CHAPITRE L.

Discussion sur la cause des Grecs et des Turcs.--Légitimité des

Ottomans.--MM. de Bonald, Condorcet.--Bacon.--Les Comnènes.--Droits des

Bourbons au trône de Constantinople.--L'intérêt politique et l'intérêt

mercantile reconnaissent seuls la légitimité turque.--Mesures du

gouvernement anglais relatives aux Sept îles.--Défense de

l'Angleterre.--Conquête de l'Inde, facile pour la Russie.--Motifs de

l'insurrection grecque.--Les Grecs ne sont point des

carbonari.--L'équilibre de l'Europe détruit, peut être aisément rétabli;

moyens.--Selon certains Anglais, les Grecs ne sont propres qu'à

l'esclavage.--Réclamation de Mme de Valmont à ce sujet.--Peinture du

sérail actuel de Constantinople, d'après le fidèle récit d'un des

médecins de Sa Hautesse.

La cause des Turcs et des Grecs fut long-temps débattue. Un seul des

nombreux convives employa tous ses efforts à prouver que la domination

des Ottomans sur la Grèce était légitime. Conséquemment, selon lui, les

Hellènes n'étaient qu'une tourbe de factieux et de rebelles. Philoménor

se consola facilement des sarcasmes virulens de cet ami du despotisme.

Une raison puissante dut y contribuer. Les dames avaient pris le parti

de ses compatriotes; toutes, sans exception, s'étaient déclarées en leur

faveur. Cependant un suffrage aussi prépondérant ne put arrêter le zèle

ou pour mieux dire l'entêtement du patron des Musulmans. M.

d'Angloturqui, que semblait excuser son grand âge et l'honneur d'être

proche parent de Mme de Valmont, M. d'Angloturqui persista donc à

fronder l'opinion générale, et soutint vigoureusement que les souverains

de l'Europe devaient appuyer le Grand-Seigneur, d'après le traité de la

sainte alliance, qui garantit toute espèce de légitimité. Et, certes,

ajouta-t-il, la légitimité du Croissant est bien aussi respectable que

celle des autres potentats. Ne vous souvenez-vous plus, Messieurs, qu'en

1451 les Grecs, près de tomber sous le joug de Mahomet, implorèrent le

secours des Albanais, chrétiens comme eux, et que, bientôt opprimés par

ces prétendus protecteurs, devenus leurs tyrans, ils se trouvèrent trop

heureux de se jeter dans les bras du sultan? Avez-vous oublié qu'il y

eut alors un pacte entre les Turcs et les Grecs; pacte cimenté par le

mariage de Mahomet avec la fille de Démétrius, héritière des Césars?

Cette convention n'est-elle pas un traité solennel dans lequel les

avantages respectifs des deux parties furent réciproquement convenus et

stipulés?» «Quoi! Monsieur, reprit M. d'Ancourt, un mariage, conseillé

par la politique, ne fut pas toujours en Europe le gage d'une alliance

indissoluble entre un usurpateur et le souverain dont il épousait la

fille; et vous voudriez qu'une semblable union enchaînât pour jamais au

joug d'un tyran une nation entière?» «Eh! Monsieur, répliqua M.

d'Angloturqui, je vous donnerai des raisons bien plus fortes; à la paix

de 1716, on vit les premières familles de la Morée négocier avec une

activité extrême pour échapper à la domination de Venise, qui réclamait

cette presqu'île, et pour obtenir de rentrer sous l'empire des Turcs.

Ainsi donc, comme vous le voyez, Monsieur, l'autorité que la Porte

exerce sur les Grecs fut absolument fondée sur le propre consentement de

la nation asservie et sur sa volonté clairement exprimée.» «Dites

plutôt, répondit M. de Pontac, sur la plus dure nécessité. À ces deux

époques, les Grecs se trouvèrent réellement dans la position d'un

malheureux qui, harcelé par deux voleurs, livre sa bourse à la

discrétion de celui qui lui paraît le plus débonnaire; oui, Monsieur,

dans la véritable situation de cet infortuné voyageur, qui, arrêté au

fond d'une forêt, par deux brigands, livre son or et sa personne à

Mandrin[97] pour échapper à Cartouche.»

