s'engagent isolément et silencieusement au milieu des lacs et des forêts
non encore parcourus. Ils s'embarquent sur le canot du sauvage; ils
suivent avec lui le cours des fleuves mystérieux; ils sèment encore là
l'Evangile, et, encore une fois, un vent de colère disperse cette
semence, avant qu'elle ait pu germer. Le génie de la société marche en
secret derrière chacun de ces missionnaires, et stérilise le sol à
mesure qu'ils le cultivent. Après un moment d'espérance, tout disparaît,
emporté on ne sait par quelle puissance. L'époque heureuse de cette
chrétienté sauvage est du milieu du dix-septième siècle; déjà en 1722,
le père Charlevoix vient suivre les traces de ces missions de la société
de Jésus. Il en retrouve à peine quelques vestiges; et ces défenseurs du
catholicisme se trouvent encore une fois n'avoir travaillé que pour
leurs ennemis; et ces prétendus apôtres de la papauté ont aussi frayé le
chemin au protestantisme qui les enveloppe avant qu'ils l'aperçoivent.
En sortant des forêts profondes, où ils ont lutté de stratagèmes avec
l'Indien, ils croient avoir bâti pour Rome, ils ont bâti pour les
Etats-Unis; encore une fois, dans la grande politique de la providence,
la ruse s'est retournée contre la ruse.
Cependant, il a été donné à la Société de Jésus de réaliser une fois,
sur un peuple, l'idéal de ses doctrines; pendant une durée de cent
cinquante ans, elle est parvenue à faire passer tout entier son
principe dans l'organisation de la république du Paraguay; sur cette
application politique, vous pouvez la juger dans ce qu'elle a de plus
grand. En Europe, en Asie, elle a été plus ou moins contrariée par les
pouvoirs existants; mais voici, qu'au sein des solitudes de l'Amérique
du midi, un vaste territoire lui est accordé, avec la faculté
d'appliquer à des peuplades toutes neuves, aux Indiens des Pampas, son
génie civilisateur. Il se trouve que sa méthode d'éducation, qui
éteignait les peuples dans leur maturité, semble quelque temps convenir
à merveille à ces peuples enfants; elle sait avec une intelligence
vraiment admirable les attirer, les parquer, les isoler, les retenir
dans un éternel noviciat. Ce fut une république d'enfants, où se montra
un art souverain, à leur tout accorder, excepté ce qui pouvait
développer l'homme dans le nouveau né.
Chacun de ces étranges citoyens de la république des Guaranis doit se
voiler la face devant les pères, baiser le bas de leur robe; portant
dans cette législation d'un peuple les souvenirs des écoles de ce
temps-là, pour des fautes légères, les hommes, les femmes, les
magistrats eux-mêmes sont fouettés sur la place publique. De temps en
temps, la vie fait effort pour éclater dans ces peuplades ainsi
emmaillottées; alors, ce sont des rugissements de bêtes fauves, des
émeutes, des révoltes, qui, pour quelque temps, chassent, dispersent les
missionnaires; après quoi, chacun rentre dans son ancienne condition,
comme si rien ne s'était passé, la foule dans sa dépendance puérile, les
instituteurs dans leur autorité de droit divin. Le bréviaire dans une
main, la verge dans l'autre, quelques hommes conduisent et conservent
comme un troupeau les derniers débris des empires des Incas. C'est là en
soi un grand spectacle, si l'on y joint un art infini à s'isoler du
reste de l'univers, et, malgré le silence dont on s'environne, des
révolutions continuelles qui excitent je ne sais quel soupçon dont
personne ne peut se défendre, ni le roi d'Espagne, ni le clergé
régulier, ni le pape. Cette éducation d'un peuple se consomme dans un
mystère profond, comme s'il s'agissait d'une trame ténébreuse. De temps
en temps, quand ils sont pressés, on voit les pères missionnaires, selon
l'expression de l'un d'entre eux, s'élancer avec leurs néophytes à la
chasse des Indiens, comme à la chasse des tigres, les enfermer dans une
enceinte réservée, peu à peu, les apaiser, les dompter, les parquer dans
l'église.
