Un des nôtres, un puissant poëte, doué d'un sentiment moins

DES JÉSUITES

Imprimerie de Ducessois, 55, quai des Augustins.

DES

JÉSUITES

PAR

MM. MICHELET ET QUINET

PARIS

HACHETTE, PAULIN,

RUE PIERRE-SARRAZIN, 12. RUE DE SEINE, 33.

1843

La force des choses a conduit les auteurs de ces leçons à traiter le

même sujet dans leur enseignement. Cette rencontre, s'étant faite

d'abord à l'insu l'un de l'autre, a été l'œuvre de la situation même;

plus tard ils se sont accordés pour se distribuer les questions

principales que le sujet présentait. De cette libre alliance est sorti

le volume que nous publions; il a paru convenable de réunir sous un

même titre deux parties d'un même ensemble, qui se complètent l'une par

l'autre, et dans lesquelles le public n'a vu qu'un même esprit. Quant

aux auteurs, ils attachent trop de prix à cette union de cœur et de

pensées pour n'avoir pas désiré en marquer ici le souvenir.

Paris, ce 15 juillet 1843.

LEÇONS

DE M. MICHELET.

Ce que l'avenir nous garde, Dieu le sait!... Seulement je le prie, s'il

faut qu'il nous frappe encore, de nous frapper de l'épée...

Les blessures que fait l'épée, sont des blessures nettes et franches,

qui saignent, et qui guérissent. Mais que faire aux plaies honteuses,

qu'on cache, qui s'envieillissent, et qui vont toujours gagnant?

De ces plaies, la plus à craindre, c'est l'esprit de la police mis dans

les choses de Dieu, l'esprit de pieuse intrigue, de sainte délation,

l'esprit des jésuites.

Dieu nous donne dix fois la tyrannie politique, militaire, et toutes les

tyrannies, plutôt qu'une telle police salisse jamais notre France!... La

tyrannie a cela de bon qu'elle réveille souvent le sentiment national,

on la brise ou elle se brise. Mais, le sentiment éteint, la gangrène une

fois dans vos chairs et dans vos os, comment la chasserez-vous?

La tyrannie se contente de l'homme extérieur, elle ne contraint que les

actes. Cette police atteindrait jusqu'aux pensées.

Les habitudes même de la pensée changeant peu à peu, l'âme, altérée dans

ses profondeurs, deviendrait d'autre nature à la longue.

Une âme menteuse et flatteuse, tremblante et méchante, qui se méprise

elle-même, est-ce encore une âme?

Changement pire que la mort même... La mort ne tue que le corps; mais

l'âme tuée, que reste-t-il?

La mort, en vous tuant, vous laisse vivre en vos fils. Ici, vous

perdriez et vos fils, et l'avenir.

Le jésuitisme, l'esprit de police et de délation, les basses habitudes

de l'écolier _rapporteur_, une fois transportés du collége et du couvent

dans la société entière, quel hideux spectacle!... Tout un peuple vivant

comme une maison de jésuites, c'est-à-dire du haut en bas, occupé à se

dénoncer. La trahison au foyer même, la femme espion du mari, l'enfant

de la mère... Nul bruit, mais un triste murmure, un bruissement de gens

qui confessent les péchés d'autrui, qui se travaillent les uns les

autres et se rongent tout doucement.

Ceci n'est pas, comme on peut croire, un tableau d'imagination. Je vois

d'ici tel peuple que les jésuites enfoncent chaque jour d'un degré dans

cet enfer des boues éternelles.

«Mais n'est-ce pas manquer à la France que de craindre pour elle un tel

danger? Pour un millier de jésuites que nous avons aujourd'hui[1]...»

Ces mille hommes ont fait en douze ans une chose prodigieuse... Abattus

en 1830, écrasés et aplatis, ils se sont relevés, sans qu'on s'en

doutât. Et non seulement relevés; mais pendant qu'on demandait s'il y

avait des jésuites, ils ont enlevé sans difficulté nos trente ou

quarante mille prêtres, leur ont fait perdre terre, et les mènent Dieu

sait où!

«Est-ce qu'il y a des jésuites?» Tel fait cette question, dont ils

gouvernent déjà la femme par un confesseur à eux, la femme, la maison,

la table, le foyer, le lit... Demain, ils auront son enfant[2].

* * * * *

Où donc est le clergé de France?

Où sont tous ces partis qui en faisaient la vie sous la Restauration?

éteints, morts, anéantis.

Qu'est devenu ce tout petit jansénisme, petit, mais si vigoureux? Je

cherche, et je ne vois que la tombe de Lanjuinais.

Où est M. de Montlosier, où sont nos loyaux gallicans, qui voulaient

l'harmonie de l'État et de l'Eglise. Disparus. Ils auront délaissé

l'État qui les délaissait. Qu'est-ce qui oserait aujourd'hui en France

se dire gallican, se réclamer du nom de l'Église de France?...

La timide opposition sulpicienne (peu gallicane pourtant et qui faisait

bon marché des Quatre articles), s'est tue avec M. Frayssinous.

Saint-Sulpice s'est renfermé dans l'enseignement des prêtres, dans sa

routine de séminaire, laissant le monde aux jésuites. C'est pour la joie

de ceux-ci que Saint-Sulpice semble avoir été créé; tant que le prêtre

est élevé là, ils n'ont rien à craindre. Que peuvent-ils désirer de

mieux qu'une école qui n'enseigne pas et ne veut pas qu'on enseigne[3]?

Les jésuites et Saint-Sulpice vivent maintenant bien ensemble; le pacte

s'est fait tacitement entre la mort et le vide.

Ce qu'on fait dans ces séminaires, si bien fermés contre la loi, on ne

le sait guère que par la nullité des résultats. Ce qu'on en connaît

aussi, ce sont leurs livres d'enseignement, livres surannés, de rebut,

abandonnés partout ailleurs, et qu'on inflige toujours aux malheureux

jeunes prêtres[4]. Comment s'étonner s'ils sortent de là aussi étrangers

à la science qu'au monde. Ils sentent dès le premier pas qu'ils

n'apportent rien de ce qu'il faudrait; les plus judicieux se taisent;

qu'il se présente une occasion de paraître, le jésuite arrive, ou

l'envoyé des jésuites, il s'empare de la chaire; le prêtre se cache.

Et ce n'est pourtant pas le talent qui manque, ni le cœur... Mais que

voulez-vous? tout est aujourd'hui contre eux.

