Un seul fait. Vers 1650, une grande dame du Piémont, très-mondaine,

très-passionnée, se trouvait au lit de mort; elle était assistée de ses

confesseurs jésuites, et pourtant, peu rassurée. Dans ce grave moment,

elle se souvint de son mari qu'elle n'avait pas vu depuis longtemps,

elle le fit venir et lui dit: «J'ai beaucoup péché (peut-être envers

vous), j'ai beaucoup à expier, je crois mon âme en péril. Aidez-moi, et

jurez que vous emploierez tous les moyens, le fer et le feu, pour

convertir les Vaudois.» Le mari, brave militaire, jura, et n'épargna

aucun moyen militaire; mais rien n'y faisait. Les jésuites, plus

habiles, imaginèrent alors d'enlever les enfants; on était sûr que les

mères suivraient[22]...

Ce moyen, sous la même influence, fut largement appliqué, lors de la

révocation de l'Édit de Nantes. Louis XIV y répugnait; mais madame de

Maintenon qui n'avait pas d'enfant, lui fit entendre que rien n'était

mieux imaginé, ni plus efficace... Les cris des mères ont monté au ciel!

Si nous répugnons, nous aussi, à mettre nos enfants dans les mains de

ceux qui les premiers conseillèrent ces enlèvements d'enfants, il faut

peu s'en étonner. L'éducation mécanique que donnent les Jésuites,

cultive peut-être l'esprit, mais en brisant l'âme. On peut savoir

beaucoup, et n'en pas moins être une âme morte: _Perindè ac cadaver_.

* * * * *

Il y a aussi une chose qui doit mettre en défiance. Ce que sont les

jésuites aujourd'hui, et ce qu'ils font, qui le sait?... Ils ont plus

que jamais une existence mystérieuse.

Nous aurions droit de leur dire: La partie n'est pas égale entre vous et

nous. Nous livrons toutes nos pensées au public, nous vivons dans la

lumière.--Vous, qui vous empêche de dire _oui,_ le matin, _non_ le soir?

On sait ce que nous faisons. Nous travaillons bien ou mal. Chaque jour,

nous venons tout apporter ici, notre vie, notre propre cœur... Nos

ennemis peuvent y mordre.

Et il y a déjà longtemps (simples que nous sommes et laborieux) que nous

les nourrissons de notre substance. Nous pouvons leur dire, comme dans

le chant grec le blessé dit au vautour: «Mange, oiseau, c'est la chair

d'un brave; ton bec croîtra d'une coudée.»

Car enfin, voyez vous-mêmes, de quoi vivez-vous dans votre grande

pauvreté?

La langue même que vous avez dans la bouche, avec laquelle vos avocats

attaquent J.-J. Rousseau, c'est la langue de Rousseau, autant qu'ils

peuvent... Rhétorique, raisonnement, peu d'observation des faits.

Le spiritualisme chrétien, qui l'a relevé il y a vingt ans, est-ce vous?

oseriez-vous le dire?

La ferveur pour le moyen âge, qui l'a ramenée dans le public, est-ce

vous? oseriez-vous le dire.

Nous avons loué le passé, saint Louis, saint Thomas, même Ignace de

Loyola... Et vous êtes venus dire: Je suis Loyola... Non! pas même

Loyola... Un homme de génie n'eût pas fait aujourd'hui ce qu'il fit

alors...

Cette église même, où vous prêchez, elle était là depuis des siècles et

vous ne saviez pas la voir... Il a fallu qu'on vous la montrât, qu'on

vous fît découvrir les tours de Notre-Dame, et alors vous vous y êtes

glissés, que Notre-Dame le voulût ou non; vous en avez fait une place de

guerre, et vous avez mis vos batteries sur les tours, sur cette maison

de paix...

Eh bien! qu'elle juge elle-même cette maison, entre vous et nous, quels

sont les vrais successeurs des hommes qui l'ont bâtie?

Vous, vous dites que tout est fini, vous ne voulez pas qu'on ajoute.

Vous trouvez les tours assez hautes... Elles le sont bien assez pour y

asseoir vos machines.

Nous, nous disons qu'il faut toujours bâtir, mettre œuvre sur

œuvre, et des œuvres vives, que Dieu créant toujours, nous devons

suivre, comme nous pourrons, et créer aussi...