A cette constitution s'attache le triomphe de la société de Jésus;
puisque c'est là qu'elle a pu mettre son âme et son caractère tout
entier. Mais, cette colonisation mystérieuse, est-il sûr qu'elle soit le
germe d'un grand empire? Où est le signe de vie? Partout ailleurs on
entend au moins les vagissements des sociétés au berceau; ici, j'ai bien
peur, je l'avoue, que tant de silence, au même lieu, depuis trois
siècles, soit un mauvais augure, et que le régime qui a pu si vite
énerver la nature vierge, ne soit pas celui qui développe les Guatimozin
et les Montézuma. La société de Jésus est tombée; mais son peuple du
Paraguay lui survit, de plus en plus muet et mystérieux. Ses frontières
sont devenues plus infranchissables. Le silence a redoublé, le
despotisme aussi; l'utopie de la compagnie de Jésus est réalisée: un
état sans mouvement, sans bruit, sans pulsation, sans respiration
apparente. Dieu fasse qu'il ne s'enveloppe pas de tant de mystères pour
cacher un cadavre!
Ainsi, pour tout résumer à la fois, un héroïsme machiavélique qui
s'enlace dans ses propres piéges, ou qui ne laisse après soi que le
silence des morts, ce sont les résultats de tant de stratagèmes pour
porter la parole de vie; des succès isolés, toujours incertains sur des
tribus que séparent des déserts, sur des familles, des individus; une
impuissance complète, dès que l'on entre en lutte avec des peuples
formés, avec des religions établies, l'islamisme, le brahmanisme, le
bouddhisme.
Cependant, si l'on veut être juste, il faut accuser, non pas seulement
la politique de la Société de Jésus, mais un mal plus profond. Pour
évangéliser la terre, que présentons-nous à la terre? Un christianisme
divisé. Ce qui, dans les missions, a commencé le mal, c'est l'inimitié
des ordres; ce qui l'a achevé, c'est l'inimitié des cultes.
Partout on a vu, aux extrémités du globe, le catholicisme et le
protestantisme se paralyser mutuellement. Disputés par ces influences
contraires, que peuvent faire l'islamisme, le brahmanisme, le boudhisme,
sinon attendre que nous soyons entre nous d'intelligence? Le premier pas
à faire, est donc de tendre nous-mêmes, non pas à éterniser les
discordes, mais à manifester l'unité vivante du monde chrétien; car nous
ne sommes pas seuls dans l'attente du jour qui doit réunir tous les
peuples dans le peuple de Dieu. De tant de religions qui se partagent la
terre, pas une seule qui n'aspire à effacer toutes les autres par je ne
sais quel coup de la providence. Et pourtant voyez-les: elles
n'entreprennent plus rien de sérieux les unes sur les autres; à peine si
elles se dérobent par surprise quelques individus; au reste, plus de
projet avoué de se mesurer au grand jour. Je ne sais quoi leur dit
qu'elles ne peuvent se vaincre. Supposez que des siècles se passent,
vous les trouveriez après cela au même lieu, seulement plus immobiles
encore. Quoi que l'on fasse, tels qu'ils sont, ni le catholicisme
n'extirpera le protestantisme, ni le protestantisme n'extirpera le
catholicisme.
Faut-il donc renoncer à l'unité, à la fraternité, à la solidarité
promise? Mais c'est renoncer au christianisme. Vivre indifféremment,
l'un à côté de l'autre, comme dans deux sépulcres, sans plus aucun
espoir de se toucher le cœur? Cela est la pire des morts. Recommencer
des luttes aveugles et sanglantes, cela est impie et impossible. Au lieu
de s'amuser à tant de haines stériles, j'imagine donc qu'il vaudrait
beaucoup mieux travailler sérieusement sur soi-même à développer
l'héritage et la tradition reçue. Car au sein de cette immobilité
profonde de cultes qui se tiennent mutuellement en échec, l'avenir
appartiendra non à celui qui harcellera le plus ses rivaux, mais à celui
qui osera faire un pas. Tous les autres obéiraient à cette manifestation
de vie. Ce premier pas seul rouvrirait les empires fermés aujourd'hui
aux missionnaires de la lettre. Tant de peuples maintenant suspendus,
dont on n'espère plus rien, sentant l'impulsion de l'esprit qui rentre
dans le monde, se relèveraient, achèveraient leur itinéraire vers Dieu;
et la guerre intestine cessant dans le christianisme, l'entreprise des
missions pourrait se consommer un jour.