Ils ne le sentent que trop, et ce sentiment contribue encore à les

mettre au dessous d'eux-mêmes... Mal voulu du monde, maltraité des

siens, le prêtre de paroisse (regardez-le marcher dans la rue) chemine

tristement, l'air souvent timide et plus que modeste, prenant volontiers

le bas du pavé!

Mais, voulez-vous voir un homme? Regardez passer le jésuite. Que dis-je

un homme? Plusieurs en un seul. La voix est douce, mais le pas est

ferme. Sa démarche dit, sans qu'il parle: «Je m'appelle _légion_...» Le

courage est chose facile à celui qui sent avec soi une armée pour le

soutenir, qui se voit défendu, poussé, et par ce grand corps des

jésuites, et par tout un monde de gens titrés, de belles dames, qui au

besoin remueront le monde pour lui.

Il a fait vœu d'obéissance... pour régner, pour être pape avec le

pape, pour avoir sa part du grand royaume des jésuites, répandu dans

tous les royaumes. Il en suit l'intérêt par correspondance intime, de

Belgique en Italie, et de Bavière en Savoie. Le jésuite vit en Europe,

hier à Fribourg, demain à Paris; le prêtre vit dans une paroisse, dans

la petite rue humide qui longe le mur de l'église; il ne ressemble que

trop à la triste giroflée maladive qu'il élève sur sa fenêtre.

Voyons ces deux hommes à l'œuvre... Et d'abord examinons de quel

côté tournera cette personne rêveuse, qui arrive sur la grande place, et

qui semble hésiter encore... A gauche, c'est la paroisse; à droite, la

maison des Jésuites.

D'un côté, que trouverait-elle? un homme honnête, homme de cœur

peut-être, sous cette forme raide et gauche, qui travaille toute sa vie

à étouffer ses passions, c'est-à-dire à ignorer de plus en plus les

choses sur lesquelles on viendrait le consulter... Le jésuite, au

contraire, sait d'avance ce dont il s'agit, il devine les précédents,

trouve sans difficulté la circonstance atténuante, il arrange la chose

du côté de Dieu, parfois du côté du monde.

Le prêtre porte la Loi et le décalogue, comme un poids de plomb; il est

lent, plein d'objections, de difficultés! Vous lui parlez de vos

scrupules, et il lui en vient encore plus; votre affaire vous semble

mauvaise, il la trouve très-mauvaise. Vous voilà bien avancé... C'est

votre faute. Que n'allez-vous plutôt dans cette chapelle italienne?

chapelle parée, coquette; quand même elle serait un peu sombre, n'ayez

pas peur, entrez, vous serez rassuré bien vite, et bien soulagé... Votre

cas est peu de chose; il y a là un homme d'esprit pour vous le prouver.

Que parlait-on de la Loi? La Loi peut régner là-bas, mais ici règne la

grâce, ici le Sacré Cœur de Jésus et de Marie... La bonne Vierge est

si bonne[5]!

Il y a d'ailleurs une grande différence entre les deux hommes. Le prêtre

est lié de bien des manières, par son église, par l'autorité locale; il

est _en puissance_ et comme mineur. Le prêtre a peur du curé, et le curé

de l'évêque. Le jésuite n'a peur de rien. Son ordre ne lui demande que

l'avancement de l'ordre. L'évêque n'a rien à lui dire. Et quel serait

aujourd'hui l'évêque assez audacieux pour douter que le jésuite ne soit

lui-même la règle et la loi?

L'évêque ne nuit pas, et il sert beaucoup. C'est par lui qu'on tient les

prêtres; il a le bâton sur eux, lequel manié par un jeune vicaire

général qui veut devenir évêque, sera la verge de fer..

«Donc, prêtre, prends bien garde. Malheur à toi, si tu bouges.. Prêche

peu, n'écris jamais; si tu écrivais une ligne!... Sans autre forme, on

peut te suspendre, t'interdire; nulle explication; si tu avais

l'imprudence d'en demander, nous dirions: «Affaire de mœurs...»

C'est la même chose pour un prêtre que d'être noyé, une pierre au cou!

On dit qu'il n'y a plus de serfs en France.. Il y en a quarante mille...

Je leur conseille de se taire, de ravaler leurs larmes et de tâcher de

sourire.

Beaucoup accepteraient le silence, et de végéter dans un coin... Mais on

ne les tient pas quitte. Il faut qu'ils parlent, et qu'ils mordent, et

qu'en chaire ils damnent Bossuet.

On en a vus de forcés de répéter tel sermon contre un auteur vivant

qu'ils n'avaient pas lu... Ils étaient jetés, lancés, malheureux chiens

de combat, aux jambes du passant étonné, qui leur demandait pourquoi...

O situation misérable! anti-chrétienne, anti-humaine!.. Ceux qui la leur

font, en rient.. Mais leurs loyaux adversaires, ceux qu'ils attaquent,

et qu'ils croient leurs ennemis, en pleureront!

* * * * *

Prenez un homme dans la rue, le premier qui passe, et demandez-lui:

«Qu'est-ce que les Jésuites?» Il répondra sans hésiter: «_La

contre-révolution_.»

Telle est la ferme foi du peuple; elle n'a jamais varié, et vous n'y

changerez rien.

Si ce mot, prononcé au Collége de France, a surpris quelques personnes,

il faut qu'à force d'esprit, nous ayons perdu le sens.

Grands esprits, qui rougiriez d'écouter la voix populaire, adressez-vous

à la science, étudiez, et je le prédis, au bout de dix ans passés sur

l'histoire et les livres des Jésuites, vous n'y trouverez qu'un sens:

_La mort de la liberté_.

Le jour où l'on a dit ce mot, la Presse entière (chose nouvelle), s'est

trouvée d'accord[6]. Partout où la Presse atteint, et plus bas encore

dans les masses, il a retenti.

Ils n'ont imaginé que cette étrange réponse: «Nous n'existons pas...» On

s'en vantait en avril; en juin, l'on s'en cache.

Que sert de nier? ne voyez-vous pas que personne ne se paiera de

paroles. Criez _liberté!_ à votre aise, dites-vous de tel ou tel parti.

Cela ne nous importe guère... Si vous avez le cœur jésuite, passez

là, c'est le côté de Fribourg; si vous êtes loyal et net, venez ici,

c'est la France!

Dans l'affaiblissement des partis, dans le rapprochement plus ou moins

désintéressé de beaucoup d'hommes d'opinion diverse, il semble que tout

à l'heure il n'y ait plus que deux partis, comme il n'y a que deux

esprits: _L'esprit de vie et l'esprit de mort_.

