La politique échauffe de plus en plus les têtes.--Mme de Valmont
interrompt brusquement la conversation.--Abus dans les
spectacles.--Déclamation.--Costumes, décorations, jeux de scène.--Le
Kain.--Les réformes qu'il a introduites pour la tragédie doivent avoir
lieu pour la comédie.--Outrage sacrilège, fait impunément par les
acteurs, aux pièces de nos grands maîtres.--Contre-sens complet dans
certaines représentations.--Concerts spirituels, devenus avec les
courses de Longchamp, les jeux olympiques de la France.--Obligation à
imposer à MM. les comédiens du Roi.--Invraisemblances notables sur la
scène.--Quelques avis à MM. les acteurs et actrices.--Mlle
Mars.--Joanny.--Mlle Duchesnois.--Mlle Georges.--Absence de la musique
aux représentations extraordinaires.--Répertoire musical.--Abus
difficiles à faire disparaître et pourquoi.--Moyens d'y
remédier.--Organisation nouvelle des théâtres royaux, favorable aux
auteurs, aux acteurs, et au public.--Mot de Francklin.
«Quel excès d'indulgence! ajouta le jeune d'Ancourt.» Ces derniers mots
prononcés avec l'accent d'une piquante ironie, avaient singulièrement
irrité M. d'Angloturqui. Les têtes s'échauffaient de plus en plus en
buvant le Bordeaux, le Clos-Vougeot et l'Aï. Mme de Valmont, qui s'en
aperçut, craignit, non sans raison, que la différence d'opinions n'eût
des suites sérieuses, et que d'une discussion paisible on n'en vînt à
des personnalités.
Au moment donc où le Champagne rosé, en sautant au plafond et en
pétillant dans le cristal, semblait délier toutes les langues et donner
de la hardiesse aux plus timides, madame de Valmont changea brusquement
le sujet de la conversation; fâchée que son joli Grec eût éprouvé une
contradiction aussi déplacée de la part de M. d'Angloturqui, elle lui
demanda, de l'air le plus gracieux, ce qu'il pensait des grands
spectacles de Paris. «Je m'y suis beaucoup amusé, Madame, répondit-il;
je les aimerais pourtant davantage si l'on se décidait, une bonne fois,
à réformer les nombreux abus qui les déparent.» «Oh! que je pense bien
comme vous! s'écria le chevalier de Clinville, qui vieilli dans les
balcons de la Comédie française, joignait à un goût sévère, l'esprit le
plus juste et le plus exercé par une longue expérience. Il avait vu,
dans son extrême jeunesse, les Lekain, les Brizard, les Larive, les
Préville et les Molé, les Clairon et les Dumesnil, les Comtat, les
Devienne et les Dorigny. C'était là ses points de comparaison
ordinaires, et personne ne connaissait mieux que lui les traditions du
théâtre. «Vous le savez, Madame, ajoutait M. le chevalier de Clinville,
depuis trente ans je n'ai cessé d'y dénoncer les abus et de présenter
mes plans de réforme. Que voulez-vous! on ne m'a pas écouté; je les ai
conservés dans mon portefeuille. Peut-être un jour ressembleront-ils à
ces pâtés d'Amiens, qui ne sont bons que lorsqu'ils sont froids.» «Cette
idée peut être très-juste, reprit d'Ancourt; je crois, comme Philoménor,
que c'est aux abus qu'on songe à réformer, dit-on, si je suis bien
informé, que l'on doit attribuer le désert du Théâtre français; désert
qui s'est fait remarquer l'été dernier. Talma, Damas, Mlles Mars,
Leverd, Duchesnois, avaient terminé leurs caravanes; et, sur ma parole,
je me suis trouvé très à l'aise à leurs représentations; à peine me
suis-je aperçu que l'on était encore dans la canicule; tandis qu'on
étouffait au Gymnase et aux Variétés, et qu'un Corisandre[116] y était
absolument indispensable. Me croirez-vous? je n'ai pas eu même une seule
fois l'occasion de m'en servir au théâtre de la rue Richelieu.» «Encore
moins sans doute au Vaudeville, dont j'ai regretté bien sincèrement
l'abandon, reprit Mme de Valmont. C'était mon théâtre favori. Quant aux
Français, s'ils ont été aussi complétement délaissés, comme l'a fort
bien remarqué notre jeune Grec, ils ne doivent en accuser que leur
négligence dans la déclamation, les costumes, les décorations et les
jeux de la scène; ces abus, il est vrai, sont consacrés par le temps;
mais très-ordinairement les acteurs n'en sont pas moins avertis par
l'auteur de la pièce représentée, qui semble les censurer lui-même dans
la composition de son poëme. Je vais, Messieurs, vous en donner un
exemple frappant, s'il est vrai que, pour compléter l'illusion
théâtrale, tout doit être en rapport avec les modes, les usages, et
surtout les moeurs des personnages qui sont mis en scène.
