Maintenant ma conclusion commence à se montrer. N'oubliez pas que la

bulle d'interdiction précède de quinze ans à peine l'explosion de la

révolution de 1789. Le génie précurseur qui donnait à la France la

royauté de l'intelligence, gouvernait le monde même avant d'avoir

éclaté; il avait passé des écrivains aux princes, des princes aux papes.

Voyez l'enchaînement des choses! La France va se jeter dans la voie de

l'innovation, et la papauté inspirée alors par le génie de tous, brise

la machine créée pour étouffer dans son germe le principe de

l'innovation. L'esprit de 1789 et de la constituante est tout entier

dans cette bulle pontificale de 1773. Depuis ce moment, qu'arrive-t-il?

Aussi longtemps que la France nouvelle reste victorieuse dans le monde,

on n'entend plus parler de la compagnie de Jésus. Devant le drapeau

librement ou glorieusement déployé de la révolution française, cette

compagnie disparaît comme si elle n'eût jamais existé. Ses débris se

cachent sous d'autres noms. L'empire, qui pourtant aimait les forts,

laissa ces débris dans la poussière, sachant bien que lui qui pouvait

tout ne pouvait en relever une pierre sans mentir à son origine, et que

parmi les jugements portés par les peuples, il en est avec lesquels il

ne faut pas jouer. Cependant le moment vient où la société de Jésus,

écrasée par la papauté, est de nouveau triomphalement rétablie par la

papauté. Que s'est-il donc passé? La bulle de restauration de l'ordre

est du 6 août 1814. Cette date ne vous dit-elle rien? C'est le moment où

la France assiégée, foulée, est contrainte de cacher ses couleurs, de

renier dans sa loi le principe de la révolution, d'accepter ce qu'on

veut bien lui octroyer d'air, de lumière et de vie. Au milieu de cette

croisade de la vieille Europe, chacun emploie les armes qui sont à son

usage. Dans ce débordement de milices de toutes les zônes, la papauté

déchaîne aussi la milice ressuscitée de Loyola, afin que, l'esprit étant

circonvenu comme le corps, la défaite soit complète et que la France

agenouillée n'ait plus même dans son for intérieur la pensée de se

redresser jamais.

Voilà les faits, l'histoire, la réalité sur laquelle on ne parviendra

pas à égarer la génération qui s'élève. Il faut qu'on le sache bien;

cette issue est celle à laquelle il faut arriver dès qu'on entre dans

cette voie; elle ne paraît pas, on ne la montre pas au début, mais elle

est le terme nécessaire. D'un côté la révolution française avec le

développement de la vie religieuse et sociale; de l'autre, caché on ne

sait où, son contradicteur naturel, l'ordre de Jésus, avec son attache

inébranlable au passé. C'est entre ces choses qu'il faut choisir.

Et que personne ne pense qu'elles soient conciliables; elles ne le sont

pas. La mission du jésuitisme au seizième siècle a été de détruire la

réforme; la mission du jésuitisme au dix-neuvième est de détruire la

révolution qui suppose, renferme, enveloppe et dépasse la réforme.

(_Applaudissements._) C'est une grande mission; mais, il faut l'avouer.

Il s'agit bien vraiment de l'université et d'une dispute de collége! Les

idées sont plus hautes. Il s'agit, comme toujours, d'énerver le principe

de vie, de tarir à petit bruit l'avenir en sa source. C'est là toute la

question. Elle s'est posée d'abord parmi nous. Mais elle est destinée à

se développer ailleurs, à réveiller ceux qui sont le plus endormis d'un

sommeil ou feint ou véritable; car ce n'est pas probablement sans raison

que nous avons été si impérieusement poussés à la démasquer ici.

Cela posé, sans détour, je vais droit au cœur de la doctrine que je

veux d'abord étudier historiquement, impartialement, dans son auteur,

Ignace de Loyola. Vous connaissez cette vie puissante, où la chevalerie,

l'extase, le calcul dominent tour à tour. Cependant il faut en retracer

les commencements et voir comment tant d'ascétisme a pu s'accorder avec

tant de politique, l'habitude des visions avec le génie des affaires.

Placé aux confins de deux époques, ne vous étonnez pas si cet homme a

été si puissant, s'il l'est encore, s'il marque ses conquêtes d'un sceau

indestructible. Il exerce tout à la fois, la puissance qui naissait de

l'extase au douzième siècle, et l'autorité qui s'appuie sur la pratique

consommée du monde moderne: il y a en lui du saint François d'Assise et

du Machiavel. De quelque manière qu'on l'envisage, il est de ceux qui

investissent les esprits par les extrémités les plus opposées.