Vous vouliez qu'on s'arrêtât... et nous avons poursuivi... Malgré vous,

nous avons, au dix-septième siècle, découvert le ciel (comme la terre au

quinzième); vous vous êtes indigné, mais il vous a bien fallu

reconnaître cet immense accroissement de la religion.--Avant le droit

des gens, qui a mis la paix dans la guerre même, avant l'égalité civile,

le christianisme lui-même était-il réalisé?--Qui a ouvert ces grandes

voies? Le temps moderne que vous accusez.--L'égalité politique, dont

vous commencez à savoir le nom, pour l'employer contre nous, ce sera

encore une pièce, que nous ajouterons à notre grande construction...

Nous sommes des maçons, des ouvriers, laissez-nous bâtir, laissez-nous

poursuivre de siècle en siècle, l'édification de l'œuvre commune, et

sans nous lasser jamais, exhausser de plus en plus l'éternelle Église de

Dieu!

Cette leçon fut troublée par quelques signes d'une insolente

désapprobation. Les individus qui se les permirent, soulevèrent

l'indignation de tout l'auditoire; reconnus à la sortie du cours, ils

furent poursuivis par les huées de la foule.

Le mercredi suivant, M. Quinet, dans une leçon qui restera, établit

notre droit, le droit de la liberté du professeur. Les journaux se

déclarèrent successivement pour nous (le _National_ et le

_Constitutionnel_, le 5 mai; les _Débats_, le 13; la _Revue des deux

Mondes_, le 15; le _Courrier_, le 17; la _Revue indépendante_, le 25).

Le _Siècle_ reproduisit les leçons de M. Quinet, et les miennes.

Une nouvelle revue dont le premier numéro parut le 15 mai, en donna des

extraits (_Journal de la liberté religieuse_, dirigé par M. Goubault);

des fragments considérables furent insérés par divers journaux des

départements et de l'étranger: _Journal de Rouen_, _Écho de Vésone_,

_Courrier de Lyon_, _Espérance_, _Helvétie_, _Courrier Suisse_, _etc._,

_etc._

Le jeudi 11 mai, plusieurs de mes collègues et de mes plus illustres

amis, français et étrangers, voulurent, en quelque sorte, protester par

leur présence contre ces indignes attaques, et me firent l'honneur

d'entourer ma chaire.

IIIe LEÇON.

ÉDUCATION, DIVINE, HUMAINE. _Éducation contre nature._

[11 mai 1843.]

Dans une vie déjà avancée, solitaire et laborieuse, je trouve, en

regardant derrière moi, une compensation très-douce à ce qui a pu me

manquer.

C'est qu'il m'a été donné autant qu'à aucun homme de ce temps, de

contempler dans l'histoire un mystère vraiment divin.

Je ne parle pas du spectacle des grandes crises dramatiques qui semblent

les coups d'état de Dieu... Je parle de l'action douce, patiente,

souvent à peine sensible, par laquelle la Providence prépare, suscite et

développe la vie, la ménage et la nourrit et va la fortifiant.

(_Rumeurs_, _interruption_.)

J'atteste mes illustres amis, historiens de l'humanité ou de la nature,

que je vois dans cette enceinte, je leur demande si la plus haute

récompense de leurs travaux, leur meilleure consolation dans les

fortunes diverses, n'a pas été la contemplation de ce que nous pouvons

appeler la maternité de la Providence.

Dieu est une mère... Cela est sensible pour qui voit avec quel

ménagement, il met les plus grandes forces à la portée des êtres les

plus faibles... Pour qui ce travail immense, ce concours des éléments,

ces eaux venues des mers lointaines, et cette lumière de trente millions

de lieues? Quel est ce favori de Dieu devant lequel la nature

s'empresse, se modère et retient son souffle?... C'est un brin d'herbe

des champs.

A voir ces ménagements si habiles, si délicats, cette crainte de

blesser, ce désir de conserver, ce tendre respect de l'existence, qui

méconnaîtrait la main maternelle?

La grande mère, la grande nourrice est comme toutes les mères; elle

craint d'être trop forte; elle entoure et ne serre pas; elle influe, ne

force pas; elle donne toujours et toujours, mais doucement, peu à la

fois... de sorte que le nourrisson, quel qu'il soit, ne reste pas

longtemps passif, qu'il s'aide lui-même et que selon son espèce, il ait

aussi son action.

Le miracle éternel du monde, c'est que la force infinie, loin

d'étouffer la faiblesse, veut qu'elle devienne une force. La

Toute-puissance semble trouver une félicité divine à créer, encourager

la vie, l'action, la liberté. (_Rumeurs_, _violents dialogues_, _longue

interruption_.)

