nouvelle aurore religieuse point dans le monde; j'en suis tellement
persuadé, que mes idées ont toujours été tournées de ce côté, et qu'il
m'est, pour ainsi dire, impossible de détacher de l'influence religieuse
aucune partie des choses humaines. L'homme, depuis quelque temps, a été
si souvent trompé par l'homme, qu'il ne faut pas s'étonner s'il ne veut
plus se passionner que pour Dieu. Mais, cela admis, quels ont été les
premiers missionnaires de cet Évangile renouvelé? Je réponds: les
penseurs, les écrivains, les poëtes, les philosophes. Voilà, on ne le
contestera pas, les missionnaires, qui partout, en France et en
Allemagne, ont commencé les premiers à rappeler ce grand fonds de
spiritualité qui est comme la substance de toute foi réelle. Chose
étrange, à peine ont-ils consommé cette œuvre de précurseurs, ils
reçoivent l'anathème! On se persuade que, puisque l'esprit humain s'est
relevé vers le ciel, c'est sans doute pour se renier et s'abêtir pour
jamais; que le moment est venu d'en finir avec la raison de tous, et
qu'il faut au plus vite l'ensevelir dans ce Dieu qu'elle vient de
retrouver d'elle-même. Comme il est arrivé en toute occasion, on se
dispute la propriété exclusive et les prémices de ce Dieu renaissant.
Mais ce mouvement religieux, je le vois plus profond, plus universel
qu'on ne veut le laisser paraître. Chacun prétend l'enfermer, le
circonscrire, le murer dans une enceinte particulière; mais ce Christ
agrandi, renouvelé, sorti comme une seconde fois du sépulcre, ne se
laisse pas si facilement asservir; il se partage, il se donne, il se
communique à tous. La grande vie religieuse ne paraît pas seulement dans
le catholicisme, mais aussi dans le protestantisme; non pas seulement
dans la foi positive, mais aussi dans la philosophie. Ce mouvement ne
s'arrête pas au midi de l'Europe; je le vois également fermenter dans la
race germanique et slave, chez ceux que l'on appelle hérétiques comme
chez les orthodoxes. Lorsque toutes les nations de l'Europe se sentent
ainsi remuées jusque dans les entrailles par je ne sais quel
pressentiment sacré de l'avenir, il est des hommes qui pensent que tout
ce mouvement pourrait bien s'opérer, dans les desseins de la Providence,
pour le seul rétablissement de la Société de Jésus. (_Applaudissements._)
Au moins, si on leur fait pour un moment cette étrange concession, ils
devront avouer qu'il y a quelque chose de bon chez leurs adversaires,
puisque la génération élevée par les jésuites est celle qui les a
chassés, et que la génération élevée par la philosophie est celle qui
les ramène. (_Applaudissements._)
Ce serait une histoire singulièrement philosophique que celle des ordres
religieux, depuis l'origine du christianisme. De même que la philosophie
a été rajeunie de loin en loin par des écoles nouvelles, de même la
religion a été relevée, exaltée, de siècle en siècle, par de nouveaux
ordres, qui prétendent la posséder, et, en effet, à un moment donné, la
possèdent par excellence. Tous, ils ont leur vie, leur vertu propre. Ils
poussent, pendant quelque temps, le char de la foi, jusqu'au moment où
altérés par l'esprit du monde qu'ils combattent, et se prenant eux-mêmes
pour but, ils s'arrêtent, se déifient. Chacun de ces ordres a son
institution écrite; dans ces chartes du désert perce à chaque ligne
l'instinct profond du législateur; quelques-unes sont aussi remarquables
par la forme que par le fond. Il y en a de brèves, de laconiennes, comme
les règles de Lycurgue: ce sont celles des anachorètes. Il y en a qui
rappellent, par un dialogue fleuri, les habitudes de Platon: ce sont
celles de saint Basile. Il y en a qui, par un éclat extraordinaire,
peuvent lutter avec les élévations les plus poétiques de Dante; ce sont
celles du _Maître_. Il y en a enfin qui, par la connaissance profonde
des hommes et des affaires, rappellent l'esprit de Machiavel; ce sont
celles des jésuites. La situation de l'âme humaine à chacune de ces
époques est empreinte dans ces monuments. Au commencement, dans les
institutions des anachorètes, dans la règle de saint Antoine, l'âme ne
s'occupe que d'elle-même. Loin de vouloir convertir personne, l'homme,
encore imbu du génie du paganisme, se fuit par toutes les routes; il n'a
rien à dire à son semblable. Armé contre tout ce qui l'entoure pour le
combat singulier du désert (_singularem pugnam eremi_), sa vie, jour et
nuit, n'est que contemplation et prière. Prie et lis tout le jour, dit
la règle. Plus tard, pendant le moyen âge, l'association muette succède
à l'ermitage. Sous la loi de saint Benoît, on vit réuni dans le même
monastère; mais cette petite société ne prétend pas encore entrer en