Dans un château de Biscaye, un jeune homme, d'une famille ancienne,

reçoit, au commencement du seizième siècle, l'éducation militaire de la

noblesse espagnole; en maniant l'épée, il lit, par désœuvrement, les

Amadis; c'est là toute sa science. Il devient page de Ferdinand, puis

capitaine d'une compagnie; beau, brave, mondain, avide surtout de bruits

et de batailles. Au siége de Pampelune par les Français, il se retire

dans la citadelle; il la défend courageusement à outrance; sur la

brèche, un biscaïen lui casse la jambe droite; on l'emporte sur une

litière dans le château voisin, c'est celui de son père. Après une

opération cruelle, subie avec héroïsme, il demande, pour se distraire,

ses livres de chevalerie. On ne trouve dans ce vieux château pillé, que

la vie de Jésus-Christ et des saints. Il les lit; son cœur, sa

pensée, son génie s'enflamment d'une révélation subite. En quelques

moments, ce jeune homme, épris d'un amour humain, s'allume d'une sorte

de fureur divine; le page est maintenant, un ascète, un ermite, un

flagellant; ce sont là les commencements d'Ignace de Loyola.

Dans cet homme d'action, quelle est la première pensée qui s'élève? Le

projet d'un pèlerinage en terre-sainte. En lisant les vies ardentes des

saints Pères, il dessine, il peint grossièrement les paysages, les

figures auxquels se rapportent ces récits. Bientôt il veut aller toucher

cette terre sacrée; il croit voir, il voit la vierge qui l'appelle; il

part. Comme sa blessure n'est pas encore guérie, il monte à cheval,

emportant à l'arçon de sa selle sa ceinture, sa callebasse, ses sandales

de corde, son bourdon, tous les insignes du pèlerin. Chemin faisant, il

rencontre un Maure avec lequel il discute sur le mystère de la Vierge.

Une tentation violente le saisit de tuer l'incrédule; il abandonne les

rênes à l'instinct de son cheval. S'il rejoint le Maure, il le tuera;

sinon, il l'oubliera. Il commence ainsi par mettre sa conscience à la

merci du hasard. A quelque distance, il congédie ses gens, se revêt du

cilice, et continue sa route, pieds nus. A Manrèze il s'enferme dans

l'hôpital; il fait la veillée des armes devant l'autel de la Vierge, et

suspend son épée aux piliers de la chapelle. Ses macérations redoublent;

ses reins sont enfermés dans une chaîne de fer; son pain est mêlé avec

la cendre; et le grand seigneur d'Espagne, s'en va mendiant de porte en

porte, dans les rues de Manrèze. Cela ne suffit pas à la faim de ce

cœur dévoré d'ascétisme; Loyola se retire dans une caverne où le jour

n'arrive que par une fente de rocher; là il passe des jours entiers,

même des semaines sans prendre de nourriture; on le trouve évanoui au

bord d'un torrent. Malgré tant de pénitences, cette âme est encore

troublée. Le scrupule, non pas le doute, l'assiége; il subtilise avec

lui-même; ce même combat intérieur que Luther affrontait au moment de

tout changer, Loyola, le soutient au moment de tout conserver. Le mal va

si loin, que la pensée du suicide le poursuit; dans cette guerre

intérieure, il gémit, il crie, il se roule sur la terre. Mais cette âme

n'est pas de celles qui se laissent vaincre par le premier assaut;

Ignace se relève; la vision de la Trinité, de la Vierge qui l'appelle

vers son fils, le sauve du désespoir. Dans cette caverne de Manrèze, le

sentiment de sa force s'est révélé à lui; il ne sait pas encore ce qu'il

fera; seulement il sait qu'il a quelque chose à faire.

