Dans cette lutte que l'on prétend réveiller à tout prix entre

l'ultramontanisme et la révolution française, pourquoi le premier est-il

toujours et nécessairement vaincu? parce que la révolution française,

dans son principe, est plus véritablement chrétienne que

l'ultramontanisme, parce que le sentiment de la religion universelle est

désormais plutôt en France qu'à Rome. La loi sortie de la révolution

française a été assez large pour faire vivre d'une même vie ceux que les

partis religieux tenaient séparés à l'extérieur. Elle a concilié en

esprit et en vérité ceux que l'ultramontanisme voulait diviser

éternellement; elle a fait des frères de ceux dont il faisait des

sectaires; elle a relevé ce qu'il condamne; elle a consacré ce qu'il

proscrit; où il ne veut que l'anathème de l'ancienne loi, elle a mis

l'alliance de l'Evangile; elle a effacé les noms de huguenots et de

papistes pour ne laisser subsister que celui de chrétiens; elle a parlé

pour les peuples et pour les faibles, quand il ne parlait que pour les

princes et les puissants. C'est-à-dire, que la loi politique, toute

imparfaite qu'elle puisse être, s'est trouvée à la fin plus conforme à

l'Evangile que les docteurs qui prétendent parler seuls au nom de

l'Evangile. En rapprochant, confondant, unissant dans l'Etat les membres

opposés de la famille du Christ, elle a montré plus d'intelligence, plus

d'amour, plus de sentiment chrétien que ceux qui depuis trois siècles ne

savent que dire Racca à la moitié de la chrétienté.

Tant que la France politique conservera cette position dans le monde,

elle sera inexpugnable à tous les efforts de l'ultramontanisme, puisque,

religieusement parlant, elle lui est supérieure; elle est plus

chrétienne que lui puisqu'elle est plus près que lui de l'unité promise;

elle est plus catholique que lui, puisqu'encore une fois son principe

plus étendu, rassemble le grec et le latin, le luthérien et le

calviniste, le protestant et le romain, dans un même droit, un même nom,

une même vie, une même cité d'alliance. La France a placé la première

son drapeau, hors des sectes, dans l'idée vivante du christianisme.

C'est la grandeur de la révolution; elle ne sera précipitée que si,

infidèle à ce dogme universel, elle rentre comme quelques personnes l'y

invitent dans la politique sectaire de l'ultramontanisme. Mais, pour

appuyer tant d'orgueil, que l'on me montre au moins un seul point de la

terre où la politique étroitement catholique, ne soit battue et

renversée par les faits. En Europe, en Orient, dans les deux Amériques,

il suffit de lever cette bannière pour que la décadence physique et

morale s'ensuive tout aussitôt. Quand la France, au commencement du

siècle, a dominé le monde, était-ce au nom de l'ultramontanisme? est-ce

du moins lui qui l'a vaincue? Ce n'est pas même le drapeau de l'Autriche

qui ne déchaîne son église que loin d'elle pour achever les provinces

conquises. L'Italie, l'Espagne, le Portugal, le Paraguay, la Pologne,

l'Irlande, la Bohême; tous ces peuples perdus à la suite de la même

politique, est-ce leur sort qui vous fait envie? parlons franchement.

Voilà assez d'holocaustes sur un autel qui ne sauve plus personne.

Ire LEÇON.

DE LA LIBERTÉ DE DISCUSSION EN MATIÈRE RELIGIEUSE.

[10 mai 1843[49].]

Diverses circonstances m'obligent de m'expliquer sur la manière dont je

comprends l'exercice de la liberté de discussion dans l'enseignement

public. Je veux le faire avec mesure, avec calme, mais avec la franchise

la plus entière. Tant que les attaques sont parties de points éloignés,

même sous l'anathème des mandements et des chaires sacrées, il a été

permis et peut-être convenable de se taire; mais lorsque l'injure vient

se produire en face, dans l'intérieur de ces enceintes, au pied même de

ces chaires pacifiques, il faut parler.