L'éducation n'a pas d'autre but que d'imiter, dans la culture de

l'homme, cette conduite de la Providence. Ce que l'éducation se propose,

c'est de développer une créature libre, qui puisse elle-même agir et

créer.

Dans l'éducation désintéressée et tendre qu'ils donnent à leur enfant,

les parents ne veulent rien pour eux, mais tout pour lui, qu'il

grandisse harmoniquement dans toutes ses facultés, dans la plénitude de

ses puissances, que peu à peu il devienne fort, qu'il soit homme et les

remplace.

Ils veulent avant tout que l'enfant développe son activité, quand même

ils devraient en souffrir.. Si le père fait de l'escrime avec lui, il

lui donne avantage pour l'enhardir, il recule, se laisse toucher, ne

trouve jamais qu'il frappe assez fort...

La pensée des parents, le but de leurs soins pendant tant d'années,

c'est qu'à la longue l'enfant soit en état de se passer d'eux, qu'il

puisse les quitter un jour... La mère même se résigne, elle le voit

partir, elle l'envoie dans les carrières hasardeuses, dans la marine, à

l'armée. Que veut-elle? qu'il revienne homme, bruni du soleil d'Afrique,

distingué et admiré, et qu'il se marie alors, qu'il aime une autre plus

que sa mère...

Tel est le désintéressement de la famille; tout ce qu'elle demande,

c'est de produire un homme libre et fort, qui puisse, s'il le faut, se

détacher d'elle.

Les familles artificielles, ou confréries du moyen âge, avaient, dans

leur commencement, quelque chose de ce caractère divin de la famille

naturelle, le développement harmonique dans la liberté. Les grandes

familles monastiques, en eurent une ombre, à leur principe, et c'est

alors qu'elles produisirent les grands hommes qui les représentent par

devant l'histoire. Elles n'ont été fécondes qu'autant qu'elles

laissaient quelque chose au libre développement.

Les seuls Jésuites, institués pour une action violente de politique et

de guerre, ont entrepris de faire entrer l'homme tout entier dans cette

action. Ils veulent se l'approprier sans réserve, l'employer et le

garder, de la naissance à la mort. Ils le prennent par l'_éducation_,

avant que la raison éveillée ne puisse se mettre en défense, ils le

dominent par la _prédication_, et le gouvernent dans ses moindres actes

par la _direction_.

Quelle est cette éducation? Leur apologiste, le jésuite Cerutti le dit

assez nettement (_Apologie_, p. 330): «De même qu'on emmaillote les

membres de l'enfant dès le berceau, _pour leur donner une juste

proportion_, il faut, dès sa première jeunesse EMMAILLOTER, pour ainsi

dire, _sa volonté_, pour qu'elle conserve dans tout le reste de sa vie

une heureuse et salutaire souplesse.»

Si l'on pouvait croire qu'une faculté _emmaillotée_ longtemps puisse

jamais devenir active, il suffirait de rapprocher de cette expression

doucereuse le mot plus franc qu'ils n'ont pas craint d'écrire dans leur

règle, et qui indique fort bien le genre d'obéissance qu'ils demandent

et ce que l'homme sera dans leurs mains: _Comme un bâton, comme un

cadavre_.

Mais diront-ils: «Si la volonté seule est annulée, et que les autres

facultés y gagnent, n'y a-t-il pas compensation?»

Prouvez qu'elles ont gagné; prouvez que l'esprit et l'intelligence

peuvent vivre en l'homme, avec une volonté morte... Où sont vos

illustres depuis trois cents ans?...

Quand même un côté de l'homme devrait profiter de l'affaiblissement de

l'autre côté, qui donc a droit de pratiquer de telles opérations, par

exemple de crever l'œil gauche, sous prétexte que l'œil droit en

aura la vue plus nette?

Je sais que les éleveurs anglais ont trouvé l'art de faire d'étranges

spécialités, des moutons qui ne sont que suif, des bœufs qui ne sont

que viande, d'élégants squelettes de chevaux pour gagner des prix; et

pour monter ces chevaux, il leur a fallu des nains, tristes créatures à

qui on défend de grandir.

N'est-ce pas une chose impie d'appliquer à l'âme cet art choquant de

faire des monstres, de lui dire: «Tu garderas telle faculté, et tu

sacrifieras telle autre; nous te laisserons la mémoire, le sens des

petites choses, telle pratique d'affaire et de ruse; nous t'ôterons ce

qui fait ton essence, ce qui est toi-même, la volonté, la liberté!.. en

sorte qu'ainsi inutile, tu vives encore, comme instrument, et que tu ne

t'appartiennes plus...»

