CHAPITRE LIV.

Au milieu de la fête, Philoménor reçoit des dépêches de la Grèce.--Il

veut quitter Paris.--Son dévouement à son pays.--Affreux malheurs de la

Grèce.--Reproches que mérite l'Europe à ce sujet.--Philoménor réclame

pour sa patrie l'appui de la France.--Avantages qui en résulteraient

pour elle. Voeux du jeune Grec.--Ses touchans adieux.

«Ô la délicieuse société! s'écriait Philoménor! comme on est bien ici!

je voudrais y passer ma vie!» À peine finissait-il ces mots, qu'un de

ses gens demande à lui parler, et lui remet un énorme paquet au timbre

de la Grèce; l'envie bien naturelle d'en connaître le contenu le fit se

retirer de bonne heure à l'hôtel qu'il habitait. Lorsque je le revis

quelque temps après, j'eus la douleur d'apprendre que les lettres qu'il

venait de recevoir du Péloponèse étaient pressantes, et qu'il serait

obligé de quitter Paris sans avoir visité beaucoup d'endroits qu'il

n'avait pu connaître pendant le bref séjour qu'il y avait fait; ses

préparatifs de départ étaient terminés; les relais de poste avaient été

commandés le jour même. «Je n'ai plus qu'une heure à passer avec vous,

me dit-il, mon cher ami, avant de vous quitter; et je n'ai pas

l'espérance assurée de vous revoir jamais. Je dois partir; il le faut.

Mon pays m'appelle; puis-je balancer un instant à voler à sa défense, et

transiger avec le devoir le plus sacré? En est-il un plus impérieux? je

vais me dévouer à ma patrie, à cette patrie si chère, pour qui mes

ancêtres ont su mourir. Ô mon ami! croyez qu'un tel sentiment m'est cent

fois plus cher que l'amour et même que l'amitié.

«Lisez, ajouta-t-il, lisez cette épître fatale, et vous verrez si, sans

être le plus coupable des hommes, je pourrais languir dans un lâche

repos; s'il m'est encore permis de rester dans cette France, qui emporte

tous mes regrets. Lisez, vous dis-je, les affreux détails écrits en

caractères de sang, sur ces pages que j'ai cru voir empreintes des

larmes brûlantes d'une mère chérie. Partout, dans la Grèce, régnent la

spoliation et[138] le carnage; Athènes a été la proie des flammes;

l'asile du consul français n'a pas été respecté; et les riches débris

que mes mains lui avaient aidé à conquérir et à rassembler, peut-être

n'existent plus[139].

Partout on renverse de fond en comble nos basiliques[140]; on séquestre

nos biens; on pille nos trésors; on égorge, on empale, on crucifie les

plus vertueux chrétiens, depuis les patriarches[141] jusqu'aux plus

misérables esclaves; à Scio, les Turcs, dans leur rage, ont pendu cinq

mille enfans; ils en ont formé des chaînes et les ont noyés dans la mer.

Scio n'est plus qu'un lac de sang[142]. Dans l'île de Crète, la rage

d'une milice forcenée ne s'est assouvie qu'en donnant à dévorer aux

chiens les lambeaux des Grecs qu'ils avaient inhumainement

massacrés[143]. On vend à l'encan nos vierges captives[144]. Les

princesses du sang le plus illustre[145] ont été publiquement violées

dans d'infâmes bazars; non contens de massacrer nos frères pour assouvir

leur implacable haine et s'enrichir de leurs dépouilles, les Turcs en

furie raffinent sur les supplices et les tourmens. Forfait inoui dans

l'histoire des siècles, festin non moins affreux que celui d'Atrée, nos

horribles tyrans forcent leurs victimes à devenir anthropophages! On a

vu des Grecs assez infortunés pour être contraints de dévorer eux-mêmes

leurs membres mutilés, leurs membres brûlés et palpitans...[146]

«Des cruautés qu'on croyait suspendues, se renouvellent[147]. Récemment,

à Pergame[148], plus de mille Grecs ont été égorgés; près Janina, un

pauvre solitaire a été attaché en croix, et après avoir souffert les

tourmens du Christ, les Turcs l'ont brûlé vif[149].

«D'après de tels préliminaires, l'extermination de tous les Francs

n'est-elle point secrètement jurée par le divan? Une boucherie

universelle, sans distinction d'âge, de sexe et de rang...[150] Grand

Dieu! de tels malheurs ne toucheront-ils point l'Europe? Ses agens ne

rougiront-ils jamais de se montrer supplians et pour ainsi dire

prosternés devant des barbares[151]? Des prières n'attendrissent point

des tigres. C'est le glaive seul de la force et de la vengeance qu'il

faut faire briller à leurs yeux. Une politique vacillante et incertaine,

une politique au coeur d'airain, l'emportera-t-elle sur la

reconnaissance? L'Europe, si vaine de sa civilisation, oublierait-elle

qu'elle tient de nos aïeux tous les élémens de son bonheur?

