Panorama.--Diorama.--Vie délicieuse d'un amateur des arts à
Paris.--Fêtes champêtres.--Maisons de campagne.--Maisons de
santé.--Jardins publics.--Anecdote.--Abus à réformer.
«Avant que j'eusse le bonheur de vous connaître, mon cher Philoménor,
vous avez vu les Panorama de Rome, de Jérusalem, de Londres et
d'Athènes. Le fidèle tableau des sites et des monumens de cette dernière
ville (vous me l'avez avoué), émut profondément votre âme. Mais depuis,
l'art des Bouton et des Daguère s'est perfectionné; il vient de créer
des merveilles cent fois plus surprenantes; et le pinceau, sous leurs
doigts savans, semble être le talisman d'Aladin. Au Diorama vous croyez
réellement pénétrer sous les voûtes de cette cathédrale, où les reflets
de la lumière sont si artistement distribués. Dans ce paysage, les
nuages marchent, se grossissent, que dis-je, ils volent. On sent, comme
malgré soi, le désir d'errer lentement sur les vertes pelouses de cette
belle vallée, où la fraîcheur des eaux courantes semble vous attirer.
Voilà des découvertes qu'il faudrait réaliser le plutôt possible sur
notre premier théâtre lyrique, lorsqu'affranchis des monumens
provisoires, nous aurons un édifice en rapport avec les progrès de nos
lumières.
«Cependant, qui l'ignore? indépendamment de cette nouveauté[87], un
étranger opulent, un oisif par état, ne le sera jamais entièrement s'il
veut employer, même en s'amusant, tous les instans de sa journée; et je
le dis positivement, le sot, oui, le sot, a seul, dans cet heureux pays,
le privilège exclusif de l'ennui. L'éprouvera-t-il jamais celui qui,
sans donner dans aucun travers, sait user des facultés de son âme? qui
sait tour à tour passer de la promenade du matin, si délicieuse dans les
jardins des Tuileries ou du Luxembourg, aux cafés politiques; de là aux
bibliothèques royales; de ces riches dépôts de l'esprit humain, aux
Musées des Arts[88]; du temple des Phidias et des Apelle, au restaurant
des Wefour ou des Robert; des salons de la gastronomie, au théâtre; des
spectacles, dans les sociétés, où les conversations sont si riantes, si
variées, si pleines d'aisance; où le concert et le bal sont aussi
subitement improvisés que la partie d'impériale ou d'écarté, où l'on
gagne, où l'on perd si lestement et si gaîment son argent, au son de la
flûte et du forté.»
«Où, reprit vivement le jeune Grec en m'interrompant, la vie s'écoule
avec tant de rapidité, et s'enfuit comme un songe.»
«Ajoutez, repris-je, à tant de plaisirs qui semblent former une chaîne
non interrompue, les fêtes champêtres des villages voisins, tels
qu'Auteuil, Sceaux, le Ranelagh, fêtes charmantes qui n'ont, il est
vrai, de mérite, qu'autant qu'elles sont favorisées par un beau ciel et
une douce température; car, en été, la plupart des Parisiens abandonnent
les affaires, une ou deux fois par semaine, pour se rendre à leur maison
de campagne; il est du bon genre d'en avoir une; et vous saurez que
souvent on appelle ainsi un joli pavillon accompagné d'une cour, d'un
potager et d'un jardin anglais; encore y a-t-il des particuliers riches
qui se contentent de louer un appartement dans un château, dont le parc
et les dehors sont en commun; et toutes ces personnes n'en disent pas
moins: Je vais à ma campagne, à ma terre. D'autres enfin, et
très-ordinairement ce sont des garçons, de jeunes veuves, ou de vieilles
douairières, prétextent une indisposition, s'ils n'en ont pas de
réelles, et passent une partie de la belle saison dans une maison de
santé.»
«À quoi bon cette imposture, s'écria Philoménor?» «Vous en sentirez
aisément les avantages, lui répondis-je; là, d'abord, pour une pension
légère, vous êtes absolument dégagé des embarras du ménage; tous les
premiers besoins y sont satisfaits: vous avez un appartement commode et
bien situé, une table frugale, mais saine et abondante; comment cela
serait-il autrement? Vous ne mangez, pour ainsi dire, que par
ordonnance; et qui, mieux qu'un docteur, sait diriger le menu d'un
dîner? ensuite il n'est pas rare de rencontrer dans ces établissemens
une société choisie, que l'état présumé de malade vous permet de voir ou
de fuir à volonté. Par la même raison, rien n'est plus aisé que de s'y
soustraire à l'oeil curieux des importuns ou des indiscrets. Aime-t-on la
dissipation, au salon, dans le petit bois, on fait d'heureuses
connaissances qu'une pareille situation rend indispensables. Presque
toujours une femme solitaire, malheureuse et sensible, y trouve
d'aimables consolateurs. En un mot, avec plus d'aisance et moins
d'étiquette, on y réunit tous les agrémens de la ville, sans en éprouver
la gêne et les inconvéniens. On n'y a pas, j'en conviens, les grands
spectacles de Paris; mais en revanche on y a ceux de la nature.
