Bal.--La passion du jeu l'emporte sur celle de la danse.--Peinture
générale de la société des salons.--Certains usages ont disparu et fait
place à d'autres.--L'écarté fait fureur.--Les charades en action passées
de mode.--Les comédies et petits opéras très-en vogue sur les théâtres
de campagne.--Charme des sociétés de la capitale.--Les _Album_.
Tout en applaudissant aux plans de M. de Clinville, on était sorti de
table. De l'eau avait été offerte aux convives, dans des vases de
cristal azuré, pour se laver les mains et la bouche; et l'on était passé
dans une autre pièce pour y prendre le café et les liqueurs.
Rentrée dans le grand salon, Mme de Valmont y trouva une assemblée
extrêmement nombreuse; indépendamment des amis intimes invités au dîner,
toutes ses connaissances s'étaient empressées de venir la complimenter
et de se rendre au bal qu'elle donnait le soir pour terminer plus
gaiement le jour de sa fête.
Déjà l'orchestre avait préludé par la plus douce symphonie; bientôt
succède une musique vive et bruyante; et ce fut alors que Mme de Valmont
ouvrit le bal avec Philoménor, dans un quadrille où les belles formes
grecques et les grâces légères de France présentèrent, par le plus
heureux accord, un spectacle véritablement ravissant; l'admiration était
portée à son comble; et je n'ai pas besoin de dire que tout le monde
s'était levé, et avait formé cercle pour le contempler; cela se devine,
quand on connaît Paris. Mais, le jeu, qui a bien aussi ses attraits,
avait réuni dans les autres appartemens les personnes d'un âge plus mûr,
qui ne dansent point; et même beaucoup de jolies dames et de jeunes
gens. Après les premières contredanses, Philoménor fut étonné de voir la
maîtresse de la maison être obligée de recruter des danseurs groupés
autour des tapis verts. Par un motif très-louable, elle désirait que les
demoiselles, qui jouent peu dans les grandes réunions, ou qui même ne
jouent point du tout, pussent au moins danser, et qu'au son de la plus
entraînante harmonie, tant de charmantes personnes ne fussent pas trop
justement comparées à la vivante statue de l'opéra de _la Belle Arsène_,
se morfondant pendant un siècle sur son triste piédestal; elle voulut
donc presser le moment où quelque séduisant enchanteur viendrait, par
une invitation magique, les tirer de la plus ennuyeuse immobilité.
Semblable à une fée protectrice, d'un seul mot elle réussit à leur
imprimer le mouvement, et pour ainsi dire une nouvelle existence.
Pendant qu'une foule d'élégans, sans attendre le résultat du coup le
plus piquant et le plus décisif, s'empressait de céder aux désirs de Mme
de Valmont, en confiant rapidement ses intérêts pécuniaires aux soins de
l'amour ou de l'amitié; pendant que chaque danseur se précipitait dans
la salle du bal, invitait une jeune beauté, et se mettait en place,
Philoménor, débarrassé du tourbillon, et rapproché de moi, s'amusait
infiniment de scènes éminemment dramatiques. Ce n'étaient plus les
jeunes gens qui avaient déserté le grand salon, c'étaient de jeunes
femmes qui, préférant l'écarté au plaisir de la danse, se lançaient au
jeu avec une incroyable vivacité. Celle-ci assiégeait la place vacante;
supplantait lestement l'homme pacifique que son tour y appelait; le
consolait poliment d'un sourire; l'engageait à parier dans son jeu, en
lui promettant les chances les plus heureuses, fondées, disait-elle
très-sérieusement, sur un rêve de la nuit. Celle-là, après avoir épuisé
sa bourse, empruntait à mi-voix à son voisin, ou jouait sur parole, dans
la persuasion, assurait-elle, que ce moyen unique, infaillible, portait
bonheur. D'autres dames, enfin, beaucoup mieux inspirées sans doute, ne
faisaient pas une partie sans changer de cartes, sans mêler le jeu de
leur adversaire, en y ajoutant la culbute[136].
«Oh! que votre J.-B. Rousseau, me disait à mi-voix mon ami, avait bien
raison d'écrire ces vers d'une épigramme qui s'est
presqu'involontairement gravée dans ma mémoire:
«Ce monde-ci n'est qu'une oeuvre comique
Où chacun joue un rôle différent.»
_OEuvres choisies_, page 313.