Belles-lettres, beaux-arts, sciences, philosophie, économie législative

et rurale, elle a tout reçu de nous, et il n'y a pas un manuscrit, un

fragment de colonne, un bas-relief, une statue qui ne dût lui reprocher

son ingratitude. Presque tous les souverains d'Europe nous ont

abandonnés[152]: seul, le pontife de Rome nous accueille et nous ouvre

ses bras paternels; aussi brûlons-nous de lui être unis par les liens

les plus étroits et les plus sacrés[153], nous que l'on représentait

comme des fanatiques orgueilleux et entêtés! L'Angleterre, il est vrai,

semble adoucir pour nous ses rigueurs accoutumées; ne vous y trompez

pas, mon cher ami; ce ne sont point les saintes lois de l'humanité, si

souvent violées par elle, qui la guident; attribuez à de moins nobles

motifs ce changement qui semble s'opérer dans son système aussi

persécuteur que tyrannique; notre opiniâtre résistance, le courage même

du sexe le plus faible[154], quelques brillans succès, et bien plus

encore la haine et la terreur qu'inspire la Russie à la Grande-Bretagne,

lui font craindre des vengeances trop méritées, qu'elle voudrait

prévenir et apaiser. Je crois même entrevoir, sous ses feintes

caresses, les chaînes qu'en secret elle nous prépare. Peu certaine de

conserver ses usurpations sur le continent, elle songe à des indemnités

futures; et déjà peut-être elle rêve un nouvel empire insulaire au

milieu des tempêtes de l'Archipel grec. Ma patrie se laisserait-elle

séduire par les avances fallacieuses de cette puissance, qui

réconcilie[155] des ennemis dont les divisions furent si favorables à

notre émancipation politique? Compterait-elle sur la bonne foi de cet

inexplicable gouvernement, qui, nouveau Janus, tend une main amie et

protectrice aux insurgés militaires du Portugal[156] et des

Espagnes[157], leur vend et leur livre son salpêtre et ses

bayonnettes[158] pour foudroyer et égorger les généreux défenseurs de

tous les pouvoirs légitimes, vous m'entendez, les Français; et

souvenez-vous que cette même nation, si libérale à l'Occident[159],

prodiguait naguère en Orient ses conseils, ses frégates, ses armes; ses

munitions et jusqu'à ses soldats au despotisme le plus absolu, le plus

immoral, le plus sanguinaire, le plus féroce, et secondait ainsi de

barbares infidèles pour exterminer des Grecs, des Grecs professant la

même religion, le même droit des gens, et les mêmes principes de

civilisation.»

«Oui, sans doute, répliquai-je, mon cher Philoménor, vos défiances sont

justes et fondées en raison. Quelle honte éternelle pour l'Angleterre!

Dans des temps bien plus critiques, était-ce ainsi que se conduisirent

ces braves[160] guerriers qui composaient à Rome la légion Thébaine[161]

si renommée pour son intrépidité[162], sa soumission et son

dévouement[163] à l'empereur? en vain Maximien, victorieux dans les

Gaules, veut les forcer de persécuter les Genévois[164], chrétiens comme

eux; en vain pour les y décider il épuise les menaces et les

supplices[165]; chefs, officiers, soldats, résistent avec respect et ne

se révoltent point[166]. Maurice Exupère, Candide et plus de six mille

légionnaires déposent leurs armes et leurs boucliers[167]; victimes sans

défense[168], ces lions si terribles dans les batailles, sommés trois

fois de combattre, préfèrent trois fois être décimés[169] et même

massacrés jusqu'au dernier, plutôt que de verser le sang de leurs

frères[170], plutôt que de commettre une action qui leur semblait être

un affreux parricide. Ah! si la majesté des monumens se proportionnait à

la grandeur de ces héros magnanimes, les Alpes seules, mon cher

Philoménor, étaient dignes d'être leurs tombeaux.»

«Que les Anglais, dans ma patrie, se sont montrés éloignés de sentimens

aussi sublimes! me dit le jeune Grec en soupirant. Je le sais,

ajouta-t-il, de récentes victoires ont effacé nos revers, séché nos

larmes, et couronné nos efforts; mais ces efforts multipliés

suffiront-ils pour nous soustraire à la fureur de nos tyrans, excitée

chaque jour par de nouvelles défaites, par de nouveaux désastres, et

d'autant plus à craindre qu'ils paraissent la dissimuler. Si l'humanité,

foulée aux pieds par ces infidèles; si la religion, insultée, avilie,

nageant dans le sang, se traînant expirante sur les restes fumans de ses

sanctuaires embrasés, profanés, démolis, ne touchent point quelques

puissances de l'Europe; je m'adresserai à la France, parce que la France

est pour ainsi dire la légataire universelle de nos plus riches trésors.