Un petit vaisseau marchand l'emporte par charité à Gaëte; le voilà sur

la route de la terre-sainte; en Italie, toujours pieds nus, et mendiant,

il voit Rome, se traîne à Venise;--c'est trop tard, lui crie une voix,

le bateau des pèlerins est parti.--«Qu'importe, répond Loyola, si les

navires manquent, je passerai la mer sur une planche.» Avec cette

volonté brûlante, il n'était pas difficile d'atteindre Jérusalem; il y

arrive, toujours pieds nus, le 4 septembre 1523. Dépouillé de tout, il

se dépouille encore pour payer aux sarrasins le droit de voir et de

revoir le saint sépulcre. Mais au moment où il saisit le terme de ses

désirs, il aperçoit un terme plus éloigné. Il ne voulait que toucher ces

pierres; maintenant qu'il les possède, il veut autre chose. Au dessus de

la pierre du saint sépulcre, le Christ lui apparaît dans les airs, et

lui fait signe d'approcher davantage. Appeler, convertir les peuples

d'Orient, c'est la pensée fixe qui s'éveille chez lui. Il a désormais

une mission positive; et depuis l'instant où son imagination a atteint

le but désiré, il se fait un autre homme dans Loyola. L'imagination

s'apaise; la réflexion grandit; le zèle des _âmes_ l'emporte sur l'amour

de _la croix_[50]. L'ascète, l'ermite se transforme, le politique

commence.

A l'aspect de ce sépulcre désert, il comprend que les calculs de

l'intelligence peuvent seuls y ramener le monde. Dans cette croisade

nouvelle, ce n'est pas l'épée, c'est la pensée qui fera le miracle. Il

est beau de voir ce dernier des croisés, proclamer en face du calvaire,

que les armes seules ne peuvent plus rien pour ressaisir les croyants;

dès ce jour, son plan est fait, son système préparé, sa volonté arrêtée.

Il ne sait rien, à peine lire et écrire; en peu d'années il saura tout

ce qu'enseignent les docteurs. Et voilà en effet le soldat, l'invalide

amputé, qui abandonne les projets imaginaires, les voluptés de

l'ascétisme pour prendre sa place au milieu des enfants, dans les écoles

élémentaires de Barcelone et de Salamanque. Le chevalier de la cour de

Ferdinand, l'anachorète des rochers de Manrèze, le libre pèlerin du mont

Thabor courbe son esprit apocalyptique, sur la grammaire! Que fait-il,

cet homme auquel les cieux sont ouverts? il apprend les conjugaisons, il

épèle le latin. Ce prodigieux empire sur soi-même, au milieu des

illuminations divines, marque déjà une époque toute nouvelle.

Cependant, l'homme du désert reparaît encore dans l'écolier. Il guérit,

dit-on, les morts, il exorcise les esprits; il n'est pas si bien

redevenu enfant, que le Saint n'éclate par intervalles. D'ailleurs, il

professe on ne sait quelle théologie, que personne ne lui a enseignée et

qui commence à scandaliser l'inquisition. On le met en prison; il en

sort à la condition de ne plus ouvrir la bouche avant d'avoir étudié

quatre ans dans une école régulière de théologie.

Ce jugement le décide à venir là où la science l'attirait, dans

l'université _de Paris_. N'est-il pas temps que cette pensée si

lentement mûrie se déclare? Loyola a près de trente-cinq ans;

qu'attend-il encore? Cet étrange écolier, a, dans le collége de

Ste-Barbe, pour compagnons de chambre, deux jeunes gens, Pierre le

Fèvre, et François Xavier. L'un est un berger des Alpes prêt à goûter

toute parole puissante; Loyola se ménage avec lui; il ne lui revèle son

projet, qu'après trois ans de réserve et de calculs; l'autre est un

gentilhomme tout infatué de sa jeunesse et de sa naissance; Loyola le

loue, le flatte; il redevient pour lui le gentilhomme de Biscaye.

Au reste, pour subjuguer les esprits, il possède un moyen plus assuré:

le livre des _Exercices spirituels_, l'œuvre qui renferme tout son

secret, et qu'il a ébauché dans les ermitages d'Espagne. Préparés par sa

parole, aucun de ses amis n'échappe à la puissance de cet ouvrage

étrange, qu'ils appellent le livre mystérieux. Déjà deux disciples ont

goûté cette amorce; ils lui appartiennent pour toujours; d'autres du

même âge se joignent aux premiers; ils subissent, a leur tour, la

fascination. C'est Jacques Laynez, qui, plus tard, sera général de

l'ordre; Alphonse Salméron; Rodriguez d'Azévedo, tous espagnols ou

portugais.

Un jour ces jeunes gens se rassemblent sur les hauteurs de Montmartre;

sous l'œil du maître, en face de la grande ville, ils font vœu de

s'unir pour aller en terre sainte, ou pour se mettre à la disposition du

pape. Deux ans se passent; ces mêmes hommes arrivent à Venise par des

chemins différents, un bâton à la main, un sac sur le dos, le _livre

mystérieux_ dans leur besace. Où vont-ils? Ils n'en savent rien! Ils ont

fait alliance avec un esprit qui les entraîne dans sa force logique.