Le théâtre, avant tout, veut de la vérité[117].
a dit un de nos meilleurs poètes.
«Pourquoi donner au _Misantrope_ de Molière la poudre, la bourse et les
ailes de pigeon du siècle de Louis XV, et ne pas vêtir ce censeur
austère de ses contemporains, comme pouvait l'être la jeune noblesse du
siècle de Louis XIV? Ces cheveux naturellement bouclés, cet habit orné
de rubans[118], cette cravate de dentelle lui conviendraient beaucoup
mieux; au moins tout cadrerait avec la vraisemblance. On peut se
souvenir du bel effet que produisent ces costumes pittoresques dans
quelques pièces, soit à Feydeau, soit au Vaudeville, et dernièrement
même au Théâtre Français, dans les _Précieuses ridicules_ et le _Marquis
de Pomenars_. Indépendamment du vif intérêt, continua Mme de Valmont, de
la variété piquante, et surtout de la vérité de situation, que
produisent ces costumes différens, plus d'une actrice gagnerait à
prendre le corset de brocard, orné de perles et de diamans, dont se
servait la belle des belles, suivant l'énergique expression de madame de
Sévigné, et troquerait avec avantage ces maigres fourreaux anglais
contre ces robes amples, majestueuses et traînantes des Montespan et des
Lavallière. Plus d'une coquette de la scène retrouverait de nouveaux
appas dans cette couronne de roses et de bluets, dans ces longues
boucles de cheveux que portait la séduisante Ninon de Lenclos. Plus
d'une prude se féliciterait du voile de Mme de Maintenon, de ces atours
si simples, et pourtant si pleins de grâce, dont s'embellissait Mme de
Fontange[119]. Plus d'une duègne enfin aurait découvert un nouveau
mordant, une originalité nouvelle, dans le vertugadin, la guimpe à bec,
ou la calotte des vertueuses aïeules de Mme Pernelle[120].»
«En suivant cette idée dans ses conséquences, ajouta M. de Clinville, on
détruirait d'autres abus; souvent, dans la même pièce, et sans autre
raison motivée que le caprice des acteurs, on mêle, on confond les
usages et les costumes de deux ou trois siècles, étonnés de se trouver
ensemble. Souvent, contre toute vérité, le fouet, la casquette et la
veste moderne des jokeis anglais se trouvent contraster avec le couteau
de chasse, le pourpoint, la fraise et le court manteau des crispins
antiques.» «Vous me rappelez, s'écria Mme de Valmont, la plus étrange
bizarrerie: dernièrement, à la représentation de L'_École des
Bourgeois_[121], George Dandin, M. de Sottenville et son gendre, M. de
la Dandinière, avaient bien, il est vrai, le costume obligé des
gentilshommes campagnards de ce temps-là, si plaisamment décrit par le
satirique français[122]; mais Mme de Sotenville, sa chère épouse (Mme
Hervey), avait le chignon lissé, la grecque poudrée, le bonnet pomponné,
le mantelet, le panier, la robe à plis, les manchettes à trois rangs
des petites maîtresses de la fin du règne de Louis XV. J'en pourrais
dire autant de l'amoureux, dont le valet, quoiqu'en cheveux plats et
ronds, avait un habit de soie, une veste de satin broché, comme aurait
pu les porter, en 1750, un riche financier du faubourg Saint-Germain;
tandis que, pour compléter cette caricature aussi invraisemblable que
risible, la jeune femme (Mlle Dupuis), était vêtue et coiffée comme une
merveilleuse de 1823.» «Il est donc absolument indispensable, Madame,
reprit le chevalier de Clinville, d'attacher à ce théâtre un peintre
habile et un costumier zélé, qui aient étudié leur art et qui se soient
formé un système basé sur les monumens historiques. Il serait surtout
bien important que M. le premier gentilhomme de la chambre voulût bien
leur accorder assez d'autorité pour être obéis et n'éprouver aucune
résistance de la part des sociétaires mutins et récalcitrans. Quoique
vous ayez presque toujours habité Paris depuis votre enfance, vous êtes
trop jeune, Madame, pour avoir connu le fameux Lekain, cet acteur qui
n'a point eu d'égal. Il était fort laid; mais la perfection de son jeu
et de sa déclamation semblait donner à ses traits un caractère de
beauté; sur la scène, il était un véritable Protée; son ton, son air, sa
physionomie éprouvaient toutes les variations qu'exigeaient les
différens rôles dont il s'était chargé.
