Ce droit, dont la chaire ecclésiastique s'est emparée si violemment pour

l'attaque personnelle, la chaire laïque l'exercera ici pacifiquement, et

avec la mesure que la diversité des temps pourrait demander.

S'il est au monde une chaire qui ait ce droit, c'est celle-ci; c'est là

le droit de sa naissance, et ceux qui savent comment elle l'a payé, ne

le lui disputeront pas.

Dans le terrible déchirement du seizième siècle, quand la liberté se

hasarda à venir au monde, quand la nouvelle venue, froissée, sanglante,

semblait à peine viable, nos rois, quoiqu'on pût dire contre elle,

l'abritèrent ici.

Mais l'orage vint des quatre vents. La scolastique réclama, l'ignorance

s'indigna, le mensonge souffla de la chaire de la vérité; bientôt le

fanatisme en armes assiégea ces portes; il s'imaginait sans doute, le

furieux fou! égorger la pensée, poignarder l'esprit!

Ramus enseignait ici. Le roi, c'était Charles IX, eut pourtant un noble

mouvement, et lui fit dire qu'il avait un asile au Louvre. Ramus

persista. Il n'y avait plus de libre en France que cette petite place,

les six pieds carrés de la chaire... Assez pour une chaire, assez pour

un tombeau!

Il défendit cette place et ce droit, et il sauva l'avenir... Il mit ici

son sang, sa vie, son libre cœur... en sorte que cette chaire

transformée ne fût jamais pierre ni bois, mais chose vivante.

Aussi ne vous étonnez pas si les ennemis de la liberté ne peuvent voir

cette chaire en face; ils se troublent en la regardant, s'agitent sans

le vouloir, et se trahissent par des cris inarticulés, des bruits

sauvages qui n'ont rien de l'homme.

Ils savent qu'elle a gardé un don, c'est que, s'ils prévalaient un jour,

si toute voix se taisait, elle parlerait d'elle-même... Nulle terreur du

dehors ne lui imposa silence, ni 1572, ni 1793; elle parlait naguère

pendant les émeutes, et continuait au bruit des fusillades, son ferme et

paisible enseignement.

Comment donc se serait-elle tue, cette chaire de morale, lorsque la

plus grave question de morale publique lui venait vivante, et forçait

pour ainsi dire les portes de cette école?

J'aurais été bien indigne d'y parler jamais, lorsqu'on menaçait mes

amis, sur tous les points de la France, et qu'on leur reprochait ma

tradition et mon amitié. Pour être sorti de l'Université en entrant ici,

je n'y reste pas moins de cœur. J'y suis par mon enseignement

philosophique et historique, par tant d'années laborieuses que j'ai

passées avec mes élèves, et qui seront toujours pour eux, pour moi, un

cher souvenir...

Je leur devais, dans ce péril commun, de leur faire entendre encore une

voix connue, de leur dire que, quoi qu'il arrive, il y aura toujours ici

une protestation pour l'indépendance de l'histoire, qui est le juge des

temps, et pour la plus haute des libertés de l'esprit humain, la

philosophie.

Je sais qu'il est des gens qui, ne se souciant ni de philosophie ni de

liberté, ne nous sauront nullement gré d'avoir rompu le silence... Gens

paisibles, amis de l'ordre, qui n'en veulent point à ceux qu'on égorge,

mais à ceux qui crient; ils disent de leur fenêtre, quand on appelle au

secours: Pourquoi ce bruit à heure indue? Laissez dormir les honnêtes

gens!

Ces dormeurs systématiques, cherchant un narcotique puissant, ont fait

cet honneur à la religion de croire qu'elle était bonne à cela... Elle

qui, si le monde était mort, pourrait le réveiller des morts, c'est elle

justement qu'ils ont prise pour un moyen d'endormir.

Gens habiles en d'autres choses, mais fort excusables de ne rien

connaître en religion, parce qu'ils n'en ont rien dans le cœur... Il

n'a pas manqué de gens pour venir sur-le-champ leur dire: Nous sommes la

religion!

La religion! il est heureux que vous la rapportiez ici... Mais qui

êtes-vous, bonnes gens? et d'où venez-vous? par où avez-vous passé? La

sentinelle de France ne veillait pas bien cette nuit à la frontière, car

elle ne vous a pas vus.

