Tout bâti sur un principe: surveillance mutuelle, dénonciation mutuelle,

mépris parfait de la nature humaine (mépris naturel peut-être à la

terrible époque où fut fondé cet institut).

Le supérieur est entouré de ses _consulteurs_, les profès, novices,

élèves, de leurs confrères ou camarades, qui peuvent les dénoncer. De

honteuses précautions sont prises contre les membres les plus graves,

les plus éprouvés[33].

Sombre intérieur! combien je les plains!... Mais l'homme, si mal au

dedans, ne doit-il pas être d'autant plus actif au dehors, n'y doit-il

pas porter une dangereuse inquiétude? Ce terrible esprit de police, le

seul moyen qu'il ait d'en moins souffrir, c'est de le mettre partout.

Une telle police, appliquée à l'éducation, n'est-ce pas une chose

impie?... Quoi! cette pauvre âme qui n'a qu'un jour entre deux

éternités, un jour pour devenir digne de l'éternité bienheureuse, vous

mettez la main dessus pour rendre l'enfant délateur, c'est-à-dire

semblable au diable, qui fut, selon la Genèse, le premier délateur du

monde!

Tous les services que les jésuites ont pu rendre[34], ne peuvent laver

ceci. Leur méthode même d'enseignement et d'éducation, judicieuse en

plusieurs choses, n'en est pas moins partout empreinte d'un caractère

mécanique, automatique. Nul esprit de vie. Elle règle l'extérieur;

l'intérieur viendra, s'il peut. Elle enseigne entre autres choses _à

porter décemment la tête, à regarder toujours plus bas que celui à qui

l'on parle, à bien effacer les plis qui se forment au nez et au

front_[35], signes en effet trop visibles de la duplicité et de la

ruse... Les malheureux comédiens ne savent pas que la sérénité, l'air de

candeur et la grâce morale doivent venir de l'intérieur, monter du

cœur au visage, qu'on ne les imite jamais.

* * * * *

Voilà, messieurs, les ennemis auxquels nous avons affaire. La liberté

religieuse, sur laquelle ils voudraient porter les mains, est solidaire

de toutes les autres, de la liberté politique, de celle de la presse,

de celle de la parole, que je vous remercie d'avoir maintenue... Gardez

bien ce grand héritage; vous le devez d'autant plus que vous l'avez reçu

de vos pères, jeunes gens, et non fait vous-mêmes; c'est le prix de

leurs efforts, le fruit de leur sang. L'abandonner! autant vaudrait

briser leurs tombeaux.

Qu'il vous souvienne toujours du mot d'un vieillard d'autrefois, d'un

homme à la blanche barbe, comme il dit lui-même, du chancelier

L'Hôpital: «Perdre la liberté, ô bon Dieu! Que reste-t-il à perdre après

cela?»

Ve LEÇON.

LIBRE ASSOCIATION, FÉCONDITÉ. _Stérilité de l'Église asservie_.

[26 mai 1843.]

Les attaques violentes, perfides, qu'on a dirigées contre moi, depuis

notre dernière réunion, m'obligent à dire un mot de moi-même.

Un mot; le premier, et ce sera le dernier.

Messieurs, nous nous connaissons de longue date.

La plupart des jeunes gens qui sont ici, ont été élevés, sinon par moi,

au moins par mes livres et par mes élèves. Il n'est ici personne qui

ignore la ligne que j'ai suivie.

Ligne à la fois libérale et religieuse. Elle part de 1827. En cette

année je publiai deux ouvrages; l'un était la traduction d'un livre qui

fonde la philosophie de l'histoire sur la base de la Providence, commune

à toute religion; l'autre était un abrégé d'histoire moderne, où je

condamnais avec plus de force que je ne l'ai jamais fait depuis, le

fanatisme et l'intolérance[36].

Donc, on me connaissait dès lors, et par mes livres, et par mon

enseignement de l'école Normale, enseignement que mes élèves répandaient

sur tous les points de la France. Depuis, je n'ai pas dit un mot qui ne

fût d'accord avec mon point de départ.

Ma carrière n'a été nullement hâtée; j'ai franchi, un à un, tous les

degrés, sans qu'on m'en ait épargné, abrégé un seul. L'examen,

l'élection, l'ancienneté, telles ont été mes voies.

On me reproche mes humbles commencements... Mais je m'en fais gloire...

