Encore, s'il le faut, pourrai-je, par un effort d'un moment, admettre

qu'au sortir du moyen âge quelques âmes emportées par trop d'ascétisme,

aient eu besoin d'être rangées sous cette règle sèche et glacée.

J'admettrai que ces élans du moyen âge, tout à coup comprimés par une

méthode accablante, aient tourné, sinon à de grandes pensées, du moins à

de hardies entreprises. Mais, de nos jours, en 1843, que vient faire

cette doctrine dans le monde? que nous donne-t-elle que nous ne

possédions trop abondamment? Nous avons, avant tout, les uns et les

autres, faim et soif de sincérité, de franchise. Elle nous apporte la

tactique et le stratagème, comme s'il n'y avait pas assez de stratagèmes

et de tactique dans le cours visible des affaires! Nous ne pouvons vivre

sans liberté; elle nous apporte la dépendance absolue, comme s'il ne

restait pas assez d'entraves dans les choses. Nous avons besoin du sens

spirituel, grand, puissant, ouvert à tous, régénérateur; elle nous

apporte le sens étroit, petit, matériel, comme s'il n'y avait pas assez

de matérialisme dans le siècle; nous avons besoin de la vie, elle nous

apporte la lettre. En un mot, elle n'apporte rien au monde que ce dont

le monde regorge. Et voilà aussi pourquoi le monde n'en veut plus!

Considérez encore que, s'il est un pays sur la terre dont le

tempérament soit incompatible avec celui de la Société de Jésus, ce pays

c'est la France. De tous les premiers généraux de l'ordre, de tous ceux

qui lui ont donné sa direction, aucun n'est Français. L'esprit de notre

pays n'a été communiqué par personne à cette combinaison du levain de

l'Espagne, et du machiavélisme de l'Italie au seizième siècle. Je

comprends que là où il a ses racines, même combattu par l'instinct

public, l'esprit de l'institut a pu produire des hommes d'état, des

controversistes, les Mariana, les Bellarmin, les Aquaviva. Mais parmi

nous, transplanté hors de son terrain, stérile pour lui-même, le

jésuitisme ne peut rien que stériliser le sol. Voyez! tout ici le

contredit et le heurte. Si nous valons quelque chose dans le monde,

c'est par l'élan spontané: il en est tout le contraire. C'est par la

loyauté, même indiscrète, au profit de nos ennemis: il en est tout le

contraire. C'est par la rectitude de l'esprit: il n'est que subtilité et

détours d'intentions. C'est par une certaine manière de nous enflammer

promptement pour la cause d'autrui: il ne s'occupe que de la sienne.

C'est, enfin, par la puissance de l'âme: et c'est de l'âme qu'il se

défie.

Que veut-on donc que nous fassions d'un institut qui prend à tâche de

répudier en chaque chose le caractère et la mission que Dieu même a

donnés à notre pays? Je vois bien maintenant qu'il ne s'agit pas

seulement de l'esprit de la révolution, comme je disais précédemment. De

quoi s'agit-il donc? de l'existence même de l'esprit de la France, tel

qu'il a toujours été; de deux choses incompatibles aux prises, dont

l'une doit nécessairement étouffer l'autre; ou le jésuitisme doit abolir

l'esprit de la France, ou la France abolir l'esprit du jésuitisme. C'est

là le résultat de tout ce que je viens de dire.

IVe LEÇON.

DES MISSIONS. [31 mai.]

Ce n'est pas notre faute si, dans la voie où nous sommes entrés, nous

sommes obligés de veiller à ce que les rôles ne soient pas intervertis.

Notre force est dans la franchise de notre situation, et si par hasard

elle est mal interprétée dans un lieu[69] d'où l'on parle à la France

entière, nous devons un mot d'explication à des paroles qui tombent de

si haut. On nous accuse de poursuivre un fantôme. Il serait facile de

répondre que nous ne poursuivons rien, que nous n'avons fait que

raconter le passé; cependant s'il s'agit d'un fantôme, pourquoi tant de

haines et d'efforts pour empêcher seulement qu'on le nomme? Si le

jésuitisme est mort, pourquoi tant de violence? S'il vit, pourquoi le

renier? Pourquoi? parce qu'aujourd'hui comme toujours, il s'est trop

hâté de paraître, parce qu'il s'est trahi par son impatience, parce

qu'en se montrant, il a risqué de se perdre. Mais notre peine n'aura pas

été inutile, dès que nous avons servi à le manifester. Il est trop tard,

désormais, pour se désavouer.