Des pays qui font des livres, il nous était venu des livres, des

littératures étrangères, des philosophies étrangères, que nous avions

acceptés. Les pays qui ne font pas de livres, ne voulant pas être en

reste, nous ont envoyé des hommes, une invasion de gens qui ont passé un

à un.

Gens qui voyagez de nuit, je vous avais vus le jour; je ne m'en souviens

que trop, et de ceux qui vous amenèrent: c'était en 1815; votre nom,

c'est... l'_étranger_.

Vous avez pris soin heureusement de le prouver tout d'abord. Au lieu de

vous observer et de parler bas, comme on fait, quand on est entré par

surprise, vous avez fait grand bruit, injurié et menacé. Et comme on ne

répondait point, vous avez levé la main, sur qui, malheureux?... sur la

loi!

Comment voulez-vous que cette loi, souffletée par vous, puisse faire

encore semblant de ne pas vous voir?

Le cri d'alarme est poussé... Et qui osera dire que c'était trop tôt?

C'était trop tôt, quand, renouvelant ce qui ne s'était pas vu depuis

trois cents ans, on employait la chaire sacrée à diffamer telle

personne, à calomnier par-devant l'autel?

C'était trop tôt, lorsque, dans la province où il y a le plus de

protestants, on touchait aux morts protestants!

C'était trop tôt, lorsqu'on formait des associations immenses, dont une

seule à Paris compte cinquante mille personnes!

Vous parlez de liberté? Parlez donc d'égalité! Est-ce qu'il y a égalité

entre vous et nous?... Vous êtes les meneurs d'associations formidables;

nous des hommes isolés.

Vous avez quarante mille chaires que vous faites parler de gré ou de

force; vous avez cent mille confessionnaux d'où vous remuez la famille;

vous tenez dans la main ce qui est la base de la famille (et du monde!),

vous tenez la MÈRE: l'enfant n'est qu'un accessoire... Eh! que ferait le

père quand elle rentre éperdue, qu'elle se jette dans ses bras en

criant: «Je suis damnée!» Vous êtes sûr que le lendemain il vous livrera

son fils.... Vingt mille enfants dans vos petits séminaires! deux cent

mille tout à l'heure dans les écoles que vous gouvernez! des millions de

femmes qui n'agissent que par vous!

Et nous, qu'est-ce que nous sommes, en face de ces grandes forces? une

voix et rien de plus... une voix pour crier à la France... Elle est

avertie maintenant, qu'elle fasse ce qu'elle voudra. Elle voit et sent

le réseau où l'on croyait la prendre endormie.

A tous les cœurs loyaux une dernière parole! A tous, laïques ou

prêtres (et puissent ceux-ci entendre une voix libre du fond de leur

servage!): qu'ils nous aident de leur courageuse parole ou de leur

sympathie silencieuse, et que tous ensemble bénissent, de leurs cœurs

et de leurs autels, la sainte croisade que nous commençons pour Dieu et

la liberté!

* * * * *

_Depuis le jour où ces paroles furent prononcées (1er juin), la

situation a changé. Les Jésuites ont publié à Lyon leur second

pamphlet[41]. Pour comprendre la portée de celui-ci, il faut reprendre

de plus haut._

* * * * *

_Il y aurait tout un livre à faire sur leurs manœuvres depuis

quelques mois, sur leur stratégie en Suisse et en France._

_Le point de départ, c'est leur grand succès d'hiver, d'avoir si

vivement emporté les Petits cantons, saisi Lucerne, occupé le

Saint-Gothard, comme ils ont fait dès longtemps pour le Valais et le

Simplon._

_Grandes positions militaires. Mais gare au vertige!... La France, vue

du haut de ces Alpes, leur aura semblé petite, plus petite apparemment

que le lac des Quatre cantons._

_Des Alpes à Fourvières, et de Fourvières à Paris, les signaux se sont

répondu. Le moment semblait heureux... La bonne France dormait, ou elle

avait l'air de dormir. Ils s'écrivaient les uns aux autres (comme

autrefois les juifs de Portugal): «Venez vite, la terre est bonne, la

gente est sotte, tout sera à nous.»_

_Depuis un an, ils nous tâtaient, et ils ne trouvaient point la limite

de notre patience... Provocations aux individus, injures au

gouvernement. Et rien ne bougeait... Ils frappaient, mais pas un mot...

