Embarras de Philoménor au sortir du spectacle.--Quinquets
réflecteurs.--Nouveaux anathèmes contre certaines expériences.--Moyens
de faire disparaître les abus.--De la voierie de Paris.--Nouvelles
attributions de l'inspecteur des monumens et des compagnies à ses
ordres.--Leur formation, leur organisation, leur traitement, leur
occupation journalière.--Extinction de la mendicité en France.
En descendant les marches du vestibule, nous eûmes lieu de nous repentir
des délais que nous avions mis à sortir du spectacle; les nuages du
matin s'étaient fondus le soir en une forte rosée; en un instant toutes
les voitures avaient été mises en réquisition, et nous n'en trouvâmes
plus, pour nous conduire à notre hôtel. Ce petit contre-temps était la
suite d'une habitude contractée par Philoménor qui, pour mieux voir
Paris[70], allait souvent à pied, et qui, ce jour-là, avait renvoyé son
landau. Fatigué par une marche forcée, obligé de souffrir la pluie dont
son costume oriental le garantissait peu, il se plaignait hautement de
l'intempérie de la saison, et plus encore de la faible lumière qui
éclairait sa marche. «Encore, si aux anciens réverbères, disait-il, on
n'eût pas substitué ces quinquets nouveaux, ces quinquets prétendus
économiques, Paris, dans certains quartiers, ne serait pas illuminé,
comme l'est, dans un clair de lune, la forêt de Bondy. Pour moi, sans
courir après une perfection imaginaire, qui n'existe, à parler vrai, que
dans la tête des hommes à grands projets, je ferais volontiers un
arrangement qui offrirait la plus heureuse compensation. Que les
quinquets réflecteurs soient transportés dans l'intérieur de l'Odéon, où
les demi-jours sont si précieux et si favorables pour certaines beautés,
et que le gaz hydrogène proscrit de l'enceinte de ce théâtre, soit
uniquement employé au-dehors. Dédaignerait-on les justes terreurs que
j'ai voulu vous inspirer? s'obstinerait-on à conserver l'usage de ce
fluide délétère? au moins l'air peu comprimé des rues et des places
corrigerait, en cas d'accidens, ses perfides résultats.»
Philoménor finissait à peine, que son brodequin hellénique glissa sur un
tas de sables et de décombres que l'obscurité l'avait empêché d'éviter:
par bonheur il s'était appuyé sur mon bras qui le garantit d'une chute
plus dangereuse que celle du matin. «C'est trop en un jour, lui dis-je
en riant.» «Maudites soient les expériences! reprit le jeune Grec,
lorsqu'elles sont aussi nuisibles à la sûreté individuelle!» «Cette
sûreté, lui répondis-je, est pourtant plus sérieusement compromise
depuis la suppression du guet à pied et à cheval, remplacé pendant
long-temps par la garde nationale. À vrai dire, quelques escouades de
gendarmerie, quelques patrouilles de troupes de ligne, trop peu
nombreuses, représentent faiblement cette sage institution, au centre de
la capitale et dans les rues où passent les approvisionnemens de Paris.
Mais à peine en rencontre-t-on dans certains quartiers, déserts avant
dix heures du soir, quartiers qui conséquemment exigeraient une
surveillance plus sévère, tels que les faubourgs Saint-Germain,
Poissonnière, Montmartre et de la Chaussée-d'Antin. Aussi n'est-il pas
rare d'y voir les piétons arrêtés impunément, et les vols extrêmement
fréquens: aussi les secours y sont-ils lents et tardifs, et quelquefois
nuls, s'il survient une rixe, si un incendie se déclare: souvent les
soldats du poste voisin accourent lorsque le bandit est échappé; souvent
les pompes arrivent, lorsque le mobilier de tels petits propriétaires
est à demi brûlé; malheurs qui certainement n'auraient pas lieu, en
mettant plus de troupes en circulation pendant la nuit, et surtout en
triplant le corps de gendarmerie, destiné à la garde intérieure de la
ville. La mesure que je propose, mon cher ami, ne peut être rejetée par
des motifs d'économie; elle ne peut déplaire qu'aux malfaiteurs et aux
filous. Ils sont les seuls intéressés à croire suffisans les moyens de
répression dont l'absence se fait remarquer en mille endroits
différens.» «Vous avez bien raison, reprit Philoménor; mais pour
compléter invariablement votre système, je voudrais que cet ami des
arts, que cet inspecteur, chargé de la conservation de vos monumens,
eût aussi dans ses attributions la haute police de la voierie de cette
capitale. En effet, par suite de la plus mauvaise organisation, j'ai
remarqué que le service des voitures de propreté, et le travail des
ateliers préposés à l'enlèvement des neiges et des immondices, et en