Je suis averti que des scènes de désordres sont préparées et doivent

éclater aujourd'hui à mon cours. (_Ricanements, applaudissements._) Je

n'ajouterais aucune confiance à cette nouvelle, si, par ce qui vient de

se passer à la leçon d'un homme dont je partage tous les sentiments, de

mon ami le plus cher, M. Michelet, je n'étais éclairé sur l'espèce de

liberté qu'on veut nous faire. Est-il vrai que quelques personnes

viennent ici seulement pour nous outrager _incognito_, dans le cas où

nous nous hasarderions à penser autrement qu'elles ne pensent? Mais où

sommes-nous? Est-ce sur un théâtre, et depuis quand suis-je condamné,

pour ma part, à complaire individuellement à chacun des spectateurs,

sous peine d'infamie? C'est là, en vérité, une tâche sordide que je n'ai

point acceptée. Se figure-t-on un enseignement qui consisterait à

flatter chacun dans son idée dominante, sans jamais heurter une passion

ni un préjugé! Mieux vaudrait cent fois se taire. En entrant ici,

souvenons-nous que nous entrons au collége de France, c'est-à-dire dans

l'asile par excellence de la discussion et du libre examen; que ce dépôt

de liberté nous est confié aux uns comme aux autres, et que c'est un

devoir sacré pour moi de ne laisser décroître ni altérer ce caractère

d'indépendance héréditaire.

S'il est ici quelques personnes animées contre moi d'un esprit

particulier de haine, que me veulent-elles, que me demandent-elles?

Espèrent-elles par la menace détourner mes paroles ou me fermer la

bouche? Je craindrais bien plutôt le contraire, si la conscience du

devoir que je remplis ne me donnait la force de persévérer dans cette

modération que je crois être le signe de la vérité. Pensent-elles,

puisqu'il faut parler à découvert, que tant d'injures répandues me

désespèrent, et que je n'ai rien de plus pressé que d'user de

représailles? En cela, elles se trompent; j'irai même jusqu'à dire que

la violence des injures est pour moi un signe de sincérité, puisqu'avec

un peu plus de calcul elles eussent été mieux choisies. Les opinions que

j'ai publiées au dehors, est-ce là ce que l'on vient poursuivre ici? Je

ne suis pas fâché d'avoir occasion de le déclarer: tout ce que j'ai

écrit jusqu'à ce jour, je le crois, je le pense, je le soutiens encore;

quelque opinion qu'on se forme à cet égard, ce que personne ne me

contestera, c'est d'être resté un et conséquent avec moi-même. Est-ce

l'esprit général de liberté dans les matières religieuses? Bientôt

j'arriverai à ce point; mais si l'on attend une profession de foi, je

crois, comme l'enseigne l'État dans la loi fondamentale sortie de

cinquante années de révolutions et d'épreuves, je crois qu'il y a de

l'esprit vivant de Dieu dans toutes les communions sincères de ce pays;

je ne crois pas que, hors de mon église, il n'y ait pas de salut. Enfin,

est-ce la manière dont j'ai dernièrement annoncé le sujet de ce cours?

Mais vous en avez été témoins, était-il possible de le faire avec moins

d'aigreur et plus de mesure? C'est donc le sujet lui-même que l'on

voudrait étouffer. Oui, soyons francs, c'est ce nom de _jésuites_ qui

fait tout le mal; toucher à l'origine, à l'esprit des jésuites, voilà,

même avant que j'aie ouvert la bouche, ce dont m'accusent des gens qui

ne pardonnent pas.

