Le pompeux appareil qui suit ici ses pas?[132]

«Cette censure ne peut frapper sur notre premier tragique. Dans ce

siècle, aucun acteur n'a, pour ainsi dire, mieux calqué les héros qui

sont mis en scène que le célèbre Talma, soit qu'il nous représente les

républicains, les tyrans ou les princes malheureux, Manlius, Néron,

Hamlet ou Régulus. Nul ne sait mieux s'identifier à son rôle, et surtout

varier ses costumes suivant le temps, la nation, le rang et la

situation du personnage. En le voyant, on semble rétrograder dans les

âges; on se croit tour à tour près du Capitole, dans la basilique des

empereurs, et dans l'antique palais de Copenhague; que les acteurs

mettent comme lui autant de convenance, de grandeur, de dignité dans

leur physionomie et leurs vêtemens; qu'ils méditent avec autant de soin

les tableaux laissés par l'histoire, et l'on aura, je le garantis,

presque atteint la perfection. Il est vrai que Talma doit ses

connaissances à la société des gens de lettres, des peintres et des

sculpteurs. Mais, hélas! combien d'acteurs et d'actrices, soit dans

leurs costumes, soit dans leur pantomime, soit dans l'accent de la voix,

s'éloignent de ce goût pur, sévère et délicat!» «Sans une extrême

présomption, reprit l'élégant Dancour, qui jusque-là avait attentivement

écouté M. de Clinville, ils imiteraient l'exemple de notre premier

tragique, et se mettraient à l'abri d'une critique malheureusement trop

fondée. Qui ne serait tenté de dire à ceux-ci: Pourquoi cette monotone

psalmodie? variez vos inflexions, et ne nazillez pas.» «Encore moins,

ajouta le président, voyons-nous dans Hérodote, Thucydide, Plutarque,

et même Homère, qu'aucun héros grec ait jamais grasseyé?» «J'aime ce

trait d'érudition, répliqua Dancour, en riant, et je le crois vrai. Je

dirais encore à d'autres artistes: Pénétrez-vous de votre situation,

sentez la vivement; placés loin du pays des rossignols, déclamez, et ne

chantez pas. Qui n'insinuerait doucement à Cléon: Étudiez la belle

nature; attachez-vous à de bons modèles. A-t-on jamais si péniblement

outré les rôles d'élégans et de petits maîtres? Des tons impertinens,

n'ont jamais été ceux d'un salon du bon genre; et la fatuité ne doit

jamais dégénérer en impudence. Parlez votre rôle avec sagesse, dirais-je

encore à Mondor; l'énergie est sans doute un don précieux; mais elle est

assujétie à des règles; et le bon goût en prescrit la mesure: jusque

dans les accès de la passion la plus brûlante et la plus impétueuse,

toujours vous devez charmer l'oreille; et jamais il ne vous est permis

de la déchirer.»

«Qui n'avertirait encore avec une franchise naïve? dit Mme de Valmont,

ces acteurs aguerris, que les sifflets poursuivent et n'épouvantent

jamais? Qui ne leur adresserait ces conseils profitables? Croyez-moi,

ayez un peu moins de prétentions; appréciez de bonne foi votre talent à

sa juste valeur; ne vous lasserez-vous point enfin d'être victimes à

Paris, lorsque de nombreux applaudissemens vous attendent dans quelque

coin de province?»

«Que de grand coeur, reprit Dancour, je dirais à certaines actrices:

Pourquoi ce perpétuel roucoulement? Suis-je ici au fond d'une forêt? Eh!

Mesdames, ménagez un peu votre poitrine; soyez un peu plus avares de

sanglots; si vos soupirs multipliés font rire le parterre jusqu'aux

éclats, à quoi bon vous suffoquer?» «Je donnerai, ajouta M. de

Clinville, ce dernier conseil à tous les artistes de la scène: tâchez de

dissimuler les défauts de la nature; que de moyens sont entre vos mains

pour vous seconder! n'êtes vous pas favorisés par l'éloignement, le

point de perspective et les reflets favorables d'une lumière incertaine?

