Reproches peu fondés faits aux Grecs anciens, et réplique décisive à ce
sujet.--Comparaison entre les arts de l'Égypte et ceux de la Grèce.--Les
Grecs modernes ne sont point étrangers aux connaissances utiles, aux
sciences et aux lettres.--De leur littérature.--Cause de l'insurrection
de la Grèce.--Avantages dont ils jouissaient avant la
révolution.--Nouvelle accusation relative à leurs privilèges.--Leur
défense.--Ali.
«Voilà du fanatisme, Madame, s'écria M. d'Angloturqui; votre tableau des
moeurs turques est beaucoup trop chargé, et c'est une grande erreur de
croire que les Grecs d'aujourd'hui puissent jamais ressembler à leurs
ancêtres.» «Ils cherchent toutefois à marcher sur leurs traces, dit
Philoménor: oui, Monsieur, l'histoire de leurs pères est gravée dans
leur coeur. Leur situation présente la rappelle sans cesse à leur
mémoire; ah! croyez-moi, sans cesse elle élève leurs âmes; et si de
nobles pensées inspirent et développent les talens, les Grecs
deviendront bientôt capables d'imiter les arts de leurs aïeux dans la
paix et leur héroïsme dans la guerre. Mais, hélas! comme si les
souffrances de ma malheureuse nation n'étaient pas assez grandes, il
faut qu'elle ait encore d'autres sujets de douleur! Oubliant que c'est à
la Grèce qu'ils doivent les connaissances dont ils s'enorgueillissent,
des Européens ingrats la considèrent comme une peuplade de barbares. Ce
reproche est si injuste, si cruel, qu'il importe de le faire cesser.»
«Quoique le jeune Grec, notre aimable convive, répliqua M.
d'Angloturqui, soit la preuve de tout ce qu'il avance, je crois, sans me
tromper, qu'il est une très-brillante exception parmi ses compatriotes.
On se fait, Messieurs, une bien trompeuse illusion sur ce peuple,
ajouta-t-il; les talens et les services des anciens Grecs ne sont pas, à
beaucoup près, aussi grands qu'on le pense. Je tiens cette opinion de ma
feuille anglaise favorite, _The Courrier_. C'est aux Chaldéens, aux
Égyptiens, et non pas aux Grecs, que les hommes véritablement instruits
doivent faire remonter l'encens de leur reconnaissance; les Grecs n'ont
fait que polir et orner les dons qu'ils ont reçu des enfans du Nil.»
«Si vous ne parliez que des dogmes religieux, répliqua le président de
Pontac, de philosophie, de sciences exactes, de principes d'astronomie,
de géographie, d'architecture colossale, de régime diététique et de
système agricole, je serais presque d'accord avec vous. Mais songez
donc, mon cher d'Angloturqui, que les Grecs ont changé en or pur le
plomb vil de l'Égypte. Ce peuple ne connut que le gigantesque, et
s'arrêta; il agit comme un ouvrier qui se contente de dégrossir des
blocs grossiers. L'art, chez lui, demeura toujours imparfait; et, comme
l'a fort bien dit Voltaire:
«On a beau se récrier sur la beauté des anciens ouvrages égyptiens, ceux
qui nous sont restés sont des masses informes. Il a fallu que les Grecs
enseignassent aux Égyptiens la sculpture. Il n'y a jamais eu en Égypte
aucun bon ouvrage que de la main des Grecs[112].»
«Les Grecs, au contraire, connurent les justes proportions; ils
n'allèrent pas au-delà, et imprimèrent à leurs ouvrages le sceau de la
perfection. Il semble que les arts chez ces deux nations aient été
influencés par le climat, et qu'ils en aient pris le caractère. En
Égypte, ils ont la sombre majesté d'un désert sans bornes; en Grèce, ils
ont le riant aspect des délicieuses vallées de l'Attique et de
l'Arcadie. Mais jusqu'au moment où l'on puisse me montrer les poèmes
épiques, érotiques et scéniques composés par les Égyptiens, jusqu'au
jour où l'on m'ait fait entendre les harangues de leurs grands orateurs
antérieurs à Isocrate et à Démosthènes, on me permettra de conserver
quelque gratitude pour cet aimable peuple à qui nous devons tant
d'admirables chefs-d'oeuvre.»
