C'est un trait que Loyola a de commun avec Octave: il touche au but de

toute sa vie; pour s'en mieux emparer il commence par le repousser. Au

moment où la Société créée par lui, va nommer son chef, Loyola se

récuse; il se sent trop petit, trop indigne du fardeau; il ne peut

l'accepter. Il sera le dernier de tous, si ses amis ne le contraignent

d'être le premier! Après plusieurs années, quand il pense que cette

autorité absolue qu'il s'est fait imposer a besoin d'être de nouveau

retrempée, il veut abdiquer; lui, le maître des papes, le souverain de

cette Compagnie qu'un de ses regards fait mouvoir d'un bout de la terre

à l'autre, il menace de quitter sa villa de Tivoli, et de redevenir

l'anachorète de Manrèse. Ses mains sont trop faibles, son génie trop

timide pour suffire à la tâche; il faut encore que de tous les points du

monde chrétien, les membres de la Société le supplient de rester à leur

tête. Et ce n'était pas là une autorité douce et débonnaire! Ses

disciples, le grand François Xavier, ne lui écrivaient qu'à genoux; pour

avoir osé lui adresser une objection sur un point de détail, Laynez,

l'âme du concile de Trente, Laynez, qui sera son successeur, tremble à

une parole du maître; il demande pour son châtiment de quitter la

direction spirituelle du concile, et d'employer le reste de sa vie à

enseigner à lire aux enfants. Voilà quel était l'empire de Loyola sur

les siens. D'ailleurs, habile à renier leur orthodoxie, dès qu'elle

déplaît aux puissants, comme dans l'affaire de l'intérim.

De plus en plus attaché aux petites règles, il condamne dans Bobadilla,

dans Rodriguez, cet amour pour les grandes, qui avait fait autrefois sa

vie. Lui qui, dans sa jeunesse, avait été emprisonné comme novateur, on

l'entend répéter que, s'il vivait mille ans, il ne cesserait de crier

contre les nouveautés qui s'introduisent dans la théologie, la

philosophie, la grammaire. Il excelle dans la diplomatie, au point de ne

rien laisser à inventer à ses successeurs. Son chef-d'œuvre à cet

égard, fut de concilier sa toute-puissance avec celle de la papauté. Le

pape voulait, malgré lui, créer cardinal, Borgia, un de ses disciples.

Loyola décide que le pape offrira, que Borgia refusera, se ménageant

ainsi l'orgueil du refus, et l'ostentation de l'humilité. Enfin, après

avoir vu l'accomplissement de tout ce qu'il a projeté, la Société

reconnue, les _Exercices spirituels_ consacrés, la constitution

promulguée, il touche à l'agonie, il dicte sa dernière pensée. Quelle

est-elle? «Ecrivez; je désire que la compagnie sache mes dernières

_pensées sur la vertu d'obéissance_;» et ces dernières confidences, sont

ces mots terribles, qui ont déjà été cités, et qui résument tout: que

l'homme devienne tel qu'un cadavre, _ut cadaver_, sans mouvement, sans

volonté; qu'il soit tel que le bâton d'un vieillard, _senis baculus_,

que l'on prend ou rejette à son gré.

Ainsi ce ne sont pas là des images jetées au hasard dans la

constitution; c'est par ces paroles réfléchies, répétées, qu'il prétend

terminer sa vie; intime secret de cette âme, sur lequel il revient en

mourant. Nous voudrions nous tromper sur ce point; nous ne le pourrions

pas. Voilà, il faut l'avouer, un christianisme tout nouveau, car les

miracles du Christ étaient faits pour rappeler les morts à la vie; les

miracles de Loyola sont faits pour ramener les vivants à la mort. Le

premier et le dernier mot du Christ, c'est la vie. Le premier et le

dernier mot de Loyola, c'est le cadavre. Le Christ fait sortir Lazare du

sépulcre; Loyola veut de chaque homme faire un Lazare au tombeau. Encore

une fois, qu'y a-t-il de commun entre le Christ et Loyola?