lutte active avec la grande. Elle vit retranchée derrière ses hautes
murailles (_munimenta claustrorum_); elle ouvre la porte au monde s'il
vient à elle, mais elle ne va pas au-devant de lui. L'homme a peur de la
parole humaine. Un éternel silence clôt les lèvres de ces frères; si
elles s'ouvraient, le verbe païen pourrait en sortir encore. Chaque
soir, ces associés du tombeau s'endorment sous le froc, la ceinture
autour des reins, pour être plus tôt prêts à l'appel de la trompette des
archanges. L'esprit de la règle est d'occuper saintement chaque heure
dans l'attente taciturne du dernier jour qui approche. Ce moment passé,
il se fait une révolution dans les institutions des ordres; ils veulent
entrer en communication directe avec le monde, qu'ils n'ont aperçu qu'à
travers l'étroite cloison du monastère. Le religieux sort de son couvent
pour porter au dehors la parole, la flamme qu'il a conservée intacte.
C'est l'esprit des institutions de saint François, de saint Dominique,
des templiers et des ordres éveillés à l'inspiration des croisades. Le
duel n'est plus dans le désert, il est transporté dans la cité. Après
cela, il restait encore un pas à faire; ce sera l'œuvre de l'ordre
qui prétend résumer tous ceux qui l'ont précédé, c'est-à-dire de la
Société de Jésus. Car tous les autres ont un tempérament, un but, un
habit particulier; ils tiennent à un certain lieu plutôt qu'à un autre;
ils ont conservé le caractère du pays où ils sont nés. Il en est qui,
selon leurs statuts, ne peuvent même être transplantés hors d'un certain
territoire, auquel ils sont attachés comme une plante indigène.
Le caractère du jésuitisme, né en Espagne, préparé en France, développé,
fixé à Rome, c'est de s'être assimilé l'esprit de cosmopolisme que
l'Italie portait alors dans toutes ses œuvres. Voilà un des côtés par
lequel il s'est trouvé d'accord avec l'esprit de la renaissance dans le
midi de l'Europe. D'autre part, il se dépouille du moyen âge en rejetant
volontiers l'ascétisme et la macération. En Espagne, il ne rêvait
d'abord que la possession du Saint-Sépulcre; arrivé en Italie, il
devient plus pratique: il ne s'arrête pas à convoiter un tombeau; ce
qu'il veut encore, c'est le vivant, pour en faire un cadavre. Mais à
force de se mêler, de se confondre avec la société temporelle, il
devient incapable de s'en séparer, c'est-à-dire de lui rien apprendre de
particulier. Le monde l'a conquis, ce n'est pas lui qui a conquis le
monde; et si vous résumez par un mot toute cette histoire des ordres
religieux, vous trouvez qu'à l'origine, dans les institutions des
anachorètes, l'homme est si exclusivement occupé de Dieu, que les choses
n'existent pas pour lui, et qu'à la fin, au contraire, dans la Société
de Jésus, on est si fort absorbé par les choses, que c'est Dieu qui
disparaît dans le bruit des affaires. (_Applaudissements._)
Cette histoire des ordres religieux est-elle finie? Toujours, jusqu'ici,
les révolutions de la science et de la société ont provoqué en face
d'elles, pour les contredire ou les épurer, des ordres nouveaux; ces
innovations successives dans l'esprit de ces sociétés partielles se
mariaient admirablement avec l'immutabilité de l'église. C'était le
signe le plus certain d'une vie puissante. Or, depuis trois siècles,
depuis l'institution de la Société de Jésus, ne s'est-il rien passé dans
le monde qui provoque une fondation nouvelle? N'y a-t-il pas eu assez de
changements, de témérités dans les intelligences? La révolution
française ne mérite-t-elle pas que l'on fasse pour elle ce qui se
faisait au moyen âge pour la moindre des commotions politiques et
sociales? Tout a changé, tout s'est renouvelé dans la société
temporelle. La philosophie, je l'avoue, sous sa modestie apparente, est
au fond pleine d'audace et d'orgueil. Elle se croit victorieuse! et
contre des ennemis qui ont ainsi retrempé leurs armes, ce sont des
ordres exténués, que l'on ramène au combat! Pour moi, si j'avais la
mission qui a été accordée à d'autres, loin de me contenter de restaurer
des sociétés déjà compromises avec le passé, ou ébranlées par trop
d'inimitiés, les dominicains, les jésuites, je croirais très-fermement
qu'il y a dans le monde assez de changements, de tendances, de
philosophies, ou, si l'on veut, d'hérésies nouvelles, pour qu'il vaille
la peine d'y opposer une autre règle, une autre forme, au moins un nom
nouveau; je croirais que cet esprit de création est le témoignage
nécessaire de la grande vie des doctrines, et qu'un seul mot prononcé
par un ordre nouveau aurait cent fois plus d'efficacité que toute
l'éloquence du monde dans la bouche d'un ordre suranné.