«Si le portrait que je vous fais, Madame, de cet acteur, est
ressemblant, l'autorité d'un aussi profond artiste doit paraître
irrécusable; je voudrais donc que la grande révolution qu'il opéra dans
la tragédie, eût également lieu sur la scène comique; et ce fut Lekain
qui donna le premier, au roi des rois, au puissant Agamemnon, les
bandelettes, le diadême, la tunique, et tout le costume des monarques de
la Grèce, qui, avant lui, paraissaient sous leurs tentes et sur les
rivages de l'Aulide, en habit brodé, en manchettes de point, l'épée au
côté, en perruque tapée, en bas de soie et en talons rouges. Par la même
raison, je voudrais qu'en représentant _la Métromanie_, _le
Dissipateur_, _les Originaux_ et _le Jaloux sans amour_, on prît
exclusivement toutes les nuances de la mode qui dominait à ces époques,
voisines du siècle où nous vivons; je veux dire celles de la Régence, de
Louis XV et de Louis XVI; et, si l'on venait à représenter _l'Ami des
Lois_, _les Deux Gendres_, _la Manie des grandeurs_, j'exigerais qu'on
prît alors le costume des élégans de la cour de Louis XVIII, qui, en
habit habillé, ne portent jamais la bourse et les cheveux poudrés:
par-là tout serait vrai, tout serait en harmonie, et l'on conserverait
absolument la couleur des différentes périodes de chaque règne: alors
les oreilles des spectateurs ne seraient plus choquées par des
contresens continuels.» «Tout en désirant qu'on ne blesse point les
miennes, ajouta Mme de Valmont, par des mots lestes et grivois dont
fourmillent certaines pièces de Molière[123] du second ordre, et qui ont
le privilége de nous faire rougir sous l'éventail; tout en formant des
voeux pour qu'on les fasse disparaître, doit-on souffrir en silence qu'un
acteur soit assez audacieux pour supprimer dans son rôle des tirades
entières de Corneille, de Racine, de Destouches, souvent les plus
intéressantes et les plus comiques de ce dernier? comme on est à même de
s'en convaincre au premier Théâtre Français, lorsqu'on y donne _la
Fausse Agnès_, pièce où peut-être, pour ne pas fatiguer la mémoire d'une
certaine _Lili_, on passe à pieds joints sur la scène quatrième de
l'acte troisième, scène qui serre de plus en plus le noeud de la pièce,
et jette le principal personnage dans un piége qui le couvre d'un
ridicule ineffaçable. J'ai encore remarqué que, dans cette comédie
(ainsi que dans beaucoup d'autres pièces), quelques actrices dédaignent
de conserver aux personnages qu'elles devraient copier, la teinte
originale que l'auteur leur a donnée, cette teinte et cette saveur de
terroir qui doit nécessairement être indélébile, je veux dire le ton qui
existait dans certaines sociétés de Paris ou de province, à l'époque où
Destouches écrivait. Madame la présidente de l'élection, si j'ai bien
saisi l'esprit des rôles, est une prude d'un genre sévère et précieux
dans sa mise, ses allures et son langage.»
«En vérité, dit la présidente au comte, mes oreilles sont furieusement
scandalisées de vos termes: tous mes sens se révoltent; je frissonne
depuis la tête jusqu'aux pieds, et, si vous continuez, je vais
m'évanouir[124].»
«À votre aise, ma princesse,» répond le comte... Madame la comtesse,
avec un peu plus d'aisance dans les manières, doit avoir un caractère
romanesque; et, c'est cette nuance que l'actrice doit tâcher de saisir.
C'est un bel esprit qui ne se nourrit que de pensées recherchées; qui ne
soupire que comme les héroïnes de Ségrais, de Fontenelle, ou de Durfé.
