Obstacles qui s'opposent aux succès des cafés
chantans.--Sociétés.--Théâtre Italien.--Vaudeville. Salle, décorations,
actionnaires.--Acteurs.--Raison de la décadence de ce
théâtre.--Gonthier.--M. Désaugiers.--Gravelures.--Claqueurs soldés.
«D'autres obstacles péremptoires empêcheront ce genre de réunion de
prendre à Paris, ce sont les sociétés particulières où, dans les soirées
d'hiver, les plaisirs se rencontrent avec plus de variété et d'agrément.
Quand on aime les spectacles, on supporte ici difficilement la
médiocrité: on veut du parfait; et nos petits théâtres laissent peu à
désirer sur ce point. Veut-on de la bonne, de l'excellente musique,
Louvois satisfait souvent les _dilettanti_ les plus difficiles; aussi la
salle, convenablement disposée pour des concerts, est-elle trop petite
pour les nombreux amateurs. Il faut l'espérer, la salle de la rue
Pelletier pourra servir un jour d'asile aux Orphées et aux syrènes de
l'Italie, lorsqu'on aura construit pour la France une salle d'Opéra
digne d'elle, une salle solide et véritablement nationale.
«Depuis le départ de l'incomparable cantatrice qui doit se fixer parmi
nous, et nous faire entendre encore cette voix unique, cette voix
céleste, cette voix qui seule valait un orchestre, le théâtre Italien a
repris en détail ce degré de perfection qu'il avait sous le règne de ce
tyran musical qui semblait écraser tout ce qui l'environnait, je veux
parler de Mme Catalani. La troupe actuelle, par la réunion de MM.
Pellégrini, Galli, Bordogni, Barilli, Le Vasseur, Garcia, et de Mmes
Pasta, Cinti, Demeri, nous a rappelé pendant quelques momens ces beaux
jours où Mme Barilli nous ravissait par ses accens toujours si justes,
si purs et si brillans. Plaisirs, hélas! trop rapidement disparus!
pourquoi sommes-nous condamnés à regretter toujours les acteurs les plus
chéris du public? Nous avions perdu Porto, Mme de Beignis dont les sons
étaient si doux, si veloutés; et dix-huit mois après, Naples nous ravit
Mme Fodor, que ni Mlle Corri, ni Mme Bonini n'ont pu faire oublier. Si
le Vésuve ne nous prive pas pour toujours de son talent, il ne
manquerait plus à ce théâtre que quelques jeunes soprano[80] pour être
au complet et devenir le premier de l'Europe.
«Veut-on se distraire d'occupations sérieuses par des scènes piquantes
et pleines de gaîté, le Vaudeville, ce théâtre éminemment national, tel
que l'a peint si ingénieusement le législateur du Parnasse[81], est,
comme monument, un des plus commodes et des plus jolis de la capitale;
il est fâcheux que cette salle n'ait pas un frontispice plus apparent,
et soit placée sur deux rues si étroites, que sans l'indicateur et les
affiches, l'étranger y chercherait long-temps ce petit spectacle. Cet
inconvénient léger est balancé par d'agréables compensations; on descend
à couvert; des trottoirs élevés garantissent les personnes à pied de
tous les dangers causés souvent ailleurs par l'entrée ou la sortie des
voitures. La coupe de l'intérieur de la salle est parfaite: les
peintures sont d'un genre élégant et gracieux. On pourrait désirer que
la scène fût plus profonde, que les décorations eussent plus approché de
la nature et produit un effet plus magique[82]. Pour ne pas mériter à
l'avenir ces reproches fondés, le Vaudeville employerait avec succès
quelques-uns des moyens que nous avons indiqués pour Feydeau.