N'avez-vous pas les tailleurs les plus habiles? Que n'imitez-vous

quelques-uns de vos prédécesseurs et même de vos contemporains!

Épaississez ces formes que le temps et vos travaux ont rendues

flasques, exiguës ou contrefaites.» «Faut-il que la tradition des deux

derniers siècles, répliqua vivement Philoménor, n'ait pas, comme en

Grèce, permis aux acteurs l'usage des masques sur la scène? Que

d'artistes, sur plus d'un théâtre, gagneraient à changer de

physionomie!»

«Souffrez, Messieurs, dit Mme de Luxeuil, qui jusque là avait bien plus

songé à dîner délicieusement qu'à se mêler de la conversation; souffrez

que je vous fasse, à mon tour, quelques observations sur une actrice

dont la réputation _pyramidale_ est pour ainsi dire européenne. Je

n'aime à blesser personne; cependant il faut être juste, vraie, sévère

même, ne fût-ce que dans l'intérêt de l'art; et, quand, par l'âge, on

est comme moi et mon contemporain M. de Clinville, aussi riche de

souvenirs, on a bien le droit, je pense, d'indiquer de légères

imperfections, qu'avec un peu de soins il est aisé de corriger et de

faire disparaître. Certainement, Mlle Mars possède un genre de diction

inimitable; ses grâces, sa beauté, sa jeunesse, sont presque éternelles.

Ses yeux n'ont perdu ni de leur vivacité, ni de leur éclat; le timbre de

sa voix est unique, c'est-à-dire, enchanteur. Je crois, pourtant, qu'il

serait bon de l'avertir de parler quelquefois sur la scène un peu plus

haut que dans son salon et dans son boudoir. Je désirerais encore être à

même de lui insinuer que l'héritière de Mlle Contat doit, jusque dans

ses confidences, être toujours entendue, même aux extrémités de la

salle; et que, s'il est des secrets pour les interlocuteurs, il ne doit

point y en avoir pour le public. Je l'engagerais enfin à ne pas trop

presser un débit parfait. Combien, alors, si mes avis étaient écoutés,

combien les admirateurs de cette merveilleuse actrice n'auraient-ils pas

lieu de se féliciter? Ils ne seront plus privés des finales de cent

jolis mots auxquels le talent magique de Mlle Mars sait prêter de

nouveaux charmes.»

«On peut adresser les mêmes conseils à Joanny (rôle de _Procida_), fit

observer M. de Clinville. Je voudrais qu'il s'étudiât à mieux prononcer

certains hémistiches qui ne sont point quelquefois entendus, même au

centre du parterre. Tout en rendant justice à l'admirable talent de Mlle

Duchesnois (rôle de _Marie Stuart_), qui semble l'identifier avec la

reine infortunée qu'elle représente, je n'en dirai pas moins que sa

douce voix n'articule pas souvent assez distinctement; défaut que n'a

point Mlle Georges, dont on ne perd pas une syllabe. J'ai souvent été

réduit à deviner l'espèce d'énigme que son organe présentait, ou à

demander à mon voisin quel était le sens d'un passage applaudi par les

claqueurs d'office; passage que ni lui ni moi n'avions ni saisi ni

compris. Il est bon, continua Dancour, que ces coryphées de la scène,

gâtés perpétuellement par des flatteurs à gages, ne soient pas aveuglés

sur ces petits défauts et sur ces tâches légères, dont, peut-être, sans

de salutaires admonitions, ils ne se corrigeraient jamais.

