet intervalle ne se soit appliqué à détruire cette

puissance de l'opinion que les fondateurs avaient mise en avant, sans

savoir que le mot grandirait, et que le programme de la ligue

deviendrait une vérité?

Au seizième siècle, qui proclame, même avec le bon vouloir de Philippe

II, la doctrine de la souveraineté du peuple, quand elle n'a aucune

chance d'être mise en pratique? La société de Jésus. Au dix-huitième,

qui combat avec acharnement la souveraineté du peuple, quand cessant

d'être une abstraction, elle devient une institution? La société de

Jésus. Quels sont, au dix-huitième siècle, les ennemis les plus

injurieux de la philosophie? Ceux qui au seizième, ont posé les mêmes

principes que ceux de la philosophie, sans vouloir en faire autre chose

qu'une arme de combat. Quels sont ceux, qui au dix-huitième siècle, vont

fortifier de leur doctrine le pouvoir absolu et schismatique des

Catherine II, des Frédéric II? Ceux qui au seizième ne parlaient que de

renverser, de fouler, de poignarder, au nom du peuple, le pouvoir

absolu, et schismatique; car il ne faut pas oublier que, lorsque la

société de Jésus fut abolie par le pape, elle trouva son refuge, contre

l'autorité suprême au sein du despotisme de Catherine II. On vit là,

pour un moment, une ligue étrange, celle du despotisme, de l'athéisme,

du jésuitisme, contre toutes les forces vives de l'opinion. Depuis 1773

jusqu'à 1814, dans cet intervalle où l'ordre de Jésus est tenu pour mort

par la papauté, il s'obstine à vivre malgré elle, retiré pour ainsi dire

au cœur de l'athéisme de la cour de Russie: c'est là qu'on le

retrouva tout entier, dès qu'on en eut besoin.

Si ce ne sont pas là assez de contradictions, examinez les monuments

qui, de nos jours, sont le plus imprégnés de son esprit. Personne n'a

reproduit de notre temps avec plus d'autorité que MM. de Bonnald et de

Maistre, les nouvelles maximes politiques de l'école théocratique.

Demandez-leur ce qu'ils pensent de l'élection, de l'opinion, de la

souveraineté du peuple. Cette souveraineté répond pour eux tous, leur

orateur M. de Maistre, est un dogme _anti-chrétien_; voilà pour

l'orthodoxie. Mais on ne se contente pas de condamner ce que l'on a

autrefois consacré; il faut encore le bafouer avec cette affectation

d'insolence particulière aux aristocraties déchues, quand elles n'ont

plus d'autres armes. De là cette souveraineté si vantée par les

Bellarmin, les Mariana, les Emmanuel Sâ, n'est plus, pour M. de

Maistre, qu'une _criaillerie philosophique_[80], c'est la rendre

_odieuse et ridicule que de la faire dériver du peuple_[81]. Est-ce

assez de défections? Arrivé à ce terme, l'évolution est achevée. On a

retourné contre l'institution populaire, l'arme qu'on avait aiguisée

contre l'institution monarchique; et si de tout ce qui précède, quelque

chose résulte avec une évidence manifeste, c'est qu'après avoir voulu

ruiner, au seizième siècle, la royauté par l'autorité du peuple, on a

voulu ruiner au dix-neuvième les peuples par l'autorité des rois. Ce

n'est plus le prince qu'on prétend poignarder; qui est-ce donc?

L'opinion.

Ainsi, la fonction du jésuitisme, dans ses rapports avec la politique, a

été de briser, l'une par l'autre, la monarchie par la démocratie, et

réciproquement, jusqu'à ce que toutes ces formes étant usées ou

déconsidérées, il ne reste rien à faire qu'à s'abîmer dans la

constitution et l'idéal, inhérents à la Société de Loyola; et je ne puis

trop m'étonner que quelques personnes de nos jours, se laissent aveugler

par ce semblant de démocratie, sans voir que cette démagogie prétendue

de la ligue, ne cachait rien au fond qu'un grand piége pour envelopper

ensemble la royauté et le peuple. Lorsque Mariana et les docteurs de

cette école ont bien argumenté pour appuyer la royauté sur la

démocratie, ils ajoutent, sans se déconcerter, ces deux mots qui

renversent tout l'échafaudage: la démocratie est une perturbation...

