CHAPITRE LI.

Reproches peu fondés faits aux Grecs anciens, et réplique décisive à ce

sujet.--Comparaison entre les arts de l'Égypte et ceux de la Grèce.--Les

Grecs modernes ne sont point étrangers aux connaissances utiles, aux

sciences et aux lettres.--De leur littérature.--Cause de l'insurrection

de la Grèce.--Avantages dont ils jouissaient avant la

révolution.--Nouvelle accusation relative à leurs privilèges.--Leur

défense.--Ali.

«Voilà du fanatisme, Madame, s'écria M. d'Angloturqui; votre tableau des

moeurs turques est beaucoup trop chargé, et c'est une grande erreur de

croire que les Grecs d'aujourd'hui puissent jamais ressembler à leurs

ancêtres.» «Ils cherchent toutefois à marcher sur leurs traces, dit

Philoménor: oui, Monsieur, l'histoire de leurs pères est gravée dans

leur coeur. Leur situation présente la rappelle sans cesse à leur

mémoire; ah! croyez-moi, sans cesse elle élève leurs âmes; et si de

nobles pensées inspirent et développent les talens, les Grecs

deviendront bientôt capables d'imiter les arts de leurs aïeux dans la

paix et leur héroïsme dans la guerre. Mais, hélas! comme si les

souffrances de ma malheureuse nation n'étaient pas assez grandes, il

faut qu'elle ait encore d'autres sujets de douleur! Oubliant que c'est à

la Grèce qu'ils doivent les connaissances dont ils s'enorgueillissent,

des Européens ingrats la considèrent comme une peuplade de barbares. Ce

reproche est si injuste, si cruel, qu'il importe de le faire cesser.»

«Quoique le jeune Grec, notre aimable convive, répliqua M.

d'Angloturqui, soit la preuve de tout ce qu'il avance, je crois, sans me

tromper, qu'il est une très-brillante exception parmi ses compatriotes.

On se fait, Messieurs, une bien trompeuse illusion sur ce peuple,

ajouta-t-il; les talens et les services des anciens Grecs ne sont pas, à

beaucoup près, aussi grands qu'on le pense. Je tiens cette opinion de ma

feuille anglaise favorite, _The Courrier_. C'est aux Chaldéens, aux

Égyptiens, et non pas aux Grecs, que les hommes véritablement instruits

doivent faire remonter l'encens de leur reconnaissance; les Grecs n'ont

fait que polir et orner les dons qu'ils ont reçu des enfans du Nil.»

«Si vous ne parliez que des dogmes religieux, répliqua le président de

Pontac, de philosophie, de sciences exactes, de principes d'astronomie,

de géographie, d'architecture colossale, de régime diététique et de

système agricole, je serais presque d'accord avec vous. Mais songez

donc, mon cher d'Angloturqui, que les Grecs ont changé en or pur le

plomb vil de l'Égypte. Ce peuple ne connut que le gigantesque, et

s'arrêta; il agit comme un ouvrier qui se contente de dégrossir des

blocs grossiers. L'art, chez lui, demeura toujours imparfait; et, comme

l'a fort bien dit Voltaire:

«On a beau se récrier sur la beauté des anciens ouvrages égyptiens, ceux

qui nous sont restés sont des masses informes. Il a fallu que les Grecs

enseignassent aux Égyptiens la sculpture. Il n'y a jamais eu en Égypte

aucun bon ouvrage que de la main des Grecs[112].»

«Les Grecs, au contraire, connurent les justes proportions; ils

n'allèrent pas au-delà, et imprimèrent à leurs ouvrages le sceau de la

perfection. Il semble que les arts chez ces deux nations aient été

influencés par le climat, et qu'ils en aient pris le caractère. En

Égypte, ils ont la sombre majesté d'un désert sans bornes; en Grèce, ils

ont le riant aspect des délicieuses vallées de l'Attique et de

l'Arcadie. Mais jusqu'au moment où l'on puisse me montrer les poèmes

épiques, érotiques et scéniques composés par les Égyptiens, jusqu'au

jour où l'on m'ait fait entendre les harangues de leurs grands orateurs

antérieurs à Isocrate et à Démosthènes, on me permettra de conserver

quelque gratitude pour cet aimable peuple à qui nous devons tant

d'admirables chefs-d'oeuvre.»

«Je dois des remercîmens à monsieur le président, reprit Philoménor; il

me permettra de répondre à un reproche fait par M. d'Angloturqui, qui

semble nous regarder comme une peuplade de sauvages. «Sachez donc

qu'avant les déplorables événemens qui ont livré les Grecs à la fureur

de leurs bourreaux, il y avait dans toutes les villes de la Grèce des

écoles suivies par de nombreux élèves que dirigeaient des professeurs

qui, pour le savoir, n'auraient pas craint le parallèle avec les vôtres.

