Au milieu de la fête, Philoménor reçoit des dépêches de la Grèce.--Il
veut quitter Paris.--Son dévouement à son pays.--Affreux malheurs de la
Grèce.--Reproches que mérite l'Europe à ce sujet.--Philoménor réclame
pour sa patrie l'appui de la France.--Avantages qui en résulteraient
pour elle. Voeux du jeune Grec.--Ses touchans adieux.
«Ô la délicieuse société! s'écriait Philoménor! comme on est bien ici!
je voudrais y passer ma vie!» À peine finissait-il ces mots, qu'un de
ses gens demande à lui parler, et lui remet un énorme paquet au timbre
de la Grèce; l'envie bien naturelle d'en connaître le contenu le fit se
retirer de bonne heure à l'hôtel qu'il habitait. Lorsque je le revis
quelque temps après, j'eus la douleur d'apprendre que les lettres qu'il
venait de recevoir du Péloponèse étaient pressantes, et qu'il serait
obligé de quitter Paris sans avoir visité beaucoup d'endroits qu'il
n'avait pu connaître pendant le bref séjour qu'il y avait fait; ses
préparatifs de départ étaient terminés; les relais de poste avaient été
commandés le jour même. «Je n'ai plus qu'une heure à passer avec vous,
me dit-il, mon cher ami, avant de vous quitter; et je n'ai pas
l'espérance assurée de vous revoir jamais. Je dois partir; il le faut.
Mon pays m'appelle; puis-je balancer un instant à voler à sa défense, et
transiger avec le devoir le plus sacré? En est-il un plus impérieux? je
vais me dévouer à ma patrie, à cette patrie si chère, pour qui mes
ancêtres ont su mourir. Ô mon ami! croyez qu'un tel sentiment m'est cent
fois plus cher que l'amour et même que l'amitié.
«Lisez, ajouta-t-il, lisez cette épître fatale, et vous verrez si, sans
être le plus coupable des hommes, je pourrais languir dans un lâche
repos; s'il m'est encore permis de rester dans cette France, qui emporte
tous mes regrets. Lisez, vous dis-je, les affreux détails écrits en
caractères de sang, sur ces pages que j'ai cru voir empreintes des
larmes brûlantes d'une mère chérie. Partout, dans la Grèce, régnent la
spoliation et[138] le carnage; Athènes a été la proie des flammes;
l'asile du consul français n'a pas été respecté; et les riches débris
que mes mains lui avaient aidé à conquérir et à rassembler, peut-être
n'existent plus[139].
Partout on renverse de fond en comble nos basiliques[140]; on séquestre
nos biens; on pille nos trésors; on égorge, on empale, on crucifie les
plus vertueux chrétiens, depuis les patriarches[141] jusqu'aux plus
misérables esclaves; à Scio, les Turcs, dans leur rage, ont pendu cinq
mille enfans; ils en ont formé des chaînes et les ont noyés dans la mer.
Scio n'est plus qu'un lac de sang[142]. Dans l'île de Crète, la rage
d'une milice forcenée ne s'est assouvie qu'en donnant à dévorer aux
chiens les lambeaux des Grecs qu'ils avaient inhumainement
massacrés[143]. On vend à l'encan nos vierges captives[144]. Les
princesses du sang le plus illustre[145] ont été publiquement violées
dans d'infâmes bazars; non contens de massacrer nos frères pour assouvir
leur implacable haine et s'enrichir de leurs dépouilles, les Turcs en
furie raffinent sur les supplices et les tourmens. Forfait inoui dans
l'histoire des siècles, festin non moins affreux que celui d'Atrée, nos
horribles tyrans forcent leurs victimes à devenir anthropophages! On a
vu des Grecs assez infortunés pour être contraints de dévorer eux-mêmes
leurs membres mutilés, leurs membres brûlés et palpitans...[146]
«Des cruautés qu'on croyait suspendues, se renouvellent[147]. Récemment,
à Pergame[148], plus de mille Grecs ont été égorgés; près Janina, un
pauvre solitaire a été attaché en croix, et après avoir souffert les
tourmens du Christ, les Turcs l'ont brûlé vif[149].
«D'après de tels préliminaires, l'extermination de tous les Francs
n'est-elle point secrètement jurée par le divan? Une boucherie
universelle, sans distinction d'âge, de sexe et de rang...[150] Grand
Dieu! de tels malheurs ne toucheront-ils point l'Europe? Ses agens ne
rougiront-ils jamais de se montrer supplians et pour ainsi dire
prosternés devant des barbares[151]? Des prières n'attendrissent point
des tigres. C'est le glaive seul de la force et de la vengeance qu'il
faut faire briller à leurs yeux. Une politique vacillante et incertaine,
une politique au coeur d'airain, l'emportera-t-elle sur la
reconnaissance? L'Europe, si vaine de sa civilisation, oublierait-elle
qu'elle tient de nos aïeux tous les élémens de son bonheur?