_Democratia quæ perversio est._

Que voulaient donc par de si grands travaux et tant de stratagèmes, les

membres de la Société de Jésus? Que veulent-ils encore? Détruire pour

détruire? Nullement. Ils veulent, comme il est dans l'esprit de toute

société, de tout homme, réaliser l'idéal qu'ils portent écrit dans leur

loi, s'en rapprocher par des voies détournées, s'ils ne peuvent

l'atteindre directement. C'est la condition de leur nature, à laquelle

ils ne peuvent renoncer, sans cesser d'être. Toute la question se réduit

à chercher quelle forme sociale dérive nécessairement de l'esprit de la

Société de Jésus. Mais pour découvrir ce plan, il suffit d'ouvrir les

yeux; puisqu'avec cette audace qu'ils allient au stratagème, leurs

grands publicistes l'ont nettement défini. Cet idéal est la théocratie.

Ouvrez seulement les œuvres de leur théoricien, de celui qui les a

couverts si longtemps de sa parole, de cet homme qui donne une

expression si douce et si tempérée à des idées si violentes, de leur

docteur, de leur apôtre, du sage Bellarmin. Il ne s'en cache pas: sa

formule de gouvernement est la soumission du pouvoir politique au

pouvoir ecclésiastique; c'est pour le clergé, le privilége d'échapper,

même en matière civile, à la juridiction de l'Etat[82]; dans le pouvoir

politique, c'est la subordination à l'autorité religieuse qui peut le

déposer, le révoquer, l'enfermer, _comme un bélier qu'on sépare du

troupeau_; c'est encore, de la part du clergé, le privilége d'échapper,

même dans les affaires temporelles, au droit commun par le droit divin;

en un mot, l'unité de l'Etat et de l'Eglise, à la condition que l'un

sera soumis à l'autre, comme le corps l'est à l'esprit; une monarchie,

une démocratie, une aristocratie, peu importe, avec le _veto du pape_,

c'est-à-dire un état décapité, voilà la charte de l'ordre, rédigée par

la plume savante de Bellarmin.

Qui se serait attendu à retrouver, mot pour mot, au seizième siècle,

comme contrat d'alliance, l'ultramontanisme de Grégoire VII? Nous

touchons à des charbons ardents, à ce qu'il y a de plus intime, de plus

impérissable dans l'esprit des fondateurs de l'ordre. Non contents de

ressaisir, jusqu'au sein de la réforme, le dogme religieux du moyen âge,

ils ont cru en ressaisir aussi le dogme politique. Dans leur ardeur de

tout reprendre, ils ont voulu rendre à la papauté l'ambition qu'elle

avait elle-même déposée; comme si cette force souveraine, qui élève et

qui dépose les gouvernements par une sorte de miracle social se

recomposait péniblement, par la science, les controverses et les luttes!

Cette force paraît en agissant; sitôt qu'elle a besoin de se prouver,

elle cesse d'être. Je ne sache pas que Grégoire VII fît de longs

traités, pour démontrer la puissance qu'il avait de foudroyer; il

foudroyait, en effet, par une lettre, un mot, un signe; le front des

rois se courbait, les docteurs se taisaient.

Mais imaginer que, pour remonter à ce Sinaï du moyen âge, pour

rassembler les rayons de flamme qui partaient du front d'Hildebrand et

atteignaient sans intermédiaire, le cœur des peuples prosternés;

imaginer que pour de pareils prodiges ce soit assez d'entasser

raisonnements sur raisonnements, textes sur textes, ou même ruses sur

ruses, c'est prendre encore une fois la lettre pour la vie. La Société

de Loyola a servi à maintenir la papauté sur le trône du moyen âge; et

parce que tout l'extérieur est resté le même, elle ne peut concevoir que

la papauté n'exerce pas l'autorité qu'elle avait au moyen âge; la

Société de Jésus a rendu à la papauté ses foudres matériels; elle

s'étonne que la papauté n'en terrifie pas le monde; oubliant que pour

foudroyer les esprits, il faut rallumer d'abord les rayons de l'esprit.