Loyola arrive au rendez-vous par un autre chemin. Ils pensaient

s'embarquer pour les solitudes de la Judée; Loyola, leur montre, au lieu

de ces solitudes, l'endroit du combat, Luther, Calvin, l'Eglise

anglicane, Henri VIII, qui assiégent la papauté. D'un mot il envoie

François Xavier aux extrémités du monde oriental; il garde les huit

autres disciples pour faire face à l'Allemagne, à l'Angleterre, à la

moitié de la France et de l'Europe ébranlée. A ce signe du maître, ces

huit hommes marchent, les yeux fermés, sans compter ni mesurer les

adversaires. La compagnie de Jésus est formée; le Capitaine de la

citadelle de Pampelune la conduit au combat. Dans la mêlée du seizième

siècle, une légion sort de la poussière des chemins. Ce début est grand,

puissant, saisissant; le sceau du génie est là: personne moins que nous

ne songera à le dissimuler.

Si telle fut l'origine de la Société de Jésus, remontons au monument qui

en est devenu l'âme, et renferme ce que Tacite appelait les _Arcanes de

l'Empire, Arcana imperii_. On a étudié le jésuitisme dans ses

développements; personne, que je sache, ne l'a encore montré dans son

idéal primitif. Le livre des _Exercices spirituels_ a jeté les uns après

les autres, tous les premiers fondateurs de l'ordre dans le même moule.

D'où lui vient ce caractère extraordinaire? C'est ce qu'il faut

considérer. Nous touchons ici à la source même de l'esprit de la

Compagnie.

Après avoir passé par toutes les conditions de l'extase, de

l'enthousiasme, de la sainteté, Loyola, avec un calcul dont je ne

parviendrai jamais à exprimer la profondeur, entreprend de réduire en un

corps de système, les expériences qu'il a pu faire sur lui-même jusque

dans le feu des visions. Il applique la méthode de l'esprit moderne,

celle des physiciens à ce qui dépasse toute méthode humaine, à

l'enthousiasme des choses divines. En un mot, il compose une

physiologie, un manuel, ou plutôt encore la formule de l'extase et de

la sainteté.

Savez-vous ce qui le distingue de tous les ascètes du passé, c'est qu'il

a pu froidement, logiquement, s'observer, s'analyser dans cet état de

ravissement, qui chez tous les autres exclut l'idée même de réflexion.

Imposant à ses disciples, comme opérations, des actes qui, chez lui, ont

été spontanés, trente jours lui suffisent pour briser, par cette

méthode, la volonté, la raison, à peu près comme un cavalier qui dompte

son coursier. Il ne demande que trente jours, _triginta dies_, pour

réduire une âme. Remarquez, en effet, que le jésuitisme se développe en

même temps que l'inquisition moderne; pendant que celle-ci disloquait le

corps, les _exercices spirituels_ disloquaient la pensée sous la machine

de Loyola.

Pour arriver à l'état de sainteté, on trouve dans ce livre, des règles

telles que celle-ci: «_primò_, tracer sur un papier des lignes de

différentes grandeurs qui répondent à la grandeur des pensées;

_secondement_, s'enfermer dans une chambre dont les fenêtres soient à

demi-closes (januis ac fenestris clausis tantisper), etc.;

_cinquièmement_, s'échapper en exclamations (quintùm in exclamationem

prorumpere); _sixièmement_, dans la contemplation de l'enfer, laquelle

comprend _deux préludes_, _cinq points_ et _un colloque_, se figurer que

l'on entend des plaintes, des vociférations, imaginer aussi de la fumée,

du soufre, le ver de la conscience, etc. Or, ce ne sont pas les visions

seules qui sont ainsi imposées; ce que vous ne supposeriez jamais, les

soupirs même sont notés, l'aspiration, la respiration est marquée; les

pauses, les intervalles de silence sont écrits d'avance comme sur un

livre de musique. Vous ne me croiriez pas, il faut citer: «Troisième

manière de prier en mesurant d'une certaine façon les paroles et les

temps de silence[51].» Ce moyen consiste à omettre quelques paroles

entre chaque souffle, chaque respiration; et un peu plus loin: «Que l'on

observe bien les intervalles égaux entre les aspirations, les

suffocations et les paroles.» (Et paria anhelituum ac vocum interstitia

observet); ce qui veut dire que l'homme inspiré ou non, n'est plus

qu'une machine à soupirs, à sanglots, qui doit gémir, pleurer, s'écrier,

suffoquer à l'instant précis, et dans l'ordre où l'expérience a démontré

que cela était le plus profitable.