Pourquoi, dit-on, parler de la _Société de Jésus_ dans un cours de

littérature méridionale? Quel rapport ces choses si diverses ont-elles

l'une avec l'autre? Je serais bien malheureux et j'aurais étrangement

perdu mon temps si vous n'aviez pas déjà saisi dans toute son étendue

cette relation indissoluble. A la fin du seizième siècle, en Espagne, en

Italie surtout, l'esprit public achève de s'effacer. Les écrivains, les

poëtes, les artistes disparaissent les uns après les autres; au lieu de

la génération ardente, audacieuse, qui avait précédé, les hommes

nouveaux s'assoupissent sous une atmosphère de mort; ce ne sont plus les

héroïques innovations des Campanella, des Bruno: c'est une poésie

mielleuse, une prose insipide qui répand comme une fade odeur de

sépulcre. Mais, pendant que tout meurt dans le génie national, voici une

petite société, celle des jésuites, qui grandit à vue d'œil, qui

s'insinuant partout dans ces états défaillants, se nourrit de ce qui

reste de vie dans le cœur de l'Italie, qui s'accroît et s'alimente de

la substance de ce grand corps partagé; et lorsqu'un phénomène aussi

grand se passe dans le monde, qu'il domine tous les autres faits

intellectuels, et qu'il en est le principe, il faudrait n'en pas parler!

Lorsque je rencontre immédiatement, dans mon sujet, une institution si

puissante qui réagit sur chaque esprit, qui comprend, résume tout le

système du Midi, il faudrait passer et détourner les yeux! Que

reste-t-il donc à faire? Se renfermer dans l'étude de quelques sonnets

et dans la mythologie galante de ces temps de décadence? je le veux

bien; malgré cela, nous n'échapperons pas à la question. Car, après

avoir étudié ces misères, il restera toujours à faire connaître

l'influence délétère qui en a été un des principes manifestes; et toute

la différence, en ajournant la question du jésuitisme, sera

d'intervertir l'ordre, et de placer à la fin ce qui devrait être au

commencement; l'étude de la mort des peuples, si on en cherche la cause,

est aussi importante que l'étude de leur vie.

Du moins, ajoute-t-on, ne pourriez-vous pas montrer l'effet sans la

cause, les lettres et la politique sans l'esprit qui les domine,

l'Italie sans le jésuitisme, le mort sans le vivant? Non, je ne le peux

pas, et de plus je ne le veux pas.

Eh! quoi, je verrai, par une observation attentive, l'Europe du Midi se

consumer dans le développement et la formation de cet établissement,

languir, s'éteindre sous cette influence; et moi, qui m'occupe ici

spécialement des peuples du Midi, je ne pourrai rien dire de ce qui les

fait périr! (_Murmures_). Je verrai tranquillement mon pays convié à une

alliance que d'autres ont si chèrement payée, et je ne pourrais dire:

Prenez garde! d'autres ont fait l'expérience pour vous; les peuples qui

sont le plus malades en Europe, ceux qui ont le moins de crédit,

d'autorité, ceux qui semblent le plus abandonnés de Dieu, sont ceux où

la société de Loyola a son foyer! (_Murmures, trépignements, cris, la

parole est couverte pendant quelques minutes._) Ne vous laissez pas

aller à cette pente, l'exemple montre qu'elle est funeste; n'allez pas

vous asseoir sous cette ombre; elle a endormi et empoisonné pendant deux

siècles l'Espagne et l'Italie. (_Tumulte, cris, sifflets,

applaudissements._)--Je vous le demande, si de ces faits généraux je ne

peux tirer la conséquence, que devient tout enseignement réel en de

pareilles matières?