Ah! mon cher ami, si, soulevant le marbre qui couvre ses cendres

inanimées, Louis IX sortait vivant de son sépulcre, douteriez-vous qu'on

ne vît éclater sur sa poitrine le signe d'une nouvelle croisade contre

les infidèles? Attendrait-il, pour nous secourir, que le dernier Grec

eût été moissonné par le cruel cimeterre[171]? Mais je veux bien faire

taire un instant la voix des malheureux, dont les accens plaintifs ne

se firent jamais entendre en vain au coeur des Français, et surtout des

Bourbons. Je ne ferai parler ici que votre intérêt personnel. Quoi! les

vétérans de vos anciennes armées regrettent la guerre et soupirent après

de nouveaux combats! L'opprimé réclame leur appui! Quelle carrière plus

légitime pouvez-vous offrir à leur mâle courage? Votre gouvernement se

bornera-t-il à nous envoyer quelques vaisseaux? Se contentera-t-il de

sauver quelques passagers au milieu de ce grand naufrage? L'Archipel ne

verra-t-il aucun de vos guerriers? et les échos des Thermopyles, comme

ceux des Pyrénées, ne répéteront-ils jamais les chants de vos victoires?

Ignorez-vous qu'il existe des mécontens secrets dans votre intérieur?

Avez-vous oublié tant de conspirations, heureusement avortées? et vous

n'ouvririez pas une lice honorable à l'ambition trompée, remuante et

peut-être séditieuse! Songez encore que votre population immense

augmente chaque jour, et sera bientôt pour vous le plus lourd fardeau,

lorsque votre empire, loin de s'être agrandi comme celui de vos voisins,

s'est vu resserré dans ses anciennes limites!

«Votre beau royaume est, je l'avoue, dans l'état le plus prospère, mais

vous avez perdu vos colonies lointaines. Vos comptoirs dans les

Grandes-Indes sont presque sans territoire. Que je serais heureux si la

Grèce un jour vous dédommageait de tant de pertes successives[172]! Si

la Grèce devenait française! Si le drapeau des lys flottait triomphant

sur les remparts de l'Acropolis, sur les tours de Rhodes et de Candie!

Si la Charte du grand roi qui vous gouverne, cette Charte dont nos sages

semblent lui avoir dicté les principes, était proclamée dans l'aréopage

d'Athènes!

«La possession de nos fertiles contrées, en vous indemnisant amplement

du Canada, de la Louisiane et de Saint-Domingue, vaudrait sans doute

encore ces établissemens incertains du Sénégal, de la Guyanne et de

Cayenne, où l'air est aussi meurtrier que la flèche empoisonnée des

sauvages. S'il faut tout vous dire, l'humanité entière semble exiger

cette conquête; c'est au peuple vainqueur de la peste qu'il appartient

d'en extirper le germe jusque dans son berceau, en chassant les Turcs,

ces barbares qui respectent ce fléau[173] comme autrefois les Vestales

conservaient à Rome le feu sacré.

«Déjà votre gouvernement protecteur a sauvé des misérables; qu'il daigne

compléter une oeuvre si heureusement commencée! Qu'il daigne mettre un

terme à nos lamentables infortunes! Qu'il n'hésite plus à nous envoyer

des guerriers, des munitions et des armes! Et l'antique patrie des arts

sera la juste récompense des plus généreux efforts.

«Ô mon ami, les Grecs ne sont pas tels que leurs implacables ennemis

les ont dépeints; ils ne sont ni injustes[174], ni ingrats[175], ni

déloyaux[176], ni perfides. Ils n'ont pas emprunté ce caractère à leurs

affreux tyrans. Ah! si les travaux héroïques de vos braves étaient

récompensés dans la postérité par une gloire ineffaçable, par une

auréole immortelle, la reconnaissance des Hellènes vous élèvera dans

leur mémoire des trophées plus solides et plus durables que le granit et

l'airain.»

L'enthousiasme m'avait saisi moi-même. Philoménor me semblait un génie

inspiré du ciel, tant ses yeux étincelaient de la flamme du patriotisme

et de la valeur; tant son teint était coloré par les différentes

passions dont il était agité; après un moment de silence, il tire une

lettre de son sein, et me prie de la remettre à Mme de Valmont; puis,

tout-à-coup, partageant la vive émotion, la profonde douleur et les

sincères regrets qu'il me voyait éprouver, il me serre étroitement

contre son coeur, inonde mon visage de ses larmes, et ne peut me dire que

ce peu de mots; l'amitié ne les oubliera jamais: «Je vous quitte, mon

ami; mais votre souvenir vivra toujours dans ma pensée. Consolez-vous;

peut-être nous nous reverrons; mais jamais, je le jure, avant que la

Grèce ne soit libre et heureuse.»

Il veut continuer; la parole expire sur ses lèvres; il s'arrache de mes

bras avec effort; s'élance dans la chaise de poste qui l'attendait; et

lorsque sa voix ne se faisait plus entendre, lorsque je ne pouvais plus

l'apercevoir, je croyais écouter encore son éternel adieu.

Voyage d'un jeune grec à Paris (Vol. 2 of 2) · 第 90 / 93 题