Ve LEÇON.
THÉORIES POLITIQUES, ULTRAMONTANISME.
Un membre du haut clergé[71], un homme dont je respecte la sincérité, un
évêque de France, usant des droits de sa situation et de sa conviction,
dans une lettre rendue publique et dirigée en partie contre mon
enseignement, conclut par ces paroles qui s'adressent à moi: _Puisqu'il
n'a été ni improuvé, ni censuré, ni désavoué, il est évident qu'il a
reçu sa mission_. Ces paroles, revêtues d'une si haute autorité,
m'obligent de dire une chose qui fera plaisir à nos adversaires, c'est
que je n'ai reçu de mission que de moi-même; je n'ai consulté que la
dignité, les droits de la pensée; pour marcher dans cette voie, que je
crois être celle de la vérité, je n'ai point attendu de savoir si je
serais approuvé ou censuré. Si donc c'est une erreur, sous le régime de
la révolution, de constater le droit de discussion, si c'est une erreur,
dans l'esprit du christianisme, d'invoquer l'unité au lieu de la
discorde, la réalité au lieu de l'apparence, la vie au lieu de la
lettre, il est juste que cette faute ne retombe que sur moi; d'autant
mieux que je sens bien que je m'y enracine chaque jour, et que j'ai déjà
passé l'âge où l'on suit, sans le savoir, l'impulsion et la mission
d'autrui. Par quelle faveur aurais-je été choisi pour parler au nom de
l'Université, moi qui ne fais pas même partie de ce corps. Non,
messieurs; la faute m'appartient bien tout entière, et, s'il y a un
châtiment, il faut qu'il m'appartienne aussi. (_Applaudissements._)
Le caractère que nous avons démêlé, dès l'origine, dans la doctrine de
la Société de Jésus, se marque d'une manière extraordinairement précise,
dans son économie et son régime intérieur. Tout l'esprit de la Compagnie
est contenu dans le principe d'économie domestique que je vais dévoiler.
La Société de Jésus a su concilier tout à la fois, par un prodige
d'habileté, la pauvreté et la richesse. Par la pauvreté, elle va
au-devant de la piété; par la richesse au-devant du pouvoir. Mais
comment concilier ces deux choses dans le droit? le voici.
Selon sa règle, soumise au concile de Trente, elle se compose de deux
sortes d'établissements de nature différente: de maisons professes qui
ne peuvent rien posséder en propre (c'est là la partie essentielle), et
de colléges, qui peuvent acquérir, hériter, posséder (c'est la partie
accidentelle); ce qui revient à dire que la Société est instituée de
manière à pouvoir tout ensemble refuser et accepter, vivre selon
l'Evangile, et vivre selon le monde. Soyons plus précis. A la fin du
seizième siècle, je trouve qu'elle avait 21 maisons professes et 293
colléges, c'est-à-dire 21 mains pour refuser, et 293 pour accepter et
saisir. Voilà, en deux mots, le secret de son économie intérieure. De
là, passons à ses relations avec le monde extérieur et politique.
La Société de Jésus, au milieu de ses missions étrangères, a fini par se
laisser prendre dans ses propres piéges; je veux aujourd'hui rechercher
si quelque chose de tout semblable ne lui est pas arrivé en Europe; si
la politique du seizième siècle n'est pas devenue entre ses mains une
arme à deux tranchants, qu'elle a fini par retourner contre elle-même.
Quel est le caractère d'une religion vraiment vivante, dans ses rapports
avec la politique? c'est de communiquer sa force aux états dont elle
devient le fondement; de faire pénétrer un souffle puissant chez les
peuples qui se conforment à son principe; de s'intéresser à eux, de leur
prêter appui pour croître sous son ombre. Que diriez-vous, si au lieu de
cette vie qui se propage, vous trouviez quelque part une société
religieuse, qui à quelque forme politique qu'elle soit associée,
monarchie, aristocratie, démocratie, se déclare sourdement l'ennemie de
cette constitution, et travaille à la miner, comme s'il lui était
impossible de souffrir aucune alliance? Que diriez-vous d'une société
qui, dans quelque milieu qu'elle soit jetée, aurait un art souverain à
démêler, sous les formes artificielles des lois et des institutions
écrites le véritable principe de vie politique, s'appliquant aussitôt à
le ruiner par la base?