Mais voici où mon étonnement redouble. Pour quel ordre, pour quelle

société réclame-t-on cet étrange privilége? qui veut-on mettre ici hors

des atteintes de la discussion, de l'observation? Est-ce au moins, par

hasard, le clergé vivant de France? est-ce encore une de ces communions

pacifiques et modestes qui ont besoin d'être protégées contre les

violences d'une majorité intolérante? Non, c'est une société qui (nous

verrons plus tard si ce fut à tort ou avec raison) a été, à différentes

époques, expulsée de tous les états de l'Europe, que le pape lui-même a

condamnée, que la France a rejetée de son sein, qui n'existe pas aux

yeux de l'État, ou qui plutôt est tenue pour morte légalement dans le

droit public de notre pays; et c'est ce débris sans nom, qui se cache,

se dérobe, grandit en se reniant, c'est là ce qu'il n'est pas permis

d'étudier, de considérer, d'analyser dans ses origines et son passé! On

avoue que tous les autres ordres ont eu leur temps de déclin, de

corruption, qu'ils ont été accommodés, dans leur esprit, à une époque

particulière, après laquelle ils ont dû céder à d'autres, à peu près

comme les sociétés politiques, les états, les peuples, qui tous ont leur

jour et leur destinée marqués; et la société jésuitique est la seule

dont on ne puisse sans une sorte de péril montrer les misères, marquer

les phases de déclin, les signes de décrépitude; c'est un blasphème que

d'opposer ses temps de misère à ses temps de grandeur, puisque c'est lui

attribuer les vicissitudes communes à tous les autres établissements;

douter de son immutabilité, c'est presque un effort de courage. Où

allons-nous par ce chemin? est-il bien sûr que ce soit le chemin de la

France de juillet? (_Applaudissements._)

Pourtant je dirai toute ma pensée. Oui, dans cette audace il y a quelque

chose qui me plaît et m'attire; il me semble en ce moment que je

comprends, que je relève la grandeur de cette société mieux que ne le

font tous ses apologistes; car ils voudraient que je n'en parlasse pas;

et moi je prétends, au contraire, que cette société a été si puissante,

son organisation si ingénieuse et si vivace, son influence si longue et

si universelle, qu'il est impossible de n'en pas parler, quelque chose

que l'on traite à la fin de la renaissance, poésie, art, morale,

politique, institutions; je soutiens qu'après s'être emparée de la

substance de tout le Midi, elle est restée pendant un siècle seule

vivante au sein de ces sociétés mortes. En ce moment même, partagée en

lambeaux, foulée, écrasée par tant d'édits solennels, ressusciter sous

nos yeux, se relever à demi, à peine sortie de la poussière déjà parler

en maître, provoquer, menacer, défier de nouveau l'intelligence et le

bon sens, cela n'est pas d'un petit génie et d'un mince courage. Si le

monde, après les avoir extirpés, est d'humeur de se laisser ressaisir

par eux, ils font bien de l'essayer; s'ils y réussissent, ce sera le

plus grand miracle du monde moderne. Dans tous les cas, ils suivent leur

loi, leur condition d'existence, leur destinée; je ne les en blâme pas;

ils obéissent à leur caractère. Tout ira bien si, d'un autre côté,

chacun reste dans le sien. Oui, cette réaction, malgré l'intolérance

dont elle se vante, ne me déplaît pas; elle profitera à l'avenir, si

tout le monde fait son devoir, c'est-à-dire si la science, la

philosophie, l'intelligence humaine, provoquée, sommée, acceptent enfin

ce grand défi. Peut-être étions-nous près de nous endormir sur la

possession d'un certain nombre d'idées que plusieurs ne songeaient plus

à accroître; il est bon que la vérité soit de temps en temps disputée à

l'homme, cela le pousse à en acquérir de nouvelles; s'il n'a rien à

craindre sur son héritage, non-seulement il ne l'augmente pas, mais il

le laisse décroître. Ils nous accusent d'avoir été trop hardis;

j'accepterai une partie du reproche; seulement je dirai qu'au lieu

d'avoir été trop hardis, je commence à craindre que nous n'ayons été

trop timides. Comparez, en effet, un moment l'enseignement dans notre

pays et l'enseignement dans les universités des gouvernements

despotiques du Nord. N'est-ce pas dans un pays catholique, dans une

université catholique, à Munich, que Schelling a développé pendant

trente ans impunément, dans sa chaire, avec une audace croissante,

l'idée de ce christianisme nouveau, de cette église nouvelle qui

transforme à la fois le passé et l'avenir? N'est-ce pas dans un pays

despotique que Hégel, avec plus d'indépendance encore, a ravivé toutes

les questions qui se rapportent au dogme? et là, ce ne sont pas

seulement les théories, les mystères qui sont discutés librement par la

philosophie; c'est encore et partout la lettre de l'Ancien et du

Nouveau-Testament, auxquels on applique le même esprit désintéressé de

haute critique qu'à la philologie grecque et romaine.

