CHAPITRE XLII.

Description d'un des cafés de Paris.--Limonadiers, garçons servans.--Les

cristaux, la brillante argenterie, les moellons de sucre ne doivent pas

séduire.--Cafés lyriques.--Ce genre a peu de succès à Paris.--Café

Italien.--Tortoni, sa prospérité.

Quelques jours après, je rencontrai Philoménor dans un café, où je

savais qu'il avait la constante habitude de déjeûner. Rien n'égalait les

riches ornemens du salon; des colonnes légères, environnées de feuilles

de chêne, y soutiennent des casques de toutes les armes. Des trophées

militaires, en bas-reliefs dorés, y couvrent les lambris; les cuirasses

et les boucliers, les trompettes et les glaives s'y croisent en

faisceaux sur des couronnes de laurier. Tout y rappelle les triomphes de

la victoire et le doux repos qui la suit. Tout y retrace de grands

souvenirs, tout enfin y élève l'âme. À peine étais-je assis dans cette

espèce de temple de Mars, que le moka d'Asie nous fut abondamment versé,

avec la crème la plus exquise des environs de Paris. «Cet avantage doit

être apprécié, dis-je à mon ami, car il est rare. Que de piéges sont

tendus chaque jour à la curiosité, à ce penchant insatiable des

Parisiens pour la nouveauté! Que ne fait-on pas pour s'attirer des

pratiques? Celui-ci fait pompeusement annoncer dans les journaux ses

pains de sucre de toutes nuances, les plus jolis du monde[76]; celui-là,

son incomparable tableau, sa Vénus arrivée de Sicile[77]; l'un son

escalier sans pareil[78]; cet autre le trône d'une ci-devant

majesté[79]. Un plus rusé doit vous faire servir par Calypso et ses

Nymphes, dont l'île se trouve au troisième étage d'un palais très-connu.

Enfin, chez la plupart des limonadiers vous êtes frappé par un luxe

recherché. L'or y est prodigué sans mesure; des arabesques de cent

couleurs, des peintures rares, des granits précieux, des statues de

marbre, des lustres étincelans, des buffets d'argenterie magnifiques y

sont répétés dans des glaces sans nombre, qui maintenant ont remplacé

toutes les antiques boiseries. Par dessus tout, et c'est le point

essentiel, l'entrepreneur, si sa femme est laide ou vieille, a toujours

grand soin de placer au comptoir une jeune et jolie personne pour

attirer et fixer les curieux; à cet effet, indépendamment de forts

appointemens, on lui fournit le négligé du matin et la brillante

toilette du soir; et, comme ordinairement tout est d'emprunt, les

habitués ne voient presque jamais cette nouvelle Hébé sous les mêmes

atours. Tous les soins de cette beauté se bornent à recevoir l'argent

avec un sourire gracieux, et à surveiller le service de jeunes garçons,

attentifs à exécuter ses ordres, et à distribuer, dans d'élégantes

soucoupes, des blocs énormes de sucre qui accompagnent la libation dont

Mme de Sévigné croyait qu'on se dégoûterait promptement. Avec ces

antécédens, le propriétaire est certain d'avoir tout préparé pour

réussir. En peu de temps, il s'imagine faire la fortune la plus rapide,

et l'époque de sa retraite est fixée d'avance. Cependant, quelquefois

chez lui, le superflu abonde, et, par le calcul le plus mauvais et le

plus absurde, on y voit manquer le nécessaire. Son café n'est souvent

que de l'eau noire, dont la chicorée est la base; sa crême fine est un

lait coupé d'eau et safrané par de secrètes préparations; son chocolat

d'Espagne sent la fève de marais, la fécule de pomme de terre ou

l'amende de Provence; et ses moellons de sucre des îles, sont le produit

des betteraves indigènes, combinées avec une faible portion de canne des

Antilles. Cependant, le palais du connaisseur exercé a trahi la fraude,

a révélé la supercherie; il avait été alléché par un appât trompeur;