Aussi longtemps qu'elles ont vécu, les religions de l'antiquité ont
servi de fondement à certaines formes politiques, le panthéisme aux
castes orientales, le polythéisme aux républiques grecques et romaines.
Avec le christianisme, on voit quelque chose de nouveau, un culte qui,
sans se complaire exclusivement dans un moule politique, s'allie à
toutes les formes des sociétés connues. Comme il est la vie même, il la
distribue à tout ce qui fait alliance avec lui, à la monarchie féodale
des barbares, aux républiques bourgeoises de Toscane, aux républiques
sénatoriales de Venise et de Gênes, aux cortès espagnoles, à la
monarchie pure, absolue, limitée, à la tribu, au clan, en un mot à tous
les groupes de la famille humaine; et cette âme religieuse, distribuée
partout, pénétrant dans toutes les formes pour les accroître et les
développer, compose l'organisation du monde chrétien.
Au milieu de ce travail, je vois quelque chose d'étrange qui m'éclaire
subitement sur la nature de l'ordre de Jésus. Placé dans une monarchie,
il la mine au nom de la démocratie[72]; réciproquement, il mine la
démocratie au nom de la monarchie; quel qu'il soit à ses commencements,
il unit, chose extraordinaire, par être également contraire à la royauté
française, sous Henri III, à l'aristocratie anglaise, sous Jacques II, à
l'oligarchie vénitienne, à la liberté hollandaise, à l'autocratie
espagnole, russe, napolitaine; ce qui fait qu'il a pu être expulsé
trente-neuf fois par des gouvernements de formes non-seulement diverses,
mais opposées. Il arrive un moment où ces gouvernements sentent que cet
ordre est sur le point d'étouffer, chez eux, le principe même de
l'existence; alors de quelque origine qu'ils soient, ils le repoussent
après l'avoir appelé. Nous verrons tout à l'heure au profit de quelle
idée la société de Jésus provoque, à la longue, la mort de toute forme
positive de constitution, d'Etat et d'organisation politique.
En examinant l'esprit des premiers publicistes de l'ordre, on remarque
d'abord qu'ils assistent au moment où achevaient de se former les
grandes monarchies de l'Europe. L'avenir prochain de l'Espagne, de la
France, de l'Angleterre, au seizième siècle, appartient à la royauté;
elle personnifie, en ce moment, la vie des peuples et des états. C'est
sur le pouvoir royal que se mesurent la pulsation et le battement de vie
des peuples modernes au sortir du moyen âge. En l'absence d'autres
institutions, il représente, à la fin de la Renaissance, l'œuvre des
temps écoulés, l'unité, la nationalité, le pays; et c'est aussi contre
ce pouvoir que se déclarent, à l'origine, les publicistes de la société
de Jésus; elle le rabaisse, elle veut le mutiler, quand il renferme le
principe de l'initiative et qu'il porte le drapeau.
Mais au nom de quelle idée, les Bellarmin, les Mariana essaient-ils de
le ruiner? Qui le croirait? C'est au nom de la souveraineté du peuple.
«Les monarchies, dit cette école, ont été vues en songe par Daniel,
parce qu'elles ne sont que de vains spectres, et qu'elles n'ont rien de
réel qu'une vaine pompe extérieure.» Ne sachant pas quelle idée ils
déchaînent, et croyant ne s'armer que d'un fantôme, ils font appel à
l'opinion, à la souveraineté populaire, pour abaisser, déprimer la force
publique qui les sépare de la domination. Il est vrai qu'après avoir
donné le bon plaisir de la foule, _beneplacita multitudinis_, pour base
à la monarchie, ces grands démocrates de 1600 ne font nulle difficulté
de réduire à rien l'autorité du suffrage général; en sorte que,
renversant la royauté par le peuple, et le peuple par l'autorité
ecclésiastique, il ne reste, en définitive, qu'à s'abandonner à leur
propre principe.