Quoi qu'il en soit, j'en ai dit assez pour montrer que la prédication
dans une église particulière et l'enseignement public devant des hommes
de croyances diverses, ne sont pas une même chose, que demander à l'un
ce qui appartient à l'autre, c'est vouloir les détruire. La croyance et
la science, ces deux situations de l'esprit humain, qui peut-être un
jour n'en formeront qu'une seule, ont toujours été regardées comme
distinctes. A l'époque dont nous nous occupons, elles ont été
représentées exactement dans l'histoire par deux hommes qui ont paru à
peu de distance l'un de l'autre: Ignace de Loyola et Christophe Colomb.
Loyola, par un attachement absolu à la lettre même de l'autorité, au
milieu des plus grands ébranlements, conserve, maintient le passé; il le
ressaisit, en quelques endroits, jusque dans le sépulcre. Quant à
Christophe Colomb, il montre à nu comment l'avenir se forme, par l'union
de la croyance et de la liberté, dans l'esprit de l'homme. Il possède,
autant que personne, la tradition du christianisme; mais il
l'interprète, il le développe; il écoute toutes les voix, tous les
pressentiments religieux du reste de l'humanité; il croit qu'il peut y
avoir quelque chose de divin, même dans les cultes les plus dissidents.
De ce sentiment de la religion, de l'église véritablement universelle,
il s'élève à une vue claire des destinées du globe; il recueille, il
épie les paroles mystérieuses de l'ancien et du nouveau Testament; il
ose en tirer un esprit qui scandalise pour un moment l'infaillibilité;
il la dément un jour; il l'oblige, le lendemain, de se soumettre à son
avis; il répand un souffle de liberté sur toute la tradition; de cette
liberté jaillit le verbe qui enfante un nouveau monde; il brise la
lettre extérieure; il rompt le sceau des prophètes; de leurs visions, il
fait une réalité. Voilà une tendance différente de la première. Ces deux
voies resteront longtemps ouvertes avant de se réunir. Chacun est libre
de choisir, de marcher en avant ou de retourner en arrière. Pour ce qui
me regarde, c'était mon devoir d'établir, de constater le droit de
préférer publiquement ici à la tendance qui ne regarde que le passé
celle qui ouvre l'avenir, et en augmentant la création, augmente l'idée
de la grandeur divine. Je l'ai fait, j'espère, sans haine comme sans
tergiversation; et quoi qu'il puisse m'arriver, la seule chose dont je
sois certain, c'est que je ne m'en repentirai jamais. (_Applaudissements
prolongés._)
* * * * *
La question fut décidée pour moi, ce jour-là. Avertis par la presse, les
amis comme les ennemis de la liberté de discussion s'étaient donné
rendez-vous et remplissaient deux amphithéâtres. Pendant trois quarts
d'heure, il fut impossible de prendre la parole; plusieurs personnes
même de nos amis étaient d'avis de la nécessité de remettre la séance à
un autre jour. Je sentis que c'était tout perdre, et je me décidai à
rester, s'il le fallait, jusqu'à la nuit. C'était aussi le sentiment de
la plus grande partie de l'assemblée. Je remercie la foule des amis
inconnus qui, au dedans et au dehors, par leur fermeté et leur
modération, ont mis fin, à partir de ce jour, à toute espérance de
troubles.
