«Cette censure ne peut frapper sur notre premier tragique. Dans ce
siècle, aucun acteur n'a, pour ainsi dire, mieux calqué les héros qui
sont mis en scène que le célèbre Talma, soit qu'il nous représente les
républicains, les tyrans ou les princes malheureux, Manlius, Néron,
Hamlet ou Régulus. Nul ne sait mieux s'identifier à son rôle, et surtout
varier ses costumes suivant le temps, la nation, le rang et la
situation du personnage. En le voyant, on semble rétrograder dans les
âges; on se croit tour à tour près du Capitole, dans la basilique des
empereurs, et dans l'antique palais de Copenhague; que les acteurs
mettent comme lui autant de convenance, de grandeur, de dignité dans
leur physionomie et leurs vêtemens; qu'ils méditent avec autant de soin
les tableaux laissés par l'histoire, et l'on aura, je le garantis,
presque atteint la perfection. Il est vrai que Talma doit ses
connaissances à la société des gens de lettres, des peintres et des
sculpteurs. Mais, hélas! combien d'acteurs et d'actrices, soit dans
leurs costumes, soit dans leur pantomime, soit dans l'accent de la voix,
s'éloignent de ce goût pur, sévère et délicat!» «Sans une extrême
présomption, reprit l'élégant Dancour, qui jusque-là avait attentivement
écouté M. de Clinville, ils imiteraient l'exemple de notre premier
tragique, et se mettraient à l'abri d'une critique malheureusement trop
fondée. Qui ne serait tenté de dire à ceux-ci: Pourquoi cette monotone
psalmodie? variez vos inflexions, et ne nazillez pas.» «Encore moins,
ajouta le président, voyons-nous dans Hérodote, Thucydide, Plutarque,
et même Homère, qu'aucun héros grec ait jamais grasseyé?» «J'aime ce
trait d'érudition, répliqua Dancour, en riant, et je le crois vrai. Je
dirais encore à d'autres artistes: Pénétrez-vous de votre situation,
sentez la vivement; placés loin du pays des rossignols, déclamez, et ne
chantez pas. Qui n'insinuerait doucement à Cléon: Étudiez la belle
nature; attachez-vous à de bons modèles. A-t-on jamais si péniblement
outré les rôles d'élégans et de petits maîtres? Des tons impertinens,
n'ont jamais été ceux d'un salon du bon genre; et la fatuité ne doit
jamais dégénérer en impudence. Parlez votre rôle avec sagesse, dirais-je
encore à Mondor; l'énergie est sans doute un don précieux; mais elle est
assujétie à des règles; et le bon goût en prescrit la mesure: jusque
dans les accès de la passion la plus brûlante et la plus impétueuse,
toujours vous devez charmer l'oreille; et jamais il ne vous est permis
de la déchirer.»
«Qui n'avertirait encore avec une franchise naïve? dit Mme de Valmont,
ces acteurs aguerris, que les sifflets poursuivent et n'épouvantent
jamais? Qui ne leur adresserait ces conseils profitables? Croyez-moi,
ayez un peu moins de prétentions; appréciez de bonne foi votre talent à
sa juste valeur; ne vous lasserez-vous point enfin d'être victimes à
Paris, lorsque de nombreux applaudissemens vous attendent dans quelque
coin de province?»
«Que de grand coeur, reprit Dancour, je dirais à certaines actrices:
Pourquoi ce perpétuel roucoulement? Suis-je ici au fond d'une forêt? Eh!
Mesdames, ménagez un peu votre poitrine; soyez un peu plus avares de
sanglots; si vos soupirs multipliés font rire le parterre jusqu'aux
éclats, à quoi bon vous suffoquer?» «Je donnerai, ajouta M. de
Clinville, ce dernier conseil à tous les artistes de la scène: tâchez de
dissimuler les défauts de la nature; que de moyens sont entre vos mains
pour vous seconder! n'êtes vous pas favorisés par l'éloignement, le
point de perspective et les reflets favorables d'une lumière incertaine?