(_Applaudissements._)

On dit _que j'ai sollicité_[37]... Quand l'aurais-je fait? Celui qui,

pendant tant d'années, tous les jours, et sans repos, a suffi au double

travail du professeur et de l'écrivain, s'est réservé peu de temps pour

les affaires et les intérêts.

J'ai mené longues années la vie des bénédictins de notre âge, des

Sismondi, des Daunou... M. Daunou vivait dans un faubourg éloigné, au

milieu des jardiniers; tous les matins, quand ils voyaient la lumière à

sa fenêtre, ils se mettaient au travail et disaient: «Il est quatre

heures.»

En commençant une œuvre immense, comme est l'histoire de ce pays, une

œuvre sans proportion avec la durée de la vie humaine, on se condamne

à mener une vie de reclus... Cette vie n'est pas sans danger. On s'y

absorbe à la longue, au point de ne plus savoir ce qui se passe

au-dehors, et parfois l'on ne s'éveille que quand l'ennemi force la

porte, et qu'il est entré chez vous.

* * * * *

Hier encore, je l'avoue, j'étais tout entier dans mon travail, enfermé

entre Louis XI et Charles le Téméraire, et fort occupé de les

accorder... lorsqu'entendant à mes vitres ce grand vol de chauve-souris,

il m'a bien fallu mettre la tête à la fenêtre et regarder ce qui se

passait.

Qu'ai-je vu? Le néant qui prend possession du monde... et le monde qui

se laisse faire, le monde qui s'en va flottant, comme sur le radeau de

la _Méduse_, et qui ne veut plus ramer, qui délie, détruit le radeau,

qui fait signe... à l'avenir? à la voile de salut?... Non! mais à

l'abîme, au vide...

L'abîme murmure doucement: Venez à moi, que craignez-vous? Ne voyez vous

pas que _je ne suis rien_?

Et c'est parce que _tu n'es rien_, justement, que j'ai peur de toi. Ce

que je crains, c'est ton néant. Je n'ai pas peur de ce qui _est_; ce qui

_est_ vraiment, est de Dieu.

Le moyen âge a dit dans son dernier livre (l'_Imitation_): Que Dieu

parle, et que les docteurs se taisent.--Nous n'avons pas ceci à dire,

nos docteurs ne disent rien.

La théologie, la philosophie, ces deux maîtresses du monde, d'où

l'esprit devrait descendre, disent-elles quelque chose encore?

La philosophie n'enseigne plus; elle s'est réduite à l'histoire, à

l'érudition; elle traduit ou réimprime.

La théologie n'enseigne plus. Elle critique, elle injurie. Elle vit sur

des noms propres, sur les livres et la réputation de M. tel, qu'elle

attaque... Qu'importe M. tel ou tel? Parlez-nous plutôt de Dieu.

Il est grand temps, si l'on veut vivre, que chacun, laissant ces

docteurs disputer tant qu'il leur plaît, cherche la vie en soi-même,

fasse appel à la voix intérieure, aux travaux persévérants de la

_solitude_, au secours de la libre _association_.

Nous n'entendons guère aujourd'hui ni la solitude, ni l'association;

encore moins sait-on comment le travail solitaire, et les communications

libres, peuvent alterner et se féconder.

Là pourtant est le salut... Je vois, en pensée, tout un peuple qui

souffre et languit, n'ayant ni association, ni vraie solitude, quelque

isolé qu'il puisse être. Ici, un peuple d'étudiants, éloignés de leurs

familles (cette montagne des écoles est un quartier d'exilés), là bas un

peuple de prêtres, dispersés dans les campagnes, entre la malveillance

du monde et la tyrannie de leurs chefs, foule infortunée, sans voix pour

se plaindre, qui, dans tout un demi-siècle, n'a poussé encore qu'un

soupir[38].

Tous ces hommes isolés, ou associés de force pour maudire l'association,

étaient groupés, au moyen âge, en libres confréries, en colléges, où,

sous l'autorité même, il restait une part à la liberté. Plusieurs de ces

colléges se gouvernaient, nommaient leurs chefs, leurs maîtres. Et

non-seulement l'administration y était libre, mais l'étude en certains

points. Dans cette grande école de Navarre, par exemple, à côté de

l'enseignement obligé, les étudiants avaient le droit de se choisir

eux-mêmes un livre pour expliquer ensemble, étudier et chercher

ensemble. Ces libertés furent fécondes; le Collége de Navarre donna une

foule d'hommes éminents, des orateurs, des critiques, les Clémengis et

les Launoy, les Gerson et les Bossuet[39].

