CHAPITRE LII.

La politique échauffe de plus en plus les têtes.--Mme de Valmont

interrompt brusquement la conversation.--Abus dans les

spectacles.--Déclamation.--Costumes, décorations, jeux de scène.--Le

Kain.--Les réformes qu'il a introduites pour la tragédie doivent avoir

lieu pour la comédie.--Outrage sacrilège, fait impunément par les

acteurs, aux pièces de nos grands maîtres.--Contre-sens complet dans

certaines représentations.--Concerts spirituels, devenus avec les

courses de Longchamp, les jeux olympiques de la France.--Obligation à

imposer à MM. les comédiens du Roi.--Invraisemblances notables sur la

scène.--Quelques avis à MM. les acteurs et actrices.--Mlle

Mars.--Joanny.--Mlle Duchesnois.--Mlle Georges.--Absence de la musique

aux représentations extraordinaires.--Répertoire musical.--Abus

difficiles à faire disparaître et pourquoi.--Moyens d'y

remédier.--Organisation nouvelle des théâtres royaux, favorable aux

auteurs, aux acteurs, et au public.--Mot de Francklin.

«Quel excès d'indulgence! ajouta le jeune d'Ancourt.» Ces derniers mots

prononcés avec l'accent d'une piquante ironie, avaient singulièrement

irrité M. d'Angloturqui. Les têtes s'échauffaient de plus en plus en

buvant le Bordeaux, le Clos-Vougeot et l'Aï. Mme de Valmont, qui s'en

aperçut, craignit, non sans raison, que la différence d'opinions n'eût

des suites sérieuses, et que d'une discussion paisible on n'en vînt à

des personnalités.

Au moment donc où le Champagne rosé, en sautant au plafond et en

pétillant dans le cristal, semblait délier toutes les langues et donner

de la hardiesse aux plus timides, madame de Valmont changea brusquement

le sujet de la conversation; fâchée que son joli Grec eût éprouvé une

contradiction aussi déplacée de la part de M. d'Angloturqui, elle lui

demanda, de l'air le plus gracieux, ce qu'il pensait des grands

spectacles de Paris. «Je m'y suis beaucoup amusé, Madame, répondit-il;

je les aimerais pourtant davantage si l'on se décidait, une bonne fois,

à réformer les nombreux abus qui les déparent.» «Oh! que je pense bien

comme vous! s'écria le chevalier de Clinville, qui vieilli dans les

balcons de la Comédie française, joignait à un goût sévère, l'esprit le

plus juste et le plus exercé par une longue expérience. Il avait vu,

dans son extrême jeunesse, les Lekain, les Brizard, les Larive, les

Préville et les Molé, les Clairon et les Dumesnil, les Comtat, les

Devienne et les Dorigny. C'était là ses points de comparaison

ordinaires, et personne ne connaissait mieux que lui les traditions du

théâtre. «Vous le savez, Madame, ajoutait M. le chevalier de Clinville,

depuis trente ans je n'ai cessé d'y dénoncer les abus et de présenter

mes plans de réforme. Que voulez-vous! on ne m'a pas écouté; je les ai

conservés dans mon portefeuille. Peut-être un jour ressembleront-ils à

ces pâtés d'Amiens, qui ne sont bons que lorsqu'ils sont froids.» «Cette

idée peut être très-juste, reprit d'Ancourt; je crois, comme Philoménor,

que c'est aux abus qu'on songe à réformer, dit-on, si je suis bien

informé, que l'on doit attribuer le désert du Théâtre français; désert

qui s'est fait remarquer l'été dernier. Talma, Damas, Mlles Mars,

Leverd, Duchesnois, avaient terminé leurs caravanes; et, sur ma parole,

je me suis trouvé très à l'aise à leurs représentations; à peine me

suis-je aperçu que l'on était encore dans la canicule; tandis qu'on

étouffait au Gymnase et aux Variétés, et qu'un Corisandre[116] y était

absolument indispensable. Me croirez-vous? je n'ai pas eu même une seule

fois l'occasion de m'en servir au théâtre de la rue Richelieu.» «Encore

moins sans doute au Vaudeville, dont j'ai regretté bien sincèrement

l'abandon, reprit Mme de Valmont. C'était mon théâtre favori. Quant aux

Français, s'ils ont été aussi complétement délaissés, comme l'a fort

bien remarqué notre jeune Grec, ils ne doivent en accuser que leur

négligence dans la déclamation, les costumes, les décorations et les

jeux de la scène; ces abus, il est vrai, sont consacrés par le temps;

mais très-ordinairement les acteurs n'en sont pas moins avertis par

l'auteur de la pièce représentée, qui semble les censurer lui-même dans

la composition de son poëme. Je vais, Messieurs, vous en donner un

exemple frappant, s'il est vrai que, pour compléter l'illusion

théâtrale, tout doit être en rapport avec les modes, les usages, et

surtout les moeurs des personnages qui sont mis en scène.