Ils en étaient à chercher sur l'épiderme endurcie quelque point sensible

encore._

_Alors, alors, ils ont pris un courage extraordinaire; ils ont jeté le

bâton, pris l'épée, la grande épée à deux mains, et de cette arme

gothique ils ont déchargé un coup, le grand coup du_ Monopole.

_La dignité de l'Université ne lui a pas permis de répondre... D'autres

ont fait face, la presse aidant, et devant l'acier la fameuse épée à

deux mains, s'est trouvée n'être qu'un sabre de bois..._

_Grand effroi alors, vive reculade, et ce mot d'une peur naïve; «Hélas!

comment nous tueriez-vous? nous n'existons pas!»_

«_Mais alors, qui donc aura fait votre gros libelle?»--Ah! monsieur,_

c'est la police _qui nous a joué ce tour... Non,_ c'est l'Université,

_qui, pour nous perdre, a eu la noirceur de se diffamer elle-même[42]._»

_Cependant, revenant peu à peu de la première peur, sentant bien qu'ils

n'étaient pas morts, et tournant la tête, ils virent que personne ne

courait après eux... Alors, ils se-sont arrêtés, ils ont tenu ferme, ils

ont de nouveau dégaîné..._

_Donc, nouveau libelle, mais tout autre que le premier, plein d'aveux

étranges que personne n'attendait... Il peut se résumer ainsi_:

«_Apprenez à nous connaître, et sachez d'abord que dans notre premier

livre, nous avions menti... Nous parlions de_ liberté d'enseignement...

_Cela voulait dire que le clergé doit seul enseigner[43]. Nous parlions

de_ liberté de la presse... _pour nous seuls. «C'est un levier dont le

prêtre doit s'emparer[44].» Quant à la_ liberté industrielle,

_«S'emparer des divers genres d'industrie, c'est un devoir de

l'Église[45].»--La liberté des cultes! n'en parlons pas! C'est une

invention de Julien l'Apostat... Nous ne souffrirons plus de mariages

mixtes! On faisait de tels mariages, à la cour de Catherine de Médicis,

la veille de la Saint-Barthélemi[46]!_»

«_Qu'on y prenne garde! Nous sommes les plus forts. Nous en donnons une

preuve surprenante, mais sans réplique, c'est que toutes les puissances

de l'Europe sont contre nous[47]... Sauf deux ou trois petits états, le

monde entier nous condamne!_»

_Chose étrange que de tels aveux leur soient échappés! Nous n'avons rien

dit de si fort!... Nous remarquions bien dans le premier pamphlet des

signes d'un esprit égaré; mais de tels aveux, un tel démenti donné par

eux-mêmes aujourd'hui à leurs paroles d'hier!... Il y a là un terrible

jugement de Dieu... Humilions-nous._

_Voilà ce que c'est que d'avoir pris en vain le saint nom de la Liberté.

Vous avez cru que c'était un mot qu'on pouvait dire impunément, quand on

ne l'a pas dans le cœur... Vous avez fait de furieux efforts pour

arracher ce nom de votre poitrine; et il vous est advenu comme au faux

prophète Balaam, qui maudit, croyant bénir; vous vouliez mentir encore,

vous vouliez dire_ Liberté! _comme dans le premier pamphlet, et vous

dites:_ Meure la liberté! _Tout ce que vous avez nié, vous le criez

aujourd'hui devant les passants._

1er juillet 1843.

LEÇONS

DE M. QUINET.

L'émotion causée par une simple discussion philosophique ne peut être

rapportée à personne en particulier; cette impression n'a été vive que

parce qu'elle a manifesté, avec une situation nouvelle des esprits, un

danger auquel il eût été, sans cela, difficile de croire. Qui ne voit

désormais que ces débats sont destinés à grandir? ils sortiront de

l'enceinte des écoles; ils entreront dans le monde politique; rien n'est

inutile de ce qui peut servir à marquer dès l'origine leur véritable

caractère.

Pour que je sois entré dans cette discussion, il a fallu deux choses;

premièrement que j'y fusse provoqué par la violence réitérée,

secondement que je fusse persuadé que ce qui était en litige, c'était,

sous l'apparence de l'Université, le droit de la pensée, la liberté

religieuse et philosophique, c'est-à-dire le principe même de la science

et de la société moderne.