La seule chose qui m'étonne, c'est qu'on nous ait accusés d'attenter à

la liberté de l'enseignement, pour avoir maintenu la liberté de

discussion. Quoi! nous sommes les violents, les intolérants! Qui

l'aurait cru? Violents, parce que nous nous sommes défendus! intolérants

parce que nous n'avons pas été exclusifs! Tout ceci est étrange, il faut

l'avouer. La tolérance que l'on demande est-ce celle de condamner, de

foudroyer sans que personne ait rien à répondre? Le droit commun que

l'on réclame est-ce le privilége de l'anathème? Il faudrait au moins le

dire clairement.

A quoi bon tant de détours, quand la question peut être exprimée en un

mot? La France dépourvue aujourd'hui de toute association, peut-elle

abandonner l'avenir à une association étrangère, puissante,

naturellement et nécessairement ennemie de la France? Sans tant

d'ambages, je dirai seulement que je vois dans le passé le jésuitisme

s'emparer de l'esprit pour le matérialiser, de la morale pour la

démoraliser, et je désire passionnément que personne ne s'empare

aujourd'hui de la liberté pour la tuer.

Quoi qu'il en soit, donnons-nous le plaisir de considérer notre sujet

dans ses rapports les plus grands et les plus généraux. Le jésuitisme, à

son origine, s'est imposé, pour tâche, d'étouffer l'idolâtrie et le

protestantisme. Voyons comment il a accompli la première de ces

entreprises.

Au moment de la découverte de l'Amérique et de l'Asie orientale, la

première pensée des ordres religieux fut d'étreindre ces mondes nouveaux

dans l'unité de la foi chrétienne. Dominicains, Franciscains, Augustins,

marchèrent d'abord dans cette voie; ils s'étaient lassés à contenir

l'ancien monde; leurs forces ne suffisaient plus à embrasser le nouveau.

A peine formée, la société de Jésus se jeta dans cette carrière; ce fut

celle qu'elle parcourut le plus glorieusement. Réunir l'Orient et

l'Occident, le Nord et le Midi, établir la solidarité morale du globe,

accomplir l'unité promise par les prophètes, jamais il ne se présenta de

plus grand dessein au génie de l'homme. Pour atteindre ce but, il aurait

fallu la vie toute-puissante du christianisme, à ses origines. Les

doctrines qui faisaient l'âme de la société de Jésus, étaient-elles

capables de consommer ce miracle? Pour la première fois, des

populations inconnues allaient se trouver en contact avec le

christianisme; ce moment ne pouvait manquer d'avoir une influence

incalculable sur l'avenir. La société de Jésus, en se jetant en avant,

pouvait décider ou compromettre l'alliance universelle. Laquelle de ces

deux choses est arrivée?

En retrouvant l'Asie orientale, le christianisme découvrait la chose la

plus étrange du monde, une sorte de catholicisme particulier à l'Orient,

une religion pleine d'analogie extérieure avec celle de la cour de Rome,

un paganisme qui affectait toutes les formes et plusieurs des dogmes de

la papauté, un Dieu né d'une vierge, incarné pour le salut des hommes,

une Trinité, des monastères, des couvents sans nombre, des anachorètes,

livrés à des macérations, des flagellations incroyables, tout

l'extérieur de la vie religieuse dans l'Europe du moyen âge, ermitages,

reliquaires, chevalerie, au sommet de tout cela une sorte de pape, qui,

sans commander, impose son autorité infaillible comme celle du Dieu

même. Qu'allait faire le catholicisme de l'Europe en se trouvant face à

face de ce catholicisme indien? le considérerait-il comme une

dégénération d'un principe commun jadis à l'un et à l'autre? ou le

tiendrait-il pour une imitation de la vérité contrefaite à plaisir par

le Démon? Les chances d'alliance religieuse étaient très-différentes,

suivant la solution qu'on réservait à cet étrange problème.