Ce qu'il y avait de liberté dans les écoles du moyen âge, disparut aux

derniers siècles.

Dans ces écoles (trop mal jugées), on apprenait peu, il est vrai, mais

on s'exerçait beaucoup. Au seizième siècle, le point de vue change; on

veut _savoir_. La science s'accroît tout à coup de tout le monde ancien,

qu'on vient de retrouver; par quels moyens mécaniques se mettre dans la

mémoire cette masse de mots et de choses?

Cette science inharmonique n'avait produit que le doute; tout flottait,

les idées, les mœurs. On imagina, pour tirer l'esprit humain d'une

telle fluctuation, la forte machine de la société des Jésuites, où, bien

engagé une fois, et solidement rivé, il ne bougeât plus.

Qu'arriva-t-il? C'est que cette idée barbare de serrer ainsi dans des

tenailles la vie palpitante, manqua ce qu'elle voulait. Lorsqu'on

croyait tenir, on ne tenait pas; on se trouva n'avoir serré que la mort.

Et la mort gagna. Un esprit de défiance, d'inaction, se répandit dans

l'Eglise. Le talent fut en suspicion. Les bons sujets furent ceux qui se

turent. On se résigna au silence de plus en plus aisément; on s'habitua

à faire le mort. Quand on le fait si bien, c'est qu'on est mort en

effet.

De nos jours, les champions éminents du clergé sont étrangers au clergé

(les Bonald, les De Maistre). Un prêtre s'est mis en avant, un

seul[40]... Est-il prêtre encore?

Stérilité profonde, et qui explique bien peu le bruit qu'on fait

maintenant...

«Mais quoi! dira-t-on peut-être, ne suffit-il pas de redire et répéter

un dogme éternel?»

Et justement, parce qu'il est éternel, parce qu'il est divin, le Christ,

dans ses puissants réveils, n'a jamais manqué d'une robe neuve, d'un

vêtement de jeunesse... De siècle en siècle il a incessamment renouvelé

sa tunique, et par saint Bernard, et par saint François, et par Gerson,

et par Bossuet!...

N'excusez pas votre impuissance. Si la foule a rempli l'église,

n'essayez pas de nous faire croire qu'elle y vienne pour entendre ce

ressassement de vieilles controverses. Nous analyserons tôt ou tard les

motifs divers qui l'ont amenée. Aujourd'hui, une question seulement:

Est-ce pour quitter le monde que ces gens-ci viennent à l'église, ou

pour y entrer plus vite?... Dans ce temps de concurrence, plus d'un a

fait comme le passant trop pressé, qui, voyant la rue encombrée, profite

d'une église ouverte, la traverse, sort par l'autre porte, et se trouve

avoir devancé les simples qui travaillent encore à faire leur voie dans

la foule.

* * * * *

Maintenir le clergé stérile, lui continuer la desséchante éducation du

seizième siècle, lui imposer toujours les livres qui témoignent de

l'état hideux des mœurs de ce temps, c'est faire ce que ne feraient

pas ses plus cruels ennemis.

Quoi! ce grand corps vivant, l'énerver, le paralyser! le tenir inerte,

immobile! lui tout défendre, excepté l'injure!

Mais l'injure, mais la critique, la meilleure critique, n'est encore

qu'une critique, c'est-à-dire une négation. Devenir de plus en plus

négatif, c'est vivre de moins en moins.

Nous qu'ils croient leurs ennemis, nous voulons qu'ils agissent, qu'ils

vivent. Et leurs chefs, disons mieux, leurs maîtres, ne leur permettent

pas de donner signe de vie... Quelle est, je vous prie, des deux mères

du jugement de Salomon, quelle est la vraie, la bonne mère? _Celle qui

veut que l'enfant vive._

Pauvre église! il faut que ce soient ses adversaires qui l'invitent à se

reconnaître, à partager avec eux le travail de l'interprétation, à se

souvenir de ses libertés et des grandes voix prophétiques qui sont

sorties de son sein!

Ne vous souvient-il donc plus, ô Eglise! des paroles éternelles qu'un de

vos prophètes, Joachim de Flores, écouté avec respect des papes et des

empereurs, dictait, l'an 1200, au pied de l'Etna. Son disciple nous dit:

«Il dicta trois nuits, trois jours, sans dormir, manger, ni boire; moi,

j'écrivais... Et il était pâle comme la feuille des bois:

«Il y a eu trois âges, trois sortes de personnes parmi les croyants: les

premiers appelés au travail d'accomplir la loi, les seconds au travail

de la passion, les derniers élus pour la liberté de la contemplation.