Je sais que quelques personnes sincères, n'ont pu s'empêcher d'être au

moins étonnées du caractère des _Exercices spirituels_, et des citations

incontestables que j'ai dû faire. Elles s'échappent en pensant que c'est

là sans doute un code, une loi tombée en désuétude, et qui n'est plus

pour rien dans la tradition de la société de Jésus. Je ne puis leur

laisser ce refuge. Non, le livre des _Exercices spirituels_ n'est pas

hors d'usage. Au contraire, il est le fondement, non-seulement de

l'autorité de Loyola, mais encore de l'éducation de toute la société;

d'où la nécessité de l'admettre tout entier, ou en le rejetant, de

rejeter avec lui la compagnie dont il est le principe vital; point de

milieu; car, suivant la compagnie, il est l'œuvre inspirée d'en haut;

la mère de Dieu l'a dicté, _dictante Mariâ_. Loyola n'a fait que le

transcrire sous l'inspiration divine.

Que l'on ne pense pas non plus que j'aie choisi méchamment dans l'examen

de cet ouvrage, les parties les plus singulières, qui auraient le plus

embarrassé ceux que je combats. Je n'ai extrait que les points sérieux;

il en est de ridicules qui renferment déjà le principe des maximes et

des subterfuges qu'a combattus Pascal. Croirait-on, par exemple, que

Loyola, cet homme si sérieux dans l'ascétisme, soit conduit par son

propre système à jouer, feindre la macération? Comment! ruser avec ce

qu'il y a de plus spontané, avec les saintes flagellations de Madeleine

et de François d'Assises! Oui, quoi qu'il en coûte, pour faire toucher

du doigt tout le système, je dois citer les paroles du livre

fondamental, des _Exercices spirituels_: et ne riez pas, je vous prie,

car je ne trouve rien de plus triste que de pareilles chutes. Toute la

pensée est là:--«Servons-nous, dit Loyola, dans la flagellation,

principalement de petites ficelles qui blessent la peau, en effleurant

l'extérieur, sans atteindre l'intérieur, pour ne pas nuire à la

santé[54].»

Quoi! dès l'origine, dans la règle idéale, avant toute dégénération,

contrefaire froidement, frauduleusement les stigmates et les

meurtrissures des anachorètes et des Pères du désert, qui condamnaient

sur leurs flancs exténués les révoltes du vieil homme! Le martyre n'est

imposé qu'aux saints, je le sais bien! mais jouer avec le martyre, ruser

avec l'héroïsme, frauder la sainteté! qui eût jamais cru que cela fût

possible? qui eût jamais cru que cela fût écrit, commandé, ordonné dans

la loi? De cette première fraude ne voyez-vous pas naître le sanglant

châtiment et le fouet véridique des _Provinciales_?

Nous sommes au cœur de la doctrine. Continuons d'entrer dans cette

voie. Le livre des _Exercices spirituels_ est le piége perpétuellement

tendu par la société; mais comment attirer les âmes de ce côté? Une fois

attirées, comment les retenir au début, leur communiquer peu à peu le

désir de s'arrêter sur cette amorce, de se fixer dans cette gymnastique

extérieure? Comment les enchaîner par degrés, sans qu'elles s'en

doutent? Nouvel art qui est déposé dans un autre ouvrage, presque aussi

extraordinaire que le premier; je parle du _Directorium_. Quelques

années après la fondation de la société, les membres principaux

s'entendirent pour réunir les expériences personnelles qu'ils avaient

faites sur l'application de la méthode de Loyola. Le général de l'ordre,

Aquaviva, homme d'une politique consommée, tint la plume; de là naquit

ce second ouvrage également fondamental, qui est au premier ce que la

pratique est à la théorie. Vous avez vu le principe; voici la _tactique_

mise en action. Pour attirer quelqu'un à la société, il ne faut pas agir

brusquement, _ex abrupto_. Il faut attendre quelque bonne occasion, par

exemple, que cette personne éprouve un chagrin extérieur, ou encore,

qu'elle fasse de _mauvaises affaires_[55]. Une excellente commodité se

trouve aussi _dans les vices même_[56].

Dans les commencements il faut bien se garder de proposer comme

exemples, ceux qui, le premier pas fait, ont été conduits à entrer dans

l'ordre; c'est du moins là ce qu'il faut _taire jusqu'au bout_[57]. S'il

s'agit de personnes considérables, ou de certains nobles[58], ne pas

leur _livrer les exercices complets_. Dans tous les cas, il vaut mieux

que l'instructeur se rende chez ces personnes, parce que la chose est

ainsi plus _facilement secrète_[59]. Et pourquoi donc tant de secrets

dans les affaires de Dieu?