La Société de Jésus, dans cette entreprise, fut en Asie ce qu'elle était

en Europe; elle reproduisit là, aussi, dans l'histoire de ses Missions,

les phases diverses du caractère de son auteur. Le précurseur qui la

devança dans les Indes fut François Xavier de Navarre; il avait reçu, un

des premiers, l'impulsion d'Ignace de Loyola. Né comme lui, d'une

famille ancienne, il avait quitté le donjon paternel pour venir à Paris,

étudier la philosophie et la théologie. A Sainte-Barbe, Loyola lui

communique l'enthousiasme de sa jeunesse. Xavier n'eut jamais conscience

de la révolution qui remplaça, dans l'esprit du fondateur, l'ermite par

le politique. Envoyé en Portugal, et de là aux Indes, avant même que la

Société fût reconnue, il conserva l'esprit d'héroïsme, sans presque

aucun mélange de calcul humain. Quand on rencontre dans ses lettres, des

paroles telles que celles-ci: «Compassez toutes vos paroles et toutes

vos actions avec vos amis, comme s'ils devaient un jour devenir vos

ennemis et vos délateurs;» on croit reconnaître un des derniers conseils

de Loyola, tombés dans ce cœur transparent.

Au reste, ce sera une chose éternellement belle, que cet homme encore

jeune, sorti de ce brillant château de Navarre, et qui vient, seul,

errer à l'aventure sur les côtes du Malabar. Dans cette Inde

merveilleuse, il n'aperçoit d'abord que ceux qui vivent hors des villes,

les castes misérables, les bannis, les parias, les petits enfants; dès

que le soleil se couche, on le voit prendre une clochette, et s'en aller

criant, de huttes en huttes: «Bonnes gens, priez Dieu!» Il touche à la

source de la science orientale; il ne la voit pas; il croit n'avoir que

des âmes d'enfants pour contradicteurs, tandis qu'il est déjà enveloppé

par les colléges des Brahmes. Dans cette sainte ignorance de sa

situation, il demande qu'on lui envoie des prêtres qui ne soient bons ni

pour confesser, ni pour prêcher, ni pour enseigner; c'est assez s'ils

peuvent imposer le baptême. Au nom du Christ enfant, Xavier fraie un

sentier invisible jusqu'au cap Comorin; il prend possession des

solitudes infinies, des mers sans rivages, échappant par la grandeur des

choses aux étroites influences de la règle de Loyola; les populations

qu'il traverse le considèrent comme un saint homme; c'est là, partout,

sa sauvegarde.

Du cap Comorin, il s'embarque; il traverse, sur une petite felouque, la

grande mer des Indes. Poussé, comme il le croit en effet, par le vent du

Saint-Esprit, il arrive aux Moluques, et après des peines infinies, au

Japon. A cette extrémité de l'Orient, il se trouve pour la première fois

aux prises, non plus seulement avec des intelligences brutes, mais avec

une religion armée de toutes pièces, avec le boudhisme et ses traditions

vivantes; loin de se laisser déconcerter, il discute dans une langue

dont il sait à peine quelques mots; ou plutôt c'est son air, sa

sincérité, sa foi qui parle et qui attire; son âme habite la région des

miracles. Mais cette île du Japon est déjà trop petite pour un si grand

amour de prosélytisme; c'est en Chine, dans ce monde fermé, qu'il veut

pénétrer à tout prix. Il s'est fait transporter dans l'île de Sancham,

la plus voisine du continent. Encore quelques jours, et un batelier se

charge de le placer pendant la nuit à l'entrée de la porte de Canton. Sa

foi fera le reste. Ajourné par ce batelier, il meurt en quelque sorte

d'attente et d'impatience, à la porte du grand empire. Voilà ce qu'a pu

l'enthousiasme d'un homme isolé, sans appui, sans compagnons, sans

espoir prochain dans la Société. Cette foi, toute seule, est pour lui

une auréole qui le préserve et lui ouvre tous les chemins. Les peuples

étrangers, sans comprendre sa langue, voient sur sa figure l'empreinte

de l'homme de Dieu; malgré eux, ils le reconnaissent, le saluent. La

fascination se communique; un seul homme a touché ces rivages; il y a

déjà une Asie chrétienne. Après la sainteté d'un seul, reste à voir ce

qu'ont pu faire le calcul et la ruse, appuyés sur le concours d'un grand

nombre.

Sur ce chemin ouvert par l'enthousiasme de Xavier, je vois arriver une

autre génération de missionnaires, qui emportent avec eux le livre des

_Constitutions_, un _Code_ de maximes et d'instructions profondément

étudiées.