Aussi, lorsque tous les rôles étaient changés, et que les écrivains de
l'ordre s'étaient prématurément servis de la souveraineté pour abolir la
souveraineté, savez-vous quel refuge conservèrent ceux qui voulaient
protéger la loi civile et politique, contre la théocratie? L'école de la
société de Jésus, menaçait de tuer la liberté par la liberté, avant même
qu'elle fût née. Pour échapper à ce piége extraordinaire, Sarpi et les
indépendants furent obligés d'avancer que le pouvoir politique, le
pouvoir royal était de droit divin, qu'ainsi l'Etat avait sa raison
d'être aussi bien que la papauté, qu'il ne pouvait être asservi par
elle, puisqu'il avait, comme elle, un fondement inattaquable;
c'est-à-dire, que par un renversement de toute vérité, et par un
stratagème qui menaça de détruire à sa source l'idée de l'existence
civile et politique, les religieux ne parlant que de la souveraineté du
peuple pour la ruiner, les politiques furent contraints de ne parler que
du droit divin pour la sauver.
La question ainsi posée, restait, pour la trancher, un pas hardi à faire
du côté du parti théocratique; c'était de pousser les choses jusqu'à la
doctrine avouée du _régicide_; on ne plia pas devant cette nécessité.
Sans doute, au milieu du vertige de la ligue, il ne manqua pas de
prédicateurs de divers ordres, qui allèrent au devant de la doctrine.
Mais ce que personne ne nie, c'est qu'il appartient aux membres de la
société de Jésus de l'avoir savamment fondée, érigée en théorie. On
connaît leur axiome populaire de ce temps là: Il ne faut qu'un pion pour
mater un roi!
Depuis 1590 jusqu'en 1620, les docteurs les plus importants de l'ordre,
retirés de la mêlée, enfermés paisiblement dans le fond de leurs
couvents, les Emmanuel Sâ, les Alphonse Salméron, les Grégoire de
Valence, les Antoine Santarem, établissent positivement le droit de
l'assassinat politique. Voici en deux mots toute la théorie, qui dans
cet intervalle, est très-uniforme. Ou le tyran possède l'Etat par un
droit légitime, ou il l'a usurpé. Dans le premier cas, il peut être
dépouillé par un jugement public, après quoi chacun devient à son gré
l'exécuteur. Ou le tyran est illégitime, et alors chaque homme du peuple
peut le tuer. _Unusquisque de populo potest occidere_, dit Emmanuel Sâ
en 1590; il est permis à tout homme de tuer un tyran qui est tel quant à
la substance, dit un jésuite allemand Adam Tanner, _tyrannus quoad
substantiam_; il est glorieux de l'exterminer, _exterminare gloriosum
est_, conclut un autre auteur non moins grave; Alphonse Salméron donne
au pape le droit de tuer par une unique parole, pourvu que ce ne soit
pas lui qui applique la main, _potest verbo corporalem vitam auferre_;
car, en recevant le droit de paître les brebis, n'a-t-il pas aussi reçu
celui de massacrer les loups, _potestatem lupos interficiendi_? Selon la
théorie de Bellarmin, le plus sage, le plus savant, le plus modéré de
tous au moins dans les formes, il n'appartient pas aux moines, ni aux
ecclésiastiques de massacrer, _cædes facere_, ni de tuer les rois par
embûches; l'usage[73] est d'abord de les corriger paternellement,
_paternè corripere_, puis de les excommunier, puis de les priver de
l'autorité royale, après quoi l'exécution appartient à d'autres.
_Executio ad alios pertinet._
Il est surtout un ouvrage célèbre où ces théories sont résumées avec une
audace dont on ne peut trop s'étonner, lorsque l'on pense pour quels
lecteurs il fut composé. Je parle du _Livre du roi_, par le jésuite
Mariana. Cet ouvrage fut écrit sous les yeux de Philippe II pour
l'éducation de son fils. Partout ailleurs le jésuitisme marche par des
voies détournées; ici il se relève avec la fierté de l'hidalgos
espagnol. Comme il sent que la royauté d'Espagne est engagée dans les
liens de la théocratie! en parlant au nom de la Rome papale, il lui est
permis de tout dire. De là, quelle étrange franchise à fouler l'autorité
civile, pour peu qu'elle veuille sortir d'une dépendance désormais
avouée et consentie!