Situation bien autrement grande et dangereuse que celle des dernières

années, quoique les secousses immédiates y soient moins à craindre. Que

serait-ce, si l'esprit de mort, ayant dominé la religion, allait gagnant

la société dans la politique, la littérature et l'art, dans tout ce

qu'elle a de vivant?

* * * * *

Le progrès des hommes de mort s'arrêtera, espérons-le... Le jour a lui

dans le sépulcre.... On sait, on va mieux savoir encore comment ces

revenants ont cheminé dans la nuit...

Comment, pendant que nous dormions, ils avaient, à pas de loups, surpris

les gens sans défense, les prêtres et les femmes, les maisons

religieuses.

Il est à peine concevable combien de bonnes gens, de simples esprits,

humbles frères, charitables sœurs, ont été ainsi abusés... Combien de

couvents leur ont entr'ouvert la porte, trompés à cette voix doucereuse;

et maintenant ils y parlent ferme, et l'on a peur, et l'on sourit en

tremblant, et l'on fait tout ce qu'ils disent.

Qu'on nous trouve une _œuvre_ riche où ils n'aient aujourd'hui la

principale influence, où ils ne fassent donner comme ils veulent, à qui

ils veulent. Il a bien fallu dès lors que toute corporation pauvre

(missionnaires, picpus, lazaristes, bénédictins même), allât prendre

chez eux le mot d'ordre. Et maintenant tout cela est comme une grande

armée que les jésuites mènent bravement à la conquête du siècle.

Chose étonnante, qu'en si peu de temps on ait réuni de telles forces!

Quelque haute opinion qu'on aie de l'habileté des jésuites, elle ne

suffirait pas à expliquer un tel résultat. Il y a là une main

mystérieuse... Celle qui, bien dirigée, dès le premier jour du monde, a

docilement opéré les miracles de la ruse. Faible main, à laquelle rien

ne résiste, la main de la femme. Les jésuites ont employé l'instrument,

dont parle saint Jérôme: «De pauvres petites femmes, toutes couvertes de

péchés!»

On montre une pomme à un enfant pour le faire venir à soi. Eh! bien, on

a montré aux femmes de gentilles petites dévotions féminines, de saints

joujoux, inventés hier; on leur a arrangé un petit monde idolâtre...

Quels signes de croix ferait saint Louis, s'il revenait et voyait?... Il

ne resterait pas deux jours. Il aimerait mieux retourner en captivité

chez les Sarasins.

Ces nouvelles modes étaient nécessaires pour gagner les femmes. Qui veut

les prendre, il faut qu'il compâtisse aux petites faiblesses, au petit

manège, souvent aussi au goût du faux. Ce qui a fait près de

quelques-unes la fortune de ceux-ci, dans le commencement surtout, c'est

justement ce mensonge obligé et ce mystère; faux nom, demeure peu

connue, visites en cachette, la nécessité piquante de mentir en

revenant...

Telle qui a beaucoup senti, et qui à la longue trouve le monde uniforme

et fade, cherche volontiers dans le mélange des idées contraires, je ne

sais quelle âcre saveur... J'ai vu à Venise un tableau, où, sur un riche

tapis sombre, une belle rose se fanait près d'un crâne, et dans le crâne

errait à plaisir une gracieuse vipère.

Ceci, c'est l'exception. Le moyen simple et naturel qui a généralement

réussi, c'est de prendre les oiseaux sauvages au moyen des oiseaux

privés. Je parle des jésuitesses[7], fines et douces, adroites et

charmantes, qui, marchant toujours devant les jésuites, ont mis partout

l'huile et le miel, adouci la voie... Elles ont ravi les femmes en se

faisant sœurs, amies, ce qu'on voulait, mères surtout, touchant le

point sensible, le pauvre cœur maternel...

De bonne amitié, elles consentaient à prendre la jeune fille; et la

mère, qui autrement ne s'en fût séparée jamais, la remettait de grand

cœur dans ces douces mains... Elle s'en trouvait bien plus libre;

car, enfin l'aimable jeune témoin ne laissait pas d'embarrasser, surtout

si, devenant moins jeune, on voyait fleurir près de soi la chère,

l'adorée, mais trop éblouissante fleur.

Tout cela s'est fait très-bien, très-vite, avec un secret, une

discrétion admirables. Les jésuites ne sont pas loin d'avoir ainsi, dans

les maisons de leurs dames, les filles de toutes les familles influentes

du pays. Résultat immense... Seulement, il fallait savoir attendre. Ces

petites filles, en peu d'années, seront des femmes, des mères... Qui a

les femmes est sûr d'avoir les hommes à la longue.

Une génération suffisait. Ces mères auraient donné leurs fils. Les

jésuites n'ont pas eu de patience. Quelques succès de chaire ou de

salons les ont étourdis. Ils ont quitté ces prudentes allures qui

avaient fait leurs succès. Les mineurs habiles qui allaient si bien sous

le sol, se sont mis à vouloir travailler à ciel ouvert. La taupe a

quitté son trou, pour marcher en plein soleil.

Il est si difficile de s'isoler de son temps, que ceux qui avaient le

plus à craindre le bruit, se sont mis eux-mêmes à crier...

Ah! vous étiez là... Merci, grand merci de nous avoir éveillés!... Mais

que voulez-vous?

«Nous avons les filles; nous voulons les fils; au nom de la liberté,

livrez vos enfants...»

La liberté! Ils l'aimaient tellement que, dans leur ardeur pour elle,

ils voulaient commencer par l'étouffer dans le haut enseignement...

Heureux présage de ce qu'ils feront dans l'enseignement secondaire!...

Dès les premiers mois de l'année 1842, ils envoyaient leurs jeunes

saints au Collége de France, pour troubler les cours.

Nous endurâmes patiemment ces attaques. Mais ce que nous supportions

avec plus de peine, c'étaient les tentatives hardies qu'on faisait sous

nos yeux pour corrompre les écoles.

De ce côté, il n'y avait plus ni précaution, ni mystère, on travaillait

en plein soleil, on embauchait sur la place. La concurrence excessive et

l'inquiétude qu'elle entraîne[8], y donnaient beau jeu... Telle et telle

fortune subite parlait assez haut, miracles de la nouvelle Église bien

puissants pour toucher les cœurs... Certains, jusque-là des plus

fermes, commençaient à réfléchir, à comprendre le ridicule de la

pauvreté, et ils marchaient tête basse...