Vous pouvez en juger, messieurs, par ce passage que ma mémoire me
rappelle; ce qui ne doit point étonner, Destouches est mon auteur
favori:
M. Desmazures lui propose de faire ensemble une petite églogue
amoureuse. «Supposons donc, lui répond la comtesse, que nous nous aimons
tendrement, et que nous exprimons notre amour en gardant nos moutons.
Nous sommes couchés sur le vert gazon, à l'ombre d'un ormeau, le long
d'un clair ruisseau; notre passion est si violente qu'elle nous ôte la
parole...[125]»
«Eh bien! Messieurs, le croiriez-vous? certaines doublures formées
pourtant au Conservatoire, et que je n'ai pas besoin de nommer, ne
donnent à ces provinciales titrées que le froid langage, la tournure
uniforme et le costume de bonnes bourgeoises de la Cité; et certes, vous
en conviendrez avec moi, c'est une faute grave de travestir ainsi la
physionomie des portraits que le poète avait, sans doute, crayonnés
d'après nature; et la comédie manque son but, si elle n'est pas un
tableau des moeurs, dont le principal mérite est la ressemblance la plus
parfaite.
«Je voudrais que les décors fussent assortis avec le temps et les lieux,
et qu'à ce sujet, il n'y eût aucun anachronisme; que l'éternel salon des
Français ne servît pas aux pièces des trois siècles de notre
littérature; que dans certaines occasions, on ne se contentât pas de
retourner la toile pour toute décoration nouvelle; et quelle toile
encore!
«On représente _Athalie_[126], ce chef-d'oeuvre de la muse tragique: je
dois voir le temple de Jérusalem, je dois admirer une architecture toute
judaïque, des cèdres du Liban entremêlés avec les marbres de la
Palestine; quelle inconvenance! la pièce entière de Racine est remplie
d'imprécations contre le culte de Baal et les fausses divinités; de
l'horreur qu'inspirent leurs prêtres, leur culte et leurs faux dieux; à
l'Opéra de Paris, j'ai vu le pontife saint prophétiser au milieu du
temple d'Isis, dont les sphynx, les hiéroglyphes et autres attributs
attestent la présence sacrilége.
«Je vous citerai un fait plus récent, reprit d'Ancourt. J'étais aux
Français à la représentation d'_Esther_; la scène est à Suze, en Perse,
comme tout le monde le sait, et s'est passée plusieurs siècles avant la
naissance de Mahomet; eh bien! la décoration du théâtre représentait la
place du grand Caire, avec ses mosquées, ses minarets et le croissant.»
«Quel anachronisme! ajouta M. de Clinville; plus l'expérience et les
réflexions sur les moyens de perfectionner l'art dramatique ont rendu
les amateurs difficiles et exigeans, plus aussi, selon moi, les
directeurs doivent être soigneux de respecter la vérité historique dans
les accessoires qui accompagnent la représentation d'une pièce telle
qu'_Esther_ ou _Athalie_. Je vous ferai donc une autre observation: la
poésie inspiratrice des choeurs de cette divine tragédie, que l'on
n'exécute ordinairement que dans les fêtes royales ou les solennités
publiques, rend certainement indispensable une harmonie plus touchante
que celle de Gossec. Trop souvent, elle est peu appropriée aux célestes
hymnes des filles de Sion. D'ailleurs, ce vénérable vieillard n'a
travaillé que sur quelques morceaux de choix. Des raisons aussi solides
devraient, ce me semble, engager le Gouvernement à ouvrir pour la
musique de ces choeurs, un concours où seraient appelés tous les artistes
de l'Europe. Ces compositions seraient exécutées et jugées dans les
concerts spirituels qui suivraient l'époque de l'ordonnance, et y
seraient couronnées suivant le degré de talent: l'on choisirait enfin
la production la plus capitale, celle qui paraîtrait le plus d'accord
avec la majestueuse élévation des pensées, ou le coloris si gracieux des
paroles. Ainsi, le morceau le plus sublime de la scène, _Athalie_,
aurait obtenu tous les ornemens dignes de sa perfection. Pour rappeler
les concerts spirituels à leur institution primitive, il serait bon
encore d'ouvrir chaque année le même concours aux artistes de tous les
pays, à tous les Orphées modernes, sous l'expresse condition d'exercer
leurs talens sur nos cantates sacrées, qui seraient désignées d'avance
par un jury composé d'artistes et d'amateurs. Ce jury serait chargé
d'examiner ces différens oratorio, de les soumettre à la censure du
public, et d'accorder des prix aux vainqueurs. Les courses de
Long-Champ, qui ont lieu dans la même saison que ces concerts religieux,
seraient les jeux olympiques de la France.»
