CHAPITRE XLIX.

Société de Paris.--Philoménor est introduit chez une Mme de

Valmont.--Son attachement pour cette dame.--Caractère du jeune

Grec.--Ses succès dans le monde.--Fête donnée chez Mme de

Valmont.--Présens et pièce de vers.--Description d'un hôtel.--Une séance

royale.--Espérances de Philoménor pour le bonheur de sa patrie.--Note

critique sur des usages de la cour en France.

Nos courses dans Paris étaient quelquefois suspendues; et j'avais saisi

l'occasion de présenter Philoménor dans la plupart des maisons où

j'étais le plus lié. Recevoir un jeune Grec de vingt-deux ans avait

d'abord été un puissant attrait pour la curiosité; sa figure pleine

d'expression, de vie, de santé et de fraîcheur, un nez aquilin, de

grands yeux bruns pétillans de génie, sous des sourcils tels que le

chantre de l'Iliade les donne à Jupiter; des formes parfaites, une

taille ordinaire, mais svelte et bien prise; et plus que tous ces dons

naturels, l'aisance de ses manières et son extrême politesse, lui eurent

bientôt gagné la bienveillance de toutes les femmes du meilleur ton,

séduites d'ailleurs, par la tournure orientale qu'il savait donner aux

moindres mots flatteurs qu'il leur prodiguait, et dont jamais, sans une

recherche affectée, il ne laissait échapper l'heureuse occasion. Elles

n'étaient pas moins éblouies par les pierreries et les riches étoffes

dont il était ordinairement couvert, que par une propreté exquise et le

costume le plus soigné. Souvent lorsque ses affaires ou ses études

l'avaient empêché de m'accompagner, il eut la douce satisfaction

d'apprendre que des dames charmantes avaient remarqué son absence, et

m'avaient reproché avec une sorte de chagrin d'avoir oublié mon jeune

Grec, que plus d'une d'entre elles eût peut-être désiré compter au

nombre de ses _attentifs_.

Sous un autre rapport, la souplesse de son caractère, sa déférence

modeste aux opinions indifférentes, et son énergique attachement aux

principes d'honneur et de bon goût, son amour passionné pour les lettres

et les beaux arts, ses connaissances variées en tout genre, sa facilité

légère à bien s'exprimer sur tous les sujets de conversation, lui

avaient également concilié l'estime et l'amitié des hommes les plus

graves et les plus instruits, et même de cette jeunesse aussi aimable

que frivole, moins occupée de choses sérieuses que des objets de ses

plaisirs. Philoménor se prêtait à tout; pour plaire, il semblait se

multiplier et s'offrir tour à tour sous mille aspects différens;

quelquefois, en badinant, je le comparais au Protée de la fable; je l'ai

vu, dans la même journée, résoudre un problème très-difficile avec un

géomètre; disserter avec une merveilleuse sur la coupe et les nuances de

sa robe de barrège; traiter un point de morale avec un philosophe;

causer de son wiski et de ses chevaux avec un élégant; s'entretenir de

la Vénus de Milo avec un artiste; parler guerre et tactique avec un

ancien général; valser admirablement avec une jeune beauté; et perdre le

plus gaiement, le plus follement du monde, son argent à l'écarté; là

surtout brillait sa philosophie; jamais on ne s'apercevait sur sa figure

de la perte ou du gain qu'il faisait au jeu; pas la moindre altération

dans ses traits; sa physionomie paraissait impassible; on l'eût pris

pour un vrai stoïcien; encore moins laissait-il échapper les éclats

d'une joie immodérée si la fortune le favorisait, ou les explosions

d'un désespoir mal dissimulé, s'il était trahi par le sort; en un mot,

avec des passions très-vives, nul, peut-être, dans un cercle, n'a mieux

su les captiver ni conserver son âme dans un équilibre plus parfait.