De bonne foi, ces femmes, si spirituelles et si charmantes,
croyent-elles réellement ce qu'elles ont l'air d'affirmer d'un ton si
positif? Pourquoi chercher à nous persuader qu'elles conservent encore
ces petits préjugés de l'enfance?» «Je présume en deviner la raison, lui
répondis-je; mais comme, sous peine d'être taxé d'indiscrétion, je ne
pourrais vous la dire, vous applaudirez sans doute à mon silence.» «Je
n'en reviens pas, insistait le jeune Grec. Quoi! avec un jugement si
sain, tant de lumières, tant d'instruction, une éducation aussi soignée,
la superstition aurait-elle pu les gagner et les séduire? régnerait-elle
encore dans un siècle aussi éclairé que le nôtre?» Sa surprise redoubla
en voyant que le goût du jeu ne les abandonnait pas, même en exécutant
un pas de Coulon ou d'Aumer, et même en valsant avec le plus aimable
abandon. Un joueur se levait-il de table, nous entendions souvent une
merveilleuse tenir, en pirouettant, aux _attentifs_ qui l'entouraient,
ce langage digne de Sparte:--Ai-je gagné? ai-je perdu?--Madame, voici
votre argent.--Bien, très-bien: gardez... vite, mettez pour moi; je fais
mon paroli.
«Quelle fureur du jeu!» ne cessait de s'écrier Philoménor. «Vous rêvez,
lui dis-je, et, dans ce moment, vous n'avez pas assez d'indulgence.
Concevez-donc combien il est piquant de jouir, dans l'instant le plus
fugitif et le plus rapide, de quatre plaisirs à la fois; de la musique,
de la danse, du jeu et des triomphes de la coquetterie.» «Paix! répliqua
Philoménor, parlez plus bas; vous seriez entendu peut-être; et, pour la
dernière jouissance, beaucoup de femmes ont la prétention de n'en pas
vouloir convenir. Au surplus, j'avoue que mes observations sont
complètement ridicules; et le genre que je censurais si sottement, doit
être le _nec plus ultra_ de la civilisation.» «N'en doutez pas,
repris-je; permettez-moi toutefois de vous faire remarquer que les
amusemens de la société de Paris ont singulièrement changé depuis huit
ou dix ans. À cette époque, la _bouillotte_, que l'on ne joue plus qu'au
marais, était alors en grande faveur. Ce jeu est entièrement passé de
mode au quartier Saint-Germain et dans la Chaussée d'Antin. Le loto
royal se joue beaucoup au pavillon de Flore. Le boston, l'impériale, le
wist se soutiennent encore dans certaines maisons. Mais il est un autre
jeu, mon cher Philoménor, qui devrait être à jamais proscrit dans les
salons: je veux parler du _creps_; l'anglomanie l'avait fait adopter;
Mme de Valmont n'a pas permis qu'on l'introduisît chez elle, surtout
depuis qu'un jeune homme qui lui avait été singulièrement recommandé, y
perdit dans une seule séance près de cent mille francs. C'était une
dette d'honneur qui devait être acquittée sans délai. Pour se procurer
cette somme jouée sur parole, cet infortuné, à peine sorti de l'enfance
écrivit à sa mère une lettre très-attendrissante, dans laquelle en
exprimant ses regrets et ses chagrins, il la priait de vendre une ferme
éloignée et de lui en faire passer la valeur. Cette bonne mère, retirée
depuis son veuvage dans une terre magnifique, près des Cévennes, lui
répondit:
«Je suis moins touchée, mon fils, de la perte assez considérable
que vous avez faite, que des suites qu'elle peut avoir si vous ne
suivez pas les conseils de votre meilleure amie. Qui pourrait,
hélas, me répondre que votre fortune ne soit pas un jour
entièrement compromise? Après avoir relu votre lettre, j'ai
mûrement réfléchi au parti que je devais prendre; et je crois avoir
choisi le plus sage; je suis décidée à venir à votre secours; mais
sous la condition expresse que vous quitterez Paris et que vous me
rejoindrez aussitôt. Si vous acceptez mes offres, répondez-moi
poste pour poste; et la somme dont vous êtes redevable sera
incessamment comptée à vos créanciers. Je suis bien loin, mon fils,
de vouloir gêner votre liberté; mais, à dix-sept ans et demi, Paris
serait peut-être pour vous un gouffre sans fond. Vous reverrez
cette capitale lorsque vous aurez plus d'âge et d'expérience. En
payant vos folies d'un jour, je n'ai point voulu entamer des
immeubles; j'ai préféré m'imposer à moi-même des sacrifices
personnels et vous punir de votre imprudence, en vous donnant une
leçon que chaque jour vous rappellera. J'ai détruit pour quelques
années les agrémens d'une terre qui doit vous revenir lorsque je ne
serai plus. Ces hautes futaies, ces bois précieux dont vous aimiez
tant le riant aspect et l'ombre hospitalière, sont vendus; et
lorsque vous recevrez cette lettre, la hache aura fait tomber ces
chênes majestueux, ces cèdres et ces hauts pins dont la tige
semblait défier la foudre et devoir vivre plusieurs siècles. Il l'a
fallu: j'ai préféré me résigner à des privations; imitez-moi, mon
fils; mais je n'ai point voulu déshériter ni vous ni vos enfans (si
vous en avez un jour) d'un patrimoine que tôt ou tard on regrette,
lorsque l'on est entré dans l'âge de la raison et de la sagesse. Je
vous afflige peut-être, mon fils; dans vingt ans vous eussiez blâmé
mon défaut de prévoyance, et sans doute à cette époque vous bénirez
ma mémoire. Aux reproches que je suis obligée de vous faire, je
veux opposer quelques consolations. La saison le permet: venez me
donner votre goût, vos conseils pour remplacer, par de nouvelles
plantations, ces bois plantés par vos aïeux. Puissent les soins de
ma tendresse, les plaisirs de l'aimable agriculture, qui, avant
votre départ, amusaient vos loisirs, vous faire oublier ce Paris
que vous n'avez connu que par des revers de fortune! Puissent ces
arbres que nous replanterons ensemble, vous rappeler, en se
développant, les périls où peut entraîner la passion des jeux de
hazard, et vous guérir pour jamais d'un penchant aussi pernicieux
que funeste! Venez, je vous attends, mon cher fils; et
souvenez-vous toujours dans vos chagrins, que:
«L'asile le plus sûr est le sein d'une mère[137].»