Pour faire ces choses monstrueuses, il faut un art monstrueux.

L'art de tenir les hommes _ensemble_ et pourtant dans l'_isolement_,

unis pour l'action, désunis de cœur, concourant au même but, tout en

se faisant la guerre.

Pour obtenir cet état d'isolement dans la société même, il faut d'abord

laisser les membres inférieurs dans l'ignorance parfaite de ce qu'on

leur révélera aux degrés supérieurs (Reg. comm. XXVII), de sorte qu'ils

aillent à l'aveugle d'un degré à l'autre et comme s'ils montaient dans

la nuit[23].

C'est le premier point. Le second, c'est de les mettre en défiance les

uns à l'égard des autres, par la crainte des délations mutuelles (Reg.

comm. XX).

Le troisième, de compléter ce système artificiel par des livres spéciaux

qui leur montrent le monde sous un jour entièrement faux, de sorte que,

n'ayant aucun moyen de contrôle, ils se trouvent à jamais enfermés, et

comme murés, dans le mensonge.

Je ne citerai qu'un de ces livres, leur Abrégé d'histoire de France (éd.

de 1813[24]), livre, depuis vingt-cinq ans, répandu par millions, en

France, en Belgique, en Savoie, en Piémont et en Suisse, livre si bien

adopté par eux qu'ils l'ont modifié d'année en année[25], le purgeant

des mots ridicules qui avaient rendu célèbre le nom de l'auteur; ils ont

laissé les calomnies, les blasphèmes contre la France... Partout le

cœur anglais, partout la gloire de Wellington[26]. Mais les Anglais

eux-mêmes se sont montrés moins Anglais; ils ont réfuté avec mépris les

calomnies que les jésuites ont inventées ou reproduites contre nos morts

de Waterloo, le passage entre autres, où, racontant que les débris de la

garde impériale refusèrent de se rendre, l'histoire des jésuites

ajoute: «On vit _ces forcenés tirer les uns sur les autres et

s'entretuer_ sous les yeux des Anglais, que cet étrange spectacle tenait

dans un saisissement mêlé d'horreur.»

Malheureux, que vous connaissez peu la génération héroïque que vous

calomniez au hasard... Ceux qui ont vu de près ces braves, peuvent dire

si leur calme courage fut jamais mêlé de fureur... Plus d'un que nous

avons connu, eut la douceur d'un enfant... Ah! ils ont été doux, les

forts[27]!

Si peu que vous ayez de prudence, ne parlez jamais de ces hommes, jamais

de ces temps. Taisez-vous sur tout cela!... On vous reconnaîtrait trop

aisément pour ce que vous êtes, pour les ennemis de la France... Elle

vous dirait elle-même: «Ne touchez point à mes morts! Prenez garde, ils

ne sont pas aussi morts que vous pensez!»

On put reconnaître pendant cette leçon la main qui dirigeait les

interrupteurs. Le moyen qu'on employa pour troubler le cours, était tout

à fait conforme à ce que nous venions d'enseigner sur la méthode des

Jésuites. Il consistait à étouffer la voix du professeur, non par des

sifflets, _mais par des bravos_!...... Cette manœuvre fut exécutée

par une douzaine de personnes, qui n'étaient jamais venues à nos cours,

et qui avaient été recrutées le matin même à cet effet dans un grand

établissement public.

Une manœuvre, si peu _française_, révolta les jeunes gens, d'autant

plus que les interrupteurs, peu expérimentés, avaient murmuré au hasard,

et justement aux passages les plus religieux de cette leçon. Ils furent

en péril, l'un d'eux surtout, que je vis avec plaisir protégé par un de

mes amis, qui le couvrit de son corps.

Le 16 mai, au soir, plusieurs étudiants m'apportèrent une lettre, pleine

de convenance, où ils exprimaient à la fois leur sympathie pour le

professeur et leur indignation sur les attaques déloyales dont son

cours était l'objet. Cette lettre avait été couverte en un moment de

deux cent cinquante-huit signatures.

Les journaux, comme je l'ai dit, s'étaient déclarés pour nous. J'écrivis

le 15, la lettre suivante à M. le rédacteur des _Débats_:

Monsieur,

Dans un article obligeant où vous établissez la justice de notre cause,

vous dites que nous usons du droit de _défense_. Quelques personnes en

pourraient conclure que, pour aller au secours de notre réputation

attaquée, nous sortons du sujet de notre enseignement, du cercle, dès

longtemps tracé, de nos leçons.