Voilà le vrai malheur de cet ordre, dans le système politique. Abusé par

la vision matérielle d'Hildebrand, il poursuit un idéal impossible. Il

s'agite éternellement, sans aboutir nulle part; malheureux au fond, n'en

doutez pas, sous ces prétendues conquêtes; car il s'inquiète plus qu'un

autre, et pourquoi? pour inspirer à la papauté une passion d'autorité,

qu'elle ne peut plus, qu'elle ne veut plus concevoir. Il se remue, il se

fatigue, et pourquoi? pour regagner un lambeau de ce fantôme de Grégoire

VII, qui chaque siècle, chaque année, se dérobe davantage et s'enfonce

un degré plus avant dans l'irrévocable passé.

Certes, c'est un grand mot que l'unité de l'Eglise et de l'Etat, du

spirituel et du temporel. J'admettrai, si l'on veut, facilement que la

séparation de l'une et de l'autre est un malheur en soi; seulement,

puisqu'il est arrivé au vu de toute la terre, et qu'on n'a pas su

l'empêcher, un plus grand mal serait de le nier. Quand tous les peuples

de la famille chrétienne reconnaissaient, au moyen âge, l'autorité d'un

même chef, ce put être une chose inestimable que l'intervention de cette

suprême autorité dans les affaires publiques. La dépendance des peuples

européens sous une même puissance spirituelle ne faisait que constater

leur égalité réciproque. Aujourd'hui que la moitié d'entre eux, en

repoussant ce joug, se sont donné pleine carrière, comprend-on quelle

serait la situation de ceux qui l'accepteraient pleinement comme par le

passé?

Après la rupture du seizième siècle, que l'on me cite un seul peuple

chez lequel l'intervention, même indirecte, du spirituel dans le

temporel, c'est-à-dire l'ultramontanisme, n'ait été une cause de ruine!

Depuis quand la France a-t-elle été tout ce qu'elle peut être? Depuis

Louis XIV, et la déclaration de 1682, qui marqua clairement

l'indépendance de l'Etat. Au contraire, qu'avez-vous fait des peuples

qui sont restés le plus fidèles à vos doctrines? Qu'avez-vous fait de

l'Italie? au nom de l'unité, vous l'avez partagée en pièces; elle ne

peut se réunir. Qu'avez-vous fait de l'Espagne, du Portugal, de

l'Amérique du sud? ces peuples ont suivi l'impulsion de la théocratie;

comment en sont-ils récompensés? par toutes les apparences de la mort.

Qu'avez-vous fait de la Pologne; elle aussi était restée fidèle, vous

l'avez livrée aux bras du schismatique.

D'autre part, les peuples qui sont aujourd'hui puissants, qui ont du

moins pour eux tous les signes de la bonne fortune, ceux qui aspirent à

de grandes entreprises, ceux qui s'éveillent, grandissent, l'Angleterre,

la Prusse, la Russie, les Etats-Unis, sont-ce là des ultramontains? à

vous entendre, c'est à peine si ce sont des chrétiens.