C'est ce qu'atteste l'Écriture lorsqu'elle dit: Où est l'esprit du

Seigneur, là est la liberté.--Le premier âge fut un âge d'esclaves, le

second d'hommes libres, le troisième d'amis; le premier, âge de

vieillards, le second d'hommes, le troisième d'enfants; au premier les

orties, au second les roses, au dernier les lis.--Le mystère du royaume

de Dieu apparut d'abord comme dans une nuit profonde; puis il est venu à

poindre comme l'aurore; un jour il rayonnera dans son plein midi... Car

à chaque âge du monde, la science croît et devient multiple; il est

écrit: Beaucoup passeront, et la science ira se multipliant.»

Ainsi, du fond du treizième siècle, le prophète voyait la lumière du

monde moderne, le progrès, la liberté, que ceux-ci ne reconnaissent

plus.--De trente lieues on distingue le Mont Blanc, et on ne le voit pas

quand on habite dans son ombre.

C'est la liberté aujourd'hui, la liberté annoncée par ces vieux

prophètes, qui vient prier l'Eglise, en leur nom, de ne pas mourir, de

ne pas se laisser étouffer sous cette lourde chappe de plomb, de se

soulever plutôt, en s'appuyant sur la jeune et puissante main qu'elle

lui tend.

Ces prophètes, et nous, leurs enfants (sous forme diverse, n'importe),

nous avons senti Dieu de même, comme le vivant et libre esprit, qui veut

que le monde l'imite dans la liberté.

Jetez donc là ces armes inutiles, abjurez la folle guerre qu'on vous

fait faire malgré vous. Voulez-vous que nous restions là, comme les

mauvais ouvriers qui passent toute la journée dans les carrefours, à

nous quereller?

Que ne venez-vous plutôt, vous et les autres, travailler avec nous,

pendant qu'il reste quelques heures de jour, en sorte qu'associant nos

œuvres et nos cœurs, nous soyons tous de plus en plus, comme

disait le moyen âge: Des frères dans le libre esprit!

VIe LEÇON.

L'ESPRIT DE VIE, L'ESPRIT DE MORT.--_Avions-nous le droit de signaler

l'esprit de mort?_ [1er juin 1843.]

Quel que soit l'accablement des affaires, l'entraînement des passions,

il n'est personne qui n'ait un moment dans sa vie pour rêver une vie

plus haute.

Personne qui, seul à son foyer, rentrant fatigué le soir, ou bien encore

renouvelé aux heures sereines du matin, ne se soit demandé s'il

resterait toujours dans le monde des petites choses, s'il ne prendrait

jamais l'essor!

Dans ce moment grave, qui peut-être ne reviendra pas, quel homme va-t-on

rencontrer?

On rencontrera deux hommes, deux langages et deux esprits.

L'un vous dit de vivre, et d'une grande vie, de ne plus vous disperser

au dehors, mais d'en appeler à vous-même, à vos puissances

intérieures...., d'embrasser votre destinée, votre science, votre art,

d'une volonté héroïque; de ne rien prendre, ni science, ni croyance,

comme une leçon morte, mais comme une chose vivante, comme une vie

commencée qu'il vous faut continuer et vivifier encore, en créant, selon

vos forces, à l'imitation de Celui qui crée toujours... C'est là la

grande voie, et, pour être celle du mouvement fécond, elle n'éloigne pas

de celle de la sainteté. Est-ce que nous n'avons pas vu les aînés de

Dieu, à qui il donnait de le suivre dans sa voie de création, les

Newton, les Virgile et les Corneille, marcher dans leur simplicité,

rester purs et mourir enfants?

Ainsi parle l'esprit de vie. Que dirait l'esprit de mort? Que, si l'on

vit, il faut vivre peu, de moins en moins, et surtout ne rien créer.

«Garde-toi bien, dirait-il, de développer ta force intérieure; ne

t'interroge pas toi-même, n'en crois pas les voix du dedans; cherche

dehors, jamais en toi... Que sert de se fatiguer à se faire sa vie et sa

science? Eh! les voilà toutes faites, et si courtes, si faciles; il ne

s'agit que d'apprendre... Bien sot qui prendrait le grand vol; il est

plus sûr de ramper, on n'arrive que plus vite.