L'éducation ainsi préparée, comment s'achève l'automate chrétien? Par

quels degrés s'élève-t-il aux dogmes, aux mystères de l'Évangile? vous

allez le voir. S'il s'agit d'un mystère, le prélude (præludium), avant

tout autre opération, est de se représenter un certain lieu corporel,

avec toutes ses dépendances. Par exemple, est-il question de la Vierge?

le moyen est de se figurer une petite maison (domuncula); de la

Nativité? une grotte, une caverne, disposée d'_une manière commode ou

incommode_; d'une scène de prédication dans l'Évangile? un certain

chemin avec ses détours plus ou moins escarpés. S'agit-il de la sueur de

sang? il faut se figurer avant tout un jardin d'une certaine grandeur

(certâ magnitudine, figurâ et habitudine), en mesurer la longueur, la

largeur, le contenu; quant au règne du Christ, se représenter des

maisons de campagnes, des forteresses (villas et oppida); après quoi, le

premier point est d'imaginer un roi humain[52] parmi ses peuples;

s'adresser à ce roi, converser avec lui; peu à peu changer le roi en

Christ; se substituer au peuple, et se placer ainsi dans le vrai

royaume.

Telle est la méthode pour s'élever aux mystères. Si cela est, voyez la

conséquence! Partir toujours de l'impression matérielle, n'est-ce pas

montrer pour l'esprit une défiance qui renverse la nature même du

christianisme? N'est-ce pas entrer par déguisement dans le règne

spirituel? et tant de précautions minutieuses pour remplacer le

ravissement subit de l'âme n'iront-elles pas nécessairement dégénérer

chez les disciples en ruses pour déconcerter le chef de la ruse? Quoi!

le Dieu est là, agenouillé, pleurant dans la sueur de sang; et au lieu

d'être tout d'abord transporté hors de vous-mêmes par cette seule

pensée, vous vous amusez à me montrer cet enclos, à en mesurer

mesquinement le contenu, à tracer méthodiquement le plan du sentier,

_viam planam aut arduam_! Vous êtes au pied du Thabor dans le moment

inexprimable de la transfiguration; et ce qui vous occupe est de savoir

quelle est la forme de la montagne, sa hauteur, sa largeur, sa

végétation? Est-ce là, grand Dieu, le christianisme des apôtres? est-ce

celui des pères de l'Eglise? Non, car ce n'est pas celui de Jésus

Christ.

Où vit on jamais dans l'Evangile cette préoccupation de l'arrangement et

des coups de théâtre? C'est la doctrine qui parle, ce ne sont pas les

choses. L'Evangile répète la parole, et les objets en sont illuminés.

Loyola fait tout le contraire. C'est, comme il le dit si bien[53], par

le secours des sens et des objets matériels qu'il veut se relever

jusqu'à l'esprit. Il se sert des sensations comme d'une embûche pour

attirer les âmes, semant ainsi le principe des doctrines ambiguës qui

croîtront avec lui. Au lieu de montrer son Dieu tout d'abord, il ne

conduit l'homme à Dieu que par un sentier détourné. Est-ce là, encore

une fois, la voie droite de l'Evangile?

Tout ceci tient à une différence plus radicale entre le christianisme de

Jésus-Christ et le christianisme de Loyola. Cette différence, je la

connais, et je vais vous la dire.

Dans l'esprit de l'Evangile, le maître se donne à tous, pleinement, sans

réserve, sans réticences. Chaque disciple devient, à son tour, un foyer

qui répand la vie, la développe autour de lui; et jamais le mouvement ne

s'arrête dans la tradition. Loyola, au contraire, avec une politique

dont on n'épuisera jamais le fond, ne communique à ses disciples que la

moindre partie de lui-même, l'extérieur ou l'écorce de sa pensée. Il a

connu, senti l'enthousiasme dans sa jeunesse. Mais dès qu'il vise à

organiser un pouvoir, il n'accorde plus à personne ce principe de

liberté et de vie; il garde le foyer, il ne prête que la cendre. Il

s'est élevé sur les ailes de l'extase et des ravissements divins, il

n'autorise chez les autres que le joug de la méthode. Pour être plus sûr

de régner seul, sans successeurs, il commence par retrancher chez eux

tout ce qui a fait sa grandeur; et comme il demande pour son Dieu, non

pas seulement une crainte filiale, mais une terreur servile, _timor

servilis_, il ne laisse aucune issue à l'homme pour relever la tête. Le

christianisme fait des apôtres, le jésuitisme des instruments, non des

disciples.

