CHAPITRE XLIV.

Théâtre des Variétés.--Acteurs.--Potier, Vernet, Tiercelin,

Bosquier-Gavaudan, Le Peintre, Mmes Flore, Gonthier, Pauline,

Jenny-Vertpré.--Façade grecque.--Intérieur de la

salle.--Pièces.--Réforme.--Claqueurs.

«Les mêmes censures doivent être adressées aux administrateurs du

théâtre des Variétés, mais avec plus de ménagement.

«En vain de jeunes acteurs ont essayé de doubler les rôles créés par

l'inimitable Potier; quoiqu'ils montrent beaucoup de talent dans

d'autres pièces, ils ne sont que la caricature du farceur par

excellence; il semble que le privilége de copier certains personnages

lui soit exclusivement accordé. Ce théâtre est donc sa vraie place,

parce qu'il s'y trouve éminemment favorisé par les alentours; et son

émigration lui est aussi préjudiciable qu'à ses anciens camarades. Loin

de Potier, Brunet pâlit; et sa spirituelle niaiserie fait beaucoup moins

rire qu'autrefois. Tiercelin et Bosquier-Gavaudan n'ont jamais, il est

vrai, déserté la scène; et leur jeu, lorsqu'ils descendent même aux

plus bas étages de la société, ressemble à ces peintures où la nature

est prise sur le fait. Où trouvera-t-on un intrigant, un babillard plus

vif, plus pétillant, plus actif que Lepeintre? Des écailleuses, des

Savoyardes, des Marie-Jobard, des Reinette, et des cuisinières plus

originales et plus plaisantes que Mmes Flore, Gonthier, et Chaldos? des

ingénues, des amoureuses plus vraies, plus naïves que Mlles Pauline et

Jenny-Vertpré? De jeunes sujets, je l'ai déjà fait entrevoir, donnent

beaucoup d'espérances. Vernet se métamorphose et se grime à ravir. Il se

montre tour-à-tour l'amoureux le plus tendre et le plus aimable; dans

d'autres pièces, c'est un vieillard cacochime et grondeur, ou

quelquefois un bossu chagrin et maussade. Je lui conseillerais seulement

de mettre dans son air, dans sa tenue, dans sa diction un peu plus de

dignité, un peu plus de noblesse lorsqu'il représente les grands

seigneurs ou les élégans de la haute société.

«La façade de la salle des Variétés et son péristyle grec sont dans le

meilleur genre. Ses décors intérieurs sont d'une élégance séduisante;

mais depuis sa restauration l'on se plaint d'être mal à son aise dans

les loges, par suite du mauvais système de vouloir toujours multiplier

les places et conséquemment les recettes, aux dépens de la commodité

publique. Ajoutons quelques conseils dont pourront également profiter

les théâtres du premier ordre. Il serait bon que partout messieurs les

directeurs se fissent un devoir d'élaguer de leurs pièces ces gravelures

qui les déparent, et qui souvent, même aujourd'hui, sont sifflées au

théâtre.»

«J'en suis témoin, reprit Philoménor; malgré la gaze qui les couvre,

elles n'en sont pas moins aperçues. Et d'ailleurs un mot grivois, eût-il

tout le sel attique, c'est toujours obtenir une gloire frivole et

honteuse, quand on l'achète aux dépens des moeurs, comme l'a dit un de

vos poètes que je me plais à vous citer:

J'aime sur le théâtre un agréable auteur,

Qui sans se diffamer aux yeux du spectateur,

Plaît par la raison seule, et jamais ne la choque;

Mais pour un faux plaisant à grossière équivoque,

Qui pour me divertir n'a que la saleté,

Qu'il s'en aille, s'il veut, sur deux tréteaux monté,

Amusant le Pont-Neuf de ses sornettes fades,

Aux laquais assemblés jouer ses mascarades.

_Art poétique_, chant 3.

D'ailleurs enfin, d'après le ton qui règne dans vos meilleures sociétés

de Paris, je garantis aux auteurs pudiques un succès plus parfait.»

«Je crois encore, repris-je, qu'il serait bien temps de mettre un terme

à ces applaudissemens salariés dont quelques étrangers sont les seules

dupes. Si cette observation est juste, ne devrait-on pas réformer ces

flatteurs à gages, dont les battoirs sont au plus offrant, et dont les

claques intempestives assourdissent les spectateurs, qu'ils empêchent de

jouir, en silence, d'une belle tirade, d'un couplet ou d'un pas

charmant? Que MM. les auteurs et acteurs en soient bien avertis; souvent

le zèle imprudent de ces auxiliaires inconsidérés a plus d'une fois

veillé l'envie qui semblait sommeiller, et compromis leurs plus chers

intérêts. Il est donc très-important que MM. les claqueurs, ces

courtisans intrépides des coulisses, daignent au moins, si on les

conserve, ajourner leurs bruyans suffrages à la fin de la pièce;

personne n'aura lieu de se plaindre; l'unanimité rendra le triomphe des

acteurs plus éclatant, et l'amour-propre des auteurs n'y perdra aucun de

ses droits.

«Vous ne connaissez peut-être pas, mon cher Philoménor, quelques vers

ingénieux qu'un de nos poètes a composés sur cet intolérable abus; ma

mémoire me les rappelle:

«Vive la claquomanie!

C'est par elle que tout va,

Depuis la ventriloquie,

Jusqu'au sublime Opéra;

* * * * *

Auteurs, acteurs, figurans,

Là chacun a ses agens.

* * * * *

* * * * *

Aussi depuis cet abus,

On dit qu'on n'y dort plus.

À cette vile manoeuvre

Les Français même ont recours,

Quoiqu'ils aient plus d'un chef-d'oeuvre

Qui marche bien sans ce secours.»

Voyage d'un jeune grec à Paris (Vol. 2 of 2) · 第 78 / 93 题