Société de Paris.--Philoménor est introduit chez une Mme de
Valmont.--Son attachement pour cette dame.--Caractère du jeune
Grec.--Ses succès dans le monde.--Fête donnée chez Mme de
Valmont.--Présens et pièce de vers.--Description d'un hôtel.--Une séance
royale.--Espérances de Philoménor pour le bonheur de sa patrie.--Note
critique sur des usages de la cour en France.
Nos courses dans Paris étaient quelquefois suspendues; et j'avais saisi
l'occasion de présenter Philoménor dans la plupart des maisons où
j'étais le plus lié. Recevoir un jeune Grec de vingt-deux ans avait
d'abord été un puissant attrait pour la curiosité; sa figure pleine
d'expression, de vie, de santé et de fraîcheur, un nez aquilin, de
grands yeux bruns pétillans de génie, sous des sourcils tels que le
chantre de l'Iliade les donne à Jupiter; des formes parfaites, une
taille ordinaire, mais svelte et bien prise; et plus que tous ces dons
naturels, l'aisance de ses manières et son extrême politesse, lui eurent
bientôt gagné la bienveillance de toutes les femmes du meilleur ton,
séduites d'ailleurs, par la tournure orientale qu'il savait donner aux
moindres mots flatteurs qu'il leur prodiguait, et dont jamais, sans une
recherche affectée, il ne laissait échapper l'heureuse occasion. Elles
n'étaient pas moins éblouies par les pierreries et les riches étoffes
dont il était ordinairement couvert, que par une propreté exquise et le
costume le plus soigné. Souvent lorsque ses affaires ou ses études
l'avaient empêché de m'accompagner, il eut la douce satisfaction
d'apprendre que des dames charmantes avaient remarqué son absence, et
m'avaient reproché avec une sorte de chagrin d'avoir oublié mon jeune
Grec, que plus d'une d'entre elles eût peut-être désiré compter au
nombre de ses _attentifs_.
Sous un autre rapport, la souplesse de son caractère, sa déférence
modeste aux opinions indifférentes, et son énergique attachement aux
principes d'honneur et de bon goût, son amour passionné pour les lettres
et les beaux arts, ses connaissances variées en tout genre, sa facilité
légère à bien s'exprimer sur tous les sujets de conversation, lui
avaient également concilié l'estime et l'amitié des hommes les plus
graves et les plus instruits, et même de cette jeunesse aussi aimable
que frivole, moins occupée de choses sérieuses que des objets de ses
plaisirs. Philoménor se prêtait à tout; pour plaire, il semblait se
multiplier et s'offrir tour à tour sous mille aspects différens;
quelquefois, en badinant, je le comparais au Protée de la fable; je l'ai
vu, dans la même journée, résoudre un problème très-difficile avec un
géomètre; disserter avec une merveilleuse sur la coupe et les nuances de
sa robe de barrège; traiter un point de morale avec un philosophe;
causer de son wiski et de ses chevaux avec un élégant; s'entretenir de
la Vénus de Milo avec un artiste; parler guerre et tactique avec un
ancien général; valser admirablement avec une jeune beauté; et perdre le
plus gaiement, le plus follement du monde, son argent à l'écarté; là
surtout brillait sa philosophie; jamais on ne s'apercevait sur sa figure
de la perte ou du gain qu'il faisait au jeu; pas la moindre altération
dans ses traits; sa physionomie paraissait impassible; on l'eût pris
pour un vrai stoïcien; encore moins laissait-il échapper les éclats
d'une joie immodérée si la fortune le favorisait, ou les explosions
d'un désespoir mal dissimulé, s'il était trahi par le sort; en un mot,
avec des passions très-vives, nul, peut-être, dans un cercle, n'a mieux
su les captiver ni conserver son âme dans un équilibre plus parfait.