Malgré la différence de génie, on pourrait comparer au prince de
Machiavel, le roi de Mariana. Machiavel se sert de tous les vices pourvu
qu'ils soient forts; il veut les faire tourner à l'indépendance
politique de l'Etat; Mariana consent à toutes les vertus, pourvu
qu'elles aboutissent à la démission de l'Etat, devant l'ordre du clergé.
Croiriez-vous qu'il va, au nom de ces mêmes vertus, exiger l'impunité
pour tous les crimes que pourraient commettre les ecclésiastiques? et ce
n'est pas un conseil, c'est un commandement. «Que personne du clergé ne
soit condamné, même lorsqu'il aurait mérité de l'être[74].» Il vaut
mieux que les crimes restent impunis, _præstat scelera impunita
relinqui_; cette impunité établie, il conclut en exigeant que les chefs
du clergé soient, non pas seulement la tête de l'église, mais encore
celle de l'Etat, et que les affaires civiles leur soient abandonnées
aussi bien que les affaires religieuses. J'aime, je l'avoue, dans ce
jésuitisme de Mariana, reconnaître l'orgueil castillan. _Si non, non_,
qui se serait attendu à trouver la formule de la franchise des vieilles
fueros, transportée dans la diplomatie de Loyola?
Du moins, après ces dures conditions que l'esprit théocratique impose à
cette royauté idéale, quelle sorte de garantie va-t-il lui donner? La
garantie du poignard. Après que Mariana a lié la royauté par le pouvoir
théocratique, pour être plus sûr d'elle, il suspend sur son front la
menace de l'assassinat, et fonde ainsi au pied de la papauté, une
monarchie absolue, tempérée par le droit du poignard. Voyez, comme au
milieu de la théorie, il s'interrompt pour faire briller aux yeux de son
royal élève le couteau encore sanglant de Jacques Clément.
«Dernièrement, dit-il, a été accompli en France un exploit insigne et
magnifique[75], pour l'instruction des princes impies. Clément en tuant
le roi s'est fait un nom immense, _ingens sibi nomen fecit_. Il a péri
Clément, l'éternel honneur de la France (_æternum Galliæ decus_) selon
l'opinion du plus grand nombre... jeune homme d'un esprit simple et d'un
corps délicat... mais une force supérieure affermissait son bras et son
esprit[76].»
Cet exemple ainsi consacré, il fonde à son tour sa doctrine du régicide,
avec la fermeté de Machiavel. Dans les cas ordinaires, une assemblée
doit être réunie pour porter le jugement; en l'absence de cette
assemblée, la voix publique du peuple, _publica vox populi_, ou l'avis
d'hommes graves et érudits[77], doit suffire. Surtout que l'on ne
craigne pas que «trop d'individus n'abusent de cette faculté de manier
le fer. Les choses humaines iraient mieux s'il se trouvait beaucoup
d'hommes à la forte poitrine, _forti pectore_, qui méprisent leur propre
salut; la plupart seront retenus par le soin de leur vie.»
Dans ce chemin que Mariana a suivi avec tant d'assurance, un scrupule
le saisit tout à coup; quel est-il? celui de savoir s'il est permis de
se servir du poison aussi bien que du fer? ici reparaissent les
distinctions de la casuistique dont jusqu'à ce moment il s'était
affranchi. Il ne veut pas du poison par un motif exclusivement chrétien,
parce que le prince en buvant le médicament préparé[78] commettrait à
son insu un demi-suicide, chose opposée à la loi évangélique. Cependant,
puisque la fraude et la ruse sont légitimes, il trouve ce tempérament,
que l'empoisonnement est permis, toutes les fois que le prince ne
s'empoisonne pas lui-même; par exemple si l'on se sert d'un venin assez
subtil pour tuer seulement en impreignant de sa substance le vêtement
royal, _nimirùm cum tanta vis est veneni, ut sellâ eo aut veste delibutâ
vim interficiendi habeat_.