Non, nous ne nous défendons pas. Les passages tronqués, défigurés, se

défendent eux-mêmes, dès qu'on les lit dans l'original. Quant aux

commentaires qu'on ajoute, qui oserait les lire en public? Il en est où

l'imagination monastique eût fait reculer l'Arétin. (V. le Monopole

universitaire, p. 441.)

Dès ma première leçon de cette année, j'ai posé mon sujet; c'est la plus

haute question de la philosophie de l'histoire:

Distinguer l'_organisme_ vivant, du _mécanisme_, du formalisme, de la

vaine scolastique.

I. Dans la première partie de mon cours, j'ai montré que le vrai moyen

âge n'a pas été, comme on croit, dominé par cet esprit stérile, j'ai

étudié le mystère de sa vitalité féconde.

II. Dans la seconde partie de mon cours, je montre ce qu'il faut penser

du _faux moyen âge_ qui veut s'imposer à nous. Je le signale

extérieurement, par son impuissance et la stérilité de ses résultats; je

le pénètre au fond même, dans la déloyauté de son principe: s'emparer de

l'homme par surprise, l'envelopper avant l'âge où il pourrait se

défendre, _emmailloter la volonté_, comme ils disent eux-mêmes, dans

l'Apologie des Jésuites.

Tel a été, tel est, monsieur, le plan de mon cours. La polémique n'y

vient qu'à l'appui des théories; l'ordre des Jésuites y est un exemple

comme l'ordre des Templiers, que j'ai eu aussi occasion de rappeler.

Je ne suis pas un homme de bruit. La plus grande partie de ma vie s'est

écoulée dans le silence. J'ai écrit fort tard, et depuis, je n'ai jamais

disputé, jamais répondu. Depuis douze ans, je suis enfermé dans une

œuvre immense, qui doit consumer ma vie. Hier, j'écrivais l'Histoire

de France, je l'écrirai demain, et toujours, tant que Dieu le permettra.

Je lui demande seulement de me maintenir tel que j'ai été jusqu'ici,

dans l'équilibre, maître de mon cœur..., de sorte que cette montagne

de mensonges et de calomnies, longuement amassée pour m'en accabler d'un

coup, ne fasse en rien fléchir l'impartiale balance qu'il a placée dans

ma main. Je suis, etc. Lundi, 15 mai 1843.

* * * * *

Nos adversaires purent voir, le 18 mai, à l'attitude de la foule

taciturne qui avait rempli toutes les cours du Collége de France, qu'il

y aurait péril à tenter plus longtemps la patience du public. Le silence

fut complet; une personne soupçonnée (peut-être à tort) d'avoir essayé

d'interrompre, fut passée de main en main, et en un moment déposée hors

de la salle.

Depuis ce jour, la tranquillité n'a plus été troublée.

IVe LEÇON.

LIBERTÉ, FÉCONDITÉ. _Stérilité des Jésuites._

[18 mai 1843.]

La liberté de la presse a sauvé la liberté de la parole.

Dès qu'une pensée, une voix libre s'élève, on ne peut plus l'étouffer;

elle perce les voûtes et les murs. Que servirait d'empêcher six cents

personnes d'entendre ce qui demain sera lu de six cent mille?

* * * * *

La liberté, c'est l'homme.--Même pour se soumettre, il faut être libre;

pour se donner, il faut être à soi. Celui qui se serait abdiqué

d'avance, ne serait plus homme, il ne serait qu'une chose... Dieu n'en

voudrait pas!

La liberté est tellement le fonds du monde moderne, que pour la

combattre, ses ennemis n'ont d'autre arme qu'elle-même. Comment l'Europe

a-t-elle pu lutter contre la Révolution? Avec des libertés données ou

promises, libertés communales, libertés civiles (en Prusse, Hongrie,

Gallicie, etc.)

Les violents adversaires de la liberté de penser, y puisaient leurs

forces. N'est-ce pas un curieux spectacle de voir M. de Maistre, dans sa

vive allure, échapper à chaque instant au joug qu'il veut imposer, ici

plus mystique que les mystiques condamnés par l'Eglise, là tout aussi

révolutionnaire que la Révolution qu'il combat?

Vertu merveilleuse de la liberté! Le plus libre des siècles, le nôtre,

s'est trouvé aussi le plus harmonique. Il s'est développé, non plus par

écoles serviles, mais par cycles ou grandes familles d'hommes

indépendants, qui, sans relever l'un de l'autre, vont pourtant se

donnant la main; en Allemagne, le cycle des philosophes, des grands

musiciens; en France, celui des historiens et des poëtes, etc.[28].