général au nettoyage des places et rues de Paris, étaient toujours
imparfaits. On a pu même se convaincre que, long-temps après le départ
des travailleurs, l'atmosphère est imprégnée de miasmes putrides qui
s'exhalent des ruisseaux fangeux que les balayeurs remuent en les
faisant écouler, inconvénient auquel il serait facile de remédier, en
faisant suivre des pompes ou tonneaux pleins d'eau, qui, mises en jeu
par un second atelier, perfectionneraient un travail à peine ébauché,
dans les endroits où les bornes fontaines[71] ne sont pas encore
établies. Pour entretenir donc invariablement une propreté non
interrompue dans Paris, je voudrais, qu'en payant une légère
rétribution, chaque propriétaire de maison et d'hôtel fût entièrement
déchargé de tous soins à cet égard, et fût uniquement obligé de faire
déposer, une seule fois chaque matin, à sa porte, tous les débris
inutiles du ménage, qui seraient de suite ramassés et enlevés par une
corporation divisée en douze compagnies, correspondantes aux douze
arrondissemens de Paris, sous la conduite de sous-inspecteurs
responsables, et surveillés par les commissaires de police. Ces
sous-inspecteurs seraient susceptibles d'être cassés par l'inspecteur
des monumens, dont ils dépendraient, si leur devoir n'était pas
strictement rempli. Les douze compagnies, dont l'existence et le
maintien seraient assurés par le modique impôt que j'ai proposé
d'établir, se composeraient de tous les ouvriers indigens et sans
ouvrage. En hiver, leur nombre augmenterait, suivant leurs besoins; mais
ne serait jamais assez diminué pendant l'été, pour laisser en péril la
salubrité publique, ou négliger, dans le moindre quartier, une propreté
nécessaire dans toutes les saisons de l'année. Avec une pareille
institution, nos places publiques ressembleraient enfin aux cours des
Invalides, où jusqu'aux moindres herbes parasites, sont scrupuleusement
extraites; on n'y verrait plus ces lisières de prairie, qui donnent aux
quartiers les plus fréquentés[72] cet air d'abandon que l'on remarquait
si tristement, pendant la révolution, dans quelques belles rues du
faubourg Saint-Germain; et les gazons destinés à la décoration des
places Louis XIII, Louis XV, sans cesse épurés, roulés, tondus, arrosés,
conservés enfin par l'active vigilance des sous-inspecteurs de la
compagnie, qui en feraient soigneusement entretenir les clôtures,
aujourd'hui _presque nulles_, ne seront plus exposés à ces dégradations
journalières, qui en ôtent tout l'agrément et la beauté[73].
«Par des moyens aussi simples et d'une exécution si facile, quel bien
n'aurions-nous pas fait si nos projets étaient favorablement écoutés du
gouvernement! surtout en supposant que les réglemens de cette
corporation formée dans Paris fussent adoptés par les autres
municipalités du royaume. Qu'on ne regarde pas mon plan comme
chimérique, impraticable et peut-être hérissé de mille difficultés;
l'essai en a déjà été fait dans de petites communes et avec le plus
grand succès[74].»
«Naguère, reprit mon Grec, en proposant de multiplier les hospices et
les hôpitaux pour les vieillards des deux sexes, ainsi que pour les
pauvres infirmes[75], et d'organiser des travaux perpétuels dans nos
grandes cités pour tous les indigens valides, nous aurons, à l'aide de
cette double mesure, rendu le service le plus important à la société.
Les indigens laborieux, et l'on n'en souffrira point d'oisifs, auront
désormais une existence assurée, fondée sur la libéralité du riche, qui
chaque jour, jouira du fruit des travaux qu'il aura si utilement payés;
et, sous un autre aspect, nous aurons donné le coup de mort à la
mendicité, cette hydre aux cent têtes, qui par l'oisiveté, mère de tous
les vices, dont elle jouit, avilit non seulement l'homme jusqu'à ses
propres yeux, mais le rend trop souvent éminemment propre à servir tous
les excès, tous les crimes, toutes les factions. Oui, nous aurons
anéanti la mendicité, ce fléau presque indestructible, cette maladie du
corps politique, jusque là pour ainsi dire incurable, et qui peut
cependant, si on le veut sérieusement, être facilement extirpée chez un
peuple aussi bienfaisant qu'humain et sensible.
«Que le repos de la nuit, dis-je à mon ami, en nous séparant, que le
repos de la nuit doit être doux lorsque, comme nous, on finit sa
journée, par des plans et des voeux pour le soulagement des misérables.
Ces projets, ne fussent-ils que des rêves, sont ceux de la vertu?»