Théâtre des Variétés.--Acteurs.--Potier, Vernet, Tiercelin,
Bosquier-Gavaudan, Le Peintre, Mmes Flore, Gonthier, Pauline,
Jenny-Vertpré.--Façade grecque.--Intérieur de la
salle.--Pièces.--Réforme.--Claqueurs.
«Les mêmes censures doivent être adressées aux administrateurs du
théâtre des Variétés, mais avec plus de ménagement.
«En vain de jeunes acteurs ont essayé de doubler les rôles créés par
l'inimitable Potier; quoiqu'ils montrent beaucoup de talent dans
d'autres pièces, ils ne sont que la caricature du farceur par
excellence; il semble que le privilége de copier certains personnages
lui soit exclusivement accordé. Ce théâtre est donc sa vraie place,
parce qu'il s'y trouve éminemment favorisé par les alentours; et son
émigration lui est aussi préjudiciable qu'à ses anciens camarades. Loin
de Potier, Brunet pâlit; et sa spirituelle niaiserie fait beaucoup moins
rire qu'autrefois. Tiercelin et Bosquier-Gavaudan n'ont jamais, il est
vrai, déserté la scène; et leur jeu, lorsqu'ils descendent même aux
plus bas étages de la société, ressemble à ces peintures où la nature
est prise sur le fait. Où trouvera-t-on un intrigant, un babillard plus
vif, plus pétillant, plus actif que Lepeintre? Des écailleuses, des
Savoyardes, des Marie-Jobard, des Reinette, et des cuisinières plus
originales et plus plaisantes que Mmes Flore, Gonthier, et Chaldos? des
ingénues, des amoureuses plus vraies, plus naïves que Mlles Pauline et
Jenny-Vertpré? De jeunes sujets, je l'ai déjà fait entrevoir, donnent
beaucoup d'espérances. Vernet se métamorphose et se grime à ravir. Il se
montre tour-à-tour l'amoureux le plus tendre et le plus aimable; dans
d'autres pièces, c'est un vieillard cacochime et grondeur, ou
quelquefois un bossu chagrin et maussade. Je lui conseillerais seulement
de mettre dans son air, dans sa tenue, dans sa diction un peu plus de
dignité, un peu plus de noblesse lorsqu'il représente les grands
seigneurs ou les élégans de la haute société.
«La façade de la salle des Variétés et son péristyle grec sont dans le
meilleur genre. Ses décors intérieurs sont d'une élégance séduisante;
mais depuis sa restauration l'on se plaint d'être mal à son aise dans
les loges, par suite du mauvais système de vouloir toujours multiplier
les places et conséquemment les recettes, aux dépens de la commodité
publique. Ajoutons quelques conseils dont pourront également profiter
les théâtres du premier ordre. Il serait bon que partout messieurs les
directeurs se fissent un devoir d'élaguer de leurs pièces ces gravelures
qui les déparent, et qui souvent, même aujourd'hui, sont sifflées au
théâtre.»
«J'en suis témoin, reprit Philoménor; malgré la gaze qui les couvre,
elles n'en sont pas moins aperçues. Et d'ailleurs un mot grivois, eût-il
tout le sel attique, c'est toujours obtenir une gloire frivole et
honteuse, quand on l'achète aux dépens des moeurs, comme l'a dit un de
vos poètes que je me plais à vous citer:
J'aime sur le théâtre un agréable auteur,
Qui sans se diffamer aux yeux du spectateur,
Plaît par la raison seule, et jamais ne la choque;
Mais pour un faux plaisant à grossière équivoque,
Qui pour me divertir n'a que la saleté,
Qu'il s'en aille, s'il veut, sur deux tréteaux monté,
Amusant le Pont-Neuf de ses sornettes fades,
Aux laquais assemblés jouer ses mascarades.
_Art poétique_, chant 3.
D'ailleurs enfin, d'après le ton qui règne dans vos meilleures sociétés
de Paris, je garantis aux auteurs pudiques un succès plus parfait.»
«Je crois encore, repris-je, qu'il serait bien temps de mettre un terme
à ces applaudissemens salariés dont quelques étrangers sont les seules
dupes. Si cette observation est juste, ne devrait-on pas réformer ces
flatteurs à gages, dont les battoirs sont au plus offrant, et dont les
claques intempestives assourdissent les spectateurs, qu'ils empêchent de
jouir, en silence, d'une belle tirade, d'un couplet ou d'un pas
charmant? Que MM. les auteurs et acteurs en soient bien avertis; souvent
le zèle imprudent de ces auxiliaires inconsidérés a plus d'une fois
veillé l'envie qui semblait sommeiller, et compromis leurs plus chers
intérêts. Il est donc très-important que MM. les claqueurs, ces
courtisans intrépides des coulisses, daignent au moins, si on les
conserve, ajourner leurs bruyans suffrages à la fin de la pièce;
personne n'aura lieu de se plaindre; l'unanimité rendra le triomphe des
acteurs plus éclatant, et l'amour-propre des auteurs n'y perdra aucun de
ses droits.
«Vous ne connaissez peut-être pas, mon cher Philoménor, quelques vers
ingénieux qu'un de nos poètes a composés sur cet intolérable abus; ma
mémoire me les rappelle:
«Vive la claquomanie!
C'est par elle que tout va,
Depuis la ventriloquie,
Jusqu'au sublime Opéra;
* * * * *
Auteurs, acteurs, figurans,
Là chacun a ses agens.
* * * * *
* * * * *
Aussi depuis cet abus,
On dit qu'on n'y dort plus.
À cette vile manoeuvre
Les Français même ont recours,
Quoiqu'ils aient plus d'un chef-d'oeuvre
Qui marche bien sans ce secours.»