«Laisse-moi là ta Bible et ton Dante. Prends la _Fleur des Saints_, le

_Petit Traité des petites vertus_. Passe au col cette amulette; fais

les _Cent mortifications_, et puis par-dessus un petit cantique sur un

air mondain... Choisis bien ta place à l'église; bien vu et connu pour

un bon sujet, on te fera ton chemin, on te mariera bien, tu feras une

bonne maison.

«Mais tout cela à une condition, c'est que tu sois raisonnable,

c'est-à-dire que tu étouffes parfaitement ta raison. Tu n'en es pas bien

corrigé, tu en as encore des échappées, cela ne vaut rien... Vois-tu

là-bas cet automate, voilà un modèle; on dirait un homme, il parle et

écrit, mais jamais rien de lui-même, toujours des choses apprises; s'il

remue, c'est qu'un fil le tire.

«Si l'on savait combien la machine est supérieure à la vie, on ne

voudrait plus vivre, et tout irait mieux. Cette fiévreuse circulation du

sang, ce jeu variable de muscles et de fibres, avec combien d'avantages

vous les remplaceriez, par ces belles machines de cuivre, qui font

plaisir à voir, dans leur jeu si régulier de ressorts, de rouages et de

pistons.»

Beaucoup font ce qu'ils peuvent pour approcher de cet idéal. S'ils y

parvenaient, si la métamorphose s'opérait, on voit assez ce que

deviendrait la vie.

Et la science, que deviendrait-elle?

D'abord, il y aurait des sciences suspectes, d'autres moins suspectes

qu'on garderait pour soi, et comme instruments secrets. Les sciences

mathématiques et physiques trouveraient grâce, comme machinisme et

thaumaturgie; grâce pour un temps. Car après tout, ce sont des sciences;

on leur ferait leur procès. L'astronomie, déjà condamnée avec Galilée,

ne pourrait guère se défendre. L'Anti-Copernic, qu'on vend à la sortie

du sermon, tuerait Copernic. On garderait peut-être les quatre règles?

Et encore!

Il faudrait, pour les offices, conserver un peu de latin, mais point de

littérature latine, sinon dans les éditions arrangées par les jésuites.

La littérature et la philosophie moderne, à peu de chose près, ne sont

qu'hérésies; elles seraient bannies en masse. Combien plus cet Orient,

qui s'avise aujourd'hui d'apparaître au christianisme comme frère et

sous formes chrétiennes! Hâtons-nous d'enfouir une telle science, et

qu'on n'en parle jamais.

Plus de science. Un peu d'art suffit, un art dévot. Lequel pourtant et

de quelle époque?... Le moyen âge est trop sévère.--Raphaël est trop

païen.--Le Poussin est un philosophe.--Champagne est un janséniste.

Heureusement, voici Mignard, et à sa suite une école d'aimables peintres

pour peindre galamment les allégories, emblèmes et dévotions coquettes,

nouvellement inventées... Un tel fond dispense de forme; il suffirait

des peintres ambulants qui décorent de tableaux burlesques les petites

chapelles de Bavière et de Tyrol.

Que parlez-vous d'art, de peinture et de sculpture? il y a un bien autre

art, qui ne reste pas à la surface, mais va au dedans... Un art, qui

prend la molle argile, une âme amollie, gâtée, corrompue, et qui, au

lieu de la raffermir, la manie et la pétrit, lui ôtant le peu qui

restait d'élasticité, et fait de l'argile une boue... Art merveilleux

qui rend la pénitence si douce aux âmes malades, qu'elles veulent

toujours avouer, parce qu'avouer ainsi, c'est pécher encore.

Cette douce casuistique, si elle n'était un peu louche, aurait quelque

air de la jurisprudence, dont elle est la petite sœur bâtarde; mais,

en récompense, combien elle est plus aimable! Celle-ci, renfrognée comme

elle est, gagnerait fort à s'humaniser aux douceurs de l'autre! Qui

n'aimerait un Papinien mitigé par Escobar? La justice finirait par avoir

le cœur si bon qu'elle ne voudrait plus de son glaive; elle le

remettrait à ces pacifiques mains. Heureux changement, du droit à la

grâce! Le droit juge selon les mérites; la grâce choisit, elle distingue

et favorise; il y aurait la loi pour les uns, et la grâce pour les

autres, c'est juste le contraire du droit.

Nous voilà délivrés du droit, comme de l'art et de la science. Que

reste-t-il? La religion!