A l'égard du grand nombre, la première chose à faire, est de réduire à

la solitude cellulaire celui qui est destiné aux exercices. Là, séparé

de l'aspect des hommes, et surtout de ses amis[60], il ne doit être

visité que par l'instructeur, et par un valet taciturne, qui n'ouvrira

la bouche que sur les objets de son service. Dans cet isolement absolu,

lui mettre entre les mains les _Exercices spirituels_, puis l'abandonner

à lui-même. Chaque jour, l'instructeur (instructor) paraîtra un moment,

pour l'interroger, l'exciter, le pousser plus avant dans cette voie sans

retour. Enfin, lorsque cette âme est ainsi dépaysée, brisée, qu'elle

s'est jetée elle-même dans le moule de Loyola, qu'elle sent l'étreinte

irrésistible, lorsqu'elle est suffisamment déracinée, et que, pour

parler comme le _Directorium_, elle _étouffe dans l'agonie_[61], admirez

le triomphe de cette diplomatie sacrée! Le rôle de l'instructeur change

subitement; d'abord, il pressait, il excitait, il enflammait;

maintenant que tout est fait, il faut montrer une habile indifférence.

Non, rien de plus profond, je devrais dire de plus infernal n'a été

inventé, que cette patience, cette lenteur, cette froideur, au moment de

saisir cet esprit qui déjà ne s'appartient plus. Il est bon, dit le

_Directorium_, «de le laisser alors un peu respirer[62].» Lorsqu'il a

«repris jusqu'à un certain point haleine[63],» c'est le moment

favorable: car il ne faut pas qu'il soit «toujours torturé[64].»

C'est-à-dire que lorsque cette âme agonisante s'est abandonnée tout

entière, vous lui laissez froidement le choix[65]; il faut que dans cet

instant de répit, elle conserve précisement assez de vie pour se croire

libre encore de s'aliéner pour jamais. Qu'elle rentre si elle veut dans

le monde, qu'elle s'engage dans un autre ordre, si cela lui plaît mieux;

les portes lui sont ouvertes, maintenant qu'elle est enchaînée par les

mille replis que l'instructeur a serrés autour d'elle; la merveille,

c'est de prétendre que ce cœur exténué recueille un reste de liberté,

pour se précipiter lui-même dans l'éternelle servitude. Rassemblez tout

ce que vos souvenirs vous rappellent de combinaisons machiavéliques, et

dites si vous trouvez rien qui surpasse la tactique de cet ordre aux

prises avec l'âme, en particulier.

Voilà l'individu subjugué; il s'agit de savoir ce qu'il devient au sein

de la société; ce qui nous conduit à l'examen rapide de l'esprit des

_Constitutions_[66]. Un trait du génie de Loyola, est d'avoir commencé

par interdire à ses disciples l'entrée aux charges ecclésiastiques; par

ce seul mot il établit une église dans l'Eglise. En interdisant aux

siens toute espérance hors de la compagnie, il sait qu'il va les remplir

d'une ambition infinie pour l'autorité de l'ordre. Puisque chacun est

mûré dans l'institut de Jésus, il faut bien que chacun travaille avec

une énergie extraordinaire à agrandir, dorer, glorifier sa prison; nul

ne sera ni Evêque, ni Cardinal, ni Pape; tous auront leur part dans

l'immortalité de l'ordre. Mais que cette immortalité est étrange! Dans

les _Exercices spirituels_ éclatent encore au moins les traces de

l'enthousiasme passé. Dans les _Constitutions_, tout est froid, glacé

comme ces avenues de catacombes, dans lesquelles on range symétriquement

de vastes ossuaires. Tout cela est très-ingénieusement construit; on

imite les édifices qu'éclaire le soleil de vie; par malheur ils sont

faits avec les débris des morts; et une société ainsi établie peut durer

longtemps sans s'user, parce que le grand principe de vie lui a été

retranché dès le commencement.