Touchée d'un mérite aussi rare, que depuis long-temps elle avait été à
même d'apprécier, une jeune veuve, que j'appellerai Mme de Valmont,
quoiqu'il me fût bien doux de la nommer, invita mon ami à un dîner
splendide qu'elle donnait le jour de sa fête à ses plus intimes
connaissances, c'est à dire à l'élite de la meilleure société, dont sa
maison était le rendez-vous. On sait que dans ce jour, et en pareille
circonstance, personne n'est exempt de présenter à celle qui est l'objet
de la fête l'hommage obligé d'un compliment et d'un bouquet. Philoménor
voulut se signaler par un présent qui fût l'expression de sa vive
reconnaissance pour les bontés dont cette dame l'avait comblé depuis son
séjour en France; il saisit donc l'instant où elle était absente, pour
faire transporter dans les jardins de son hôtel une quantité prodigieuse
de fleurs et d'arbustes les plus rares, dont il fit border avec goût les
tapis de verdure et parfumer les bosquets. Le soir, après le concert,
où s'étaient fait entendre les principaux virtuoses de la capitale, et
notamment le célèbre Paër, Romagnesi et Fabri Garat, Philoménor offrit à
Mme de Valmont une corbeille renfermant des vins de Chypre et de
Malvoisie, des conserves de Rhodes, des essences de Constantinople et
plusieurs cachemires des Indes, d'une finesse et d'un dessin exquis,
auxquels étaient attachés ces vers, qu'il récita avec une émotion si
vive, et si mêlée de crainte et d'espérance, que celle à qui la pièce
était adressée s'empressa de rassurer l'auteur par les regards les plus
doux et les plus satisfaits.
Ô vous à qui la Grèce
Eût décerné le sceptre des Amours,
Souffrez que ma tendresse
Paye un tribut à vos divins atours.
Dans vos mains sont mes destinées.
À l'aurore de mes années,
Fallait-il, par respect, vous cacher mon ardeur
Et les tendres secrets de mon sensible coeur?
Ma muse, trop long-temps muette,
Prit pour modèle une humble violette
Qui, sans briguer de vulgaires faveurs,
Pour vous seule eût voulu, sous sa feuille discrète,
Conserver ses parfums, son velours, ses couleurs;
J'imitais, chaque jour, le fleuriste qui n'ose
En hiver exposer la rose
Au souffle affreux des ouragans;
Dans la serre, abritée, il la retient captive;
Sous le verre, ô prodige! et par des soins constans,
La rose a plus d'éclat, une fraîcheur plus vive,
Qu'en s'ouvrant en plein air aux beaux jours du printemps.
Mme de Valmont se montra sensible à des attentions aussi délicates, et
plus encore à des sentimens exprimés avec une réserve aussi
respectueuse, elle donna ses ordres, et ménagea au jeune Grec une
surprise digne d'elle.
On avait annoncé le dîner. Philoménor, ayant présenté la main à celle
qui avait daigné recevoir un aveu pour ainsi dire caché sous un voile
transparent, descendit dans une salle ronde, à demi éclairée par la
douce clarté des lampes, où conduisait un escalier intérieur à double
rampe, tout orné de vases de porcelaine et d'albâtre, dans lesquels
s'épanouissaient les tubéreuses de Perse et les jasmins de l'Arabie. Mon
ami fut moins étonné des doux parfums qui s'exhalaient des cassolettes
de vermeil, de l'air embaumé qu'on respirait, de la profusion des mets,
de leur variété, de leur recherche, que de l'intention marquée de lui
rappeler sur les plateaux et dans tout le service les monumens et les
plus beaux sites de la Grèce, recréés pour ainsi dire par le génie du
confiseur et le pinceau de nos plus habiles artistes. L'exécution d'un
semblable prodige est facile à Paris, dans un hôtel où la maîtresse de
la maison consacrait chaque année une partie de ses revenus à protéger
tous les genres d'industrie. Par un goût particulier, elle avait réuni
dans ses nombreux appartemens les meubles les plus précieux et les mieux
conservés, depuis le règne de François Ier jusqu'à celui de Louis XVIII.
Les premières pièces semblaient défendues par des paladins revêtus de
leurs armures; autour de ces héros, brillaient de toutes parts leurs
armes étincelantes, leurs antiques bannières et les trophées de leurs
exploits; on ne trouvait là que plafonds peints et surchargés de
dorures, que parquets formés d'armoiries; ici des guéridons, des
candélabres d'un goût bizarre; plus loin, des tables de Boule et de
Florence; des incrustations, des mosaïques, des bas-reliefs, des bustes,
des statues, des tableaux de toutes les écoles; ailleurs, on admirait
des vases étrusques, des coupes d'agathe, des magots de la Chine, des
cabarets du Japon, des papiers de Pékin, des tissus de Flandre, des
tapisseries des Gobelins, et jusqu'à des glaces de Venise; tout s'y
trouvait distribué sans confusion, et d'après des combinaisons méditées
et réfléchies.