Une fois ébranlé, il n'y avait pas à respirer; l'affaire était menée

vivement, chaque jour avec plus d'audace. Les degrés successifs qu'on

observait naguère étaient peu à peu négligés. Le stage néo-catholique

allait s'abrégeant. Les jésuites ne voulaient plus qu'un jour pour une

conversion complète. On ne traînait plus les adeptes sur les anciens

préliminaires[9]. On montrait hardiment le but... Cette précipitation

qu'on peut trouver imprudente, s'explique assez bien pourtant. Ces

jeunes gens ne sont pas si jeunes qu'on puisse risquer d'attendre; ils

ont un pied dans la vie, ils vont agir ou agissent; point de temps à

perdre, le résultat est prochain. Gagnés aujourd'hui, ils livreraient

demain la société tout entière, comme médecins le secret des familles,

comme notaires celui des fortunes, comme parquet l'impunité.

Peu ont succombé... Les écoles ont résisté; le bon sens et la loyauté

nationale les ont préservées. Nous les en félicitons... Jeunes gens,

puissiez-vous rester semblables à vous-mêmes, et repousser toujours la

corruption, comme vous l'avez fait ici, quand l'intrigue religieuse

l'appelait pour auxiliaire, et venait vous trouver jusque sur les bancs,

avec le séduisant cortége des tentations mondaines.

Nul danger plus grand... Celui qui court en aveugle après le monde et

ses joies, par entraînement de jeunesse, reviendra par lassitude... Mais

celui qui de sang-froid, pour mieux surprendre le monde, a pu spéculer

sur Dieu, qui a calculé combien Dieu rapporte, celui-là est mort de la

mort dont on ne ressuscite pas.

* * * * *

Il n'y avait pas d'homme d'honneur qui ne vît avec tristesse de telles

capitulations, et l'espérance du pays ainsi compromise. Combien plus

ceux qui vivent au milieu des jeunes gens, leurs maîtres, qui sont leurs

pères aussi!

Et entre leurs maîtres, celui qui devait y être le plus sensible,

dois-je le dire? c'était moi.

Pourquoi? parce que, dans mon enseignement, j'avais mis ce que nul

homme vivant n'y mit au même degré.--Il ne s'agit pas de talent,

d'éloquence, en présence de tel de mes amis que tout le monde nomme

ici.--Il ne s'agit pas de science, à côté de cette divination

scientifique, à laquelle l'Orient vient redemander ses langues oubliées.

Il s'agit d'une chose, imprudente peut-être, mais dont je ne puis me

repentir, de ma confiance illimitée dans cette jeunesse, de ma foi dans

l'ami inconnu... C'est justement cette imprudence qui a fait la force et

la vie de mon enseignement, c'est ce qui le rend plus fécond pour

l'avenir que tel autre, qui fut supérieur.

Arrivé tard dans cette chaire, et déjà connu, je n'en ai pas moins

étudié, par-devant la foule. D'autres enseignaient leurs brillants

résultats, moi mon étude elle-même, ma méthode et mes moyens. Je

marchais sous les yeux de tous, ils pouvaient me suivre, voyant et mon

but, et l'humble chemin par lequel j'avais marché.

Nous cherchions ensemble; je les associais sans réserve, à ma grande

affaire; nous y mettions l'intérêt passionné qu'on met dans les choses

vraiment personnelles... Nulle gloriole, rien pour la vaine exhibition.

L'affaire était trop sérieuse. Nous cherchions _pour la vie_, autant

que pour la science, _pour le remède de l'âme_, comme dit le moyen âge.

Nous le demandions, ce remède, à la philosophie et à l'histoire, à la

voix du cœur, à la voix du monde.

La forme, parfois poétique, pouvait arrêter les faibles; mais les forts

retrouvaient sans peine la critique sous la poésie,--non la critique qui

détruit, mais bien celle qui produit[10], cette critique vivante qui

demande à toute chose le secret de sa naissance, son idée créatrice, sa

cause et sa raison d'être, laquelle étant retrouvée, la science peut

tout refaire encore... C'est le haut caractère de la vraie science,

d'être art et création, de renouveler toujours, de ne point croire à la

mort, de n'abandonner jamais ce qui vécut une fois, mais de le

reconstituer et le replacer dans la vie qui ne passe plus.

Que faut-il pour cela? Aimer surtout, mettre dans sa science sa vie et

son cœur.

J'aimais l'objet de ma science, le passé que je refaisais;--et le

présent aussi, ce compagnon de mon étude, cette foule qui dès longtemps

habituée à ma parole, comprenait ou devinait, qui souvent m'éclairait de

son impression rapide.

Je n'ai voulu nulle autre société, pendant longues années, que cet

auditoire sympathique, et ce qui surprendra peut-être, c'est que je m'y

réfugiai dans les moments les plus graves où tout homme cherche un ami;

c'est là que j'allai m'asseoir dans mes plus funèbres jours.

Grande et rare confiance! mais qui n'était pas un instinct aveugle. Elle

était fondée en raison. J'avais droit de croire qu'il n'y avait pas un

seul homme de sens parmi ceux qui m'écoutaient, qui me fût hostile. Ami

du passé, ami du présent, je sentais en moi les deux principes,

nullement opposés, qui se partagent le monde; je les vivifiais l'un par

l'autre. Né de la Révolution, de la liberté, qui est ma foi, je n'en ai

pas moins eu un cœur immense pour le moyen âge, une infinie

tendresse; les choses les plus filiales qu'on ait dites sur notre

vieille mère l'Eglise, c'est moi peut-être qui les ai dites.... Qu'on

les compare à la sécheresse de ses brillants défenseurs...... Où

puisais-je ces eaux vives? Aux sources communes où puisa le moyen-âge,

où la vie moderne s'abreuve, aux sources du libre esprit.

Un mot résume ma pensée sur le rapport des deux principes: «L'histoire

(c'est ma définition de 1830, et j'y tiens), est la victoire progressive

de la liberté. Ce progrès doit se faire, non par destruction, mais par

interprétation. L'interprétation suppose la _tradition_ qu'on

interprète, et la _liberté_ qui interprète... Que d'autres choisissent

entre elles; moi, il me les faut toutes deux; je veux l'une et je veux

l'autre... Comment ne me seraient-elles pas chères? La tradition, c'est

ma mère, et la liberté, c'est moi!» [Leçon du 28 avril 1842.]

Nul enseignement n'a été plus animé du libre esprit chrétien qui fit la

vie du moyen âge. Tout préoccupé des causes, et ne les cherchant que

dans l'âme (l'âme divine et humaine), il fut au plus haut degré

spiritualiste, et l'enseignement de l'esprit.

De là, les ailes qui le soulevèrent, et le firent passer par-dessus

maint écueil, où d'autres plus forts ont heurté.