Après s'être servis de la violence autant qu'ils l'ont pu, les

adversaires de la pensée jouent aujourd'hui le rôle de martyrs; ils

prient publiquement dans les églises pour les jésuites persécutés; c'est

là un masque qu'il nous est impossible de leur laisser. Que ne se

contentaient-ils de calomnier! Jamais, pour ma part, je n'eusse songé à

troubler leur paix; mais cela ne leur a pas suffi; ils voulaient le

combat; aujourd'hui qu'ils l'ont obtenu, ils se plaignent d'avoir été

lésés. Pendant quelques jours, il nous a été donné de voir, au pied de

nos chaires, nos modernes ligueurs criant, sifflant, vociférant; le pis

est que tout cela se passait au nom de la liberté; pour le plus grand

avantage de l'indépendance des opinions, on commençait par étouffer

l'examen des opinions.

On faisait, peu à peu, de l'enseignement et de la science une place

bloquée; nous avons attendu que l'outrage vînt nous y assaillir pour

qu'il fût bien démontré qu'il était nécessaire de reporter l'attaque

chez les assaillants. Le jour où nous avons commencé la lutte, nous nous

sommes décidés à l'accepter sous toutes les formes où elle pourrait se

montrer.

Une chose m'a rendu cette tâche facile; c'est le sentiment qu'une telle

situation n'avait rien de personnel. Depuis longtemps on voyait, en

effet, un fanatisme artificiel exploiter des croyances sincères; la

liberté religieuse, dénoncée comme un _dogme impie_; le protestantisme

poussé à bout par des outrages sans nom; les pasteurs d'Alsace, obligés

de calmer, par une déclaration collective, leurs communes étonnées de

tant de sauvages provocations; un incroyable arrêté, obtenu par

surprise, qui enlevait plus de la moitié des églises de campagne aux

légitimes possesseurs; un prêtre qui, assisté de ses paroissiens, jette

au vent les os des Réformés, et cette impiété insolemment impunie; le

buste de Luther honteusement arraché d'une ville luthérienne; la guerre

latente, organisée dans cette sage province, et la tribune qui se tait

sur de si étranges menées; d'autre part, les jésuites deux plus plus

nombreux sous la révolution qu'ils n'étaient sous la restauration, avec

eux les maximes du corps qui reparaissent aussitôt, d'indicibles

infamies que Pascal n'aurait pas même osé montrer pour les combattre, et

que l'on revendique comme la pâture de tous les séminaires et de tous

les confesseurs de France; les évêques qui se retournent l'un après

l'autre contre l'autorité qui les choisit, et malgré tant de trahisons,

une facilité singulière à s'en attirer de nouvelles; le bas clergé, dans

une servitude absolue, nouveau prolétariat qui commence à s'enhardir

jusqu'à la plainte; et, au milieu de ce concours de choses, quand on

devrait ne songer qu'à se défendre, une ardeur maladive de provocation,

une fièvre de calomnie que l'on sanctifie par la croix; voilà quelle

était la situation générale.

Le terrain était, d'ailleurs, bien préparé; on travaillait depuis

plusieurs années la société en haut, en bas, dans les ateliers, dans les

écoles, par le cœur et par la tête. L'opinion semblait s'affaisser en

toute occasion. Accoutumée à reculer, pourquoi ne ferait-elle pas encore

un dernier pas en arrière? Dès le premier mot, le Jésuitisme s'était

trouvé naturellement d'accord avec le Carlisme dans un même esprit de

ruse et de décrépitude fardée; ce que Saint-Simon appelle _cette écume

de noblesse_ n'avait pu manquer de se mêler à ce levain. Quant à une

partie de la Bourgeoisie, appliquée à contrefaire un faux reste

d'aristocratie, elle était tout près de considérer comme une marque de

bon goût, l'imitation de la caducité religieuse, littéraire et sociale.