Touchée d'un mérite aussi rare, que depuis long-temps elle avait été à

même d'apprécier, une jeune veuve, que j'appellerai Mme de Valmont,

quoiqu'il me fût bien doux de la nommer, invita mon ami à un dîner

splendide qu'elle donnait le jour de sa fête à ses plus intimes

connaissances, c'est à dire à l'élite de la meilleure société, dont sa

maison était le rendez-vous. On sait que dans ce jour, et en pareille

circonstance, personne n'est exempt de présenter à celle qui est l'objet

de la fête l'hommage obligé d'un compliment et d'un bouquet. Philoménor

voulut se signaler par un présent qui fût l'expression de sa vive

reconnaissance pour les bontés dont cette dame l'avait comblé depuis son

séjour en France; il saisit donc l'instant où elle était absente, pour

faire transporter dans les jardins de son hôtel une quantité prodigieuse

de fleurs et d'arbustes les plus rares, dont il fit border avec goût les

tapis de verdure et parfumer les bosquets. Le soir, après le concert,

où s'étaient fait entendre les principaux virtuoses de la capitale, et

notamment le célèbre Paër, Romagnesi et Fabri Garat, Philoménor offrit à

Mme de Valmont une corbeille renfermant des vins de Chypre et de

Malvoisie, des conserves de Rhodes, des essences de Constantinople et

plusieurs cachemires des Indes, d'une finesse et d'un dessin exquis,

auxquels étaient attachés ces vers, qu'il récita avec une émotion si

vive, et si mêlée de crainte et d'espérance, que celle à qui la pièce

était adressée s'empressa de rassurer l'auteur par les regards les plus

doux et les plus satisfaits.

Ô vous à qui la Grèce

Eût décerné le sceptre des Amours,

Souffrez que ma tendresse

Paye un tribut à vos divins atours.

Dans vos mains sont mes destinées.

À l'aurore de mes années,

Fallait-il, par respect, vous cacher mon ardeur

Et les tendres secrets de mon sensible coeur?

Ma muse, trop long-temps muette,

Prit pour modèle une humble violette

Qui, sans briguer de vulgaires faveurs,

Pour vous seule eût voulu, sous sa feuille discrète,

Conserver ses parfums, son velours, ses couleurs;

J'imitais, chaque jour, le fleuriste qui n'ose

En hiver exposer la rose

Au souffle affreux des ouragans;

Dans la serre, abritée, il la retient captive;

Sous le verre, ô prodige! et par des soins constans,

La rose a plus d'éclat, une fraîcheur plus vive,

Qu'en s'ouvrant en plein air aux beaux jours du printemps.

Mme de Valmont se montra sensible à des attentions aussi délicates, et

plus encore à des sentimens exprimés avec une réserve aussi

respectueuse, elle donna ses ordres, et ménagea au jeune Grec une

surprise digne d'elle.

On avait annoncé le dîner. Philoménor, ayant présenté la main à celle

qui avait daigné recevoir un aveu pour ainsi dire caché sous un voile

transparent, descendit dans une salle ronde, à demi éclairée par la

douce clarté des lampes, où conduisait un escalier intérieur à double

rampe, tout orné de vases de porcelaine et d'albâtre, dans lesquels

s'épanouissaient les tubéreuses de Perse et les jasmins de l'Arabie. Mon

ami fut moins étonné des doux parfums qui s'exhalaient des cassolettes

de vermeil, de l'air embaumé qu'on respirait, de la profusion des mets,

de leur variété, de leur recherche, que de l'intention marquée de lui

rappeler sur les plateaux et dans tout le service les monumens et les

plus beaux sites de la Grèce, recréés pour ainsi dire par le génie du

confiseur et le pinceau de nos plus habiles artistes. L'exécution d'un

semblable prodige est facile à Paris, dans un hôtel où la maîtresse de

la maison consacrait chaque année une partie de ses revenus à protéger

tous les genres d'industrie. Par un goût particulier, elle avait réuni

dans ses nombreux appartemens les meubles les plus précieux et les mieux

conservés, depuis le règne de François Ier jusqu'à celui de Louis XVIII.

Les premières pièces semblaient défendues par des paladins revêtus de

leurs armures; autour de ces héros, brillaient de toutes parts leurs

armes étincelantes, leurs antiques bannières et les trophées de leurs

exploits; on ne trouvait là que plafonds peints et surchargés de

dorures, que parquets formés d'armoiries; ici des guéridons, des

candélabres d'un goût bizarre; plus loin, des tables de Boule et de

Florence; des incrustations, des mosaïques, des bas-reliefs, des bustes,

des statues, des tableaux de toutes les écoles; ailleurs, on admirait

des vases étrusques, des coupes d'agathe, des magots de la Chine, des

cabarets du Japon, des papiers de Pékin, des tissus de Flandre, des

tapisseries des Gobelins, et jusqu'à des glaces de Venise; tout s'y

trouvait distribué sans confusion, et d'après des combinaisons méditées

et réfléchies.