Si toute cette politique doit concourir à l'établissement de la

religion, est-ce du moins le dogme chrétien que l'on va présenter à la

croyance des peuples nouveaux? Tant de détours iront-ils aboutir à

imposer l'Evangile par surprise? Ici le stratagème éclate dans toute sa

grandeur. On a voulu sérieusement faire tomber tout ce monde oriental

dans le plus grand piége qui ait jamais été tendu; on a pensé que ces

populations immenses, avec leurs religions affermies, leur expérience de

tant de siècles, se précipiteraient d'elles-mêmes dans l'embûche; on

leur a présenté un faux Evangile, pensant qu'il serait toujours temps de

les ramener au vrai. Depuis le Japon jusqu'au Malabar, depuis l'archipel

des Moluques jusqu'aux bords de l'Indus, on a voulu envelopper les îles

et les continents dans un filet de fraude, en présentant à cet autre

univers, un Dieu menteur dans une Eglise menteuse; et, ce n'est pas moi

qui parle ainsi, ce sont les autorités suprêmes, les papes, les Innocent

X, les Clément IX, les Clément XII, les Benoît XIII, les Benoît XIV,

qui, dans une suite multipliée et non interrompue de décrets, de

lettres, de brefs, de bulles, ont tenté, perpétuellement et vainement,

de ramener les missionnaires de la société de Jésus à l'esprit de

l'Evangile. Chose remarquable et qui montre bien la force du système,

les mêmes hommes qui ont été formés pour soutenir la papauté, dès qu'ils

ne sont plus sous sa main, se retournent contre ses décrets avec plus de

force que tous les ordres ensemble; il ne dépend pas d'eux qu'ils

n'abolissent, dans ces contrées lointaines, non seulement la papauté,

mais encore le christianisme.

Car, enfin, quel changement lui faisaient-il subir? Etait-ce qu'ils le

pénétraient d'une autre vie, qu'ils l'accommodaient aux mœurs, au

climat, aux nécessités d'un monde nouveau? Non. Qu'était-ce donc? Peu de

chose en vérité. Ces hommes de la société de Jésus, en enseignant le

Christ, ne cachaient rien qu'une chose, la passion, la douleur, le

calvaire. Ces chrétiens ne reniaient que la croix; _illos pudet

Christum passum et crucifixum prædicare_. Ils ont honte de montrer le

Christ de la passion, sur le crucifix (ce sont les termes de la

congrégation des Cardinaux et du pape Innocent X); ou, s'ils font tant

que de se servir de la croix, ils l'ensevelissent sous les fleurs

répandues au pied des idoles, de telle sorte, qu'en adorant l'idole en

public, il soit loisible de rapporter cette adoration à cet objet caché.

Et voilà par quels stratagèmes ils pensent gagner des empires et des

peuples innombrables. Dans le pays des perles et des pierres précieuses,

ces hommes tout extérieurs croient faire merveille, pour attirer les

âmes, de ne montrer qu'un Christ triomphant, au milieu des présents des

Rois mages, sauf à dire quelque chose de la vérité quand la conversion

sera consommée, le baptême reçu. Pour les obliger de renoncer à cette

pratique insensée, où leur système les entraîne, il faut décrets sur

décrets, mandements sur mandements, bulles sur bulles; les lettres ne

suffisant plus, il faut que la papauté arrive pour ainsi dire en

personne. Un prélat est envoyé, un Français, le cardinal de Tournon,

pour réprimer ce christianisme sans croix, cet évangile sans Passion; à

peine arrivé, la société le fait jeter en prison; il y meurt de surprise

et de douleur.

D'ailleurs, le dogme ainsi mutilé, l'application se fait immédiatement

sentir. S'il faut renier le Christ pauvre, nu, souffrant, que

s'ensuit-il? qu'il faut renier aussi les pauvres, les classes bannies,

sacrifiées; de là (car on ne s'arrête pas devant cette logique), le

refus d'accorder les sacrements aux misérables, aux classes tenues pour

infirmes, aux parias[70]. C'est à quoi l'on arrive en effet; et malgré

l'autorité et les menaces des décrets de 1645 d'Innocent X, de 1669 de

Clément IX, de 1734, 1739 de Clément XII, de la bulle de 1745 de Benoît

XIV, on s'obstine dans cette monstruosité d'exclure du christianisme les

misérables, c'est-à-dire ceux auxquels il a été d'abord envoyé.