«Mauvais subterfuge! escobarderie pure! reprit M. d'Angloturqui. Je suis

fâché de vous le dire; mais la légitimité ottomane en existe-t-elle

moins, en supposant même qu'elle ne se soit établie que par la force!»

«Comme vous, M. d'Angloturqui, je respecte la légitimité, répliqua le

président de Pontac; mais la tyrannie la plus insensée, la plus cruelle,

la plus atroce, la plus barbare, la plus immorale, aurait-elle en Europe

une légitimité invulnérable? y aurait-elle une inviolabilité sacrée? Et

comme l'a fort bien dit un de nos plus célèbres écrivains, qui ne doit

pas vous être suspect, M. de Bonald: «Il y a une autre légitimité, la

plus sainte de toutes, celle de la raison et de la vérité. Toute société

qui, par la faute de ses lois, ne peut pas conduire les hommes à leur

perfection morale, toute société qui, comme celle des Turcs, condamne

ses peuples à une immuable stupidité, c'est Condorcet qui l'a dit, toute

société où les lois sont contraires à la nature de l'homme et de la

société, où la religion est absurde, où les pratiques sont barbares ou

licencieuses, n'est pas une société légitime, puisqu'elle n'est pas

conforme aux volontés du père et de l'auteur de toute société. Bacon a

fait un traité exprès, _de Bello sacro_, pour prouver que les puissances

chrétiennes pouvaient ou devaient faire la guerre aux Turcs, qu'il

appelle un peuple _ex lex_, hors de la loi des nations.»

«La véritable légitimité, reprit Philoménor, n'existe réellement que

dans la famille des Comnènes[98], ou même dans celle des Bourbons, à qui

le dernier rejeton des Césars de Bysance légua ses imprescriptibles

droits; mais, hélas! les Comnènes sont naturalisés Français; cette

seconde qualité, ajoutée au plus recommandable de tous les droits, ne

sera-t-elle point pour l'Angleterre un titre d'exclusion? Et les chefs

du pouvoir exécutif qui gouvernent la Grande-Bretagne, cette terre qui

produisit l'immortel Bacon, persisteront-ils à rejeter ces sages

principes?»

«Qui ne sait, répliqua le président, comme l'a si bien indiqué l'auteur

que j'ai déjà cité, que deux motifs, l'un mercantile, l'autre politique,

se cachent derrière ce scrupule de légitimité?» «Tous les raisonnemens

de Bacon et du législateur français, que vous citez, Monsieur, sont si

fondés, reprit Philoménor, qu'il n'y a jamais eu d'autre transaction

positive entre le peuple conquérant et la nation asservie, que celle qui

s'écrit avec la pointe du cimeterre; il n'a jamais existé de fusion

réelle des vainqueurs et des vaincus, comme à la Chine, lorsqu'elle a

subi le joug des Tartares.» «Comme dans les Gaules encore, ajoutai-je,

après la conquête des Romains, et plus tard, après les différentes

invasions des Normands, où, peu à peu, les nuances étrangères et

provinciales s'effacèrent, et, de nos jours, se confondirent, pour ne

faire qu'un seul peuple de Français, ayant les mêmes habitudes et les

mêmes lois.»

«Qu'est-ce donc que cela prouve? s'écria de nouveau M. d'Angloturqui?

Aussi, les Anglais, ce peuple philosophe, ce peuple qui respecte si

scrupuleusement les lois existantes, s'est formellement déclaré pour

soutenir le Grand-Seigneur; et en cela ils ont agi très-sensément. Votre

M. de Bonald a-t-il prévu toutes les conséquences qui découlent

naturellement de ses principes, et le contre-coup qu'en pourraient

recevoir les légitimités de la Chine, de l'Indostan et de l'Afrique? Cet

aperçu vrai doit vous prouver que les Anglais ont pris le parti le plus

sage et le plus juste.»