N'avez-vous pas les tailleurs les plus habiles? Que n'imitez-vous
quelques-uns de vos prédécesseurs et même de vos contemporains!
Épaississez ces formes que le temps et vos travaux ont rendues
flasques, exiguës ou contrefaites.» «Faut-il que la tradition des deux
derniers siècles, répliqua vivement Philoménor, n'ait pas, comme en
Grèce, permis aux acteurs l'usage des masques sur la scène? Que
d'artistes, sur plus d'un théâtre, gagneraient à changer de
physionomie!»
«Souffrez, Messieurs, dit Mme de Luxeuil, qui jusque là avait bien plus
songé à dîner délicieusement qu'à se mêler de la conversation; souffrez
que je vous fasse, à mon tour, quelques observations sur une actrice
dont la réputation _pyramidale_ est pour ainsi dire européenne. Je
n'aime à blesser personne; cependant il faut être juste, vraie, sévère
même, ne fût-ce que dans l'intérêt de l'art; et, quand, par l'âge, on
est comme moi et mon contemporain M. de Clinville, aussi riche de
souvenirs, on a bien le droit, je pense, d'indiquer de légères
imperfections, qu'avec un peu de soins il est aisé de corriger et de
faire disparaître. Certainement, Mlle Mars possède un genre de diction
inimitable; ses grâces, sa beauté, sa jeunesse, sont presque éternelles.
Ses yeux n'ont perdu ni de leur vivacité, ni de leur éclat; le timbre de
sa voix est unique, c'est-à-dire, enchanteur. Je crois, pourtant, qu'il
serait bon de l'avertir de parler quelquefois sur la scène un peu plus
haut que dans son salon et dans son boudoir. Je désirerais encore être à
même de lui insinuer que l'héritière de Mlle Contat doit, jusque dans
ses confidences, être toujours entendue, même aux extrémités de la
salle; et que, s'il est des secrets pour les interlocuteurs, il ne doit
point y en avoir pour le public. Je l'engagerais enfin à ne pas trop
presser un débit parfait. Combien, alors, si mes avis étaient écoutés,
combien les admirateurs de cette merveilleuse actrice n'auraient-ils pas
lieu de se féliciter? Ils ne seront plus privés des finales de cent
jolis mots auxquels le talent magique de Mlle Mars sait prêter de
nouveaux charmes.»
«On peut adresser les mêmes conseils à Joanny (rôle de _Procida_), fit
observer M. de Clinville. Je voudrais qu'il s'étudiât à mieux prononcer
certains hémistiches qui ne sont point quelquefois entendus, même au
centre du parterre. Tout en rendant justice à l'admirable talent de Mlle
Duchesnois (rôle de _Marie Stuart_), qui semble l'identifier avec la
reine infortunée qu'elle représente, je n'en dirai pas moins que sa
douce voix n'articule pas souvent assez distinctement; défaut que n'a
point Mlle Georges, dont on ne perd pas une syllabe. J'ai souvent été
réduit à deviner l'espèce d'énigme que son organe présentait, ou à
demander à mon voisin quel était le sens d'un passage applaudi par les
claqueurs d'office; passage que ni lui ni moi n'avions ni saisi ni
compris. Il est bon, continua Dancour, que ces coryphées de la scène,
gâtés perpétuellement par des flatteurs à gages, ne soient pas aveuglés
sur ces petits défauts et sur ces tâches légères, dont, peut-être, sans
de salutaires admonitions, ils ne se corrigeraient jamais.