Un seul exemple, l'art gothique.

Le premier qui le remarqua, lequel n'était pas chrétien, et n'y vit rien

de chrétien, le grand naturaliste, Gœthe, admira dans ces répétitions

infinies des mêmes formes, une morte imitation de la nature, «une

cristallisation colossale.»

Un des nôtres, un puissant poëte, doué d'un sentiment moins noble, mais

plus ardent de la vie, sentit ces pierres comme vivantes; seulement, il

se prit surtout au grotesque et au bizarre, c'est-à-dire que dans la

maison de Dieu, c'est le Diable qu'il vit d'abord.

L'un et l'autre regarda le dehors plus que le dedans, tel résultat plus

que la cause.

Moi, je partis de la cause, je m'en emparai, et la fécondant, j'en

suivis l'effet. Je ne fis pas de l'église ma contemplation, mais mon

œuvre; je ne la pris pas comme faite, mais je la refis... De quoi? de

l'élément même qui la fit la première fois, du cœur et du sang de

l'homme, des libres mouvements de l'âme qui ont remué ces pierres, et

sous ces masses où l'autorité pèse impérieusement sur nous, je montrai

quelque chose de plus ancien, de plus vivant, qui créa l'autorité même,

je veux dire la liberté.

Ce dernier mot est le grand, le vrai titre du moyen âge; et lui

retrouver ce titre, c'était lui faire sa paix avec l'âge moderne, qu'on

le sache bien.

J'ai suivi la même recherche, porté la même préoccupation des causes

morales, du libre génie humain, dans la littérature, dans le droit, dans

toutes les formes de l'activité. Plus je creusais par l'étude, par

l'érudition, par les chroniques et les chartes, plus je voyais au fond

des choses, pour premier principe organique, le sentiment et l'idée, le

cœur de l'homme, mon cœur.

Cette tendance spiritualiste était si invincible en moi que j'y suis

resté fidèle dans l'histoire des époques matérielles, qui

matérialisaient bon nombre de nos contemporains; je parle des époques

troubles et sensuelles qui finissent le moyen âge, et commencent les

temps modernes.

Au quatorzième siècle, qu'ai-je analysé, développé, mis en lumière, aux

dépens de tout le reste? La grande question religieuse, celle du Temple.

Au quinzième, sous Charles VI, la grande question morale: «Comment,

d'ignorance en erreur, d'idées fausses en passions mauvaises, d'ivresse

en frénésie, l'homme perd-il sa nature d'homme? (t. IV)...» Puis, ayant

perdu la France par un fol, je la sauvai par la folie héroïque et sainte

de la Pucelle d'Orléans[11].

Le sentiment de la vie morale, qui seul révèle les causes, éclaira, dans

mes livres et dans mes cours, les temps de la Renaissance. Le vertige de

ces temps ne me gagna pas, leur fantasmagorie ne m'éblouit point,

l'orageuse et brillante fée ne put me changer, comme elle en a changé

tant d'autres; elle fit en vain passer devant mes yeux son iris aux cent

couleurs... D'autres voyaient tout cela comme costumes et blasons,

drapeaux, armes curieuses, coffres, armoires, faïences, que sais-je?...

Et moi, je ne vis que l'âme.

Je laissai ainsi de côté et les pittoresques avec leurs vaines

exhibitions de figures de cire qu'ils ne peuvent mettre en

mouvement,--et les turbulents dramaturges qui, prenant des membres

quelconques, l'un d'ici, l'autre de là, mêlaient et galvanisaient tout,

au grand effroi des passants... Tout cela est extérieur, c'est la mort

ou la fausse vie.

Qu'est-ce que la vraie vie historique, et comment l'homme sincère, qui

compare le monde et son cœur, la retrouve et peut la refaire... Telle

fut la haute et difficile question que je posai dans mes derniers

cours[12]. Les efforts successifs de tous ceux qui vont venir,

l'avanceront peu à peu.

Pour moi, le fruit de mon travail, le prix d'une vie laborieuse, serait

d'avoir mis en pleine lumière la vraie nature du problème, et par là

peut-être préparé les solutions. Qui ne sent quelle serait l'immensité

des résultats spéculatifs, la gravité des résultats pratiques pour la

politique et l'éducation?

Je n'eus jamais un sentiment plus religieux de ma mission que dans ce

cours de deux années; jamais je ne compris mieux le sacerdoce, le

pontificat de l'histoire; je portais tout ce passé, comme j'aurais porté

les cendres de mon père ou de mon fils.

* * * * *

C'est dans ce religieux travail que l'outrage m'est venu chercher[13]...

Cela eut lieu, il y a un an, le 7 avril 1842, après une leçon fort

grave, où j'établissais contre les sophistes, l'unité morale du genre

humain.

Le mot d'ordre était donné pour troubler les cours. Mais l'indignation

du public effraya ces braves; peu organisés encore, ils crurent devoir

attendre l'effet tout puissant du libelle que le jésuite D. écrivait sur

les notes de ses confrères, et que M. Desgarets, chanoine de Lyon, a

signé, en avouant qu'il n'en était pas l'auteur.

Je n'aime guère la dispute. Je retombai toute une année dans mes

préoccupations, dans mon travail solitaire, dans mon rêve du vieux

temps... Ceux-ci, qui ne dormaient pas, se sont enhardis, ils ont cru

qu'on pouvait impunément venir par derrière frapper le rêveur.

Il se trouvait cependant que, par le progrès de mon travail et le plan

même de mon cours, je venais à eux. Occupé jusqu'ici d'expliquer et

d'analyser la vie, je devais naturellement mettre en face la fausse vie,

qui la contrefait; je devais placer en regard de l'organisme vivant, le

machinisme stérile.

Mais quand même je pourrais expliquer la vie, sans montrer la mort,

j'aurais regardé comme un devoir du professeur de morale, de ne point

décliner la question qui venait s'imposer à lui.

Nos prédicateurs dans les derniers temps, ont tout remué, questions

sociales, politiques, historiques, littéraires, médicales; l'un parlait

sur l'anatomie, un autre sur Waterloo. Puis, le courage venant, ils se

sont mis à prêcher, comme au temps de la Ligue, contre telle et telle

personne. On a trouvé cela très-bon.

Des personnes, qui s'en souciait?... Et quant aux questions sociales, on

aura jugé sans doute que dans ce temps de sommeil, il n'y avait pas

grand danger à les discuter en chaire.

Certes, ce n'est pas nous qui contredirons à cela, nous acceptons ce

partage. L'Église s'occupe du monde, elle nous enseigne nos affaires, à

la bonne heure! Nous lui enseignerons Dieu!