Celle de Kidonia, ville en grande partie peuplée de Moraïtes, se

distinguait par la supériorité de l'enseignement; et son premier

professeur, Benjamin de Lesbos, était un ancien élève de votre école

polytechnique. À Bucharest surtout on voyait fleurir de la manière la

plus brillante l'étude des belles-lettres. Les écoles de Laonina, de

Jassy, de Chio, de Constantinople, du Mont-Athos, n'étaient pas moins

florissantes; les élèves y affluaient en foule de toutes ces provinces.

Il serait beaucoup trop long de vous détailler ici tous les écrivains de

la Grèce moderne, qui se sont occupés avec de grands succès des sciences

philosophiques, des sciences exactes, de la géographie, de la grammaire,

de la haute littérature et de la poésie[113].»

«Et qui tolérait, répliqua M. d'Angloturqui, ces académies, ces

colléges, ces réunions de littérateurs, et la propagation en tout genre

de ces foyers d'instruction? N'était-ce pas ces Turcs contre lesquels

vos concitoyens se sont révoltés?» «Aussi, répondit Philoménor, les

Grecs ne se sont-ils insurgés que lorsqu'on eut décidé à Constantinople

de supprimer dans tout l'empire ottoman les établissemens grecs

d'instruction qu'on avait formés avec beaucoup de peine, et de remettre

en activité toutes les dispositions sévères du Coran contre les

infidèles, lesquelles étaient hors d'usage, pour arrêter d'un seul coup

tout ce qui pouvait contribuer à éclairer la nation, et amener sa

délivrance.» (_Journal des Débats_ du 24 novembre, 1821.)

«Soit, répliqua M. d'Angloturqui, mais n'est-ce pas encore au Grand

Seigneur à qui vous deviez incontestablement la prospérité de votre

marine et des traités qui la favorisaient? Vous ne payez à votre

souverain que de légers impôts, souvent nuls par la protection des

sultanes. Allez, Monsieur, vos Grecs ne sont que des rebelles

insensibles à tant de bienfaits.»

«Avant de les condamner aussi sévèrement, M. d'Angloturqui, répondit le

jeune Grec, permettez-moi de vous demander si les effets de cette

protection éclatante n'étaient pas cent fois anéantis par le pouvoir

arbitraire et l'insatiable avarice des pachas? Souvenez-vous d'Ali, ce

tyran classique devant lequel on ne s'élève que par de l'or et des

crimes[114]. Vous n'exigerez pas, sans doute, que je déroule à vos yeux

l'affreux tableau de son épouvantable gouvernement; et vous serez forcé

de l'avouer avec moi, les immenses faveurs que vous vantez ne nous ont

pas préservés des avanies, des rapines en tout genre, des tortures les

plus affreuses, des rapts, des massacres qui réduisaient à l'état le

plus misérable nos villes et nos campagnes. Qui l'ignore? aucun Grec

n'était sûr de sa vie: on cachait sa fortune; nul n'osait améliorer ses

propriétés, puisque les concussions et les déprédations étaient toujours

en proportion avec la richesse présumée, et les progrès croissans d'une

florissante culture.»

M. d'Angloturqui se disposait à répliquer ou plutôt à ressasser avec

l'opiniâtreté et l'entêtement d'un esprit faux, des paradoxes cent fois

complètement réfutés. «Vous les calomniez ces bons Turcs, s'écriait-il,

ces Turcs d'une probité si sévère, d'une humanité si prévoyante; leur

ôterez-vous, comme puissance, le droit de punir des coupables?»

«Je crois avoir assez justifié les Grecs, reprit M. de Pontac, pour que

vous ne puissiez les regarder comme des criminels. Quant à l'humanité

des Turcs[115], on vous dispensera d'en faire l'éloge; à moins que vous

ne veuillez parler du rare trait de clémence du sultan régnant, qui,

forcé par les janissaires de faire trancher la tête au plus fidèle de

ses favoris, daigna commuer, toutefois après sa mort, une partie de la

peine, c'est-à-dire, que par ordre de sa hautesse, la tête de visir fut

publiquement exposée dans un plat d'argent, au lieu d'être suspendue,

comme celle du vulgaire des condamnés, à la porte du sérail.»

Voyage d'un jeune grec à Paris (Vol. 2 of 2) · 第 86 / 93 题