Loyola, avant de proclamer une de ses règles, la dépose solennellement,

pendant huit jours, sur l'autel: soit qu'il s'agisse du principe de sa

loi ou d'un règlement d'école, de la charge de l'infirmier, du portier,

du gardien des vêtements ou des mystères de la conscience, il donne à

chacune de ces choses la même autorité sacrée, rabaissant ainsi les

grandes pour relever les petites. Dans sa législation, vous retrouvez la

même défiance de l'esprit, que dans ses livres d'ascétisme. Chez tous

les fondateurs d'institutions chrétiennes, ce que je sens d'abord, c'est

le chrétien, l'homme en soi, la créature de Dieu; dans la loi de Loyola,

je ne vois rien que pères provinciaux, préposés, recteurs, examinateurs,

consulteurs, admoniteurs, procurateurs, préfet des choses spirituelles,

préfet de la santé, préfet de la bibliothèque, du réfectoire, veilleur,

économe, etc. Chacun de ces fonctionnaires a sa loi particulière,

très-claire, très-positive; il est impossible que chacun d'eux ne sache

pas ce qu'il doit faire à chaque heure de la journée. Est-ce tout? Oui,

s'il s'agit d'une association temporelle, extérieure; presque rien,

s'il s'agit d'une société réellement chrétienne. Je vois, en effet, des

employés qui sont tous admirablement distribués, des fonctionnaires qui

chacun ont leur tâche marquée; mais montrez moi sous tout cela l'âme

chrétienne; au milieu de tant de fonctions, de dénominations,

d'occupations extérieures, l'homme m'échappe, le chrétien s'évanouit.

La vie morale, spirituelle, est tarie dans cette loi; feuilletez-la de

bonne foi, sans arrière-pensée; demandez-vous, si vous le voulez, à

chaque page, si c'est la parole de Dieu qui sert de fondement à cet

échafaudage; pour que cela fût, il faudrait au moins que le nom de Dieu

fût prononcé, et j'atteste que c'est celui qui y paraît le plus

rarement. L'expérience de l'homme d'affaires, des rouages d'une

complication extrême, un arrangement savant des personnes et des choses,

la régularité anticipée du code de procédure remplacent les prières, les

élévations qui font la substance des autres règles. Le fondateur se fie

beaucoup aux combinaisons industrieuses, très-peu aux ressources de

l'âme; et dans cette règle de la société de Jésus, tout se trouve,

excepté la confiance dans la parole et le nom de Jésus-Christ.

Voilà le caractère le plus important de cette législation. Pour la

première fois, les saints ne se fient plus à la puissance spirituelle du

Christ; afin de relever son règne, ils font appel directement à des

calculs empruntés de la politique des cabinets. L'esprit de

Charles-Quint et de Philippe II se substitue à l'esprit de l'Evangile.

De ce sceau de défiance imprimée d'une manière si profonde sur

l'œuvre spirituelle de Loyola, voyez naître nécessairement la forme

entière de son institution. Premièrement, puisque c'est l'esprit même

qui est soupçonné, il en résulte que tous les membres de la communauté,

au lieu de se sentir tranquillement, fraternellement unis dans la foi,

comme les premiers chrétiens, doivent se tenir les uns et les autres

pour autant de suspects; d'où il suit que, dès la première page, au lieu

de la prière qui sert d'introduction et de base aux autres règles, la

délation est inscrite, comme fondement de la constitution de Loyola[67].

_Se dénoncer mutuellement_, c'est un des premiers mots de la règle;

c'est une première concession à la logique. La milice de Loyola n'est

plus de celles que l'enthousiasme poussera à combattre en plein soleil;

par son origine même, elle sera non plus la légion thébaine, mais la

police instituée du catholicisme. Secondement, en vertu du même

principe, si l'âme n'est plus le mobile de tout, elle n'est plus qu'un

danger; d'où la nécessité de l'exténuer sous le joug cadavéreux d'une

obéissance, non pas intelligente, mais aveugle, _obedientia cæca_. Voilà

pourquoi la soumission dans les autres ordres n'est rien en comparaison

de cette mort volontaire de la conscience. Que d'autres sociétés se

distinguent par d'autres vertus; celle de la compagnie de Jésus doit

être avant tout la démission de soi-même. Chez les trappistes, l'homme a

pu conserver un refuge intérieur dans son propre martyre et son silence;

chez les jésuites, l'âme, lors même qu'elle ne le voudrait pas, est

obligée de s'échapper à elle-même par surprise, et de se rapetisser dans

l'embarras des occupations extérieures.