Belles-lettres, beaux-arts, sciences, philosophie, économie législative
et rurale, elle a tout reçu de nous, et il n'y a pas un manuscrit, un
fragment de colonne, un bas-relief, une statue qui ne dût lui reprocher
son ingratitude. Presque tous les souverains d'Europe nous ont
abandonnés[152]: seul, le pontife de Rome nous accueille et nous ouvre
ses bras paternels; aussi brûlons-nous de lui être unis par les liens
les plus étroits et les plus sacrés[153], nous que l'on représentait
comme des fanatiques orgueilleux et entêtés! L'Angleterre, il est vrai,
semble adoucir pour nous ses rigueurs accoutumées; ne vous y trompez
pas, mon cher ami; ce ne sont point les saintes lois de l'humanité, si
souvent violées par elle, qui la guident; attribuez à de moins nobles
motifs ce changement qui semble s'opérer dans son système aussi
persécuteur que tyrannique; notre opiniâtre résistance, le courage même
du sexe le plus faible[154], quelques brillans succès, et bien plus
encore la haine et la terreur qu'inspire la Russie à la Grande-Bretagne,
lui font craindre des vengeances trop méritées, qu'elle voudrait
prévenir et apaiser. Je crois même entrevoir, sous ses feintes
caresses, les chaînes qu'en secret elle nous prépare. Peu certaine de
conserver ses usurpations sur le continent, elle songe à des indemnités
futures; et déjà peut-être elle rêve un nouvel empire insulaire au
milieu des tempêtes de l'Archipel grec. Ma patrie se laisserait-elle
séduire par les avances fallacieuses de cette puissance, qui
réconcilie[155] des ennemis dont les divisions furent si favorables à
notre émancipation politique? Compterait-elle sur la bonne foi de cet
inexplicable gouvernement, qui, nouveau Janus, tend une main amie et
protectrice aux insurgés militaires du Portugal[156] et des
Espagnes[157], leur vend et leur livre son salpêtre et ses
bayonnettes[158] pour foudroyer et égorger les généreux défenseurs de
tous les pouvoirs légitimes, vous m'entendez, les Français; et
souvenez-vous que cette même nation, si libérale à l'Occident[159],
prodiguait naguère en Orient ses conseils, ses frégates, ses armes; ses
munitions et jusqu'à ses soldats au despotisme le plus absolu, le plus
immoral, le plus sanguinaire, le plus féroce, et secondait ainsi de
barbares infidèles pour exterminer des Grecs, des Grecs professant la
même religion, le même droit des gens, et les mêmes principes de
civilisation.»
«Oui, sans doute, répliquai-je, mon cher Philoménor, vos défiances sont
justes et fondées en raison. Quelle honte éternelle pour l'Angleterre!
Dans des temps bien plus critiques, était-ce ainsi que se conduisirent
ces braves[160] guerriers qui composaient à Rome la légion Thébaine[161]
si renommée pour son intrépidité[162], sa soumission et son
dévouement[163] à l'empereur? en vain Maximien, victorieux dans les
Gaules, veut les forcer de persécuter les Genévois[164], chrétiens comme
eux; en vain pour les y décider il épuise les menaces et les
supplices[165]; chefs, officiers, soldats, résistent avec respect et ne
se révoltent point[166]. Maurice Exupère, Candide et plus de six mille
légionnaires déposent leurs armes et leurs boucliers[167]; victimes sans
défense[168], ces lions si terribles dans les batailles, sommés trois
fois de combattre, préfèrent trois fois être décimés[169] et même
massacrés jusqu'au dernier, plutôt que de verser le sang de leurs
frères[170], plutôt que de commettre une action qui leur semblait être
un affreux parricide. Ah! si la majesté des monumens se proportionnait à
la grandeur de ces héros magnanimes, les Alpes seules, mon cher
Philoménor, étaient dignes d'être leurs tombeaux.»
«Que les Anglais, dans ma patrie, se sont montrés éloignés de sentimens
aussi sublimes! me dit le jeune Grec en soupirant. Je le sais,
ajouta-t-il, de récentes victoires ont effacé nos revers, séché nos
larmes, et couronné nos efforts; mais ces efforts multipliés
suffiront-ils pour nous soustraire à la fureur de nos tyrans, excitée
chaque jour par de nouvelles défaites, par de nouveaux désastres, et
d'autant plus à craindre qu'ils paraissent la dissimuler. Si l'humanité,
foulée aux pieds par ces infidèles; si la religion, insultée, avilie,
nageant dans le sang, se traînant expirante sur les restes fumans de ses
sanctuaires embrasés, profanés, démolis, ne touchent point quelques
puissances de l'Europe; je m'adresserai à la France, parce que la France
est pour ainsi dire la légataire universelle de nos plus riches trésors.
