CHAPITRE XLV.

Mélodrames de la Porte Saint-Martin, de la Gaîté et de

l'Ambigu-Comique.--Franconi.--Gymnase.--Panorama-Dramatique.

«On remarque beaucoup moins d'abus, mon cher ami, dans les théâtres des

boulevards que dans ceux de première classe; tout y est plus soigné,

mieux ordonné et mieux tenu. On n'y lésine point sur les dépenses que

nécessitent les costumes et les décorations; et si l'on sème l'or, pour

ainsi dire, en montant une pièce, il est rare qu'on ne recueille pas au

centuple. Une louable émulation se fait remarquer, surtout entre deux

théâtres rivaux. Dernièrement, le même jour, _le Solitaire du

Mont-Sauvage_, _l'Homme de l'adversité_ sautait à la Gaîté au milieu

d'une explosion épouvantable, tandis que _Charles-le-Téméraire_ était, à

la Porte Saint-Martin, précipité par la foudre dans un torrent

ensanglanté.

«Les acteurs transfuges qu'un intérêt mal entendu a laissés s'échapper

des spectacles voisins, y sont parfaitement accueillis, reçus et payés.

Et s'il fallait en citer un trait frappant, malgré la solidité de nos

réflexions critiques à ce sujet, la Porte Saint-Martin n'a pas moins

lieu de s'applaudir d'avoir richement doté l'incomparable Potier, sous

le masque du Père sournois ou du Cuisinier de Buffon, que de

Jenny-Vertpré[85] sous les traits de l'Amour. Il serait bon d'exhorter

les chefs de ces établissemens à ne plus révolter le bon peuple Français

par ces tableaux dégoûtans qui ressemblent à ceux de la Grève, et qui

accoutumeraient la génération actuelle à voir de sang-froid des

atrocités que Londres tolère et applaudit, et que Paris doit siffler

avec dédain et rejeter avec horreur. Je ne crois pas enfin qu'il soit

nécessaire que l'Ambigu-Comique et la Gaîté ressemblent, pendant la

représentation, à des tabagies. On y boit, on y mange; la pipe seule y

manque.

«Lorsque je vous ai parlé de la pantomime, je vous ai dit quelque chose

des acteurs du Cirque Olympique. Malheureusement, le monument ne répond

pas à la grandeur des sujets qui y sont représentés; point d'entrée

remarquable; tout y semble provisoire. Que MM. Franconi apprécient mieux

l'utilité de leurs exercices. L'admiration que leur dextérité

_chevaleresque_ inspire à leurs compatriotes, ainsi qu'aux étrangers,

doit les engager à bâtir une arène, qui nous donne une idée des

amphithéâtres de Nîmes.» «Ou d'Olympie, reprit Philoménor qui n'oubliait

jamais les souvenirs glorieux à sa patrie; mais comment, dans vos

observations sur les spectacles, semblez-vous oublier le Gymnase, cette

pépinière féconde où les autres théâtres ont le privilège de choisir des

remplaçans.» «C'est le but de son institution, répondis-je; je crois

cependant qu'il faut user de ce droit avec un discernement profond et

une grande circonspection. Déjà la Comédie française a réclamé un des

plus fermes soutiens de cette école dramatique, Perlet: ce déplacement

aurait nui aux plaisirs du public. La voix de cet acteur qui sait

prendre tous les tons, et aborder la gamme de tous les âges, le

rendrait, selon moi, bien plus utile au Vaudeville et même à Feydeau.