«Je dois encore dénoncer l'abus le plus criant: MM. les sociétaires de

la rue Richelieu croient-ils leurs voix assez exclusivement

harmonieuses, pour que nous puissions nous passer de musique aux

représentations extraordinaires? Lors de la restauration de ce théâtre,

n'était-il point possible de ménager un asile invisible à ces

troubadours, une tribune secrète d'où ils ne seraient point expulsés,

d'où les spectateurs les entendraient sans les voir? On serait alors

bien assuré que les violoncelles et les trombonnes ne cacheraient plus,

comme cela arrive souvent, les acteurs au public du parquet. Cette

observation, minutieuse en apparence, est applicable d'une manière

différente au théâtre Feydeau, où l'orchestre, nécessairement obligé

d'accompagner les chanteurs, ne peut jamais être déplacé; mais devrait

se trouver assez bas pour ne jamais masquer la scène avec les

instrumens. Enfin, le premier Théâtre-Français ne rougira-t-il jamais de

son répertoire musical? Électre m'a pénétré de terreur; j'essuyais les

larmes que m'avait fait verser Hamlet, Alzire ou Zénobie: la toile

tombe, MM. les musiciens jouent, et j'entends une symphonie qui

ressemble à l'air de _Cadet-Roussel_ ou de _Madelon Friquet_. Je doute

fort, ajouta M. de Clinville, que l'on obtienne la réforme des abus que

j'ai signalés, à moins que le Gouvernement ne prenne les mesures un peu

acerbes que je vais présenter.

«Les chefs par ancienneté du premier théâtre, qui éloignent, dit-on,

avec tant de soin les jeunes sujets capables un jour de les

effacer[133], n'y consentiront jamais. Ces vétérans surannés des

coulisses, qui, par l'égoïsme le plus absurde, contribuent si

puissamment à la décadence de l'art dramatique, sont malheureusement

trop attachés aux anciens abus qu'ils appellent des traditions, abus

dont la suppression contrarierait leur paresse, les conduirait à de

pénibles études, et les engagerait à de nouvelles dépenses. Dans

l'espoir d'attirer exclusivement la foule, il est plus court, le jour

d'une représentation extraordinaire, d'annoncer des billets de corridor

à six francs, et d'embaucher les premiers acteurs du second-théâtre, en

leur versant le Lunel et la Malvoisie, ou les vieilles liqueurs de

madame Anfou[134]. D'ailleurs pourquoi se gêner? beaucoup se souviennent

qu'avant l'établissement très-_vexatoire_ du second théâtre, les

comédiens de la rue Richelieu roulaient paisiblement chaque année dans

le cercle étroit et perpétuel d'une trentaine de tragédies, comédies ou

drames dont le mérite était reconnu; quoiqu'ils aient,

incontestablement, le plus riche répertoire, rarement on les voyait

exposer leurs talens aux chances périlleuses d'une nouveauté. Ce bon

temps serait-il passé, lorsqu'on vient au théâtre bien moins pour Racine

ou Molière, que pour entendre les premiers acteurs? Plaisanterie à part,

en laissant les sociétés d'acteurs avec leur organisation actuelle, j'ai

lieu de conjecturer que l'Odéon, qui vient de recevoir un directeur,

peut donner quelques espérances d'amélioration. Là, il n'y aura point

d'antiques traditions à suivre, pour morceler nos grands maîtres.

L'émulation doit opérer ce prodige. Là, on ne craindra point de lésiner

sur les décorations et les costumes, si le magasin et la garde-robe n'y

sont point portés à un prétendu complet.» «Vous avez indiqué la vraie

source du mal, reprit M. de Clinville; vous avez porté le fer dans la

plaie, et touché jusqu'au vif. Quoique deux commissaires royaux aient

été nommés près le premier Théâtre Français et Feydeau, je crois qu'il

existe un moyen plus sûr de restauration, et qui me semble fort simple.

«Comme l'a fort bien dit un jeune acteur, dans ses _Idées sur les deux

Théâtres_. «Des comédiens ne peuvent se gouverner eux-mêmes. Ce n'est

point entre leurs mains que doit être remis le sort des jeunes gens qui

entrent dans la carrière. Les études de l'artiste ne peuvent pas

d'ailleurs se concilier avec celles d'administrateurs[135].»