IIe LEÇON.
ORIGINES DU JÉSUITISME, IGNACE DE LOYOLA, _les Exercices spirituels_.
[17 mai 1843.]
Je connais l'esprit de cet auditoire, et j'espère en avoir dit assez
pour qu'il me connaisse aussi. Vous savez que je parle sans aucune
haine, mais avec la tranquille volonté de dire toute ma pensée.
(_Interruption._) Un observateur impartial, en voyant ce qui se passe,
depuis quelques jours, dans ces enceintes, m'accordera volontiers qu'un
fait nouveau se révèle, l'importance accordée par tous les esprits aux
questions religieuses. Ce n'est pas une chose d'une faible signification
de voir tant d'hommes attacher à de pareils sujets, l'intérêt, (je ne
voudrais pas dire la passion) qu'ils prêtaient autrefois, seulement, à
la scène politique. On a senti qu'il s'agit de l'intérêt de tous, et il
n'a fallu qu'un mot, pour faire jaillir l'étincelle cachée au fond des
cœurs. Les questions que nous rencontrons dans notre sujet sont des
plus grandes que l'on puisse trouver; elles ne touchent par un point au
monde actuel qu'à cause de leur grandeur même; sachons donc, je vous en
supplie, nous élever avec elles, et conserver ce calme qui sied à la
recherche de la vérité. Ce qui se fait ici ne reste pas caché dans ces
enceintes; il y a loin d'ici, et même hors de France, des esprits
sérieux qui nous regardent.
Il est des temps où les hommes sont élevés dès le berceau, pour le
silence, certains de n'avoir jamais à subir aucune contradiction
profonde; il en est où les hommes sont élevés pour le régime de la libre
discussion, en plein soleil, et ces temps sont les nôtres. Le plus
mauvais service que l'on puisse rendre aujourd'hui à une cause, c'est de
prétendre étouffer l'examen par la violence. On n'y réussit pas; on n'y
réussira jamais, et, tout au plus, on persuade aux esprits les plus
conciliants que la cause que l'on défend est incompatible avec le régime
nouveau. De quoi servent tant de menaces puériles? Ce n'est pas la
France qui reculera devant un sifflet. Aucun homme dans ce pays n'a la
puissance de faire circuler sa pensée, sans qu'elle rencontre quelque
part un contrôle public. Le temps n'est plus où une idée, une société,
un ordre pouvait s'infiltrer, se former, s'élever en secret, puis tout à
coup éclater lorsque ses racines étaient si profondes qu'elles ne
pouvaient être extirpées. Dans quelque sentier que l'on entre, toujours
il se trouve quelque sentinelle éveillée, prête à jeter le cri
d'alarmes. Il n'y a plus de piéges ni d'embûches pour personne. Cette
parole dont je me sers aujourd'hui, vous vous en servirez demain; elle
est ma sauvegarde, mais elle est surtout la vôtre. Que deviendraient mes
adversaires, si elle leur était ôtée? Car je me représente aisément le
philosophe réduit à ses livres; mais l'Eglise sans la parole, qui peut
se l'imaginer un moment? Et c'est vous qui prétendez étouffer la parole
au nom de l'Eglise. Allez! tout ce que je puis vous dire, c'est que ses
plus grands ennemis ne feraient pas autrement.