D'où vient un si étrange renversement? Pourquoi la soumission au

spirituel, emporte-t-elle partout la décadence et la ruine? pourquoi les

peuples qui se sont abandonnés à cette direction sont-ils tombés dans un

assoupissement irrémédiable? la nature de l'esprit n'est-elle pas de

réveiller, loin d'assoupir? Assurément. L'esprit ne doit-il pas

commander au corps? Oui, sans doute. La doctrine de l'ultramontanisme

est donc en soi philosophiquement, théoriquement vraie? Je la tiens en

effet pour légitime. Que peut-il y manquer, pour que la providence la

réfute d'une manière si frappante? Une seule condition, par exemple, si

tous les rapports étant renversés, l'esprit cessait de penser et

laissait cette tâche au corps; si l'on conservait le mot sans conserver

la réalité, si le spirituel s'était laissé déposséder de l'esprit, si,

par un bouleversement insigne, il y avait eu depuis trois siècles plus

de martyrs dans les révolutions politiques que dans les querelles

ecclésiastiques, plus d'enthousiasme chez les laïques que chez les

réguliers, plus de ferveur dans la philosophie que dans la controverse,

en un mot, plus d'âme dans le temporel que dans le spirituel. Il en

résulterait que les uns auraient gardé la lettre pendant que les autres

auraient conquis la chose; mais, pour mener le monde, il ne suffit pas

de dire du bout des lèvres: Seigneur, Seigneur; il faut encore que ces

paroles, pour renfermer la puissance, renferment la réalité,

l'inspiration et la vie.

VI^{E} LEÇON.

PHILOSOPHIE, DU JÉSUITISME DANS L'ORDRE TEMPOREL, CONCLUSION.

[14 juin.]

Nous avons vu la société de Jésus tour à tour en lutte avec l'individu

dans les _Exercices spirituels_ de Loyola, avec la société politique

dans l'ultramontanisme, avec les religions étrangères dans les missions;

il reste, pour achever l'examen de ses doctrines, à les voir aux prises

avec l'esprit humain, dans la philosophie, la science et la théologie.

Ce n'était rien d'envoyer au bout du monde de hardis messagers, de

gagner par surprise quelques peuplades à un évangile déguisé, de ruiner

la royauté par le peuple, le peuple par la royauté; ces projets à moitié

consommés et qui semblent si ambitieux, pâlissent tous devant la

résolution de refaire par la base, l'éducation du genre humain.

Les fondateurs de l'ordre ont parfaitement compris les instincts de leur

temps; ils naissent au milieu d'un mouvement d'innovation qui saisit

toutes les âmes; l'esprit de création, de découverte déborde partout; il

emporte, entraîne le monde. Dans cette sorte d'ivresse de la science, de

la poésie, de la philosophie, on se sentait précipité vers un avenir

inconnu. Comment arrêter, suspendre, glacer la pensée humaine au milieu

de cet élan? Il n'y avait pour cela qu'un seul moyen; c'est celui que

tentèrent les chefs de l'ordre de Jésus: se faire les représentants de

cette tendance, y obéir pour mieux l'arrêter, bâtir sur toute la terre,

des maisons à la science pour emprisonner l'essor de la science, donner

à l'esprit un mouvement apparent qui lui rende impossible tout mouvement

réel, le consumer dans une gymnastique incessante et sous de faux

semblants d'activité, caresser la curiosité, éteindre dans le principe

le génie de découverte, étouffer le savoir sous la poussière des livres,

en un mot faire tourner la pensée inquiète du seizième siècle dans une

roue d'Ixion, voilà quel fut, dès son origine, ce grand plan d'éducation

suivi avec tant de prudence et un art si consommé. Jamais on ne mit tant

de raison à conspirer contre la raison.

On a accusé la société de Jésus d'avoir persécuté Galilée. Elle a fait

mieux que cela en travaillant avec une habileté incomparable à rendre

impossible dans l'avenir le retour d'un autre Galilée, et en extirpant

de l'esprit humain la manie de l'invention. Elle a rencontré devant elle

cet éternel problème de l'alliance de la croyance et de la science, de

la religion et de la philosophie. Si, comme les mystiques du moyen âge,

elle se fût contentée de mépriser l'une et d'exalter l'autre, nul doute

que le siècle ne l'eût pas écoutée. Il faut lui rendre la justice

qu'elle a voulu au moins laisser subsister les deux termes; mais comment

a-t-elle résolu le problème de l'alliance? en faisant nominativement

briller la raison, en lui accordant toutes les chances de la vanité,

tous les dehors de la puissance, à la seule condition de lui en refuser

l'usage. De là, dans quelque lieu que la Société s'établisse, au milieu

des villes, comme au milieu des solitudes des grandes Indes ou de

l'Amérique, elle bâtit, en face l'un de l'autre, une église et un

collége; une maison pour la croyance, une maison pour la science.