Le théâtre, avant tout, veut de la vérité[117].

a dit un de nos meilleurs poètes.

«Pourquoi donner au _Misantrope_ de Molière la poudre, la bourse et les

ailes de pigeon du siècle de Louis XV, et ne pas vêtir ce censeur

austère de ses contemporains, comme pouvait l'être la jeune noblesse du

siècle de Louis XIV? Ces cheveux naturellement bouclés, cet habit orné

de rubans[118], cette cravate de dentelle lui conviendraient beaucoup

mieux; au moins tout cadrerait avec la vraisemblance. On peut se

souvenir du bel effet que produisent ces costumes pittoresques dans

quelques pièces, soit à Feydeau, soit au Vaudeville, et dernièrement

même au Théâtre Français, dans les _Précieuses ridicules_ et le _Marquis

de Pomenars_. Indépendamment du vif intérêt, continua Mme de Valmont, de

la variété piquante, et surtout de la vérité de situation, que

produisent ces costumes différens, plus d'une actrice gagnerait à

prendre le corset de brocard, orné de perles et de diamans, dont se

servait la belle des belles, suivant l'énergique expression de madame de

Sévigné, et troquerait avec avantage ces maigres fourreaux anglais

contre ces robes amples, majestueuses et traînantes des Montespan et des

Lavallière. Plus d'une coquette de la scène retrouverait de nouveaux

appas dans cette couronne de roses et de bluets, dans ces longues

boucles de cheveux que portait la séduisante Ninon de Lenclos. Plus

d'une prude se féliciterait du voile de Mme de Maintenon, de ces atours

si simples, et pourtant si pleins de grâce, dont s'embellissait Mme de

Fontange[119]. Plus d'une duègne enfin aurait découvert un nouveau

mordant, une originalité nouvelle, dans le vertugadin, la guimpe à bec,

ou la calotte des vertueuses aïeules de Mme Pernelle[120].»

«En suivant cette idée dans ses conséquences, ajouta M. de Clinville, on

détruirait d'autres abus; souvent, dans la même pièce, et sans autre

raison motivée que le caprice des acteurs, on mêle, on confond les

usages et les costumes de deux ou trois siècles, étonnés de se trouver

ensemble. Souvent, contre toute vérité, le fouet, la casquette et la

veste moderne des jokeis anglais se trouvent contraster avec le couteau

de chasse, le pourpoint, la fraise et le court manteau des crispins

antiques.» «Vous me rappelez, s'écria Mme de Valmont, la plus étrange

bizarrerie: dernièrement, à la représentation de L'_École des

Bourgeois_[121], George Dandin, M. de Sottenville et son gendre, M. de

la Dandinière, avaient bien, il est vrai, le costume obligé des

gentilshommes campagnards de ce temps-là, si plaisamment décrit par le

satirique français[122]; mais Mme de Sotenville, sa chère épouse (Mme

Hervey), avait le chignon lissé, la grecque poudrée, le bonnet pomponné,

le mantelet, le panier, la robe à plis, les manchettes à trois rangs

des petites maîtresses de la fin du règne de Louis XV. J'en pourrais

dire autant de l'amoureux, dont le valet, quoiqu'en cheveux plats et

ronds, avait un habit de soie, une veste de satin broché, comme aurait

pu les porter, en 1750, un riche financier du faubourg Saint-Germain;

tandis que, pour compléter cette caricature aussi invraisemblable que

risible, la jeune femme (Mlle Dupuis), était vêtue et coiffée comme une

merveilleuse de 1823.» «Il est donc absolument indispensable, Madame,

reprit le chevalier de Clinville, d'attacher à ce théâtre un peintre

habile et un costumier zélé, qui aient étudié leur art et qui se soient

formé un système basé sur les monumens historiques. Il serait surtout

bien important que M. le premier gentilhomme de la chambre voulût bien

leur accorder assez d'autorité pour être obéis et n'éprouver aucune

résistance de la part des sociétaires mutins et récalcitrans. Quoique

vous ayez presque toujours habité Paris depuis votre enfance, vous êtes

trop jeune, Madame, pour avoir connu le fameux Lekain, cet acteur qui

n'a point eu d'égal. Il était fort laid; mais la perfection de son jeu

et de sa déclamation semblait donner à ses traits un caractère de

beauté; sur la scène, il était un véritable Protée; son ton, son air, sa

physionomie éprouvaient toutes les variations qu'exigeaient les

différens rôles dont il s'était chargé.