Ah! mon cher ami, si, soulevant le marbre qui couvre ses cendres
inanimées, Louis IX sortait vivant de son sépulcre, douteriez-vous qu'on
ne vît éclater sur sa poitrine le signe d'une nouvelle croisade contre
les infidèles? Attendrait-il, pour nous secourir, que le dernier Grec
eût été moissonné par le cruel cimeterre[171]? Mais je veux bien faire
taire un instant la voix des malheureux, dont les accens plaintifs ne
se firent jamais entendre en vain au coeur des Français, et surtout des
Bourbons. Je ne ferai parler ici que votre intérêt personnel. Quoi! les
vétérans de vos anciennes armées regrettent la guerre et soupirent après
de nouveaux combats! L'opprimé réclame leur appui! Quelle carrière plus
légitime pouvez-vous offrir à leur mâle courage? Votre gouvernement se
bornera-t-il à nous envoyer quelques vaisseaux? Se contentera-t-il de
sauver quelques passagers au milieu de ce grand naufrage? L'Archipel ne
verra-t-il aucun de vos guerriers? et les échos des Thermopyles, comme
ceux des Pyrénées, ne répéteront-ils jamais les chants de vos victoires?
Ignorez-vous qu'il existe des mécontens secrets dans votre intérieur?
Avez-vous oublié tant de conspirations, heureusement avortées? et vous
n'ouvririez pas une lice honorable à l'ambition trompée, remuante et
peut-être séditieuse! Songez encore que votre population immense
augmente chaque jour, et sera bientôt pour vous le plus lourd fardeau,
lorsque votre empire, loin de s'être agrandi comme celui de vos voisins,
s'est vu resserré dans ses anciennes limites!
«Votre beau royaume est, je l'avoue, dans l'état le plus prospère, mais
vous avez perdu vos colonies lointaines. Vos comptoirs dans les
Grandes-Indes sont presque sans territoire. Que je serais heureux si la
Grèce un jour vous dédommageait de tant de pertes successives[172]! Si
la Grèce devenait française! Si le drapeau des lys flottait triomphant
sur les remparts de l'Acropolis, sur les tours de Rhodes et de Candie!
Si la Charte du grand roi qui vous gouverne, cette Charte dont nos sages
semblent lui avoir dicté les principes, était proclamée dans l'aréopage
d'Athènes!
«La possession de nos fertiles contrées, en vous indemnisant amplement
du Canada, de la Louisiane et de Saint-Domingue, vaudrait sans doute
encore ces établissemens incertains du Sénégal, de la Guyanne et de
Cayenne, où l'air est aussi meurtrier que la flèche empoisonnée des
sauvages. S'il faut tout vous dire, l'humanité entière semble exiger
cette conquête; c'est au peuple vainqueur de la peste qu'il appartient
d'en extirper le germe jusque dans son berceau, en chassant les Turcs,
ces barbares qui respectent ce fléau[173] comme autrefois les Vestales
conservaient à Rome le feu sacré.
«Déjà votre gouvernement protecteur a sauvé des misérables; qu'il daigne
compléter une oeuvre si heureusement commencée! Qu'il daigne mettre un
terme à nos lamentables infortunes! Qu'il n'hésite plus à nous envoyer
des guerriers, des munitions et des armes! Et l'antique patrie des arts
sera la juste récompense des plus généreux efforts.
«Ô mon ami, les Grecs ne sont pas tels que leurs implacables ennemis
les ont dépeints; ils ne sont ni injustes[174], ni ingrats[175], ni
déloyaux[176], ni perfides. Ils n'ont pas emprunté ce caractère à leurs
affreux tyrans. Ah! si les travaux héroïques de vos braves étaient
récompensés dans la postérité par une gloire ineffaçable, par une
auréole immortelle, la reconnaissance des Hellènes vous élèvera dans
leur mémoire des trophées plus solides et plus durables que le granit et
l'airain.»
L'enthousiasme m'avait saisi moi-même. Philoménor me semblait un génie
inspiré du ciel, tant ses yeux étincelaient de la flamme du patriotisme
et de la valeur; tant son teint était coloré par les différentes
passions dont il était agité; après un moment de silence, il tire une
lettre de son sein, et me prie de la remettre à Mme de Valmont; puis,
tout-à-coup, partageant la vive émotion, la profonde douleur et les
sincères regrets qu'il me voyait éprouver, il me serre étroitement
contre son coeur, inonde mon visage de ses larmes, et ne peut me dire que
ce peu de mots; l'amitié ne les oubliera jamais: «Je vous quitte, mon
ami; mais votre souvenir vivra toujours dans ma pensée. Consolez-vous;
peut-être nous nous reverrons; mais jamais, je le jure, avant que la
Grèce ne soit libre et heureuse.»
Il veut continuer; la parole expire sur ses lèvres; il s'arrache de mes
bras avec effort; s'élance dans la chaise de poste qui l'attendait; et
lorsque sa voix ne se faisait plus entendre, lorsque je ne pouvais plus
l'apercevoir, je croyais écouter encore son éternel adieu.