Ainsi ménagé, le moment semblait bon pour surprendre ceux que l'on

croyait endormis. On avait très-bien senti qu'après tant de

déclamations, ce serait un coup important d'écraser la parole et

l'enseignement au Collége de France. Ce que l'on aurait obtenu par un

coup de main, on l'eût aussitôt présenté comme le résultat de l'opinion

soulevée; il valait la peine de sortir des catacombes et de se

manifester publiquement. On s'est montré, en effet, et pour se repentir

aussitôt; car si les projets étaient violents, nous sentions, de notre

côté, l'importance du moment; nous comptions, pour résister, non sur la

force de notre parole, mais sur notre volonté de ne rien céder, et sur

la conscience éclairée de notre auditoire. Tout ce que la frénésie ou

sincère ou jouée a pu faire, a été de couvrir quelque temps notre voix,

pour donner au sentiment public l'occasion d'éclater; après quoi ces

nouveaux missionnaires de la liberté religieuse se sont retirés, la rage

dans le cœur, honteux de s'être trahis au grand jour, et prêts à se

renier, comme, en effet, ils se sont reniés dès le lendemain.

Cette défaite est due tout entière à la puissance de l'opinion, à celle

de la presse, à la loyauté de la génération nouvelle qui ne peut rien

comprendre à tant d'artifices. Que les mêmes folies recommencent, nous

retrouverons demain le même appui. La question, à certains égards, ne

nous regarde plus; reste à savoir ce que prétend faire le pouvoir

politique dès qu'il la rencontrera. Il serait assez commode de s'asseoir

dans les deux camps, d'attaquer l'ultramontanisme d'une main, de le

flatter de l'autre; mais cette situation est périlleuse. Il faudra se

prononcer. Ce n'est pas moi qui nierai la force du jésuitisme et des

intérêts qui s'y rattachent. Cette tendance ne fait que commencer; à

petit bruit, elle gagne dans les ténèbres ce qu'elle perd en plein jour.

On peut donc s'y associer; on peut tenter d'appuyer au moins un pied du

trône sur ce terrain. Si par hasard la coalition est sincère, elle sera

puissante. Seulement, il conviendrait de l'avouer; sinon, il pourrait

arriver qu'à la fin, pour prix de trop d'habileté, on tournât contre soi

les ultramontains et ceux qui les combattent.

Il est étrange que de pareilles questions aient pu surprendre la

société, sans que la tribune ait averti personne. Elle était, sous la

restauration, un lieu d'où l'on apercevait de loin les signes de

tempête. On prémunissait de là le pays sur les dangers longtemps avant

qu'ils fussent imminents. Pourquoi la tribune a-t-elle perdu ce

privilége? Je commence à craindre que ces quatre cents hommes d'état ne

se cachent les uns aux autres le pays qu'ils habitent.

Ceci est plus sérieux que beaucoup de personnes ne pensent. C'est

l'affaire d'un trône et d'une dynastie. Je sais des hommes qui s'en vont

chaque jour, disant: Il n'y a pas de jésuites. Où sont les jésuites? En

dissimulant la question, ceux-là montrent qu'ils en connaissent mieux

que les autres toute la portée.

La réaction religieuse que l'on voudrait faire tourner au profit d'une

secte n'est pas, en effet, sans raison dans la société. Où est l'homme

que l'on n'ait, comme à plaisir, dégoûté des intérêts et des espérances

politiques? En voyant depuis douze ans, ce que l'on appelle les chefs de

parti mettre tout leur talent à ménager mutuellement leurs masques en

public, quel est celui qui n'a pas un moment pris en dédain cette

corruption changée en routine, et qui n'ait reporté son esprit vers

celui-là seul qui ne ruse pas, qui ne fraude pas, qui ne ment pas? Cette

disposition religieuse est inévitable. Elle sera féconde et salutaire.

Par malheur, tout le monde s'empresse déjà de spéculer sur un pareil

retour: il en est même qui avouent que ce Dieu restauré pourrait bien

être un excellent _instrument_ pour le pouvoir actuel. Quelle bonne

fortune, en effet, pour plus d'un homme d'état, si cette France, fière,

guerrière, révolutionnaire, philosophique, lasse enfin de tout et

d'elle-même, consentait, sans plus de ferveur politique, à dire son

chapelet dans la poussière, à côté de l'Italie, de l'Espagne, et de

l'Amérique du Sud!

On nous dit: Vous attaquez le jésuitisme par mesure de prudence.