«Si le portrait que je vous fais, Madame, de cet acteur, est

ressemblant, l'autorité d'un aussi profond artiste doit paraître

irrécusable; je voudrais donc que la grande révolution qu'il opéra dans

la tragédie, eût également lieu sur la scène comique; et ce fut Lekain

qui donna le premier, au roi des rois, au puissant Agamemnon, les

bandelettes, le diadême, la tunique, et tout le costume des monarques de

la Grèce, qui, avant lui, paraissaient sous leurs tentes et sur les

rivages de l'Aulide, en habit brodé, en manchettes de point, l'épée au

côté, en perruque tapée, en bas de soie et en talons rouges. Par la même

raison, je voudrais qu'en représentant _la Métromanie_, _le

Dissipateur_, _les Originaux_ et _le Jaloux sans amour_, on prît

exclusivement toutes les nuances de la mode qui dominait à ces époques,

voisines du siècle où nous vivons; je veux dire celles de la Régence, de

Louis XV et de Louis XVI; et, si l'on venait à représenter _l'Ami des

Lois_, _les Deux Gendres_, _la Manie des grandeurs_, j'exigerais qu'on

prît alors le costume des élégans de la cour de Louis XVIII, qui, en

habit habillé, ne portent jamais la bourse et les cheveux poudrés:

par-là tout serait vrai, tout serait en harmonie, et l'on conserverait

absolument la couleur des différentes périodes de chaque règne: alors

les oreilles des spectateurs ne seraient plus choquées par des

contresens continuels.» «Tout en désirant qu'on ne blesse point les

miennes, ajouta Mme de Valmont, par des mots lestes et grivois dont

fourmillent certaines pièces de Molière[123] du second ordre, et qui ont

le privilége de nous faire rougir sous l'éventail; tout en formant des

voeux pour qu'on les fasse disparaître, doit-on souffrir en silence qu'un

acteur soit assez audacieux pour supprimer dans son rôle des tirades

entières de Corneille, de Racine, de Destouches, souvent les plus

intéressantes et les plus comiques de ce dernier? comme on est à même de

s'en convaincre au premier Théâtre Français, lorsqu'on y donne _la

Fausse Agnès_, pièce où peut-être, pour ne pas fatiguer la mémoire d'une

certaine _Lili_, on passe à pieds joints sur la scène quatrième de

l'acte troisième, scène qui serre de plus en plus le noeud de la pièce,

et jette le principal personnage dans un piége qui le couvre d'un

ridicule ineffaçable. J'ai encore remarqué que, dans cette comédie

(ainsi que dans beaucoup d'autres pièces), quelques actrices dédaignent

de conserver aux personnages qu'elles devraient copier, la teinte

originale que l'auteur leur a donnée, cette teinte et cette saveur de

terroir qui doit nécessairement être indélébile, je veux dire le ton qui

existait dans certaines sociétés de Paris ou de province, à l'époque où

Destouches écrivait. Madame la présidente de l'élection, si j'ai bien

saisi l'esprit des rôles, est une prude d'un genre sévère et précieux

dans sa mise, ses allures et son langage.»

«En vérité, dit la présidente au comte, mes oreilles sont furieusement

scandalisées de vos termes: tous mes sens se révoltent; je frissonne

depuis la tête jusqu'aux pieds, et, si vous continuez, je vais

m'évanouir[124].»

«À votre aise, ma princesse,» répond le comte... Madame la comtesse,

avec un peu plus d'aisance dans les manières, doit avoir un caractère

romanesque; et, c'est cette nuance que l'actrice doit tâcher de saisir.

C'est un bel esprit qui ne se nourrit que de pensées recherchées; qui ne

soupire que comme les héroïnes de Ségrais, de Fontenelle, ou de Durfé.