Philoménor, qui avait appris depuis long-temps qu'un bill de la

Grande-Bretagne défendait aux Anglo-Ioniens d'amener aucun secours à

leurs compatriotes, regardait les contrevenans comme pirates, empêchait

même le remboursement des sommes d'argent qui leur étaient dues,

enjoignait d'aider les Turcs, d'avertir les pachas des manoeuvres des

indépendans; instruit d'ailleurs que ces mesures n'étaient pas

seulement comminatoires, mais qu'elles recevaient leur exécution; que

l'on incarcérait à Zante les jeunes gens qui voulaient rejoindre les

insurgés de la Grèce; qu'on les y mettait dans des cages de fer[99];

qu'on y séquestrait les armes et les munitions expédiées d'Italie; que

les Anglais avaient fourni des secours considérables aux Turcs[100],

transporté leurs troupes et dirigé leurs plans de campagnes[101]; qu'ils

avaient rejeté sans pitié des Céphaloniens qui, blessés dans la guerre

du Péloponèse[102], venaient se faire guérir dans leurs familles;

qu'après la prise de Corynthe, sir Maitland, lui-même, avait signifié

l'ordre du plus prompt départ aux malheureux habitans de cette ville,

lorsqu'ils s'empressaient de se réfugier dans les îles Ioniennes pour se

soustraire à la fureur ottomane; Philoménor, dis-je, eut assez de force

pour maîtriser l'indignation que lui avaient inspirée les dernières

paroles de M. d'Angloturqui; il se contenta de répliquer avec fermeté,

que des mesures qui blessaient autant le droit des gens ne pouvaient

être dictées que par l'intérêt le plus personnel. Les Anglais,

ajouta-t-il, ce peuple civilisé et régi par des lois constitutionnelles,

ne serait certainement pas le partisan et l'allié du sultan, s'il ne

craignait de voir un jour contre-balancer sa puissance par les flottes

de la Grèce, de la Russie et des Etats-Unis[103]; et de se voir

arracher ses plus riches possessions dans les Grandes-Indes.

«Supposons, s'écria M. d'Angloturqui, que vos présomptions soient

fondées, les Anglais auraient-ils tort? Je plains les malheurs des

Grecs, ajouta-t-il en regardant Philoménor; mais, quoi! parce qu'il

plaît à une poignée d'imprudens séditieux de devenir indépendans, soit

sous l'étendard d'Ali ou la bannière de la Croix, peu m'importe, et

surtout de jeter les fondemens d'une marine rivale, vous voudriez,

Monsieur, que l'Angleterre fût exposée à perdre subitement un territoire

habité par plus de quarante millions d'hommes; cet immense continent,

dont la souveraineté lui fut acquise par la politique la plus raffinée,

et au prix de tant de sang, de sacrifices et de trésors; oubliez-vous,

Monsieur, combien l'Europe a d'obligations à cette puissance?

Oubliez-vous les sommes énormes que cette grande et généreuse nation a

prodiguées pour soudoyer toutes les coalitions formées en faveur de la

bonne cause? Ce seul motif devrait vous faire prendre parti contre les

ennemis de sa gloire et de sa prospérité. Allez, Monsieur, il y a de

l'ingratitude dans les reproches que vous adressez à ce gouvernement;

oui, de l'ingratitude, c'est le mot propre.» «Vous nous persifflez, M.

d'Angloturqui, avec une grâce infinie, répliqua le président de Pontac.

Cependant la plaisanterie doit paraître un peu forte: l'Angleterre, dans

ses prodigalités, n'aurait-elle écouté que les intérêts des autres?

aurait-elle, par hasard, négligé les siens? Les faits parlent ici:

Malte[104], les îles Ioniennes, le Cap de Bonne-Espérance,

l'Île-de-France et Candie me dispensent d'entrer dans de nouveaux

développemens; au surplus, Monsieur, il faudra bien, peut-être, que

l'Angleterre se résigne un jour à la perte inévitable du continent

indien[105], s'il plaisait aussi à la Russie de rendre à l'Indoustan ses

vrais souverains; oui, Monsieur, ses souverains légitimes, et surtout de

le vouloir avec persévérance. Une pareille entreprise, qui n'était pour

nous que le rêve le plus fatal, serait la chose du monde la plus facile

pour cette puissance; il ne s'agirait que d'être bien d'accord avec la

Perse; mais alors, pour consolider cette révolution, il faudrait y

porter nécessairement les lumières de notre civilisation et de notre

culte déjà répandu dans ces climats; car sans ce double bienfait, qui

serait offert à ces peuples sans contrainte, ce serait faire sortir ces

nations d'un gouffre affreux, pour les faire retomber dans un autre tout

aussi redoutable, et y semer de nouveau les germes pestilentiels du

despotisme et de la superstition musulmane, que tous les amis de

l'humanité désirent extirper d'Europe.» «Admirables projets! reprit

ironiquement M. d'Angloturqui; je crois néanmoins qu'ils seront

long-temps ajournés par l'amour de la paix et la crainte de verser le

sang humain, principes que semblent professer, dans ce moment, les

monarques alliés; et puis, Monsieur, vous devez sentir que le peuple

conquérant n'abandonnerait jamais ces belles contrées sans y avoir été

forcé par la lutte la plus violente et la plus opiniâtre. Je ne puis

enfin vous dissimuler ma surprise en vous voyant prendre si chaudement

la défense de ces rebelles. Il semble que vous ignoriez que leur révolte

a été secrètement combinée avec les troubles de Naples et du Piémont, et

qu'elle a été véritablement excitée et payée par tous les carbonari

d'Espagne, de France et d'Italie; cela est indubitable; et, je vous le

demande, l'émancipation de ce peuple, dont le principe découlerait d'une

source aussi impure, peut-elle être, aux yeux d'un homme d'honneur tel

que vous, excusable et légitime? Plaignons, comme je vous l'ai dit, les

malheureuses victimes de la levée de bouclier d'Ulysséus et de l'équipée

d'Ypsilanti. Sur ce sujet, je suis d'accord avec vous; cependant vous me

permettrez de vous faire observer, en dernière analyse, que cette

insurrection, fût-elle juste en soi, est souverainement intempestive: il

fallait attendre un meilleur sort d'événemens imprévus.» «Vous tranchez

la question bien à votre aise, M. d'Angloturqui, répliqua vivement

Philoménor. Je le conçois, la patience est une vertu facile à pratiquer,

quand on vit, comme vous, sous des lois qui protègent également la vie,

les biens, la sûreté, et tous les justes droits de l'homme en société;

mais si, comme les malheureux Grecs, vous eussiez gémi pendant des

siècles sous un joug de fer; si vous étiez sans cesse exposé aux

avanies, aux massacres; si vos propriétés privées, publiques et

religieuses étaient perpétuellement violées, ravagées et détruites,

alors je vous verrais, j'en suis bien sûr, tenir un autre langage; et

puis, où sont les preuves de tant d'assertions hasardées? On a fait

passer des armes, des munitions et des sommes d'argent aux Grecs:

pourquoi calomnier des coeurs honnêtes et sensibles qui se sont attendris

sur de si touchantes infortunes? Vous parlez de _carbonari_, lorsqu'il

est positif qu'ils ont été invités d'aller chercher fortune ailleurs,

sitôt qu'ils ont voulu s'impatroniser dans l'administration[106].

Croyez-vous que les hommes les plus respectables de notre nation, nos

patriarches, nos cénobites, nos propriétaires et nos négocians, puissent

être les amis et les propagateurs de l'anarchie? Qu'y auraient-ils à

gagner?» «Eh! Monsieur, reprit M. d'Angloturqui, si la Porte succombe,

nous ne connaissons point les résultats d'une pareille catastrophe, et

peut-être l'équilibre de l'Europe est rompu.» «Rassurez-vous, M.

d'Angloturqui, les Grecs, en brisant leurs fers, savent trop bien que,

sans une juste liberté, limitée par la modération et la sagesse, aucune

constitution humaine n'est bonne, solide et durable; et ils ont, je vous

le proteste, le projet bien formel de baser leurs institutions

politiques uniquement sur la justice, et de se soumettre pour jamais au

joug d'équitables lois, aussitôt que la victoire aura permis à nos Solon

modernes de les dicter[107].»