Voici la condamnation que le vicaire apostolique de Clément XI, prononce

en 1704, à Pondichéri sur les lieux même: «Nous ne pouvons souffrir que

les médecins de l'âme refusent de rendre aux hommes de basse condition

les devoirs de charité que ne leur refusent pas même les médecins

païens, _medici gentiles_.» Les termes de Benoît XIV, en 1727, font

peut-être plus vivement encore toucher du doigt cet acharnement des

missionnaires à renier les misérables par lesquels avait commencé Saint

François Xavier: «Nous voulons et ordonnons que le décret sur

l'administration des Saints-Sacrements aux moribonds de basse

condition, que l'on appelle parias, soit enfin observé et exécuté, sans

plus de délai, _ulteriori dilatione remotâ_.» Ce qui n'empêche pas que

vingt ans après, la papauté ne soit contrainte de fulminer de nouveau

sur le même sujet, et, ainsi de suite, jusqu'à l'abolition de la

société. Or, ce ne sont pas là des opinions préconçues, des assertions

haineuses; ce sont des faits dépendants de l'autorité devant laquelle

nos adversaires sont contraints de plier la tête.

Maintenant, je le demande, sont-ce là des missions chrétiennes ou des

missions païennes? Dans tous les cas, qu'ont-elles conservé de l'esprit

de l'Évangile? Les apôtres du Christ trouvèrent aussi, en sortant de

Judée, un monde nouveau pour eux, riche, orgueilleux, sensuel, plein

d'or et de joyaux, surtout ennemi des esclaves. Parmi ces hommes, y en

eut-il un seul qui, en présence de la splendeur grecque et romaine,

songeât à dissimuler la doctrine, à cacher la croix devant le triomphe

de la sensualité païenne? au milieu de ce monde de patriciens, y en

eut-il un seul qui reniât les esclaves? au contraire, ce qu'ils ont fait

surtout paraître à la face de cette société fastueuse, est le Dieu

souffrant, le Christ flagellé, l'éternel plébéien dans la crèche de

Béthléem. Ce que les saint Pierre, les saint Paul, ont montré à Rome,

au milieu de son ivresse, est le calice du Calvaire, avec le fiel et

l'hysope du Golgotha; et c'est aussi pourquoi ils ont vaincu. Quel

besoin Rome avait-elle d'un Dieu revêtu d'or et de puissance? Cette

image de la force lui avait apparu cent fois; mais être la maîtresse du

monde, nager dans les richesses de l'Orient, et rencontrer un dieu nu,

flagellé qui prétend la gagner par la croix de l'esclave, voilà quelque

chose qui l'étonne, la saisit et finit par la subjuguer.

Imaginez qu'au lieu de cela, les apôtres, les missionnaires de Judée

eussent tenté de gagner le monde par surprise, de s'accommoder avec lui,

de ne lui montrer de l'Evangile que la partie analogue au paganisme,

qu'ils eussent caché le Calvaire et le sépulcre aux voluptueux de la

Grèce et de Rome, qu'au lieu de livrer à la terre la parole dans son

intégrité, ils n'eussent laissé voir que ce qui devait plaire à la

terre; en un mot, imaginez que les apôtres dans leurs missions eussent

tenu la même politique que les missionnaires de la société de Jésus, je

dis qu'ils eussent eu dans leurs entreprises auprès du monde romain la

même issue que les jésuites auprès du monde oriental: à savoir, qu'après

un succès d'un moment, obtenu par surprise, ils eussent été bientôt

rejetés et extirpés de la société à laquelle ils seraient venus tendre

une embûche. Les princes, habilement circonvenus, auraient pu prêter

l'oreille un moment; mais on n'aurait pas vu les âmes de tant de

patriciens, de tant de matrones romaines s'enraciner dans l'Evangile au

point de défier toutes les tempêtes. Quelques beaux esprits eussent été

attirés par une promesse de félicité dépouillée de la douleur qui la

fait acquérir; mais les esclaves reniés ne seraient pas accourus à la

voix du Dieu-esclave. Politique pour politique, celle de Tibère et de

Domitien eût valu sans nul doute celle qu'on lui eût opposée. Les ruses

du monde, mêlées à l'Evangile, sans tromper le monde, auraient tari

l'Evangile à sa source; le résultat de tant de stratagèmes eût été, en

corrompant le Christ, d'en frustrer pour longtemps la terre abusée et

détrompée tout ensemble.