Vous pouvez en juger, messieurs, par ce passage que ma mémoire me

rappelle; ce qui ne doit point étonner, Destouches est mon auteur

favori:

M. Desmazures lui propose de faire ensemble une petite églogue

amoureuse. «Supposons donc, lui répond la comtesse, que nous nous aimons

tendrement, et que nous exprimons notre amour en gardant nos moutons.

Nous sommes couchés sur le vert gazon, à l'ombre d'un ormeau, le long

d'un clair ruisseau; notre passion est si violente qu'elle nous ôte la

parole...[125]»

«Eh bien! Messieurs, le croiriez-vous? certaines doublures formées

pourtant au Conservatoire, et que je n'ai pas besoin de nommer, ne

donnent à ces provinciales titrées que le froid langage, la tournure

uniforme et le costume de bonnes bourgeoises de la Cité; et certes, vous

en conviendrez avec moi, c'est une faute grave de travestir ainsi la

physionomie des portraits que le poète avait, sans doute, crayonnés

d'après nature; et la comédie manque son but, si elle n'est pas un

tableau des moeurs, dont le principal mérite est la ressemblance la plus

parfaite.

«Je voudrais que les décors fussent assortis avec le temps et les lieux,

et qu'à ce sujet, il n'y eût aucun anachronisme; que l'éternel salon des

Français ne servît pas aux pièces des trois siècles de notre

littérature; que dans certaines occasions, on ne se contentât pas de

retourner la toile pour toute décoration nouvelle; et quelle toile

encore!

«On représente _Athalie_[126], ce chef-d'oeuvre de la muse tragique: je

dois voir le temple de Jérusalem, je dois admirer une architecture toute

judaïque, des cèdres du Liban entremêlés avec les marbres de la

Palestine; quelle inconvenance! la pièce entière de Racine est remplie

d'imprécations contre le culte de Baal et les fausses divinités; de

l'horreur qu'inspirent leurs prêtres, leur culte et leurs faux dieux; à

l'Opéra de Paris, j'ai vu le pontife saint prophétiser au milieu du

temple d'Isis, dont les sphynx, les hiéroglyphes et autres attributs

attestent la présence sacrilége.

«Je vous citerai un fait plus récent, reprit d'Ancourt. J'étais aux

Français à la représentation d'_Esther_; la scène est à Suze, en Perse,

comme tout le monde le sait, et s'est passée plusieurs siècles avant la

naissance de Mahomet; eh bien! la décoration du théâtre représentait la

place du grand Caire, avec ses mosquées, ses minarets et le croissant.»

«Quel anachronisme! ajouta M. de Clinville; plus l'expérience et les

réflexions sur les moyens de perfectionner l'art dramatique ont rendu

les amateurs difficiles et exigeans, plus aussi, selon moi, les

directeurs doivent être soigneux de respecter la vérité historique dans

les accessoires qui accompagnent la représentation d'une pièce telle

qu'_Esther_ ou _Athalie_. Je vous ferai donc une autre observation: la

poésie inspiratrice des choeurs de cette divine tragédie, que l'on

n'exécute ordinairement que dans les fêtes royales ou les solennités

publiques, rend certainement indispensable une harmonie plus touchante

que celle de Gossec. Trop souvent, elle est peu appropriée aux célestes

hymnes des filles de Sion. D'ailleurs, ce vénérable vieillard n'a

travaillé que sur quelques morceaux de choix. Des raisons aussi solides

devraient, ce me semble, engager le Gouvernement à ouvrir pour la

musique de ces choeurs, un concours où seraient appelés tous les artistes

de l'Europe. Ces compositions seraient exécutées et jugées dans les

concerts spirituels qui suivraient l'époque de l'ordonnance, et y

seraient couronnées suivant le degré de talent: l'on choisirait enfin

la production la plus capitale, celle qui paraîtrait le plus d'accord

avec la majestueuse élévation des pensées, ou le coloris si gracieux des

paroles. Ainsi, le morceau le plus sublime de la scène, _Athalie_,

aurait obtenu tous les ornemens dignes de sa perfection. Pour rappeler

les concerts spirituels à leur institution primitive, il serait bon

encore d'ouvrir chaque année le même concours aux artistes de tous les

pays, à tous les Orphées modernes, sous l'expresse condition d'exercer

leurs talens sur nos cantates sacrées, qui seraient désignées d'avance

par un jury composé d'artistes et d'amateurs. Ce jury serait chargé

d'examiner ces différens oratorio, de les soumettre à la censure du

public, et d'accorder des prix aux vainqueurs. Les courses de

Long-Champ, qui ont lieu dans la même saison que ces concerts religieux,

seraient les jeux olympiques de la France.»