«Votre projet, M. le Chevalier, me séduit, reprit d'Ancourt. Mais, pour
revenir à notre sujet principal, que les chants de Racine et de
mélodieux accords avaient paru nous faire oublier, je voudrais qu'on ne
laissât pas uniquement aux théâtres des mélodrames le soin de respecter
les vraisemblances dans les décorations; je voudrais que, chaque année,
messieurs les comédiens fussent obligés de faire exécuter au moins six
décorations nouvelles, telles que temples, salons, paysages, surtout
lorsqu'on monte une pièce. Quand on est aussi riche[127] que messieurs
les sociétaires de la rue Richelieu, on doit être moins parcimonieux et
avoir plus d'égards pour un public aussi instruit qu'éclairé sur tous
les genres de convenances.»
«J'exigerais, disait encore M. de Clinville, que dans la tragédie on
respectât assez les anciennes traditions, pour que Clytemnestre,
Sémiramis ou Cléopâtre n'entrassent jamais sur la scène sans que le
spectateur ne fût forcé de se dire: _C'est la reine_. Je demanderais
encore qu'une garde nombreuse, en se déployant autour d'elle, annonçât
toute la pompe de la majesté royale. Je n'aurais pas fait cette
remarque, si ces jeux de théâtre n'avaient pas été négligés aux débuts
de Mme Paradol; je me rappelle qu'avant d'avoir vu Mlle Raucourt, on
reconnaissait la démarche altière d'Agrippine[128], d'Athalie ou de
Catherine de Médicis[129].»
«Permettez-moi de vous faire une remarque importante, dit le marquis
d'Ancourt, en interrompant M. de Clinville. On me parle du peuple, de
l'armée, de ses chefs, et je ne vois sur la scène que quelques
malheureux mannequins réunis à une douzaine de soldats. Une sédition
s'élève: l'acteur entend les clameurs des combattans, le choc des lances
et des boucliers, un horrible tumulte[130], la lecture d'une sentence,
des soupirs, des gémissemens, des sanglots[131]; et le spectateur, dont
les oreilles ne sont frappées d'aucun bruit, doit croire, à juste titre,
que l'acteur rêve ou se moque de lui. Je me trompe; souvent, pendant le
moment du fameux silence, des personnes placées à l'orchestre ont
entendu partir de la rue les cris les plus trivials et les plus
burlesques. J'oserai présenter ici, avec une scrupuleuse réserve,
quelques réflexions au jeune auteur des _Vêpres Siciliennes_. Après le
son de la fatale cloche, lorsque la terreur est à son comble, ne
serait-il pas naturel d'entendre, dans le lointain, un bruit sourd, un
bruit confus, qui s'accroîtrait par degrés, par intervalles; des cris
demi-formés, des cris perçans, le cliquetis des armes... Un morne
silence est-il vraisemblable au milieu des horreurs dont le récit se
fait sur le théâtre? Ces accessoires, nous en avons mille exemples, sont
aussi bien le partage de la tragédie que du mélodrame; en négligeant ces
jeux de théâtre, où peut être l'illusion? Il vaudrait mieux lire une
tragédie dans son cabinet ou dans un site qui fût en analogie avec le
lieu vrai de la scène, que d'être témoin de pareils contresens; et,
comme l'a fort bien remarqué un de nos meilleurs acteurs dans un petit
ouvrage qu'il vient de donner au public. «Il s'est introduit à la
Comédie française une manie de _simplifier_ qui a fini par rendre petits
et mesquins les tableaux les plus grands et les plus majestueux.
Pourquoi, dans _Andromaque_, Oreste ne se présente-t-il pas sous un
aspect plus imposant? À peine Oreste, ambassadeur des Grecs, se
distingue-t-il d'Oreste jeté par la tempête sur le rivage de la Tauride.
Pourquoi ses vêtemens n'ont-ils pas l'éclat que comporte sa dignité, et
ne lui voit-on pas le sceptre et le bandeau qui doivent caractériser son
rang? Pourquoi n'entre-t-il pas dans le palais de Pyrrhus, au milieu de
l'escorte qui l'accompagne, et ne nous montre-t-il point