«Je dois des remercîmens à monsieur le président, reprit Philoménor; il
me permettra de répondre à un reproche fait par M. d'Angloturqui, qui
semble nous regarder comme une peuplade de sauvages. «Sachez donc
qu'avant les déplorables événemens qui ont livré les Grecs à la fureur
de leurs bourreaux, il y avait dans toutes les villes de la Grèce des
écoles suivies par de nombreux élèves que dirigeaient des professeurs
qui, pour le savoir, n'auraient pas craint le parallèle avec les vôtres.
Celle de Kidonia, ville en grande partie peuplée de Moraïtes, se
distinguait par la supériorité de l'enseignement; et son premier
professeur, Benjamin de Lesbos, était un ancien élève de votre école
polytechnique. À Bucharest surtout on voyait fleurir de la manière la
plus brillante l'étude des belles-lettres. Les écoles de Laonina, de
Jassy, de Chio, de Constantinople, du Mont-Athos, n'étaient pas moins
florissantes; les élèves y affluaient en foule de toutes ces provinces.
Il serait beaucoup trop long de vous détailler ici tous les écrivains de
la Grèce moderne, qui se sont occupés avec de grands succès des sciences
philosophiques, des sciences exactes, de la géographie, de la grammaire,
de la haute littérature et de la poésie[113].»
«Et qui tolérait, répliqua M. d'Angloturqui, ces académies, ces
colléges, ces réunions de littérateurs, et la propagation en tout genre
de ces foyers d'instruction? N'était-ce pas ces Turcs contre lesquels
vos concitoyens se sont révoltés?» «Aussi, répondit Philoménor, les
Grecs ne se sont-ils insurgés que lorsqu'on eut décidé à Constantinople
de supprimer dans tout l'empire ottoman les établissemens grecs
d'instruction qu'on avait formés avec beaucoup de peine, et de remettre
en activité toutes les dispositions sévères du Coran contre les
infidèles, lesquelles étaient hors d'usage, pour arrêter d'un seul coup
tout ce qui pouvait contribuer à éclairer la nation, et amener sa
délivrance.» (_Journal des Débats_ du 24 novembre, 1821.)
«Soit, répliqua M. d'Angloturqui, mais n'est-ce pas encore au Grand
Seigneur à qui vous deviez incontestablement la prospérité de votre
marine et des traités qui la favorisaient? Vous ne payez à votre
souverain que de légers impôts, souvent nuls par la protection des
sultanes. Allez, Monsieur, vos Grecs ne sont que des rebelles
insensibles à tant de bienfaits.»
«Avant de les condamner aussi sévèrement, M. d'Angloturqui, répondit le
jeune Grec, permettez-moi de vous demander si les effets de cette
protection éclatante n'étaient pas cent fois anéantis par le pouvoir
arbitraire et l'insatiable avarice des pachas? Souvenez-vous d'Ali, ce
tyran classique devant lequel on ne s'élève que par de l'or et des
crimes[114]. Vous n'exigerez pas, sans doute, que je déroule à vos yeux
l'affreux tableau de son épouvantable gouvernement; et vous serez forcé
de l'avouer avec moi, les immenses faveurs que vous vantez ne nous ont
pas préservés des avanies, des rapines en tout genre, des tortures les
plus affreuses, des rapts, des massacres qui réduisaient à l'état le
plus misérable nos villes et nos campagnes. Qui l'ignore? aucun Grec
n'était sûr de sa vie: on cachait sa fortune; nul n'osait améliorer ses
propriétés, puisque les concussions et les déprédations étaient toujours
en proportion avec la richesse présumée, et les progrès croissans d'une
florissante culture.»
M. d'Angloturqui se disposait à répliquer ou plutôt à ressasser avec
l'opiniâtreté et l'entêtement d'un esprit faux, des paradoxes cent fois
complètement réfutés. «Vous les calomniez ces bons Turcs, s'écriait-il,
ces Turcs d'une probité si sévère, d'une humanité si prévoyante; leur
ôterez-vous, comme puissance, le droit de punir des coupables?»
«Je crois avoir assez justifié les Grecs, reprit M. de Pontac, pour que
vous ne puissiez les regarder comme des criminels. Quant à l'humanité
des Turcs[115], on vous dispensera d'en faire l'éloge; à moins que vous
ne veuillez parler du rare trait de clémence du sultan régnant, qui,
forcé par les janissaires de faire trancher la tête au plus fidèle de
ses favoris, daigna commuer, toutefois après sa mort, une partie de la
peine, c'est-à-dire, que par ordre de sa hautesse, la tête de visir fut
publiquement exposée dans un plat d'argent, au lieu d'être suspendue,
comme celle du vulgaire des condamnés, à la porte du sérail.»