N'est-ce pas la marque d'une impartialité souveraine? Tout ce qui

rappelle ou satisfait l'orgueil de la pensée humaine, manuscrits,

bibliothèques, instruments de physique, d'astronomie, est rassemblé dans

le fond des déserts. Vous diriez d'un temple dressé à la raison

humaine. Sans nous laisser arrêter par ces dehors, pénétrons au fond du

système; consultons l'esprit qui donne un sens à tout l'établissement.

La Société, dans des règles destinées à être secrètes, a dressé

elle-même la constitution de la science, sous le titre de _Ratio

studiorum_. L'une des premières injonctions que je rencontre est

celle-ci: «que personne, même dans les matières qui ne sont d'aucun

danger pour la piété, ne pose jamais une question nouvelle;» NEMO NOVAS

INTRODUCAT QUÆSTIONES... Quoi! lorsqu'il n'y a aucun danger, ni pour les

personnes, ni pour les choses, ni même pour les idées, s'emprisonner,

dès l'origine, dans un cercle de problèmes, ne jamais regarder au delà,

ne pas déduire d'une vérité conquise une vérité nouvelle! N'est-ce pas

là stériliser le bon denier de l'Evangile? n'importe. Les termes sont

précis; la menace qui les accompagne ne permet pas d'ambages. «Quant à

ceux qui sont d'un esprit trop libéral, il faut absolument les repousser

de l'enseignement[83].» Du moins, s'il est défendu d'attirer

l'intelligence vers des vérités nouvelles, sans doute il sera libre à

chacun de débattre les questions proposées, surtout si elles sont aussi

vieilles que le monde. Non, cela n'est pas permis; expliquons-nous. Je

vois de longues ordonnances sur la philosophie; je suis curieux de

savoir ce que peut être la philosophie du jésuitisme; je m'attache à

cette partie qui résume la pensée de toutes les autres; et que

trouvé-je? la confirmation éclatante et matérielle de tout ce que j'ai

dit jusqu'à ce jour. En effet, à ce mot de philosophie, vous vous

attendez à rencontrer les questions sérieuses et vitales de la destinée,

ou du moins cette sorte de liberté que le moyen âge a su concilier avec

la subtilité de la scolastique. Détrompez-vous; ce qui brille dans ce

programme, est ce qu'on ne peut y faire entrer; c'est l'habileté à

éloigner tous les grands sujets, pour ne maintenir que les petits.

Devineriez-vous jamais de qui, d'abord, il est défendu de parler dans la

philosophie du jésuitisme? Il faut premièrement ne s'occuper que le

moins possible de _Dieu_, et même n'en pas parler du tout: _Quæstiones

de Deo... prætereantur!_ «Que l'on ne permette pas de s'arrêter à l'idée

de l'Être plus de _trois ou_ de _quatre jours_» (et le cours de

philosophie est de trois ans)[84]. Quant à la pensée de substance, il

faut absolument n'en rien dire (_nihil dicant_)! surtout bien éviter de

traiter des principes[85]; et par-dessus tout, _s'abstenir_, tant ici

qu'ailleurs (_multò verò magis abstinendum_) de s'occuper en rien ni de

la cause première, ni de la liberté, ni de l'éternité de Dieu. _Qu'ils

ne disent rien, qu'ils ne fassent rien_[86], paroles sacramentelles qui

reviennent sans cesse, et forment tout l'esprit de cette méthode

philosophique; _qu'ils passent, sans examiner, non examinando_, c'est le

fond de la théorie.

Des jésuites · 第 11 / 14 段