* * * * *

Que Dieu rentre dans la science. Comment a-t-elle pu s'en passer si

longtemps... Revenez chez nous, Seigneur, tout indignes que nous

sommes.... Ah! que vous serez bien reçu!

Est-ce que vous n'étiez pas notre légitime héritage? Et tant que la

science était éloignée de vous, était-elle donc une science?... Elle

vous a reconquis dans cette heureuse occasion, et elle a retrouvé en

même temps son accord naturel avec le bon sens du peuple dont elle n'eût

pas dû s'écarter.

26 juin 1843.

Je donne ici les notes qui me restent de mon cours. Je les donne, à peu

près, telles qu'elles furent écrites, le jour même de chaque leçon.--Je

ne pouvais écrire plus tôt; d'une leçon à l'autre, la situation

changeait, la question avançait, par la presse ou autrement, jusqu'au

dernier jour.

On aura quelque indulgence pour un enseignement poursuivi malgré

l'orage, et qui modifié dans la forme, selon les phases de la polémique,

n'en marcha pas moins d'un pas ferme vers le but indiqué d'abord.

Je supprime dans ces notes plusieurs choses qui se rapportaient à mes

leçons antérieures, et qu'on ne pourrait comprendre, sans avoir suivi

mon cours.

J'écarte encore tel et tel point qui ne dut être qu'indiqué dans un

cours dont l'objet était général, et qu'un autre cours, spécialement

consacré à la littérature des jésuites, mettait en pleine lumière.

Ire LEÇON.

MACHINISME MODERNE. _Du machinisme moral._

[27 avril 1843.]

Dans cette première leçon (de la seconde partie de mon cours), je posai

d'abord un fait grave; c'est que depuis 1834, au milieu d'un immense

accroissement de production matérielle, la production intellectuelle a

considérablement diminué d'importance.

Ce fait, moins remarqué ici, l'est parfaitement de nos contrefacteurs

étrangers qui se plaignent de n'avoir presque rien à contrefaire.

De 1824 à 1834, la France les a richement alimentés. Elle a produit dans

cette période les monuments littéraires qui font sa gloire devant

l'Europe; et non-seulement des monuments isolés, mais de grands

ensembles d'ouvrages, des cycles d'histoires, de drames, de romans,

etc.

Dans les dix années suivantes, on a imprimé tout autant et davantage,

mais peu d'ouvrages importants. Les livres même de quelque étendue ont

paru d'abord découpés, en articles, en feuilletons; feuilletons

ingénieux, découpures brillantes, mais peu de pensées d'ensemble, peu de

grandes compositions.

Ce qui a le plus occupé la presse, ce sont les réimpressions, les

publications de manuscrits, de documents historiques, les livres

pittoresques à bon marché, sorte de daguerréotypes qui reproduisent en

pâles images tout ce qu'on met devant eux.

La rapidité singulière avec laquelle tout cela passe sous nos yeux, se

remplaçant, s'effaçant, laissant à peine une trace, ne permet pas de

remarquer que dans ces mille objets mobiles, la forme varie très-peu.

Un observateur attentif, et curieux de comparer ses souvenirs, verrait

ces prétendues nouveautés revenir périodiquement; il les ramènerait sans

peine à un petit nombre de types, de formules, que l'on emploie tour à

tour. Nos rapides improvisateurs sont obligés, le temps manquant, de

recourir à ces formules; c'est comme une grande mécanique, dont ils

jouent d'une main légère.

Le génie mécanique qui a simplifié, agrandi la vie moderne, dans l'ordre

matériel, ne s'applique guère aux choses de l'esprit, sans l'affaiblir

et l'énerver. De toutes parts je vois des machines intellectuelles qui

viennent à notre secours[14], pour nous dispenser d'étudier et de

réfléchir, des Dictionnaires qui permettent d'apprendre chaque chose

isolée, hors des rapports qui l'éclairent, des Encyclopédies où toute

science, scindée en menues parcelles, gît comme une poussière stérile,

des Abrégés qui vous résument ce que vous n'avez point appris, vous font

croire que vous savez, et ferment la porte à la science.

Vieilles méthodes, et fort inférieures à l'idée de Raimond Lulle. A la

fin du moyen âge, il trouva les Scolastiques, qui, sur un thème tout

fait, s'épuisaient en déductions. Si le thème est fait, dit-il, si la

philosophie est faite, la religion, la science, il suffit de bien

ordonner; des principes aux conséquences, les déductions se tireront

d'elles-mêmes. Ma science sera comme un arbre; on suivra des racines aux

branches, des branches aux feuilles, allant du général à l'espèce, à

l'individu, et de là, en sens inverse, on retournera aux profondes

racines des principes généraux.»... Il le fit, comme il le disait; avec

cet arbre si commode, on ne cherchait plus, tout était devenu facile...

Seulement, l'arbre fut un _arbre sec_, qui n'eut jamais ni fruit, ni

fleur.

Au seizième siècle, autre tentative de machinisme, et plus hardie. On se

battait pour la religion; un vaillant homme, Ignace de Loyola, comprit

la religion elle-même comme machine de guerre, la morale, comme

mécanique. Ses fameux _Exercices_ sont un manuel de tactique religieuse,

où la milice monastique se dresse à certains mouvements; il y donna des

procédés matériels pour produire ces élans du cœur, qu'on avait

toujours laissés à la libre inspiration; ici, l'on prie, là, on rêve,

puis l'on pleure, etc.

Admirable mécanique, où l'homme n'est plus qu'un ressort qu'on fait

jouer à volonté. Seulement, ne demandez rien que ce qu'une machine peut

produire; une machine donne de l'action, mais nulle production vivante,

à la grande différence de l'organisme animé, qui non-seulement agit,

mais produit des organismes animés tout comme lui. La mécanique des

Jésuites a été active et puissante; mais elle n'a rien fait de vivant;

il lui a manqué constamment ce qui, pour toute société, est le plus haut

signe de vie, il lui a manqué le grand homme... Pas un homme en trois

cents ans!

Quelle est la nature du jésuite? Aucune; il est propre à tout: une

machine, un simple instrument d'action, n'a pas de nature personnelle.

La machine a sa loi, la fatalité, comme la liberté est la loi de l'âme.

Comment donc les Jésuites parlent-ils de la liberté? En quoi les

regarde-t-elle?

Remarquez le double langage qu'ils nous tiennent aujourd'hui. Ils sont

le matin pour la liberté, le soir pour l'autorité.