Au dehors même de l'édifice l'entrepreneur avait sagement évité ces

dissonances qui résultent quelquefois du mélange des styles. Pour que

l'architecture mauresque n'ôtât rien de l'élégance des ordres dorique et

corynthien qui régnaient avec tant de pompe et de magnificence dans la

principale façade, l'habile architecte avait adroitement dessiné des

croisées gothiques, et placé des vitraux sombres et coloriés, à

l'extrémité latérale d'un pavillon de l'hôtel. En quittant les

appartemens de cette aile, où l'ameublement correspondait si bien avec

les constructions extérieures, en avançant dans cette espèce de muséum,

on se figurait changer de siècle sans vieillir; on jouissait des trésors

transmis par ses ancêtres, sans perdre le fruit des progrès immenses des

arts se développant sous les Valois et brillant d'un éclat immortel sous

Louis XIV; on les voyait enfin décliner sous la régence, dégénérer sous

Louis XV, et reprendre une nouvelle splendeur dans les dernières années

de Louis XVI, par l'adoption des formes grecques et l'étude assidue des

grands modèles qui, depuis cette époque, ont enfanté tant de

chefs-d'oeuvre.

C'était là que les brillans cristaux, la nacre, l'acajou, le santal, la

malachite, l'or moulu et l'albâtre transparent, reproduits dans toutes

les parties de l'ameublement, étaient reflétés avec les velours, les

lampas et le brocard, dans des trumeaux éblouissans, et reposaient sur

des tapis où les fleurs indigènes ou exotiques trompaient les yeux et

semblaient inviter la main à les cueillir; c'était là enfin que les

tableaux des Gérard et des Legros, des Girodet et des Hersent, des

Lescot et des Bouton, des Granet et des Vandael, des Vernet et des

Bertin, des Thomas et des Deharme, des Berré et des Jacquotot, des Saint

et des Bergeret disputaient la palme aux Bosio et aux Raggi, aux Dupaty

et aux Flatters, et à nos autres Phydias modernes; par le luxe des

décors et ses raretés en tout genre, cet hôtel était un véritable palais

de fée. Enfin l'orchestre successif de pendules à musique, qui se

trouvaient partout, achevait de compléter cette espèce d'enchantement.

Depuis qu'on s'était mis à table la politique avait occupé tout le

monde, et l'urbanité française avait mis toutes les opinions à

l'unisson; on n'en avait pas été plus d'accord; mais, par des égards

réciproques, par des concessions mutuelles, on avait paru l'être; la

politesse avait réalisé le système des compensations. Jamais les idées

de M. Azaïs n'avaient été plus démontrées par le fait. Ainsi les usages

d'un monde choisi avaient étouffé la voix d'une contradiction trop

prononcée, et opéré ce rare prodige.

On avait su que nous avions assisté à la séance royale pour l'ouverture

des chambres. On pria Philoménor d'analyser le discours du Roi, et de

répéter les morceaux les plus frappans, que son excellente mémoire avait

presque retenus en entier. «Je n'oublierai jamais, dit-il, les paroles

de Sa Majesté, où la touchante bonté d'un père s'allie si parfaitement

avec la sagesse du législateur et la dignité du monarque. Ce n'est pas

sans peine que j'ai pu saisir ses augustes traits. Je dois, il est vrai,

en accuser uniquement le bizarre costume de certaines étrangères[95].

Dans une autre occasion, ajouta-t-il, j'ai conçu de bien flatteuses

espérances pour le bonheur de mon pays, puisque «la prudence et le bon

accord de toutes les puissances de l'Europe trouveront moyen de

satisfaire à ce que la religion, la politique et l'humanité peuvent

justement demander[96].» J'aime à le croire, c'est en secondant nos

efforts par une protection puissante.»

Philoménor avait à peine achevé, que la conversation se dirigea tout

naturellement sur les grands intérêts de sa patrie.

Voyage d'un jeune grec à Paris (Vol. 2 of 2) · 第 84 / 93 题