«Si vous éliminez la Sublime-Porte des puissances de l'Europe, où se

trouve la garantie de cet équilibre essentiel, nécessaire, que je

réclame, ne cessait de s'écrier M. d'Angloturqui? le nom de la Grèce

libre serait (comme l'a dit un publiciste profond), une note nouvelle

dans la gamme politique de l'Europe, et qui en troublerait l'harmonie. À

présent la Grèce est une nullité attachée à cette grande masse

d'inertie, qui, sous le nom d'empire Ottoman, sépare l'Asie de

l'Europe.» «Vous conviendrez, au moins, avec moi, reprit M. de

Clinville, vous conviendrez que cet équilibre est déjà très-sérieusement

ébranlé par la loi de la nécessité; je veux dire, par l'insurrection des

Grecs, qui paraît s'accroître et s'affermir de jour en jour; mais, si

cet équilibre est rompu, n'existerait-il aucun moyen de le rétablir par

des compensations favorables à toutes les puissances du continent? Que

diriez vous, monsieur d'Angloturqui, si par l'influence de l'empereur

Alexandre[108] les résultats infaillibles, inévitables, de la première

guerre que la France aurait à soutenir avec ses voisins, étaient le

fruit d'arrangemens pacifiques, sans que, pour les obtenir, une goutte

de sang Français eût été versée sur nos frontières? Que diriez-vous si

la Belgique, les bords du Rhin et la Savoie rentraient sous la

domination française, au moment où le roi d'Hollande et le roi de

Sardaigne trouveraient, pour les pays qu'ils nous auraient cédés, de

suffisantes indemnités, des indemnités beaucoup plus avantageuses pour

leurs intérêts; le premier, dans les possessions occidentales de la

Prusse, et le second dans le Milanais; tandis que l'Autriche et la

Russie, en indemnisant la Prusse par le Hanovre et des extensions de

territoire en Pologne, se partageraient l'empire du Croissant. Pour

rendre même cette balance des puissances plus solide, on accorderait

quelques îles de l'Archipel à la France.» «Et l'Angleterre, s'écria M.

d'Angloturqui, pâlissant de colère, l'Angleterre, que gagnera-t-elle à

ce beau partage?» «Tout ce qu'elle a su prendre et garder, répliqua M.

de Clinville; et vous conviendrez avec moi qu'elle n'aura pas lieu de se

plaindre du lot qui lui est adjugé.»

«Méditez mon plan, monsieur d'Angloturqui, ajouta M. de Clinville, et

vous verrez que par ces concessions réciproques, l'équilibre serait

parfaitement rétabli.» «Oui, si cela était possible, répliqua M.

d'Angloturqui; toutefois, en écoutant vos projets, je ne savais, à vous

parler franchement, si vous étiez bien éveillé. Supposons qu'on assiste

les Grecs; «ils n'ont pas les ressources nécessaires pour être

indépendans sous aucune forme de gouvernement», c'est le sentiment des

meilleurs publicistes anglais.» «Qu'en savent-ils? s'écria Mme de

Valmont. L'expérience et le temps seuls nous l'apprendront. Et puis

comment peut-on mépriser, sans preuves, un peuple si malheureux? et,

surtout, défendre ces Turcs, dont le sot orgueil et le mépris pour les

autres nations les empêche d'apprécier à leur juste valeur notre

civilisation? Il est incroyable, et je ne puis m'empêcher de le faire

observer à M. d'Angloturqui, il est incroyable qu'on se montre aussi

partisan de ces barbares, qui font assez peu de cas de notre sexe, pour

le placer au niveau de la brute, ou plutôt qui osent nous assimiler à

des machines organisées et très-essentiellement obéissantes.» «Ne vous y

trompez pas, Madame, répondit M. d'Angloturqui, les odalisques sont

fort heureuses; elles ne connaissent pas, il est vrai, cette liberté

_grande_ dont souvent, permettez-moi de vous le dire, certaines femmes

abusent un peu trop chez nous; et, comme l'a fort bien dit Voltaire:

On ne peut désirer ce qu'on ne connaît pas.