Tournons donc nos yeux d'un autre côté; et si comme je l'ai toujours

cru, l'âme trop délaissée a besoin de nourriture, si la pensée

religieuse souffle de nouveau sur le monde, si l'étoile nouvelle se

lève, ne restons pas en arrière, et marchons les premiers au-devant de

ce Dieu qui se réveille dans les cœurs. Que d'autres (s'ils le

veulent) s'enracinent dans la lettre, courons au-devant de l'Esprit;

l'enthousiasme, qui seul crée, renouvelle les sociétés, n'est pas mort

en France pour s'être refroidi. Que la génération nouvelle, en qui

repose l'avenir, sans se laisser endormir par un trop grand soin des

petites choses, aspire à continuer la tradition de vie; et, tous

ensemble, montrons que toute religion n'est pas exclusivement,

uniquement renfermée chez le prêtre, ni toute vérité dans la chaire

sacrée.

IIIe LEÇON.

CONSTITUTIONS. PHARISAISME CHRÉTIEN.

[24 mai.]

Grâce à vous, la liberté de discussion ne sera pas étouffée; ici comme

partout ailleurs le bon droit n'aura eu besoin que de se montrer pour

l'emporter sur la violence. A la première nouvelle que le droit d'examen

était menacé publiquement, on a pu douter d'une chose si étrange;

lorsqu'elle a été certaine, toutes les opinions se sont réunies en un

moment; vous vous êtes pressés autour de nous; et, par cette force

irrésistible, qui naît de la conscience générale, vous avez prêté à nos

paroles le seul appui que nous puissions désirer. Quelle que soit la

diversité des impressions à d'autres égards, nous nous sommes confondus

dans la même cause. Nous ne pouvions reculer d'un pas; vous ne pouviez

nous renier; voilà ce que vous avez tous senti. Je vous en remercie au

nom du droit et de la liberté de tous; les uns et les autres nous avons

fait, je crois, ce que nous devions faire.

Ne pensez pas, d'ailleurs, que je n'aie désormais rien de plus pressé

que d'envenimer mon sujet. Mon projet est tout différend. Je veux

aujourd'hui ce que je voulais il y a un mois, étudier philosophiquement,

impartialement, la Société de Jésus que je rencontre, sans pouvoir

l'éviter; j'ajoute que je me fais un devoir de l'étudier, non chez ses

adversaires, non pas même dans les œuvres des individus, mais

seulement dans les monuments consacrés qui lui ont donné la vie.

Ce qui ne peut manquer de vous frapper, c'est la rapidité avec laquelle

cette Société a dégénéré. Où trouver rien de semblable dans aucun autre

ordre? Le cri public s'élève contre elle dès son berceau. La bulle de

constitution est de 1540; déjà la Société est chassée, d'une partie de

l'Espagne en 1555, des Pays-bas et du Portugal en 1578, de toute la

France en 1594, de Venise en 1606, du royaume de Naples en 1622; je ne

parle que des Etats Catholiques. Cette réprobation montre au moins

combien le mal a été précoce. Pascal, en s'attachant aux casuistes

voisins de son temps, s'est tu sur les origines de la Société; ce grand

nom de Loyola a détourné son glaive. Dans le procès du dix-huitième

siècle, on a surtout fait comparaître le jésuitisme du dix-huitième

siècle. Ce qu'il nous reste à faire, est, en le saisissant dans ses

racines, d'établir que cette prompte corruption était inévitable,

puisqu'elle était en germe dans le premier principe, et qu'enfin il

était impossible au jésuitisme de ne pas dégénérer, puisque par sa

nature même, il n'est rien qu'une dégénération du christianisme.

J'ai montré avec impartialité, je l'espère, l'ascète dans Ignace de

Loyola. Voyons aujourd'hui le politique. Son grand art est de s'effacer

au moment où il touche le but. Lorsque sa petite société est réunie à

Venise, et qu'il faut faire le dernier pas, aller à Rome, demander la

consécration du pape, il se garde bien de paraître. Il envoie à sa place

ses disciples, des hommes simples et soumis à toute autorité. Pour lui,

il se cache, craignant de montrer sur son front, s'il paraît, le signe

de la toute-puissance; le pape, en agréant les disciples, croit acquérir

des instruments; il ne sait pas qu'il vient de se donner un maître.

Des jésuites · 第 7 / 14 段