Voilà quelle est la vie de l'enseignement dans les états même

despotiques; tout ce qui peut mettre l'homme sur la voie de la vérité

est permis, accordé; et nous, dans un pays libre, le lendemain d'une

révolution, qu'avons-nous fait? Avons-nous usé, abusé de cette liberté

philosophique que le temps nous accordait, sans que personne pût nous

l'enlever? Avons-nous déployé le drapeau de la philosophie et du libre

examen autant qu'il était loisible de le faire? Non, assurément; comme

tout le monde pensait que cette indépendance était pour jamais conquise,

personne ne s'est pressé d'en faire un plein usage. Les questions les

plus hardies ont été ajournées; on a voulu, par des ménagements infinis,

ôter toutes les occasions de dissidence. La philosophie, qui semblait

devoir s'enorgueillir à l'excès de ce triomphe de juillet, s'est au

contraire pliée à une humilité dont tout le monde a été surpris; et

cette situation si modeste dans laquelle nous devions espérer au moins

trouver la paix, c'est là un refuge dans lequel on ne veut pas nous

laisser. Faut-il donc reculer, céder encore? Mais un seul pas en

arrière, et nous risquerions bien d'être rejetés en dehors de notre

siècle. Que faut-il donc faire? Marcher en avant. (_Applaudissements._)

Pour ma part, je remercie ceux qui nous provoquent à l'action et à la

vie. Qui sait si nous n'aurions pas fini par nous asseoir dans un repos

infécond et trompeur? Plusieurs pensaient que l'alliance de la croyance

et de la science était enfin consommée, le terme atteint, le problème

résolu. Mais non! les adversaires ont raison; le temps du repos n'est

pas encore arrivé; la lutte est bonne, quand on l'accepte sincèrement;

c'est dans ces luttes éternelles de la science et de la croyance que

l'homme s'élève à une croyance supérieure, à une science supérieure.

Pourquoi serons-nous affranchis de la condition du saint combat imposé à

tous les hommes qui nous ont précédés. Le temps viendra où ceux qui se

disputent si violemment l'avenir se rejoindront, s'uniront, se

reposeront ensemble; ce moment n'est pas encore venu; jusque-là il est

bon que chacun fasse sa tâche et combatte à sa manière, puisque aussi

bien l'alliance est rompue d'un côté.

Encore une fois, je remercie les adversaires; ils suivent leur mission,

qui jusqu'ici a été, par une immuable contradiction, de provoquer,

d'aiguillonner l'esprit humain, de l'obliger d'aller plus loin, toutes

les fois qu'il a été sur le point de s'arrêter, de se complaire dans la

possession tranquille d'une partie seule de la vérité. L'homme est plus

timide qu'il ne semble; s'il n'était contrarié, il serait trop

accommodant. N'est-ce pas là son histoire pendant tout le moyen âge? et

cette histoire, cette lutte perpétuelle qui toujours le ravive et

l'excite, ne s'est-elle pas presque entièrement passée dans les lieux

mêmes où nous sommes, sur cette montagne héroïque de Geneviève? Pourquoi

vous étonner du combat? Nous sommes sur le lieu du combat. N'est-ce pas

ici, dans ces chaires, que depuis Abeilard jusqu'à Ramus, se sont

montrés tous ceux qui ont servi l'indépendance de l'esprit humain, quand

elle était le plus contestée? C'est là notre tradition; l'esprit de ces

hommes est avec nous. Puisque reparaissent les objections qu'ils ont

foulées aux pieds, que l'on croyait ensevelies pour jamais avec eux, eh

bien! faisons comme eux; portons plus avant et plus loin le drapeau de

la libre discussion. (_Applaudissements._)