«Aussi lui a-t-on fait payer assez cher cet aveu naïf, répliqua Mme de

Valmont, qu'on n'attribuera jamais qu'aux plus nobles motifs. Victor

aura voulu, par cette abdication de puissance, favoriser les progrès de

l'art; et conséquemment servir les intérêts du public.» «Je pense bien

comme vous, reprit Dancour; mais, probablement, certains sociétaires,

véritables despotes de comité, ne lui auront pas pardonné son

indépendante franchise, et surtout de vouloir leur arracher une autorité

dont il avait été précédemment la victime.» «Je suis charmé, ajouta M.

de Clinville, que cet intéressant acteur ait provoqué lui-même les

dispositions principales du plan que j'ai conçu. Il faudrait, selon moi,

dissoudre les sociétés des théâtres royaux, en leur donnant une

administration semblable à celle du grand Opéra, en mitigeant toutefois

l'autorité du directeur par un conseil d'hommes de lettres, aussi justes

qu'éclairés; cette mesure prudente ne doit pas être négligée; elle est

même indispensable pour tempérer l'espèce de despotisme qui, plus d'une

fois, a jeté la terreur et le découragement dans le palais des Grâces et

des Amours.

«D'après cette organisation nouvelle, les comédiens ne seraient plus

seuls avec les censeurs, les juges des auteurs dramatiques et les

arbitres de leur sort. Un conseil serait formé pour la réception, le

choix, ou la mise en scène des pièces nouvelles, et même de celles

qu'une paresse insouciante fait négliger, quoiqu'elles fassent partie

intégrante du répertoire, et que leur apparition contribue

singulièrement à varier nos plaisirs. Ce conseil, composé, comme je vous

l'ai déjà dit, d'hommes de lettres aussi zélés qu'impartiaux,

discuterait sur le mérite ou les défauts du drame présenté; écouterait

l'opinion raisonnée, les réclamations, répliques et contredits des

ci-devant sociétaires présens et présentes à la lecture et à la

délibération. Sous l'autorisation des premiers gentilhommes de la

Chambre, ce conseil jugerait en dernier ressort sur l'adoption ou le

rejet des pièces soumises à son examen. À des jours réglés, ces

commissaires royaux se réuniraient pour faire une revue générale et

approfondie des richesses manuscrites renfermées dans le _chartrier_

dramatique, où, peut-être, depuis si longues années, dorment en paix,

ensevelies dans de poudreux cartons, tant de tragédies excellentes et de

comédies d'une facture exquise. En provoquant pour ces drames divers la

faveur d'une représentation et le jugement du public, on donnerait à

leurs auteurs une sorte de résurrection. Si ces réglemens favorisent les

auteurs, je puis affirmer que les artistes eux-mêmes auront lieu de s'en

applaudir, puisqu'ils leur procureront de nouvelles occasions de

développer leurs moyens dans des rôles plus variés; dès lors, les

talens, justement appréciés, seront mis à leur vraie place, sans avoir

égard à l'ancienneté d'un sujet nul ou médiocre. Le mérite seul, sans

autre considération, obtiendra le rang qu'il aura justement acquis; et

les récompenses décernées aux premiers sujets en tout genre, les

fixeront dans notre patrie. Nous n'aurons plus la douleur de les voir,

même en hiver, s'exiler dans les départemens, ou chercher fortune dans

les pays étrangers: remarque assez importante dans un moment où nous

sommes menacés de perdre, peut-être pour toujours, MM. Garcia et Perlet,

et Mmes Fodor, Pasta, Perlet et Léontine.

«Oui, Messieurs, si l'autorité suit la marche que j'ai tracée, si elle

opère ces changemens, ces transmutations, ces réformes, ces

améliorations, peu à peu vous verrez disparaître tous les abus; alors

nous démentirons cet axiome que j'ai souvent entendu sortir de la bouche

de Francklin.

«La négligence ouvre la porte aux abus; l'égoïsme les introduit;

l'ignorance les accueille; le temps les affermit; la multitude en

souffre; les particuliers en profitent; le zèle y cherche un remède; la

science le trouve; et la cupidité le repousse.»

Voyage d'un jeune grec à Paris (Vol. 2 of 2) · 第 88 / 93 题