«Aussi ce prétendu bonheur s'éclipse-t-il promptement, répliqua la

présidente, lorsque ces infortunées viennent à connaître les moeurs et

les usages de l'Europe; et je dois au plus singulier hasard de m'en être

convaincue moi-même; car, vous le savez, Mesdames, je suis née à

Constantinople, que j'ai quitté fort jeune. Répandue de bonne heure dans

la société la plus distinguée de cette capitale, j'ai vu bien des choses

qui ont échappé à beaucoup d'autres; la connaissance approfondie que

j'avais du turc et des autres idiomes étrangers, m'avait mise en

relation intime avec les femmes des ambassadeurs près la Porte, dont

j'avais acquis la confiance et l'amitié. Ces dames sont ordinairement

très-instruites, mais très-rarement versées dans les langues orientales;

presque toujours je leur servais de truchement; et, sous ce rapport,

devenue pour elles une confidente nécessaire, j'étais de tous leurs

plaisirs. Peu de temps donc après la retraite des Français de l'Égypte,

époque où le divan, ivre de joie, ne savait rien refuser à

l'Angleterre[109], un des amiraux de cette nation, dont la flotte avait

mouillé près des Dardanelles, témoigna le désir de visiter la maison de

campagne du capitan pacha; ce qui lui fut à l'instant accordé.

Non-seulement cet Anglais obtint la permission de s'y rendre avec son

état-major, mais encore d'y conduire les dames qu'il lui plairait

d'inviter. Pour ce jour, on séquestra toutes les femmes du pacha dans

une galerie d'où, sans être aperçues, elles pouvaient jouir de ce

spectacle à travers des voiles transparens. Je fus engagée à cette fête

avec plusieurs de mes amies, et nous eûmes la rare faveur de communiquer

avec les odalisques, et même de leur parler pendant que l'amiral et ses

officiers parcouraient les appartemens et se promenaient dans les

jardins. À l'aspect de ces militaires, presque tous bien faits, d'une

belle figure, et dont l'uniforme élégant relevait encore la bonne mine,

ces beautés asiatiques étaient hors d'elles-mêmes; toutes voulaient

considérer de plus près ces jeunes guerriers, dont la vue seule les

transportait de plaisir et d'admiration. Les gardiens du harem eurent

toutes les peines du monde à les retenir; leur vigoureuse résistance fut

même punie d'une manière assez plaisante par les odalisques, qui les

accablèrent de coups, et leur prodiguèrent tous les outrages que peuvent

inspirer la colère, le mépris et le désespoir. «Eh quoi! nous

dirent-elles, quand elles furent un peu calmées, il vous est donc permis

de vivre, de vous trouver sans cesse, de causer sans obstacle avec vos

frères, vos amans, vos époux! Oh! que votre sort est différent du nôtre!

Que votre bonheur est digne d'envie!»