«J'ajouterai, mon cher Philoménor, que ce jeune homme quitta Paris
le jour même, et se rendit auprès d'une mère dont il fait le
bonheur.
«Cent autres jeux innocens, où l'on infligeait de si douces
punitions, ont entièrement disparu avec ces petits drames que l'on
appelait charades en actions. Ces comédies, pantomimes ou parlées,
exigeaient une improvisation très-favorable et très-propre à faire
briller les gens d'une imagination vive et féconde; mais devenaient
très-pénibles et très-embarrassantes pour beaucoup d'autres. Et
vous me l'avez dit cent fois, mon cher ami, il n'est point de tâche
plus insupportable que l'insipide obligation de faire
continuellement de l'esprit. La bizarrerie des costumes, la variété
des poses, étaient les indices qui devaient servir de fil aux
spectateurs pour découvrir l'issue du labyrinthe où les comédiens
cherchaient à vous égarer sans cesse, tout en paraissant vous
donner les renseignemens les plus précis. La pièce, selon le nombre
des syllabes du mot choisi, se divisait en deux, trois, quatre ou
cinq actes. En se rappelant les scènes antécédentes, le tout de la
charade devait être deviné. Je le présume; le dérangement d'une
toilette soignée, que ce jeu détruisait presque toujours, n'aura
pas peu contribué à faire abandonner ce genre de plaisir, pour
lequel, d'ailleurs, il fallait dans chaque maison un vestiaire
assez varié. De plus tout se trouvait bouleversé dans les
appartemens, puisqu'une grande partie des meubles servait à
exprimer le logogriphe; et ce bouleversement, cause nécessaire de
beaucoup d'accidens, devait aussi naturellement déplaire aux
maîtresses de maison qui aiment l'ordre, la propreté et la
conservation d'un mobilier aussi élégant que précieux.
«On joue bien, si vous voulez, la comédie de société; mais
seulement dans les beaux jours de l'été ou de l'automne, sur un
petit théâtre de campagne; et l'on n'y représente que des pièces
faites par nos meilleurs poètes, sans y être, comme aux charades en
action, auteur et acteur à la fois. À ces différens jeux surannés,
auxquels on ne songe plus, on a substitué le billard. Il est peu de
maisons opulentes qui n'aient une pièce affectée à cette
destination.
«Enfin, mon cher ami, aux soirées ordinaires, un usage qui, dans
certains départemens serait l'oubli de toute politesse, ou pour
mieux le caractériser, une incongruité révoltante, un scandale
épouvantable, est toléré dans plus d'une réunion de Paris. Est-on
las de converser, n'aime-t-on ni les cartes, ni le billard, ni la
danse, on est parfaitement libre, sans que le maître de maison le
trouve mauvais, d'examiner un cabinet de tableaux, et de parcourir,
dans un coin du salon ou de l'appartement voisin, la feuille du
jour ou la brochure nouvelle. Souvent même des hommes de talent
s'amusent à enrichir l'_album_ des dames; et presque toutes y
conservent un souvenir de nos grands artistes modernes, tel, qu'un
cheval de Carle, un ermite d'Horace, une tête de Girodet, une
pèlerine de Lescot, un paysage de Watelet, une fabrique de Bertin,
un bouquet de fleurs de Vandael, et une romance inédite de
Lamartine, sur un air spontanément composé, noté et chanté par
Lafont ou Romagnési; et vous savez, mon cher Philoménor, qu'un
_album_ bien varié est indispensablement nécessaire au bonheur
d'une femme à la mode.»