«Je dois encore dénoncer l'abus le plus criant: MM. les sociétaires de
la rue Richelieu croient-ils leurs voix assez exclusivement
harmonieuses, pour que nous puissions nous passer de musique aux
représentations extraordinaires? Lors de la restauration de ce théâtre,
n'était-il point possible de ménager un asile invisible à ces
troubadours, une tribune secrète d'où ils ne seraient point expulsés,
d'où les spectateurs les entendraient sans les voir? On serait alors
bien assuré que les violoncelles et les trombonnes ne cacheraient plus,
comme cela arrive souvent, les acteurs au public du parquet. Cette
observation, minutieuse en apparence, est applicable d'une manière
différente au théâtre Feydeau, où l'orchestre, nécessairement obligé
d'accompagner les chanteurs, ne peut jamais être déplacé; mais devrait
se trouver assez bas pour ne jamais masquer la scène avec les
instrumens. Enfin, le premier Théâtre-Français ne rougira-t-il jamais de
son répertoire musical? Électre m'a pénétré de terreur; j'essuyais les
larmes que m'avait fait verser Hamlet, Alzire ou Zénobie: la toile
tombe, MM. les musiciens jouent, et j'entends une symphonie qui
ressemble à l'air de _Cadet-Roussel_ ou de _Madelon Friquet_. Je doute
fort, ajouta M. de Clinville, que l'on obtienne la réforme des abus que
j'ai signalés, à moins que le Gouvernement ne prenne les mesures un peu
acerbes que je vais présenter.
«Les chefs par ancienneté du premier théâtre, qui éloignent, dit-on,
avec tant de soin les jeunes sujets capables un jour de les
effacer[133], n'y consentiront jamais. Ces vétérans surannés des
coulisses, qui, par l'égoïsme le plus absurde, contribuent si
puissamment à la décadence de l'art dramatique, sont malheureusement
trop attachés aux anciens abus qu'ils appellent des traditions, abus
dont la suppression contrarierait leur paresse, les conduirait à de
pénibles études, et les engagerait à de nouvelles dépenses. Dans
l'espoir d'attirer exclusivement la foule, il est plus court, le jour
d'une représentation extraordinaire, d'annoncer des billets de corridor
à six francs, et d'embaucher les premiers acteurs du second-théâtre, en
leur versant le Lunel et la Malvoisie, ou les vieilles liqueurs de
madame Anfou[134]. D'ailleurs pourquoi se gêner? beaucoup se souviennent
qu'avant l'établissement très-_vexatoire_ du second théâtre, les
comédiens de la rue Richelieu roulaient paisiblement chaque année dans
le cercle étroit et perpétuel d'une trentaine de tragédies, comédies ou
drames dont le mérite était reconnu; quoiqu'ils aient,
incontestablement, le plus riche répertoire, rarement on les voyait
exposer leurs talens aux chances périlleuses d'une nouveauté. Ce bon
temps serait-il passé, lorsqu'on vient au théâtre bien moins pour Racine
ou Molière, que pour entendre les premiers acteurs? Plaisanterie à part,
en laissant les sociétés d'acteurs avec leur organisation actuelle, j'ai
lieu de conjecturer que l'Odéon, qui vient de recevoir un directeur,
peut donner quelques espérances d'amélioration. Là, il n'y aura point
d'antiques traditions à suivre, pour morceler nos grands maîtres.
L'émulation doit opérer ce prodige. Là, on ne craindra point de lésiner
sur les décorations et les costumes, si le magasin et la garde-robe n'y
sont point portés à un prétendu complet.» «Vous avez indiqué la vraie
source du mal, reprit M. de Clinville; vous avez porté le fer dans la
plaie, et touché jusqu'au vif. Quoique deux commissaires royaux aient
été nommés près le premier Théâtre Français et Feydeau, je crois qu'il
existe un moyen plus sûr de restauration, et qui me semble fort simple.
«Comme l'a fort bien dit un jeune acteur, dans ses _Idées sur les deux
Théâtres_. «Des comédiens ne peuvent se gouverner eux-mêmes. Ce n'est
point entre leurs mains que doit être remis le sort des jeunes gens qui
entrent dans la carrière. Les études de l'artiste ne peuvent pas
d'ailleurs se concilier avec celles d'administrateurs[135].»