C'est là, trait pour trait, l'histoire de la société de Jésus dans ses

illustres missions en Orient. Nous nous sommes trop accoutumés dans ce

temps-ci à croire que la ruse peut tout dans le succès des affaires.

Voyez à quoi elle aboutit sitôt qu'on l'applique sur la grande échelle

de l'humanité. Suivez ces vastes entreprises sur les côtes de Malabar,

en Chine, surtout dans le Japon. Lisez, étudiez ces événements dans les

écrivains de l'Ordre, et comparez le projet avec la réussite!

L'histoire de ces missions est en soi très-uniforme: d'abord un succès

facile, le chef du pays, l'empereur gagné, séduit, entouré; une partie

même de la population qui suit la conversion du chef; puis, à un moment

donné, le chef qui reconnaît ou croit reconnaître une imposture; de là

une réaction d'autant plus violente que la confiance a été d'abord

entière; la population qui se détache en même temps que le chef, la

persécution qui déracine les âmes véritablement acquises, la mission

chassée sans laisser presque aucun vestige, l'Evangile compromis, échoué

sur une plage maudite qui reste à jamais déserte; tel est le résumé de

toutes ces histoires.

Et cependant qui pourrait les lire sans admiration! Que d'habileté! que

d'esprit de ressource! que de science de détails! que de grands

courages! et que l'on me connaît mal si l'on croit que je n'ai pas de

cœur pour de pareilles choses! que d'héroïsme chez les particuliers!

que d'obéissance chez les inférieurs! que de combinaisons chez les

supérieurs! On ne peut pousser plus loin la patience, la ferveur et

l'audace.

Eh bien! ce qui est plus surprenant que tout cela, c'est que tant de

travaux, de dévouements associés, aient abouti à ne rien produire.

Comment cela a-t-il pu être? parce que si les individus étaient

dévoués, les maximes du corps étaient mauvaises. Vit-on jamais rien de

semblable? et que cette société mérite au fond plus de pitié que de

colère! Qui a plus travaillé, et qui a moins récolté? elle a semé sur le

sable; pour avoir mêlé la ruse à l'Evangile, elle a subi le plus étrange

châtiment qui soit au monde; et ce châtiment consiste à toujours

travailler, à ne jamais recueillir. Ce qu'elle élève d'une main au nom

de l'Evangile, elle le détruit de l'autre au nom de la politique. Seule,

elle a reçu cette terrible loi: qu'elle produit des martyrs et que le

sang de ses martyrs ne produit que des ronces.

Où sont, dans cet immense Orient, ses établissements, ses colonies, ses

conquêtes spirituelles? Dans ces îles puissantes où elle a régné un

moment, que reste-t-il d'elle? qui se souvient d'elle? Malgré tant de

vertus privées, de sang courageusement versé, le souffle de la ruse a

passé là: il a tout dissipé. L'Evangile porté par un esprit qui lui est

opposé, n'a pas voulu croître et fleurir. Plutôt que de confirmer des

doctrines ennemies, il a mieux aimé se dessécher lui-même. Voilà ce qu'a

produit l'embûche dressée pour envelopper le monde.

Mais j'entends dire: Ils ont fait, pourtant, une grande chose en

Orient.--Oui, sans doute. Laquelle?--Ils ont ouvert la voie à

l'Angleterre.--Ah! c'est là que je les attendais, car c'est là que le

châtiment est au comble. Ecoutez bien! les missionnaires de la société

de Jésus, les messagers, les défenseurs, les héros du catholicisme,

ouvrir le chemin au protestantisme! les représentants de la papauté,

préparer à l'extrémité du monde les voies à Calvin et à Luther! n'est-ce

pas là une malédiction de la Providence? C'est du moins un excès de

misère propre à faire pitié à leurs plus grands ennemis.

(_Applaudissement_)

Or ce châtiment ne leur a pas été seulement imposé dans l'Asie

orientale; partout je vois ces habiles dresseurs d'embûches pris dans

leurs propres piéges. On a dit que leurs plus puissants adversaires, les

Voltaire, les Diderot, sont sortis de leurs écoles; cela est vrai

encore, si vous l'appliquez, non à des individus, mais à des

territoires, à des continents entiers. Suivez-les dans les vastes

solitudes de la Louisiane et de l'Amérique du nord; c'est un de leur

plus beau champ de victoire.

Des jésuites · 第 9 / 14 段