Pourquoi le séparez-vous du reste du clergé? Je ne sépare que ce qui

veut être séparé. J'expose les maximes de l'ordre qui résume les

combinaisons de la religion politique. Ceux qui, sans porter le nom de

l'ordre, trempent dans les mêmes maximes, s'attribueront aisément dans

mes paroles la part qui leur revient; à l'égard des autres l'occasion

leur est offerte de renier les ambitieux, de ramener les égarés, de

condamner les calomniateurs.

Il est temps de savoir, à la fin, si l'esprit de la révolution française

n'est plus qu'un mot banal dont il faut publiquement et officiellement

se jouer. Le catholicisme, en se plaçant sous la bannière du jésuitisme,

veut-il recommencer une guerre qui, déjà, lui a été funeste? Veut-il

être l'ami ou l'ennemi de la France?

Ce qu'il y aurait de pis pour lui, serait de s'obstiner à montrer que sa

profession de foi est, non-seulement différente, mais ennemie de la

profession de foi de l'Etat. Dans ses institutions fondées sur l'égalité

des cultes existants, la France professe, enseigne l'unité du

christianisme, sous la diversité des églises particulières. Voilà sa

confession, telle qu'elle est écrite dans la loi souveraine; tous les

Français appartiennent légalement à une même église sous des noms

différents; il n'y a ici désormais[48] de schismatiques et d'hérétiques

que ceux qui, niant tout autre église que la leur, tout autre autorité

que la leur, veulent l'imposer à toutes les autres, rejeter toutes les

autres, sans discussion, et osent dire: Hors de mon église, il n'y a

point de salut, lorsque l'Etat dit précisément le contraire. Ce n'a pas

été un pur caprice, si la loi a brisé la religion de l'Etat. La France

ne pouvait adopter pour la représenter, l'ultramontanisme qui, par son

principe d'exclusion, est diamétralement l'opposé du dogme social et de

la communauté religieuse, inscrits dans la constitution comme le

résultat, non-seulement de la révolution, mais de toute l'histoire

moderne. D'où il suit que, pour que les choses soient autrement, il faut

de deux choses l'une, ou que la France renie sa communion politique et

sociale, ou que le catholicisme devienne véritablement universel, en

comprenant enfin ce qu'il se contente de maudire.

Ceux qui entrevoient les choses de plus loin ont, il faut l'avouer, une

singulière espérance; ils observent le travail qui s'accomplit dans les

cultes dissidents; en remarquant les agitations intestines de l'Eglise

anglicane, grecque et du protestantisme allemand, ils s'imaginent que

l'Angleterre, la Prusse, l'Allemagne, la Russie même, inclinent en

secret de leur côté, et vont un jour, les yeux fermés, passer au

catholicisme, tels qu'ils l'entendent. Rien, au fond, de plus puéril

qu'une semblable imagination. Supposer que le schisme n'est qu'une

fantaisie de quatre-vingt-dix millions d'hommes, qui va cesser par une

nouvelle fantaisie d'orthodoxie, c'est une sorte de folie chez ceux qui

prétendent posséder seuls la confidence de la Providence dans le

gouvernement de l'histoire. Si le protestantisme s'accommode de certains

points de la doctrine catholique, se persuade-t-on en réalité que ce

soit simplement pour se renier et se livrer, sans conditions

réciproques? Il s'assimile, cela est vrai, diverses parties de la

tradition universelle; mais, par ce travail de conciliation, il fait

absolument l'opposé de ceux qui parmi nous ne songent qu'à exclure,

interdire, anathématiser. Il s'agrandit à mesure que les nôtres se

rappetissent; et si jamais la conversion s'opérait, je prédis à nos

ultramontains qu'ils seront plus embarrassés des convertis qu'ils ne le

sont aujourd'hui des schismatiques.

Ils demandent la liberté pour tuer la liberté. Accordez-leur cette arme,

je ne m'y oppose pas; elle ne tardera pas à se retourner contre eux.

Ouvrez-leur, si vous voulez, toutes les barrières; c'est le moyen de

mieux trancher la question, et ce moyen ne me déplaît pas. Qu'ils soient

partout; qu'ils envahissent tout; après quoi dix ans ne se passeront pas

sans qu'ils soient chassés pour la quarantième fois avec le gouvernement

qui aura été ou qui seulement aura semblé être leur complice; c'est à

vous de savoir si c'est là ce que vous voulez faire.

Des jésuites · 第 4 / 14 段