Ces deux scènes musicales sont sa véritable place, s'il abandonne

décidément le Gymnase, où la foule ne se portait guère que pour lui et

pour Léontine: et vous saurez que cette actrice précoce chante

étonnamment les morceaux les plus difficiles, et surpasse même les

espérances qu'on avait conçues de son talent. Mme Perrin, un des

soutiens du théâtre, a succombé à une maladie mortelle; un dépit,

légitimé par une injuste condescendance, a privé le boulevard

Bonne-Nouvelle de Mlle Anaïs. Que deviendra le Gymnase pendant les

absences de la petite merveille et les voyages de Gonthier? Quant au

monument, sa simple architecture a bien le caractère convenable à ce

spectacle, et les grands théâtres peuvent y rendre des leçons

d'excellente tenue. Les emblèmes qui décorent l'intérieur sont aussi

vrais que bien exécutés. Les murs et les attributs divers peints

au-dessus du rideau, expliquent mieux qu'une inscription le genre

véritable de cet établissement. L'Amour ici caressant un lion, et là

monté sur une panthère, présente au plafond une moralité souvent trop

exacte. Des guirlandes de roses autour des loges, des camées, et plus

que tout cela, des scènes entières, tirées des pièces les plus célèbres

des grands maîtres de l'art, représentées sur le devant de la première

galerie, nous parurent un ornement très-analogue à ce théâtre. La

facture énergique des deux premiers tableaux de l'avant-scène nous fit

reconnaître facilement la touche hardie de l'illustre Vernet: il est

fâcheux que quelques peintures, telles que celles du _Tableau parlant_,

ne soient pas d'une main plus exercée et plus habile. Lorsque nous irons

à ce spectacle, vous verrez avec regret qu'on cherche en vain à

découvrir ses connaissances, que la détestable construction des loges

voisines empêche d'apercevoir; et vous sentez, mon cher Philoménor, que

pour certaines femmes qui ne vont pas au spectacle dans la seule

intention de s'y amuser des pièces qu'on y joue, il est triste de perdre

tous les frais d'une mode nouvelle ou d'une parure recherchée, et

combien il est désolant de ne voir ni d'être vues. Cet hiver, on s'y

plaignait du froid; il fallait toujours conserver son cachemire; et,

sans risquer de s'enrhumer, on n'y pouvait venir avec une robe à la

Marie Stuart; au printemps, pleuvait-il, c'était bien d'autres

plaintes; ou MM. les actionnaires ne se sont pas montrés assez galans,

ou ils ont été contrariés par la police qui ne l'est pas toujours,

puisque, faute d'une tente assez vaste et assez prolongée, j'ai vu plus

d'une merveilleuse, plus d'une élégante, jeter les hauts cris:

l'horreur! Dans la traversée du vestibule à la voiture, la chaussure

délicate était mouillée; les marabouts courbaient sous la rosée. Je les

ai entendues ces femmes charmantes, et que le directeur en prenne note,

je les ai entendues menacer de n'y plus revenir!... Il me reste à vous

parler du Panorama-Dramatique.

«Imaginez-vous un joli péristyle orné de statues, sans perron qui

exhausse et détache l'édifice, une entrée beaucoup trop basse, une salle

dont le rideau tout en glace double en les répétant, l'élégante

architecture et les attitudes variées des nombreux spectateurs, et vous

aurez une idée assez complète de ce petit spectacle qu'il faudra

pourtant juger par vous même lorsqu'il sera ouvert.

«Son rideau, inconstante et fidèle peinture des objets qu'il réfléchit,

produirait un effet bien plus singulier, si la multitude qui remplit

les loges, les galeries et le parterre immobile d'abord de surprise et

d'admiration, était mise en mouvement par un incident quelconque.

L'Académie des arts ne devrait-elle pas s'emparer de cette invention

merveilleuse? L'idée première, il est vrai, arriverait des boulevards;

et peut-être cette réflexion est-elle un obstacle? Le

Panorama-Dramatique remplissait assez les engagemens que son titre

promettait, par l'illusion que présentaient de magnifiques décorations,

illusion beaucoup plus sensible dans les palais et fabriques intérieures

que dans l'imitation des beaux sites et accidens de la nature, dont le

point de perspective m'a paru quelquefois trop rapproché de l'orchestre.

J'en excepte le paysage du second acte _des Deux Fermiers_; les costumes

y sont aussi riches que d'accord avec les temps et les lieux où se passe

l'action. Quelques jeunes acteurs promettaient; surtout un[86], que

vulgairement l'on appelle le Talma du Panorama-Dramatique. Une ou deux

actrices s'y montraient pénétrées de leur rôle; c'est assez dire que la

troupe avait besoin de se recruter encore de nouveaux auxiliaires. Je ne

veux pas négliger, mon cher ami, de vous faire une observation assez

importante pour que les directeurs y fassent une sérieuse attention.

Serait-ce pour compléter les prestiges de la salle, qu'une douce ondée

se filtre quelquefois imperceptiblement au moment où l'on s'y attend le

moins, et tombe goutte à goutte, du parquet des hautes galeries, sur les

personnes qui occupent les premières loges, et leur font regretter (je

les ai entendues) de ne pouvoir, vu l'exiguité du lieu, y déployer un

parapluie. Ce prodige, tolérable en été, ne serait pas supportable en

hiver. Et si ce théâtre est jamais rendu à sa primitive destination, il

est très-essentiel que messieurs les directeurs fassent appliquer dans

les galeries élevées un mastic imperméable pour empêcher les habitués

d'y prendre tant de libertés _grandes_. Tout le monde applaudira si l'on

prend des mesures de prévoyance pour les empêcher à l'avenir, d'y faire

comme Mathieu Laensberg, la pluie, la grêle et le tonnerre; et si l'on

peut les contraindre de se tenir au beau fixe, et, conséquemment, au

très-sec.»

«Que vos spectacles de Paris sont nombreux et variés! s'écriait

Philoménor.» «Il est bien pardonnable à un étranger d'en être surpris,

lui dis-je; et cependant je n'ai point fait entrer en ligne de compte

une foule de théâtres d'amateurs, disséminés en cent endroits. Dans ces

spectacles on ne paie aucune rétribution; seulement les acteurs font les

frais des costumes, jouent pour le plaisir du succès, et d'y réciter les

beaux vers de nos poètes, ou d'y chanter les jolis airs de nos

musiciens. Ces scènes domestiques deviennent souvent l'arène où

s'exercent les élèves du Conservatoire, et quelquefois la pépinière où

les grands et petits théâtres viennent enrôler les sujets les plus

distingués.

«Vous êtes las du tumulte de la grande ville; vous voulez respirer, en

été, un air plus pur, moins étouffé, moins épais; en un mot, vous sortez

de Paris. Aux barrières, et dans la banlieue, vous retrouverez encore

des théâtres secondaires, à Charenton, au Mont-Parnasse, aux Thermes du

Roule, à la barrière des Martyrs et à Saint-Cloud.»

Voyage d'un jeune grec à Paris (Vol. 2 of 2) · 第 79 / 93 题