J'ai montré, que l'établissement de la société de Jésus est le fond même
de mon sujet. Prenons cette question dans les termes les plus
désintéressés. Ne croyez pas d'abord que tout me semble condamnable dans
la sympathie qu'elle inspire à quelques personnes de ce temps-ci. Je
commence par dire que je crois fermement à leur sincérité. Au milieu de
notre société souvent incertaine et sans but, elles rencontrent les
débris d'un établissement extraordinaire, qui, lorsque tout a changé, a
conservé immuablement son unité. Ce spectacle les étonne. A l'aspect de
ces ruines pleines encore d'orgueil, elles se sentent attirées par une
force qu'elles ne mesurent pas; je ne voudrais pas jurer que cet état de
délabrement n'exerçât sur elles un prestige supérieur à celui de la
prospérité même. Comme elles voient tous les dehors conservés, règles,
constitutions écrites, coutumes subsistantes, elles se persuadent que
l'esprit chrétien habite encore ces simulacres; d'autant plus qu'un seul
pas fait dans cette voie les entraîne à beaucoup d'autres, et que les
principes du corps sont liés avec un art infini. Entrées ainsi dans ce
chemin, elles s'engagent de plus en plus, cherchant toujours sous les
formes de la doctrine de Loyola, le génie et l'âme du christianisme. Or,
mon devoir est de dire à ces personnes, comme à toutes celles qui
m'entendent, que la vie est ailleurs, qu'elle n'est plus dans cette
constitution, simulacre vide de l'esprit de Dieu, que ce qui a été a
été, que l'odeur s'est échappée du vase, que l'âme du Christ n'est plus
dans ce sépulcre blanchi. Dussent-elles me vouer une haine qu'elles
croient éternelle et qu'il m'est impossible de partager, oui, si elles
viennent ici, violentes, menaçantes, je les en préviens, je le leur
déclare en face, je ferai tout ce que je pourrai pour les arracher à
une voie où elles ne trouveront, selon moi, que vide et déception; et il
ne dépendra pas de moi, qu'enlevées aux étreintes d'une règle égoïste et
d'un système mort, je ne les précipite dans un système tout contraire
que je crois le chemin vivant de la vérité et de l'humanité.
Dans les circonstances les plus ordinaires, on prend conseil; on entend
le pour et le contre; et lorsqu'il s'agit de donner sa pensée, son
avenir à un ordre dont la première maxime, conforme au génie des
sociétés secrètes, est de vous lier à chaque pas, en vous cachant le
degré qui doit suivre, il est des hommes ici qui ne voudraient pas que
personne les instruisît du but! Ils s'arment de haines contre ceux qui
veulent montrer à quoi l'on s'engage en suivant ce chemin ténébreux.
Assez d'autres paroles plus heureuses que la mienne poussent les esprits
dans la route du passé. Que l'on souffre donc ce qu'il est insensé de
vouloir empêcher; que l'on souffre que dans un autre lieu, une autre
voix marque une autre route, en se fondant, sans colère, sur l'histoire
et sur les monuments; après quoi, la bonne foi de personne n'aura été
surprise. Si vous persévérez, du moins vos convictions auront subi
l'épreuve de la contradiction publique; vous aurez agi, comme doivent
faire des hommes sincères en des matières si graves. Je combats
ouvertement, loyalement. Je demande que l'on se serve contre moi d'armes
semblables.
Qui sait même, si parmi ceux qui se croient animés de plus d'aversion,
il ne se trouve pas ici, en ce moment, quelqu'un qui plus tard se
félicitera d'avoir été retenu aujourd'hui, sur le seuil qu'il allait
franchir pour toujours?
Il faut d'abord savoir où l'on va; et la première chose dont j'aie à
m'occuper, est de montrer la mission de l'ordre de Jésus dans le monde
contemporain. Le jésuitisme est une machine de guerre; il lui faut
toujours un ennemi à combattre, sans cela ses prodigieuses combinaisons
resteraient inutiles. Dans le seizième siècle et le dix-septième, il a
trouvé le protestantisme pour contradicteur. Non content de cet
adversaire, l'idolâtrie des peuples de l'Asie et de l'Amérique lui a
donné une glorieuse occupation. Sa gloire est de combattre toujours ce
qu'il y a de plus fort. De notre temps quel est l'ennemi qui l'a
contraint de ressusciter? Ce n'est pas l'Eglise schismatique, puisqu'au
contraire c'est elle qui l'a rappelé et sauvé en Russie. Ce n'est pas
l'idolâtrie. Quel est donc cet adversaire assez puissant pour réveiller
les morts? Je veux, pour le montrer avec une pleine évidence, ne
m'appuyer que sur la papauté elle-même, sur les bulles de condamnation
et de restauration de l'ordre. En présence de ces monuments et de ces
dates, vous tirerez vous-même la conséquence. La bulle qui supprime
l'institut est du 21 juillet 1773. Je dois en citer quelques passages en
avertissant d'avance que je ne me servirai jamais de termes plus
explicites ni plus vifs que ceux dont se sert la papauté par la bouche
de Clément XIV.