Hélas! c'est elle justement qui est morte la première... Si elle eût

vécu, tout pouvait encore se refaire, ou plutôt rien n'aurait péri.--Ce

qui reste, c'est une machine qui joue la religion, qui contrefait

l'adoration, à peu près comme en certains pays de l'Orient, les dévots

ont des instruments qui prient à leurs places, imitant par un certain

bruit monotone le marmottement des prières.

Nous voilà descendus bien bas, bien loin dans la mort... Il se fait de

grandes ténèbres...

Où donc est, dans la nuit qui s'étend, celle qui avait promis de nous

éclairer encore, sur les ruines des empires et des religions, où est la

philosophie? Pâle lumière sans chaleur, au sommet glacé de

l'abstraction, sa lampe est éteinte... Et elle croit vivre encore, et,

sans voix ni souffle, elle demande pardon de vivre à la théologie qui

n'est plus.

* * * * *

Réveillons-nous, tout ceci n'était qu'un rêve... Grâces soient rendues à

Dieu!

Je revois le monde; il vit. Le génie moderne est toujours ce qu'il

était. Ralenti peut-être un moment, il n'en est pas moins vivant,

puissant, immense. C'est sa colossale hauteur qui l'a empêché jusqu'ici

de faire attention aux clameurs d'en bas.

Il avait autre chose à faire lorsque d'une main il exhumait vingt

religions, et de l'autre mesurait le ciel, lorsque chaque jour, comme

autant d'étincelles, jaillissaient de son front des arts inconnus...

Oui, il pensait à autre chose, et il est fort excusable de n'avoir pas

compris que ceux-ci arrangeaient je ne sais quelle petite boîte pour y

mettre le géant.

La sagesse du vieil Orient, profonde sous sa forme enfantine, nous conte

qu'un malheureux génie fut mis dans un vase de bronze. Lui, rapide,

immense, qui d'un tour d'aile atteignait les pôles, serré dans ce vase,

et scellé d'un sceau de plomb, et le vase plongé au fond de la mer!

Au premier siècle, le captif jura que quiconque lui ouvrirait, il lui

donnerait un empire.--Au second siècle, il jura qu'il donnerait ce qu'il

y a de trésors au fond de la terre.--Au troisième siècle, il jura que si

jamais il sortait, il sortirait comme une flamme, et qu'il dévorerait

tout.

Qui donc êtes-vous, pour croire que vous allez sceller le vase, pour

vous imaginer que vous tiendrez là le vivant génie de la France? Est-ce

que vous auriez pour cela, comme dans le conte oriental, le sceau du

grand Salomon? Ce sceau avait en lui une puissance, il portait écrit un

nom ineffable que vous ne saurez jamais.

Il n'y a nulle main assez forte pour comprimer, non pas trois siècles,

mais un instant, l'élasticité terrible d'un esprit qui soulève tout.

Trouvez-moi à mettre dessus un roc assez lourd, une masse de plomb,

d'airain... Mettez-y le globe plutôt, et il se trouvera léger. Si le

globe pesait assez, si vous aviez clos toute issue et bien regardé

autour, par telle fente que vous n'auriez pas vue, la flamme flamberait

au ciel!

* * * * *

Terminons ici. Nous avons atteint le but de ce cours, étudié d'abord

l'organisme vivant du vrai moyen âge, puis le machinisme stérile du faux

moyen âge qui veut s'imposer à nous; nous avons caractérisé, signalé,

l'_esprit de mort_ et l'_esprit de vie_.

Le professeur de morale et d'histoire avait-il le droit de traiter la

plus haute question de l'histoire et de la morale?

C'était non-seulement son droit, mais son devoir. Si quelqu'un en

doutait, c'est qu'apparemment il ne saurait pas qu'ici, au plus haut

degré de l'enseignement, la science n'est pas la science de ceci ou de

cela, mais tout simplement la _science_ absolue, complète, vivante;

elle domine les intérêts de la vie, elle en repousse la passion, mais

elle en prend la lumière; toute lumière lui appartient.

«Les questions du présent n'en sont-elles pas exceptées?» Mais qu'est-ce

que le présent? Est-il si facile d'en isoler le passé?--Nul temps n'est

hors de la science; l'avenir même lui appartient dans les études assez

avancées pour qu'on puisse prédire le retour des phénomènes, comme on le

peut dans les sciences physiques, comme on le pourra un jour (d'une

manière conjecturale) dans les sciences historiques.

Des jésuites · 第 3 / 14 段