Dans leurs journaux qu'ils donnent et sèment dans le peuple, ils ne

parlent que de liberté, et ils voudraient persuader que la liberté

politique est possible sous la tyrannie religieuse... Cela est dur à

croire, difficile à faire croire à des gens qui, pour les chasser, ont

chassé hier une dynastie (_Mouvements en sens divers_), et qui en

chasseraient dix, s'il le fallait encore.

Dans les salons, avec les grandes dames qu'ils dirigent, ce n'est plus

cela; ils redeviennent tout à coup les amis du passé, les vrais fils du

moyen âge.

Et moi aussi, leur dirai je, je suis un peu du moyen âge, j'y ai vécu

longues années, et je reconnais bien les quatre mots d'art chrétien que

les nôtres viennent de vous apprendre... Mais permettez encore que je

vous regarde au visage; si vous êtes vraiment les fils de ce temps-là,

apparemment vous lui ressemblez.

Ce temps était fécond, et tout en se croyant, dans son humilité,

inactif et impuissant, il créait toujours. Il a bâti, comme en rêve, je

ne sais combien de poëmes, de légendes, d'églises, de systèmes... D'où

vient donc, si vous en êtes, que vous ne produisez rien?

Ce moyen âge, que vous nous montrez volontiers dans une immobilité

idiote, ne fut que mouvement et transformation féconde, pendant quinze

cents ans. [_Je supprime ici un long développement._] La libre

végétation qui lui fut particulière, n'a rien de commun avec l'action

sèche et dure des mécaniques[15]. S'il n'avait eu d'autre action, il

n'eût rien produit de vivant; il aurait été stérile... Et vous lui

ressembleriez.

Non, vous n'êtes pas du passé! Non, vous n'êtes pas du présent!

Êtes-vous? Non, vous avez l'air d'être... Pur accident, simple

phénomène. Nulle existence. Ce qui _est_ vraiment, produit.

Si vous veniez, vous qui n'êtes point, qui ne faites rien, qui ne ferez

rien, nous conseiller de ne rien faire, d'abdiquer notre activité, de

nous remettre à vous, au néant, nous répondrions: «Il ne faut pas que le

monde meure encore; qu'on soit mort, à la bonne heure; est-ce un droit

pour exiger que le reste soit mort aussi?»

Si l'on insiste, si l'on veut que vous soyez quelque chose, j'accorderai

que vous êtes une vieille machine de guerre[16], un brûlot de Philippe

II, de l'_invincible Armada_... Quiconque y monte, y périt, et Philippe

II, et Charles X, et quiconque y montera.

Nés du combat, vous restez fidèles à votre naissance. Vos œuvres ne

sont que des disputes, des discours scolastiques et polémiques,

c'est-à-dire des négations... Nous travaillons, vous combattez; des deux

voies, laquelle est chrétienne?

_Milites_ (c'est votre nom), remettez votre épée dans le fourreau...

_Beati pacifici_!

Faites comme nous faisions avant que vous ne vinssiez nous troubler,

travaillez tranquillement. Alors seulement, vous comprendriez le

christianisme et le moyen âge, dont vous vous doutez si peu.

A qui adressé-je ce conseil, qui n'est pas d'un ennemi? A la Société?

Non, elle se vante de ne pas changer, de ne s'améliorer jamais[17]... Je

parle à tel infortuné, que je vois d'ici en pensée, qui peut-être se

sent, trop tard, entré dans la voie sans retour, et pleure en secret

d'avoir épousé la mort.

La fin de cette leçon fut reproduite à mon insu par _la Patrie_ le soir

même, et le lendemain (28 avril) par _le Siècle_.--J'ignorais alors la

part active que la Presse allait prendre à cette lutte.

J'ignorais (ce qui peut sembler étrange, mais n'en est pas moins exact)

que mon ami, M. Quinet, ayant conduit son cours jusqu'au milieu du

seizième siècle, dût traiter de la littérature des Jésuites. Encore

moins avais-je connaissance de l'article que M. Libri inséra dans la

_Revue des Deux-Mondes_, trois jours après ma leçon (1er mai).

Ce qui peut-être surprendra davantage, c'est que _je n'avais pas lu une

ligne de tout ce qu'on avait écrit contre moi_. C'est après ma seconde

leçon, qu'un de mes anciens élèves, m'apporta le Monopole

universitaire.

IIe LEÇON.

RÉACTIONS DU PASSÉ. _Des revenants._ Perindè ac cadaver.

[4 mai 1843.]

On a dit que je défendais, on a dit que j'attaquais. Ni l'un, ni

l'autre... J'enseigne.

Le professeur d'histoire et de morale a droit d'examiner la plus grave

question de la philosophie et de l'histoire: Ce que c'est qu'_organisme_

et _mécanisme_, en quoi diffère l'organisme vivant du mécanisme stérile.

Question grave, en ce moment surtout où la vie semble faiblir, où la

stérilité nous gagne, où l'Europe, tout occupée naguère d'imiter la

France, de contrefaire ou traduire la France, s'étonne de voir que nous

allons produisant de moins en moins.

J'ai cité un exemple illustre de mécanisme, puissant pour l'action,

impuissant pour la production, l'ordre des jésuites, qui, dans une

existence de trois siècles, n'a pu donner un seul homme, un seul livre

de génie.

Les jésuites appartiennent, autant que les _templiers_, au jugement de

l'histoire. C'est mon droit et mon devoir de faire connaître ces grandes

associations. J'ai commencé par les templiers dont je publie le Procès;

j'arrive aux jésuites.

Ils ont imprimé avant-hier, dans leur journal, _que j'attaquais le

clergé_; c'est tout le contraire. Faire connaître les _tyrans du

clergé_, qui sont les jésuites, c'est rendre au clergé le plus grand

service, préparer sa délivrance. Nous ne confondons nullement les tyrans

et les victimes. Qu'ils n'espèrent pas se cacher derrière ce grand corps

qu'ils compromettent en le poussant dans la violence, lorsqu'il ne

voudrait que la paix.

Les jésuites sont, je l'ai dit, une formidable machine de guerre,

inventée dans le plus violent combat du seizième siècle, employée comme

une ressource désespérée, dangereuse pour ceux qui s'en servent... Il y

a un lieu où l'on sait cela parfaitement, c'est Rome, et voilà pourquoi

les cardinaux ont dit[18] et diront toujours au conclave, quand on

propose un jésuite: _Dignus, sed jesuita_. Ils savent que l'ordre, au

fond, s'adore lui-même... C'est la foi des Templiers.