Au point où nous sommes parvenus, il est une question fondamentale qui

est cachée au fond de toutes les difficultés, et sur laquelle je veux

m'expliquer si clairement qu'il ne puisse rester aucune confusion dans

la pensée de ceux qui m'écoutent. Quel est, selon l'esprit des

institutions nouvelles, le droit de discussion et d'examen dans

l'enseignement public? En termes plus précis encore, un homme qui

enseigne, ici, publiquement, au nom de l'état, devant des hommes de

croyances différentes, est-il obligé de s'attacher à la lettre d'une

communion particulière, de porter dans toutes ses recherches cet esprit

exclusif, de ne rien laisser voir de ce qui pourrait l'en séparer même

un moment? Si l'on répond affirmativement, je demanderai que l'on ose me

dire quelle est la communion qui doit être sacrifiée à l'autre, si ce

doit être celle qui exclut toutes les autres comme autant d'égarements,

ou celle qui les accueille comme autant de promesses; car je n'imagine

pas que personne veuille, sans un instant de réflexion, dépouiller le

plus petit nombre, comme s'il n'existait pas. Serai-je ici catholique ou

protestant? Poser cette question, c'est la résoudre.

Lorsque, sous la restauration, il existait une religion d'Etat, vous

avez vu, malgré cela, l'enseignement puiser une partie de son

illustration dans sa liberté même; d'une part un protestantisme

savamment impartial, de l'autre un catholicisme hardiment novateur, se

rapprocher et se confondre dans une même communauté de pensées et

d'avenir. Or, ce que la science, les lettres, la philosophie, avaient

révélé avec tant d'éclat dans la théorie, a été consommé, dans la

réalité, dans les institutions, par la révolution de juillet. Et

maintenant qu'il n'y a plus de religion d'état, comment veut-on que

l'état affiche ici publiquement l'intolérance? Ce serait mentir à son

dogme; ce serait se renier soi-même. Je ne connais qu'un moyen

d'introduire dans ces chaires le principe d'exclusion; c'est de laisser

tomber en désuétude tous les souvenirs les plus prochains, de briser

tout ce qui a été fait en plein soleil, et par une éclatante apostasie,

de remonter en arrière de plus d'un demi-siècle. Jusqu'à ce que ce jour

arrive, non-seulement il sera permis ici, mais ce sera une des

conséquences du dogme social, de s'élever à cette hauteur où les

églises, divisées, partagées, ennemies, peuvent s'attirer et se

concilier entre elles. Ce point de vue, qui est celui que la France a

recueilli dans ses institutions, est aussi celui de la science; elle ne

vit pas dans le tumulte des controverses, mais dans une région plus

sereine. Si l'unité promise doit un jour se réaliser, si tant de

croyances aujourd'hui opposées, armées les unes contre les autres,

doivent, comme on l'a toujours annoncé, se rapprocher dans le règne de

l'avenir, si une même église doit rassembler un jour les tribus

dispersées aux quatre vents, si les membres de la famille humaine

aspirent secrètement à se fondre dans la même solidarité, si la tunique

du Christ, tirée au sort sur le Calvaire, doit reparaître jamais dans

son intégrité, je dis que la science accomplit une bonne œuvre en

entrant la première dans cette voie de l'alliance. (_Applaudissements._)

On aura pour ennemis ceux qui aiment la haine et la division dans les

choses sacrées. N'importe, il faut persévérer; c'est l'homme qui divise,

c'est Dieu qui réunit. (_Applaudissements._)

Des jésuites · 第 5 / 14 段