«A peine la société était-elle formée, _suo fere ab initio_, qu'il s'y
éleva diverses semences de divisions et de jalousies, non seulement
entre ses propres membres, mais encore à l'égard des autres corps et
ordres réguliers, ainsi que du clergé séculier, des Académies,
universités, colléges publics des belles lettres, et même à l'égard des
princes qui l'avaient reçue dans leurs états...
«Loin que toutes les précautions fussent suffisantes pour apaiser les
cris et les plaintes contre la société, on vit, au contraire, s'élever
dans presque toutes les parties de l'univers des disputes très
affligeantes contre sa doctrine: _Universum pene orbem pervaserunt
molestissimæ contentiones de societatis doctrinâ_; que nombre de
personnes dénonçaient comme opposée à la foi orthodoxe et aux bonnes
mœurs. Les dissensions s'allumèrent de plus en plus dans la société,
et au dehors les accusations contre elle devinrent plus fréquentes,
principalement sur sa trop grande avidité des biens terrestres.
«Nous avons remarqué, avec la plus grande douleur, que tous les remèdes
qui ont été employés n'ont eu presque aucune vertu pour détruire et
dissiper tant de troubles, d'accusations et de plaintes graves; que
plusieurs de nos prédécesseurs, comme Urbain VIII, Clément IX, X, XI,
XII, Alexandre VII et VIII, Innocent X, XI, XII, XIII et Benoît XIV y
travaillèrent en vain. Ils tâchèrent cependant de rendre à l'église la
paix si désirable en publiant des constitutions très-salutaires, pour
défendre tout négoce et pour interdire absolument l'usage et
l'application de maximes que le saint siége avait justement condamnées
comme scandaleuses et manifestement nuisibles à la règle des mœurs,
etc., etc.
«Afin de prendre le plus sûr parti dans une affaire de si grande
conséquence, nous jugeâmes que nous avions besoin d'un long espace de
temps, non-seulement pour pouvoir faire des recherches exactes, tout
peser avec maturité et délibérer avec sagesse, mais encore pour demander
par beaucoup de gémissements et des prières continuelles, l'aide et le
soutien du père des lumières.
«Après avoir donc pris tant et de si nécessaires mesures, dans la
confiance où nous sommes d'être aidé de l'esprit saint, étant d'ailleurs
poussé par la nécessité de remplir notre ministère, considérant que la
société de Jésus ne peut plus faire espérer ces fruits abondants et ces
grands avantages pour lesquels elle a été instituée, approuvée et
enrichie de tant de priviléges par nos prédécesseurs, qu'il n'est
peut-être pas même possible que tant qu'elle subsiste, l'église recouvre
jamais une paix vraie et durable, persuadé, pressé par de si puissants
motifs et par d'autres encore que les lois de la prudence et le bon
gouvernement de l'Église universelle nous fournissent, mais que nous
gardons dans le profond secret de notre cœur, après une mûre
délibération, de notre certaine science et de la plénitude du pouvoir
apostolique, nous éteignons et supprimons la dite société, abolissons
ses statuts, constitutions, celles même qui seraient appuyées du
serment, d'une confirmation apostolique ou de toute autre manière.»
Le 16 mai 1774, le cardinal, ambassadeur de France, transmet une
confirmation de la bulle au ministre des affaires étrangères, en la
commentant par quelques mots qui sont en même temps un avertissement au
roi et au clergé.
«Le pape s'est décidé à la suppression au pied des autels et en la
présence de Dieu. Il a cru que des religieux proscrits des états les
plus catholiques, violemment soupçonnés d'être entrés autrefois et
récemment dans des trames criminelles, n'ayant en leur faveur que
l'extérieur de la régularité, décriés dans leurs maximes, livrés, pour
se rendre plus puissants et plus redoutables, au commerce, à l'agiotage
et à la politique, ne pouvaient produire que des fruits de dissension et
de discorde, qu'une réforme ne ferait que pallier le mal, et qu'il
fallait préférer à tout la paix de l'Eglise universelle et du
Saint-Siége...
«En un mot, Clément XIV a cru la société des jésuites incompatible avec
le repos de l'Eglise et des états catholiques. C'est l'esprit du
gouvernement de cette compagnie qui était dangereux; c'est donc cet
esprit qu'il importe de ne pas renouveler, et c'est à quoi le pape
exhorte le roi et le clergé de France d'être sérieusement attentifs.»