«Aussi lui a-t-on fait payer assez cher cet aveu naïf, répliqua Mme de
Valmont, qu'on n'attribuera jamais qu'aux plus nobles motifs. Victor
aura voulu, par cette abdication de puissance, favoriser les progrès de
l'art; et conséquemment servir les intérêts du public.» «Je pense bien
comme vous, reprit Dancour; mais, probablement, certains sociétaires,
véritables despotes de comité, ne lui auront pas pardonné son
indépendante franchise, et surtout de vouloir leur arracher une autorité
dont il avait été précédemment la victime.» «Je suis charmé, ajouta M.
de Clinville, que cet intéressant acteur ait provoqué lui-même les
dispositions principales du plan que j'ai conçu. Il faudrait, selon moi,
dissoudre les sociétés des théâtres royaux, en leur donnant une
administration semblable à celle du grand Opéra, en mitigeant toutefois
l'autorité du directeur par un conseil d'hommes de lettres, aussi justes
qu'éclairés; cette mesure prudente ne doit pas être négligée; elle est
même indispensable pour tempérer l'espèce de despotisme qui, plus d'une
fois, a jeté la terreur et le découragement dans le palais des Grâces et
des Amours.
«D'après cette organisation nouvelle, les comédiens ne seraient plus
seuls avec les censeurs, les juges des auteurs dramatiques et les
arbitres de leur sort. Un conseil serait formé pour la réception, le
choix, ou la mise en scène des pièces nouvelles, et même de celles
qu'une paresse insouciante fait négliger, quoiqu'elles fassent partie
intégrante du répertoire, et que leur apparition contribue
singulièrement à varier nos plaisirs. Ce conseil, composé, comme je vous
l'ai déjà dit, d'hommes de lettres aussi zélés qu'impartiaux,
discuterait sur le mérite ou les défauts du drame présenté; écouterait
l'opinion raisonnée, les réclamations, répliques et contredits des
ci-devant sociétaires présens et présentes à la lecture et à la
délibération. Sous l'autorisation des premiers gentilhommes de la
Chambre, ce conseil jugerait en dernier ressort sur l'adoption ou le
rejet des pièces soumises à son examen. À des jours réglés, ces
commissaires royaux se réuniraient pour faire une revue générale et
approfondie des richesses manuscrites renfermées dans le _chartrier_
dramatique, où, peut-être, depuis si longues années, dorment en paix,
ensevelies dans de poudreux cartons, tant de tragédies excellentes et de
comédies d'une facture exquise. En provoquant pour ces drames divers la
faveur d'une représentation et le jugement du public, on donnerait à
leurs auteurs une sorte de résurrection. Si ces réglemens favorisent les
auteurs, je puis affirmer que les artistes eux-mêmes auront lieu de s'en
applaudir, puisqu'ils leur procureront de nouvelles occasions de
développer leurs moyens dans des rôles plus variés; dès lors, les
talens, justement appréciés, seront mis à leur vraie place, sans avoir
égard à l'ancienneté d'un sujet nul ou médiocre. Le mérite seul, sans
autre considération, obtiendra le rang qu'il aura justement acquis; et
les récompenses décernées aux premiers sujets en tout genre, les
fixeront dans notre patrie. Nous n'aurons plus la douleur de les voir,
même en hiver, s'exiler dans les départemens, ou chercher fortune dans
les pays étrangers: remarque assez importante dans un moment où nous
sommes menacés de perdre, peut-être pour toujours, MM. Garcia et Perlet,
et Mmes Fodor, Pasta, Perlet et Léontine.
«Oui, Messieurs, si l'autorité suit la marche que j'ai tracée, si elle
opère ces changemens, ces transmutations, ces réformes, ces
améliorations, peu à peu vous verrez disparaître tous les abus; alors
nous démentirons cet axiome que j'ai souvent entendu sortir de la bouche
de Francklin.
«La négligence ouvre la porte aux abus; l'égoïsme les introduit;
l'ignorance les accueille; le temps les affermit; la multitude en
souffre; les particuliers en profitent; le zèle y cherche un remède; la
science le trouve; et la cupidité le repousse.»