Une autre conséquence qui rentre dans les deux premières, est la

nécessité systématique de réprimer les grands instincts, de développer

les petits. On a remarqué que la compagnie de Jésus, si féconde en

hommes habiles, n'a pas produit un grand homme après Loyola. En voici la

raison; elle est irrécusable. L'orgueil tout castillan de Loyola lui a

persuadé que ses disciples seraient incapables de supporter, comme lui,

les épreuves de la lutte et de l'enthousiasme; de là il a étouffé chez

les siens les ravissements héroïques qui ont fait sa puissance. Je

n'examine pas si cet orgueil du saint Espagnol est conforme à

l'Évangile; je dis seulement qu'en retranchant aux siens les

inconvénients de l'enthousiasme et de l'héroïsme divin, il a empêché

qu'aucun d'eux ne remontât à sa hauteur; et je préviens que se ranger à

sa loi, ce n'est rien autre chose que faire vœu de médiocrité morale.

Représentez-vous un moment un grand poëte, Dante, par exemple, voulant

former une école, et prémunissant d'abord ses disciples contre les

dangers de la sensibilité, de l'imagination, des passions poétiques, il

ferait précisément ce qu'a fait Ignace de Loyola. Dans les autres

ordres, on voit des hommes égaler les fondateurs; la vie même y augmente

de génération en génération. Le dominicain saint Thomas est plus grand

que saint Dominique; mais qui jamais a entendu parler dans la compagnie

de Jésus d'un homme qui égalât ou surpassât le fondateur? Cela est

impossible par la nature des choses.

Ajoutez cette dernière considération qui résume ce qui précède: l'ordre

de Jésus dans son développement représente exactement l'histoire

personnelle d'Ignace de Loyola. D'abord, les premiers disciples, les

saint François Xavier, les Borgia, les Rodriguez, les Bobadilla, sont

remplis de ce feu que le maître a puisé dans la solitude de la grotte de

Manrèse; un génie enthousiaste les mène. Dès la seconde génération, tout

est changé; la politique glacée de Loyola, dans sa maturité, a passé

déjà dans l'âme des Aquaviva et des successeurs. Pour parler plus

justement, c'est l'âme de Loyola lui-même qui semble se refroidir, se

glacer de plus en plus dans les veines de la société de Jésus. La

société répète son auteur depuis trois siècles; et aujourd'hui l'ordre

mourant imite encore, reproduit encore Loyola mourant; comme lui, il se

relève sur son séant quand on le croyait perdu; et du milieu de cette

agonie, le mot qu'il prononce est encore le dernier de Loyola, la

_domination, l'obéissance aveugle, obedientia cæca_. Que l'humanité plie

comme un bâton dans la main d'un vieillard, _Ut senis baculus!_ C'est le

testament du fondateur, c'est aussi le dernier vœu de la société.

En suivant la même série d'idées, il ne me sera pas difficile de montrer

comment, du même principe tout négatif, du manque de confiance dans

l'esprit, est sortie la _Théorie des cas de conscience_ qui, pour

beaucoup de personnes, marque le trait distinctif du jésuitisme. Le

principe de Loyola devait nécessairement produire et développer cet

instinct de procédure appliqué à la conscience. En effet, du moment où

l'on se défie de l'âme, où le cri de la conscience est tenu pour rien,

il faut tout écrire. La parole écrite est mise à la place de la parole

intérieure; la règle des docteurs doit nécessairement remplacer le verbe

et la lumière faite pour éclairer chaque homme qui vient en ce monde.

Moins une société a de vie, plus elle a d'ordonnances, de décrets, de

lois qui se contredisent et se heurtent. Appliquez ceci à la vie

religieuse, et voyez dans quel dédale vous entrez! Comme l'âme n'a plus

le droit de tout trancher par un de ces mots souverains, écrits par Dieu

même et qui sortent des entrailles intimes de l'homme, les règles

amènent d'autres règles, les décisions d'autres décisions, sans qu'il

soit possible que sous cet échafaudage de contradictions, l'instinct

moral ne demeure pas accablé. Par un renversement inconcevable, qui

n'est que la conséquence du principe, ce n'est plus la loi religieuse,

qui, par sa simplicité, domine la loi civile. C'est au contraire la loi

religieuse, qui vient misérablement, honteusement, imiter, contrefaire,

quoi? les lois de procédure, les subtilités de la chicane; c'est la loi

divine qui, renversée et dégradée de son unité sublime, vient se calquer

sur la forme, la méthode et les arguties des tribunaux scolastiques.