Le christianisme n'a pu améliorer le monde qu'en s'y mêlant. Dès lors

il a dû en subir les tristes nécessités, la plus triste de toutes, la

guerre. Il s'est fait guerrier par moment, lui qui est la paix;

c'est-à-dire que dans ces moments il se faisait anti-chrétien.

Les machines de guerre, sorties ainsi, par un étrange miracle, de la

religion de la paix, se trouvant en contradiction flagrante avec leur

principe, ont présenté dès leur naissance un caractère singulier de

laideur et de mensonge; combien plus, à mesure qu'elles s'éloignaient

des circonstances qui les avaient fait naître, des nécessités qui

pouvaient en expliquer la naissance! De plus en plus en désaccord avec

le monde qui les entourait, qui avait oublié leur origine et n'était

frappé que de cette laideur, elles inspiraient une répugnance

instinctive; le peuple en avait horreur, sans savoir pourquoi.

Toute apparition du monde trouble et violent des anciens âges dans notre

monde moderne, inspire même répugnance. Les fils aînés du limon qui

jadis possédaient seuls le globe, couvert d'eau et de brouillard, et qui

aujourd'hui pétrissent de leurs membres équivoques la fange tiède du

Nil, semblent une réclamation du chaos qui voudrait nous ressaisir[19].

Dieu, qui est la beauté, n'a pas créé de laideur absolue. La laideur est

un passage inharmonique.

Il y a laideur et laideur. L'une qui veut être moins laide,

s'harmoniser, s'ordonner, suivre le progrès, suivre Dieu... L'autre qui

veut être plus laide, et qui, à mesure que le monde s'harmonise, aspire

à l'ancien chaos.

De même, dans l'histoire et dans l'art, on sympathise avec les formes

laides qui voudraient leur changement. «_Expecto, Domine, donec veniat

immutatio mea..._» Voyez dans nos cathédrales ces misérables figures

accroupies qui, sous le poids d'un pilier énorme, tâchent pourtant de

lever la tête; c'est l'aspiration visible du triste peuple d'alors. Vous

le retrouvez, au quinzième siècle, laid et grimaçant, mais intelligent,

avisé[20]; à travers cette laideur, vous pressentez l'harmonie moderne.

La laideur odieuse, incurable, celle qui choque les yeux, encore plus le

cœur, c'est celle qui accuse la volonté de rester telle, de ne pas se

laisser améliorer aux mains du grand artiste qui va sculptant son

œuvre à jamais.

Ainsi, quand le christianisme est vainqueur, les dieux païens aiment

mieux fuir. Ils vont chercher les forêts; ils vivent là farouches et de

plus en plus sauvages; les vieilles femmes cabalent pour eux sur la

bruyère de Macbeth. Le moyen âge regarde cette tendance obstinée vers le

passé, cet effort d'aller en arrière, lorsque Dieu mène en avant, il le

regarde comme le mal suprême, et il l'appelle le Diable.

Même horreur pour les _Albigeois_, lorsque ceux-ci, qui se disaient

chrétiens, renouvelèrent la dualité persane, manichéenne, comme, si en

plein christianisme, Arimane était revenu s'asseoir à côté de Dieu.

Moins grossier, mais non moins impie, semble avoir été le mystère du

_Temple_.

Étrange religion de soldats moines qui, dans leur mépris des prêtres,

semblent avoir mêlé les superstitions des anciens gnostiques et des

musulmans, ne voulant plus de Dieu que le Saint-Esprit, l'enfermant avec

eux dans le secret du Temple, le gardant pour eux. «Leur vrai Dieu

devint l'ordre même. Ils adorèrent le Temple et les Templiers, comme

temples vivants... Leurs symboles exprimèrent le dévouement aveugle,

l'abandon complet de la volonté. L'ordre, se serrant ainsi, tomba dans

une farouche religion de soi-même, dans un satanique égoïsme. Ce qu'il y

a de souverainement diabolique dans le diable, c'est de s'adorer.»

Ainsi, cet instrument de guerre que l'Église s'était créé pour le besoin

des Croisades, tourna si bien dans ses mains, que lorsqu'elle croyait le

diriger, elle en sentit la pointe au cœur... Toutefois le péril fut

moindre en ce que cette création bâtarde du moine-soldat, avait peu de

vitalité hors de la croisade, qui l'avait fait naître.

La bataille du seizième siècle créa une milice bien plus dangereuse. Au

moment où Rome est attaquée dans Rome même par les livres de Luther et

les armes de Frondsberg, il lui vient d'Espagne un vaillant soldat qui

se voue à la servir, un homme d'enthousiasme et de ruse... Elle saisit

ce glaive dans son péril, et si vivement, avec tant de confiance,

qu'elle en jette le fourreau. Elle remet tout pouvoir au général des

jésuites, s'interdisant de leur donner jamais, même sur leur demande, de

priviléges contraires à leur institut (Nullius momenti habenda sunt,

etiamsi à Sede apostolica sint concessa). Le pape ne changera rien, et

le général avec l'assemblée de l'ordre, changera ce qu'il voudra, selon

les lieux et les temps.

Ce qui fit la force et la légitimité de l'ordre à son apparition, c'est

qu'il soutint contre les protestants qui exagéraient l'influence divine,

que l'homme est libre pourtant.

Maintenant quel usage fera-t-il de cette liberté? Il la remettra aux

jésuites; il l'emploiera à obéir, et _il croira juste_ tout ce qui lui

sera commandé[21]: il sera dans la main des supérieurs, comme un bâton

dans la main d'un vieil homme qui en fait tout ce qu'il veut, il se

laissera pousser à droite, à gauche, _comme un cadavre_: PERINDE AC

CADAVER.

A l'appui de cette doctrine d'obéissance et de tyrannie, la _délation_

est autorisée par le fondateur lui-même.

Ses successeurs organisent la grande scolastique morale, ou

_casuistique,_ qui trouve pour toute chose un _distinguo_, un _nisi_...

Cet art de ruser avec la morale, fut la force principale de leur

Société, l'attrait tout-puissant de leur confessionnal. La prédication

fut sévère, la direction indulgente. Là se conclurent d'étranges marchés

entre la conscience malade des grands de ce monde, et la direction

toute politique de la Société.

Le moyen le plus efficace de conversion et qui fut dès lors trouvé,

appliqué, par les jésuites, _ce fut d'enlever les enfants_, pour forcer

les parents à se convertir... Nouveau moyen, et bien ingénieux, auquel

Néron et Dioclétien n'avaient pas pensé.

Des jésuites · 第 1 / 14 段