«Mais, Madame, reprit M. d'Angloturqui, ce fait isolé ne détruit point

mon assertion; c'est une occasion qui ne se présentera peut-être pas une

fois en dix siècles.» «Soit, répondit Mme de Valmont; je veux être

d'accord avec vous sur ce point; néanmoins, devez-vous persister à les

croire heureuses? Quelle triste situation que celle de ces pauvres

créatures! être presque continuellement enfermées dans une espèce de

donjon qu'on appelle sérail! être toujours assises sur des tapis, y

perdre l'usage de marcher! prendre chaque jour des bains de vapeur qui

vous préparent une vieillesse douloureuse et anticipée! ne songer qu'à

sa toilette, poudrer ses cheveux en rouge, arquer ses sourcils, teindre

ses ongles, et, malgré ces soins recherchés, négliger une propreté de

rigueur! Le croiriez-vous, Mesdames, si un médecin récemment arrivé de

Constantinople ne me l'avait assuré, elles ont des dents affreuses! et

cette négligence est d'autant plus étonnante, qu'elles épuisent chaque

jour tous les moyens de plaire, et pour qui, grands dieux! pour un

maître capricieux, tyran fantasque et barbare, qui vous fait garder par

cent geoliers affreux, qui, pour la plus petite erreur, la moindre

fragilité, que vous dirai-je, un soupçon d'intelligence avec quelque

jeune icoglan, vous envoie à l'instant même le fatal cordon; ou, sans

autre forme de procès, vous fait jeter, bien et dûment empaquetées, au

fond de la mer!» «Rien n'est malheureusement plus vrai, s'écria la

présidente: quel événement me rappelez-vous? À la mort de Sélim, plus de

cinq mille odalisques furent égorgées; et jamais peut-être je n'entendis

des gémissemens plus profonds, des cris plus horribles, plus

épouvantables. Cet affreux événement, suite d'une catastrophe politique,

n'est pas le seul que ma mémoire se rappelle. Après de longs malheurs,

le fils d'un émigré français s'était réfugié à Constantinople; pour

s'assurer dans cette capitale des moyens d'existence, il se livra à des

spéculations de commerce. Avec les débris d'une fortune jadis immense,

il fit venir de Paris une prodigieuse quantité d'objets de luxe ou de

fantaisie, et ouvrit des magasins très-brillans dans le faubourg de

Péra; son établissement fit bruit jusque dans le sérail, et piqua même

la curiosité des sultanes. Une d'elles s'y étant fait conduire[110], fut

singulièrement frappée de la beauté et des grâces du jeune émigré, et en

devint subitement éprise. Tout en ayant l'air de s'occuper des

curiosités qui lui étaient offertes, tout en mettant de côté les objets

dont elle avait fait choix, elle lui déclara naïvement la passion

violente qu'elle ressentait pour lui, le pressa de la suivre et lui en

indiqua les moyens.

Malheureusement, l'infortuné Français fut assez imprudent, pour céder

aux instances de la favorite; déguisé sous des habits de femme, il

parvint à pénétrer jusque dans l'intérieur le plus secret du harem du

Grand-Seigneur. Bientôt après on découvrit cette intrigue, et le

châtiment le plus terrible fut le prix de la témérité de ce jeune

audacieux. Saisi, garotté, torturé, cousu dans un sac, les noirs le

précipitèrent dans le Bosphore, et sa complice eut une fin aussi

tragique.» «Je sais, reprit Mme de Valmont, qu'il y a des compensations

à ces petits désagrémens de leur état; souvent on jette un filet d'or

sur leur captivité et sur les dangers qui les environnent; je sais qu'on

les couvre de tissus précieux; qu'on prodigue, dans leur parure, des

diamans sans nombre, les perles de l'Inde et les pierreries de toutes

nuances; je sais qu'on leur permet la broderie, la musique[111], et

l'usage des parfums les plus exquis. Quelquefois elles assistent à des

ballets qu'on dit insipides. Elles ont encore le privilége de se

promener sur le Bosphore, dans des gondoles dont les voiles de pourpre

les dérobent aux profanes regards; je sais tout cela; mais d'aussi

faibles avantages dédommageront-ils une femme d'esprit qui pense, qui

réfléchit et qui raisonne? Et j'aime à le croire, sur cinq cents femmes,

toutes ne sont pas des automates.

«Je ne crois point au bonheur sans la sûreté individuelle, sans une

juste liberté, dont les bornes sont fixées par la conscience intime et

de sages lois; je n'y crois qu'autant qu'il m'est permis à toute heure,

à tout moment, d'exercer pleinement les facultés de mon âme, et d'en

suivre, sans contrainte, les inclinations, les désirs et les volontés.

Comparez, M. d'Angloturqui, comparez notre sort avec celui de ces

infortunées victimes d'un sultan! Cette triste et monotone magnificence,

ces plaisirs goutés sous les verroux de l'esclavage, ne pourront jamais

balancer notre genre de vie de Paris, le charme de nos sociétés, de nos

conversations, de nos dîners, de nos bals, de nos concerts, de nos

fêtes, de nos spectacles, de tous les genres de félicité que nous

procurent notre philosophie, nos arts et l'étude de la nature, si

négligée dans ces climats, et dont personne ne sait mieux que les femmes

de France apprécier les trésors et les bienfaits? Pour moi, je regarde

Démétrius, Ypsilanti et ses compagnons d'armes comme des héros, s'ils

réussissent à rendre à notre sexe la dignité qui lui est due; s'ils

portent un dernier coup à l'hydre cruel de la superstition musulmane. Je

voudrais être assez près de la Grèce pour déposer sur leurs fronts les

couronnes immortelles que l'équitable postérité a décernées à leurs

aïeux dans les plaines de Marathon et de Salamine.»

Voyage d'un jeune grec à Paris (Vol. 2 of 2) · 第 85 / 93 题