La religion est-elle assez descendue? A la place du prêtre je vois

l'avocat patelin au tribunal de Dieu. Eh bien! il faut décheoir encore;

car on ne s'arrête pas dans ce chemin. La jurisprudence de la

scolastique était au moins corrigée par un fond d'équité qui empêchait

le juge de se précipiter volontairement dans l'absurde; le prêtre, en se

mettant à la suite de la procédure du moyen âge, s'est condamné à

descendre infiniment plus bas. Ne se fiant plus à l'instinct moral dans

sa simplicité divine, et n'ayant pas non plus l'indépendance rationnelle

du jurisconsulte, où peut aller cet homme avec cette conscience

volontairement muette, avec cette raison volontairement aveuglée? où

peut-il aller sinon dans ce chemin du hasard et du probabilisme, où

renversant dans les ténèbres, l'une sur l'autre, la notion du bien et la

notion du mal, s'engageant de plus en plus hors de toute vérité dans un

abîme monstrueux, habile seulement à endormir le remords, souvent il

prévoit, imagine, devance et crée en théorie le crime même impossible?

Ne vous étonnez donc pas que la dégénération ait été si rapide,

puisqu'elle était déjà contenue dans l'idéal même de la société. Je

pourrais, si je le voulais, apporter à cet égard, d'étranges

témoignages. Ecoutez cet aveu terrible qui échappe à l'un des disciples

les plus fameux de Loyola, à l'un de ceux qui se sont le plus rapprochés

de son esprit, à l'un de ses contemporains, Mariana! Ce n'est pas moi

qui parle, c'est un membre de l'institut de Jésus après cinquante ans

passés dans la communauté: «Toute notre institution, dit-il, ne semble

avoir d'autre but que d'enfouir sous terre les mauvaises actions et de

les dérober à la connaissance des hommes[68].» Je pourrais ajouter à

cette confession d'étonnants aveux qu'a oubliés Pascal, sur la manière

de capter la bienveillance des princes, des veuves, des jeunes hommes

nobles et opulents; j'irais aisément très-loin dans cette voie; je

m'arrête.

Est-il besoin, en effet, de dire ce qui vous attache à cette discussion?

ce n'est ni son rapport avec le temps où nous sommes, ni la curiosité du

scandale. Ce qui vous intéresse, c'est que cette question est en

soi-même grande, universelle: laissons-lui ce caractère. Cette question

est celle de la réalité et de l'apparence, du vrai et du faux, de la vie

et de la lettre. Dès qu'une doctrine veut contrefaire la vie qu'elle a

perdue, vous trouvez le principe et l'élément d'une sorte de

jésuitisme, tant chez les anciens que chez les modernes. Je ne serais

pas embarrassé de montrer que toute religion a produit tôt ou tard, son

jésuitisme qui n'en est rien que la dégénération.

Sans sortir de notre tradition, les Pharisiens sont les jésuites du

mosaïsme, comme les jésuites sont les Pharisiens du christianisme. Les

Pharisiens ne doutaient-ils pas aussi de l'esprit? ne demandaient-ils

pas: qu'est-ce l'esprit? n'étaient-ils pas les défenseurs acharnés de la

lettre? le Christ ne les comparait-il pas à des sépulcres? n'est-ce pas

aussi la comparaison qui plaît le plus aux nôtres dans leurs

constitutions? Si tout cela est vrai, où est la différence? Et s'il n'y

a pas de différence, c'est le Christ qui a prononcé en maudissant les

scribes et les docteurs de la loi.

Gardez-vous donc (ici je m'adresse à ceux qui, séparés de moi, me

montrent le plus d'aversion), gardez-vous donc de vous sceller tout

vivants dans ces tombeaux, vous vous repentiriez lorsqu'il serait trop

tard. Il y a encore de grandes choses à faire; restez donc où est le

combat de l'esprit, le danger, la vie, la récompense. Ne vous perdez

pas, ne vous ensevelissez pas dans ces catacombes; vous le savez comme

moi: Dieu n'est pas le dieu des morts, il est le dieu des vivants.

Des jésuites · 第 8 / 14 段