Ainsi, c'est justement lorsqu'il n'y avait plus d'association, plus

d'ordre religieux, plus d'école, que pour la première fois a commencé ce

grand concert, où chaque nation en soi, et toutes les nations entre

elles, sans s'être entendues d'avance, se sont accordées.

Le moyen âge, moins libre, n'eut pas cette noble harmonie; il en eut du

moins l'espoir et comme l'ombre prophétique dans les grandes

associations qui, bien que dépendantes encore, n'en furent pas moins des

libertés par rapport aux temps antérieurs. Ainsi quand saint Dominique

et saint François, tirant le moine de sa réclusion, l'envoyèrent par

tout le monde, comme prêcheur et pèlerin, cette liberté nouvelle versa

la vie par torrents... Saint Dominique, malgré la part funeste qu'il

prend à l'inquisition, donne en foule les théologiens profonds, les

orateurs, les poëtes, les peintres, les hardis penseurs, jusqu'à ce

qu'il se brûle lui-même, pour ne point renaître, sur le bûcher de Bruno.

Le moyen âge fut ainsi, non un système artificiel et mécanique, mais

bien un être vivant, qui eut sa liberté, et par elle sa fécondité, qui

vécut vraiment, travailla et produisit... Et maintenant qu'il repose, il

a gagné son repos, le bon ouvrier... Nous qui travaillons aujourd'hui,

nous irons volontiers reposer près de lui demain.

Mais auparavant, et lui, et nous, nous serons appelés à répondre de ce

que nous avons fait. Les siècles sont responsables comme les hommes.

Nous viendrons, nous autres modernes, avec ceux du moyen âge, portant

nos œuvres dans les mains, et présentant nos grands ouvriers. Nous

montrerons Leibnitz et Kant, et lui saint Thomas; nous Ampère ou

Lavoisier, lui Roger Bacon; lui l'auteur du _Dies iræ_, du _Stabat

mater_, nous Beethoven et Mozart.

Oui, ce vieux temps aura de quoi répondre; saint Benoît, saint François,

saint Dominique arriveront chargés de grandes œuvres qui, toutes

scolastiques qu'elles peuvent paraître, n'en furent pas moins des

œuvres de vie.

Les Jésuites qu'apporteront-ils?

Il ne s'agit pas ici, entre ces deux imposantes réunions des génies du

moyen âge, des génies modernes, de montrer des érudits, des gens

d'esprit, d'agréables poëtes latins, un bon prédicateur, Bourdaloue, un

philosophe ingénieux, Buffier[29]... Peu pour la littérature, rien pour

l'art, et moins que rien. Voyez sous leur influence, cette peinture

fardée, vieille coquette et minaudière, qui, à partir de Mignard, s'en

va toujours pâlissant[30].

Non, ce ne sont pas là vos œuvres. Vous en avez d'autres qu'il faut

montrer.

Vos histoires d'abord[31], souvent savantes, toujours suspectes,

toujours dominées par un intérêt de parti. Les Daniel, les Mariana,

auraient voulu être véridiques qu'ils ne l'auraient pu. Il manque une

chose aux vôtres, celle que vous travaillez le plus à détruire, celle

justement qu'un grand homme déclare la première qualité de l'historien:

«Un cœur de lion pour dire toujours vrai!»

Au fond, vous n'avez qu'une œuvre à vous: c'est un code.

J'entends les règles et constitutions par lesquelles vous vous

gouvernez; ajoutons la dangereuse chicane à laquelle vous dressez vos

confesseurs pour le gouvernement des âmes.

En parcourant le grand livre des _Constitutions des Jésuites_, on est

effrayé de l'immensité des détails, de la prévoyance infiniment

minutieuse dont il témoigne: édifice toutefois plus grand que

grandiose[32], qui fatigue à voir, parce qu'il n'offre nulle part la

simplicité de la vie, parce qu'on y sent avec effroi que les forces

vivantes y figurent comme des pierres. On croirait voir une grande

église, non pas comme celle du moyen âge, dans sa végétation

naïve,--non! une église dont les murs n'offriraient que têtes et visages

d'hommes entendant et regardant, mais nul corps, nul membre, les membres

et les corps étant cachés pour toujours, et scellés, hélas! au mur

immobile.

Des jésuites · 第 2 / 14 段