«Votre projet, M. le Chevalier, me séduit, reprit d'Ancourt. Mais, pour

revenir à notre sujet principal, que les chants de Racine et de

mélodieux accords avaient paru nous faire oublier, je voudrais qu'on ne

laissât pas uniquement aux théâtres des mélodrames le soin de respecter

les vraisemblances dans les décorations; je voudrais que, chaque année,

messieurs les comédiens fussent obligés de faire exécuter au moins six

décorations nouvelles, telles que temples, salons, paysages, surtout

lorsqu'on monte une pièce. Quand on est aussi riche[127] que messieurs

les sociétaires de la rue Richelieu, on doit être moins parcimonieux et

avoir plus d'égards pour un public aussi instruit qu'éclairé sur tous

les genres de convenances.»

«J'exigerais, disait encore M. de Clinville, que dans la tragédie on

respectât assez les anciennes traditions, pour que Clytemnestre,

Sémiramis ou Cléopâtre n'entrassent jamais sur la scène sans que le

spectateur ne fût forcé de se dire: _C'est la reine_. Je demanderais

encore qu'une garde nombreuse, en se déployant autour d'elle, annonçât

toute la pompe de la majesté royale. Je n'aurais pas fait cette

remarque, si ces jeux de théâtre n'avaient pas été négligés aux débuts

de Mme Paradol; je me rappelle qu'avant d'avoir vu Mlle Raucourt, on

reconnaissait la démarche altière d'Agrippine[128], d'Athalie ou de

Catherine de Médicis[129].»

«Permettez-moi de vous faire une remarque importante, dit le marquis

d'Ancourt, en interrompant M. de Clinville. On me parle du peuple, de

l'armée, de ses chefs, et je ne vois sur la scène que quelques

malheureux mannequins réunis à une douzaine de soldats. Une sédition

s'élève: l'acteur entend les clameurs des combattans, le choc des lances

et des boucliers, un horrible tumulte[130], la lecture d'une sentence,

des soupirs, des gémissemens, des sanglots[131]; et le spectateur, dont

les oreilles ne sont frappées d'aucun bruit, doit croire, à juste titre,

que l'acteur rêve ou se moque de lui. Je me trompe; souvent, pendant le

moment du fameux silence, des personnes placées à l'orchestre ont

entendu partir de la rue les cris les plus trivials et les plus

burlesques. J'oserai présenter ici, avec une scrupuleuse réserve,

quelques réflexions au jeune auteur des _Vêpres Siciliennes_. Après le

son de la fatale cloche, lorsque la terreur est à son comble, ne

serait-il pas naturel d'entendre, dans le lointain, un bruit sourd, un

bruit confus, qui s'accroîtrait par degrés, par intervalles; des cris

demi-formés, des cris perçans, le cliquetis des armes... Un morne

silence est-il vraisemblable au milieu des horreurs dont le récit se

fait sur le théâtre? Ces accessoires, nous en avons mille exemples, sont

aussi bien le partage de la tragédie que du mélodrame; en négligeant ces

jeux de théâtre, où peut être l'illusion? Il vaudrait mieux lire une

tragédie dans son cabinet ou dans un site qui fût en analogie avec le

lieu vrai de la scène, que d'être témoin de pareils contresens; et,

comme l'a fort bien remarqué un de nos meilleurs acteurs dans un petit

ouvrage qu'il vient de donner au public. «Il s'est introduit à la

Comédie française une manie de _simplifier_ qui a fini par rendre petits

et mesquins les tableaux les plus grands et les plus majestueux.

Pourquoi, dans _Andromaque_, Oreste ne se présente-t-il pas sous un

aspect plus imposant? À peine Oreste, ambassadeur des Grecs, se

distingue-t-il d'Oreste jeté par la tempête sur le rivage de la Tauride.

Pourquoi ses vêtemens n'ont-ils pas l'éclat que comporte sa dignité, et

ne lui voit-on pas le sceptre et le bandeau qui doivent caractériser son

rang? Pourquoi n'entre-t-il pas dans le palais de Pyrrhus, au milieu de

l'escorte qui l'accompagne, et ne nous montre-t-il point

Voyage d'un jeune grec à Paris (Vol. 2 of 2) · 第 87 / 93 题