Au dehors même de l'édifice l'entrepreneur avait sagement évité ces
dissonances qui résultent quelquefois du mélange des styles. Pour que
l'architecture mauresque n'ôtât rien de l'élégance des ordres dorique et
corynthien qui régnaient avec tant de pompe et de magnificence dans la
principale façade, l'habile architecte avait adroitement dessiné des
croisées gothiques, et placé des vitraux sombres et coloriés, à
l'extrémité latérale d'un pavillon de l'hôtel. En quittant les
appartemens de cette aile, où l'ameublement correspondait si bien avec
les constructions extérieures, en avançant dans cette espèce de muséum,
on se figurait changer de siècle sans vieillir; on jouissait des trésors
transmis par ses ancêtres, sans perdre le fruit des progrès immenses des
arts se développant sous les Valois et brillant d'un éclat immortel sous
Louis XIV; on les voyait enfin décliner sous la régence, dégénérer sous
Louis XV, et reprendre une nouvelle splendeur dans les dernières années
de Louis XVI, par l'adoption des formes grecques et l'étude assidue des
grands modèles qui, depuis cette époque, ont enfanté tant de
chefs-d'oeuvre.
C'était là que les brillans cristaux, la nacre, l'acajou, le santal, la
malachite, l'or moulu et l'albâtre transparent, reproduits dans toutes
les parties de l'ameublement, étaient reflétés avec les velours, les
lampas et le brocard, dans des trumeaux éblouissans, et reposaient sur
des tapis où les fleurs indigènes ou exotiques trompaient les yeux et
semblaient inviter la main à les cueillir; c'était là enfin que les
tableaux des Gérard et des Legros, des Girodet et des Hersent, des
Lescot et des Bouton, des Granet et des Vandael, des Vernet et des
Bertin, des Thomas et des Deharme, des Berré et des Jacquotot, des Saint
et des Bergeret disputaient la palme aux Bosio et aux Raggi, aux Dupaty
et aux Flatters, et à nos autres Phydias modernes; par le luxe des
décors et ses raretés en tout genre, cet hôtel était un véritable palais
de fée. Enfin l'orchestre successif de pendules à musique, qui se
trouvaient partout, achevait de compléter cette espèce d'enchantement.
Depuis qu'on s'était mis à table la politique avait occupé tout le
monde, et l'urbanité française avait mis toutes les opinions à
l'unisson; on n'en avait pas été plus d'accord; mais, par des égards
réciproques, par des concessions mutuelles, on avait paru l'être; la
politesse avait réalisé le système des compensations. Jamais les idées
de M. Azaïs n'avaient été plus démontrées par le fait. Ainsi les usages
d'un monde choisi avaient étouffé la voix d'une contradiction trop
prononcée, et opéré ce rare prodige.
On avait su que nous avions assisté à la séance royale pour l'ouverture
des chambres. On pria Philoménor d'analyser le discours du Roi, et de
répéter les morceaux les plus frappans, que son excellente mémoire avait
presque retenus en entier. «Je n'oublierai jamais, dit-il, les paroles
de Sa Majesté, où la touchante bonté d'un père s'allie si parfaitement
avec la sagesse du législateur et la dignité du monarque. Ce n'est pas
sans peine que j'ai pu saisir ses augustes traits. Je dois, il est vrai,
en accuser uniquement le bizarre costume de certaines étrangères[95].
Dans une autre occasion, ajouta-t-il, j'ai conçu de bien flatteuses
espérances pour le bonheur de mon pays, puisque «la prudence et le bon
accord de toutes les puissances de l'Europe trouveront moyen de
satisfaire à ce que la religion, la politique et l'humanité peuvent
justement demander[96].» J'aime à le croire, c'est en secondant nos
efforts par une protection puissante.»
Philoménor avait à peine achevé, que la conversation se dirigea tout
naturellement sur les grands intérêts de sa patrie.