honteux d'avoir été dupe d'un charlatanisme patent, petit à petit le

public désabusé abandonne un salon qui bientôt n'est plus fréquenté que

par les amis de la demoiselle du comptoir; et il finit par retourner, si

je puis m'exprimer ainsi, à ses vieilles amours; il y retrouve moins de

faste, moins de prodigalité apparente; on lui sert peu; mais, ce qui

vaut mieux, on le lui donne bon. En effet, qu'importent ces porcelaines

transparentes, fussent-elles peintes par madame Jacquotot, qu'importent

ces bols de vermeil, ces flacons et ces petits verres de cristal de

roche, fussent-ils sortis des ateliers de Cahier et des magasins de

Désarnaud; qu'importe ce luxe fastueux au vulgaire des amateurs, qui ne

demande que des vases d'une grande propreté, du café pur et bien choisi,

des liqueurs naturelles, du Madère et du Porto, qui ne soient pas

fabriqués par les chimistes de Paris. Conditions simples, qui eussent

obtenu et conservé la confiance que la déloyauté fait perdre.» «Preuve

sans réplique, me dit Philoménor, qu'on gagne toujours à mettre de la

droiture dans toutes ses actions. Peut-être un entrepreneur

réussirait-il mieux dans ses opérations en donnant à son local la coupe

et les décors des cafés d'Italie, et en y réunissant, comme dans

d'autres grandes villes, un concert perpétuel et un petit

spectacle.»--«L'essai, mon cher Grec, en a été fait plusieurs fois à

Paris et presque sans succès. Toutefois, remarquez bien, comme je vous

l'ai déjà dit, qu'il y a peu de pays où la curiosité soit aussi vive,

aussi facile à éveiller, et surtout où l'industrie s'occupe plus

constamment à l'alimenter sans cesse. Eh bien! je puis vous assurer que

les établissemens de ce genre n'ont guère eu de vogue que dans les

faubourgs, et point au centre de la capitale; le fait est constant;

j'en fus d'abord tout aussi surpris que vous. Près des Bains chinois,

j'ai vu s'ouvrir un édifice pompeusement annoncé et distribué dans

l'intérieur, sur le modèle des cafés les plus brillans de Florence et de

Milan. On n'avait rien négligé pour amorcer la foule; l'escamoteur

succédait au petit opéra, au petit opéra le concert exécuté par plus de

trente musiciens, chanteurs et chanteuses. On avait fait venir une

très-belle Italienne, que l'on n'apercevait qu'à travers des bouquets de

fleurs et des candélabres d'or placés sur un bureau, chef-d'oeuvre de

sculpture. Cette étrangère était resplendissante de diamans, et parée

comme une reine sur son trône dans un jour de réception; les payens

l'eussent prise pour une divinité. Presque tous les objets fournis

étaient bons et d'un prix assez élevé pour éloigner, journellement au

moins, les petits consommateurs: le beau monde s'y porta d'abord; aux

jours de fête, le peuple y survint. Quelques filles s'y établirent; les

femmes honnêtes ne voulurent plus y entrer; la bonne société prit

insensiblement sa volée; Tortoni était plein; le café Italien désert.

Escamoteurs, acteurs, musiciens étaient étonnés de jouer pour une demi

douzaine d'auditeurs et même quelquefois pour les banquettes. Enfin, un

certain jour, le propriétaire fut obligé de tout renvoyer et de fermer

un salon que j'ai vu depuis se métamorphoser en entrepôt de curiosités

et de raretés de toute espèce. Les bonnes moeurs gagneraient beaucoup,

sans doute, si quelques cafés, réceptacles impurs de tout ce que Paris

renferme d'intrigans et de femmes corrompues, avaient la même destinée

et recevaient le même emploi.

Voyage d'un jeune grec à Paris (Vol. 2 of 2) · 第 76 / 93 题