«Un vice très-marqué s'est introduit dans l'administration du
Vaudeville, qui, sans la mesquine parcimonie des actionnaires, aurait eu
constamment une société complète d'excellens acteurs. MM. Henri,
Fontenay, Gonthier, Philippe, Joly, Guénée, Isambert, Mmes Bodin,
Hervey, Perrin, Rivière, Minette, Bras, lorsqu'ils y étaient réunis, en
ont été la preuve. Presque tous avaient, et même ont encore, un naturel
exquis; et les griefs reprochés aux propriétaires de ce théâtre sont
d'autant plus crians, que ces éloges sont mérités. A-t-on applaudi une
jeune actrice dont le chant pur, l'excellent ton, font les délices des
amateurs, et tout le monde désignera avec moi cette Perrin, qu'une mort
prématurée a ravie depuis à l'art dramatique; on lui fait éprouver des
dégoûts, on lui refuse des appointemens convenables, et on l'éconduit à
l'improviste, malgré les regrets du public indigné. Gonthier sollicite
une augmentation de pension, il est balloté pendant plusieurs jours, et
tous deux vont soutenir et accréditer un théâtre rival, le Gymnase, par
une célébrité justement méritée. Joly, l'inimitable Joly, n'avait,
disait-on, plus de mémoire pour apprendre de nouveaux rôles; mais certes
il n'avait pas oublié ceux qu'il savait et qu'il jouait si parfaitement;
on l'a renvoyé, et il n'en a pas moins prouvé aux habitués d'_Argyle
Rooms_, à Londres, dont il a fait les délices, qu'il avait parfaitement
conservé cette faculté si précieuse. On ajoute même que le semi-Normand,
devenu tout-à-coup docteur, a guéri du _spleen_ six honorables
_gentlemen_[83]. Heureusement, après une trop longue absence, Joly est
remonté sur la scène de la rue de Chartres, et l'on peut regarder la
rentrée de cet acteur comme une bonne fortune pour le Vaudeville qui,
sans des renforts aussi puissans, toucherait à sa décadence. Ceux qui ne
connaissent pas Paris, me croiront difficilement. De la conservation de
Gonthier, d'un seul acteur, dépendait pourtant la destinée de ce petit
théâtre; cela s'explique: l'ensemble a été long-temps manqué; avec ce
jeune amoureux il était parfait. En vain a-t-on cherché et présenté au
public des sujets pour le remplacer, jusqu'ici on n'a pu entièrement
réussir. Malgré les couplets spirituels d'un _Concert d'amateurs_, de
_Pierre, Paul et Jean_, de _la Suite du Folliculaire_ de _la Lanterne_,
de _la Dame des Belles Cousines_, de _la Maison de Plaisance_, de _la
Pauvre fille_, malgré tout l'appareil des décors, la foule, appelée
quelquefois par la curiosité, s'éclipse trop souvent, et rarement la
caisse se remplit. Ajoutez encore que, sans cet acteur, beaucoup de
pièces charmantes, telles que _Une Visite à Bedlam_, les _Deux Edmon_,
_la Somnambule_, étant mal montées, n'attireront personne, et seront
définitivement rayées du répertoire.
«Grande leçon pour les grands et petits théâtres! ce qui prouve combien
il est intéressant pour eux de se ménager d'avance, pour les différens
rôles, d'utiles remplaçans, et de ne jamais céder aux basses jalousies,
aux rivalités puériles de certains chefs d'emploi, qui cherchent trop
souvent à éloigner, par mille dégoûts, les doublures dont les jeunes
talens les offusquent. Si en pareils cas les directeurs ne montrent pas
une équitable fermeté, tôt ou tard ils n'échapperont que difficilement à
la dépendance d'acteurs exigeans qui connaissent leur importance, et en
abusent.
«Lorsqu'on vit à la tête de cette administration un auteur célèbre, qui
avait tant de droits à l'estime et à l'admiration des gens de lettres,
parmi lesquels il tient un des premiers rangs, les hommes d'un goût
éprouvé regrettaient que M. Désaugiers n'eût qu'une seule voix dans le
comité, et n'obtînt pas une influence plus directe pour l'admission des
pièces. Avec le jugement sain que nous lui connaissons, et que nous
avons été à même d'apprécier, les ouvrages dramatiques, choisis avec un
tact plus sûr, y auraient éprouvé des chutes moins fréquentes, que
certains auteurs doivent bien plutôt attribuer à la nullité
d'intrigue[84] et à des bouffonneries cyniques et révoltantes, qu'à la
malveillance et à l'esprit de parti.»