D'ailleurs les spectacles de la ville sont beaucoup moins fréquentés à
cette époque de l'année, que les jardins publics, même par cette classe
d'individus si parfaitement indifférens aux attraits de la vie des
champs, et qui, fixés invariablement à Paris, n'en sortent jamais. Ces
jardins, il est vrai, sont des lieux de délices où se multiplient cent
amusemens divers. Sous ces arbres touffus, sur ces gazons fleuris, nos
guerriers se nourrissent de souvenirs glorieux: sans courir aucun
danger, au son des tambours, des fanfares, des coups de canon, nos
femmes les moins aguerries voient sans effroi les bombes tracer une
ellipse sur leurs têtes; elles sont témoins de toutes les évolutions
militaires, de combats, d'assauts, de prise de forts, de citadelles, et
cependant, pas une goutte de sang n'a coulé; on a cru voir tomber et
périr beaucoup de soldats, et ces soldats, précipités des tours,
n'étaient heureusement que des mannequins habillés en Prussiens ou en
Anglais. Bientôt la scène change; des symphonies plus douces se font
entendre, et dans une immense avenue, nouvelle Iris, l'intrépide
acrobate descend du haut des airs, au milieu des flammes du Bengale,
tandis que l'audacieuse aéronaute, assise dans une élégante gondole,
s'élève avec grâce, plane, et bientôt se perd dans les nuages; ici, dans
des chars rapides comme l'éclair, vous roulez sur le penchant de
montagnes colossales[89]; là vous traversez en courant des grottes
enchantées[90]; ailleurs vous faites le saut périlleux du Niagara; tout
près, vous vous lancez sur l'escarpolette; ou, sur un lac, vous disputez
le prix de la course dans des barques légères[91]; plus loin, placés
dans un tilbury, ou montés sur des chevaux plus vites que les vents,
vous remportez des prix dans de champêtres hippodromes[92]. Au milieu de
ces bosquets, ces théâtres vous offrent encore un Sosie parfait de nos
plus aimables acteurs. Sous cette tente, un nouveau Comus vous étonne
par son agilité et les expériences d'une physique dont chaque jour voit
déchirer un voile et deviner un secret. Enfin des bals, des concerts,
des feux d'artifice, des illuminations en verres de couleur, sont
devenus les accessoires obligés des fêtes de Tivoli, Beaujon, Marboeuf,
Belleville et du Delta. Toutefois je dois vous faire observer que la
bonne société y danse peu, ou n'y danse point du tout: on se contente
d'y jouir de la promenade, de la musique et des prodiges de la
pyrotechnie; on y dîne quelquefois; mais, à vrai dire, le beau monde y
joue un rôle presqu'absolument passif.» «Vous m'étonnez, me dit
Philoménor.» «Rien n'est plus exact, répliquai-je: cependant
l'observateur y trouve des tableaux dont il sait enrichir son
portefeuille; souvent il est témoin d'aventures qui tiennent du roman,
et que l'auteur de Gilblas n'eût pas dédaigné de placer dans son livre.
Je ne vous en conterai qu'une seule: c'est une espièglerie que la
jeunesse seule de son auteur peut rendre excusable, et que je ne puis
m'empêcher de blâmer, parce qu'elle me paraît s'éloigner trop de la
galanterie française.
«Dernièrement, à Tivoli, un de mes amis fut accosté par trois jeunes
beautés; son accent étranger, sa bonne mine et un grand air d'opulence
les avaient probablement séduites. Quelque temps après, lorsque la
conversation se fut un peu animée, elles feignirent d'éprouver un grand
besoin de se rafraîchir, et proposèrent à celui qu'elles prenaient pour
un novice, d'entrer dans un berceau voisin. Le jeune homme accepte; mais
il a l'adresse de les engager à donner leurs ordres; ces demoiselles
aussitôt se font servir des glaces, des sorbets et un punch qu'elles
demandent elles-mêmes au garçon du restaurateur du jardin, bien
persuadées que le galant étranger payera tout sans la moindre
difficulté. À peine avaient-elles mis le feu au punch, à peine la flamme
bleuâtre voltigeait sur la liqueur parfumée, que tout-à-coup le jeune
espiègle prétexte une affaire importante. On le croit sur parole:
comment concevoir la moindre défiance? Il paraissait si franchement
épris de l'une d'elles; il semble éprouver tant de regrets de les
quitter, tant de crainte de ne plus les retrouver, de ne plus les
revoir; il part; il s'éclipse; il doit revenir à l'instant. Une
demi-heure s'écoule, et l'amoureux prétendu ne revient pas; cependant
une de ces demoiselles veut aller à la découverte, tandis que les deux
autres se moquent de cette espèce de provincial, dupe toute faite pour
payer un goûter auquel il n'aurait pas touché. Ce fut inutilement qu'on
l'attendit; et il fallut finir par se décider à boire sans lui le punch
presque froid. Mais, qu'était devenu cet infidèle, ce traître, ce
perfide? Qu'était-il devenu? Caché tout près dans un massif d'arbustes,
d'où, sans être vu, il pouvait tout entendre et tout apercevoir, notre
rusé Normand, car c'en était un, riait en tapinois du bon tour qu'il
avait joué, et surtout il jouissait délicieusement du désappointement,
de l'impatience, de la colère, ou, pour parler plus juste, de
l'inexprimable fureur des trois nymphes, lorsque le garçon qui les avait
servies vint exiger le prix des objets qu'elles avaient consommés. Elles
eurent beau réclamer, jurer sur leur honneur, que le jeune homme qui
était il y a peu d'instans avec elles allait revenir et solderait la
carte; comme elles avaient tout ordonné, le restaurateur craignit de
perdre ses avances; et sans autre délai, il menaça de les faire arrêter,
si elles ne donnaient des arrhes convenables, ou ne se résignaient à
payer une dépense qu'elles avaient espéré mettre sur le compte de celui
qui, avec tant de finesse et d'astuce, s'était échappé de leurs filets.
«Je vous ferai une dernière observation: il est fâcheux que dans un jour
de fête quelques-uns des bosquets ressemblent à certaines loges grillées
de nos petits spectacles; le moraliste sévère désirerait les voir plus
éclairés; les femmes honnêtes s'y promèneraient sans craindre d'être
blessées par des scènes dignes du pinceau de Tenières et de l'Arétin.