CHAPITRE XL.

Salle de l'Odéon.--Mesquinerie des décors.--Acteurs tragiques.--Vêpres

Siciliennes.--Mlle Georges.--Victor.--Mlle Anaïs.--Perrier.--Mlle

Millen.--Marivaudage.

De notre dissertation sur le gaz hydrogène, nous passâmes à l'examen de

la salle qui nous parut très-belle. «La loge du Roi, reprit Philoménor,

serait mieux placée, si les cariatides qui la soutiennent eussent été

mises plus en avant; elle eût été plus convenablement ornée, si l'on y

eût ajouté de riches draperies, comme dans les autres spectacles royaux:

des peintures dans l'intérieur ont un caractère trop mesquin; on serait

obligé d'y suppléer, si le monarque honorait ce théâtre de sa présence.

«Je crois ne rien avancer de trop, en blâmant cet excès de dorures

fausses, ternies comme je vous l'ai dit, par l'influence du fluide

ennemi. Il eût mieux valu en mettre moins, et de plus solides. J'en

dirai autant de ces ornemens, colifichets fort à leur place, s'ils

étaient assez éloignés d'imprudens spectateurs, pour être conservés sans

aucune mutilation; c'est un principe dont l'expérience a prouvé le

mérite.

Dans les monumens très-fréquentés[67], et sujets par cela même à des

accidens prévus, il est très-important que les décors soient plus

solides que riches; peut-être donc il eût mieux valu ne pas employer ces

bas-reliefs, ces cariatides de plâtre ou de carton doré, et y substituer

un petit nombre de statues de marbre ou de bronze, et quelques colonnes

en granit, en stuc, en toile moirée. Cela, j'en conviens, eût coûté un

peu plus cher, eût offert au premier moment moins de clinquant, mais

aurait duré des siècles, et vous eussiez utilement imité les nations

antiques dont les glorieux travaux ont survécu à tant de révolutions

diverses.»

Nous avions écouté la tragédie avec la plus scrupuleuse attention. «Déjà

comme vous avez vu, mon cher ami, les acteurs du second théâtre

Français ont abordé, avec le plus grand succès, les rôles de Saint-Prix,

de Talma et de Lafon; et les _Vêpres Siciliennes_, cette tragédie

éblouissante de fraîcheur et de jeunesse, a développé les talens les

plus brillans. Joanny, Eric-Bernard ont été éminemment tragiques.» «Oui,

j'en tombe d'accord avec vous, reprit Philoménor; mais si les acteurs

ont laissé peu à désirer, en a-t-il été ainsi des actrices?

Quelques-unes ont fait des efforts: de grands bras étendus, des

convulsions, une mort subite, une résurrection plus soudaine, tout cela

afflige et console un public bénévole et sensible; mais ne satisfait pas

entièrement des connaisseurs sévères. Il faut des nuances marquées dans

les transitions; je l'ai appris de vos grands maîtres: on doit sur la

scène s'évanouir avec art; reprendre un peu plus lentement ses sens, et

surtout après une défaillance simulée, un _je me meurs_ désespérant,

ménager davantage ses forces, et ne pas courir aussitôt sur le parquet

comme une bacchante du mont Ida; enfin, la douleur, ce me semble, doit

avoir une expression plus vive après la catastrophe qu'avant les

événemens qui la précèdent. Des gémissemens, des cris même auraient été

dans la nature, et auraient dû remplacer ce muet désespoir lorsqu'Amélie

voit périr de la même épée son amant et l'époux auquel son frère

expirant l'avait unie. Malgré les défauts indiqués et ces utiles

censures, l'actrice chargée de ce rôle a néanmoins de la beauté, de

l'intelligence, de l'énergie et du sentiment; et l'on doit, je crois,

attribuer ces imperfections plutôt à l'inexpérience et au peu d'usage de

la scène, qu'à l'absence des talens dramatiques.

«Que dire de l'immobile suivante dont les bras croisés, le regard bénin,

la modeste et paisible contenance, faisaient un si plaisant contraste

avec les évolutions théâtrales de la tragique princesse? La part de la

critique faite, je finirai par convenir que cette suivante a

passablement déclamé les récits semés dans la pièce. Ce théâtre est dans

ce moment très-riche en princesses; et, il faut l'espérer, le deviendra

davantage encore. Plusieurs, telles que Mlles George, Guérin, Dérudder,

Petit, Wenzel, Gersay, ont ceint le diadême avec une distinction

marquée.

«Pendant un temps, l'apparition d'une cantatrice du grand Opéra, Mlle

Percillé[68], sur la scène du second théâtre Français, aurait dû

rassurer par ses talens, les amateurs de l'art, sur l'existence de la

nouvelle troupe. Seulement, j'eusse désiré que cette actrice eût eu un

peu plus de fierté dans la position de sa tête, et que la dignité de ses

attitudes secondât davantage son admirable organe; alors elle eût pu

compter sur des applaudissemens mérités, si elle fût restée à ce

théâtre. Malgré cette foule de jeunes rivales qui se disputent ici le

sceptre tragique, je trouve que l'on a beaucoup trop tardé à séduire la

belle reine de Messène ou de Babylone; et certes, la prospérité de ce

théâtre exigeait que l'on tirât plus tôt cette souveraine fugitive de sa

vie errante et proscrite, pour la placer sur le trône de l'Odéon. En

supposant, comme on l'a dit, que cette princesse demandait des tributs

exagérés, l'affluence des spectateurs eût bientôt dédommagé la direction

des sacrifices qu'elle aurait faits. Félicitons-nous, puisque cette

actrice transcendante a triomphé des obstacles que lui opposait l'envie

et la crainte d'une dangereuse rivalité. Après avoir long-temps perdu

l'espérance de revoir les grands talens des Dumesnil et des Clairon,

soutenus par le prestige d'une beauté majestueuse et les accens les plus

véritablement tragiques, cette précieuse acquisition donne à l'Odéon une

Athalie, une Agrippine, une Zénobie, et peut-être une Monime, qu'on

revoit si rarement au premier théâtre, rôle qui fit autrefois couler

tant de pleurs, et qui sans doute aura pour le public toute la fraîcheur

de la nouveauté.

«Depuis que l'Odéon a le bonheur de posséder une actrice aussi parfaite,

comment l'administration a-t-elle pu laisser s'éloigner Victor, l'espoir

de la scène, Victor qui avait écrit sur son art[69], et qui suivait si

heureusement les traces de l'inimitable Talma? Excepté Eric-Bernard et

Joanny, Victor est peut-être le seul de la troupe, qui ait, malgré la

faiblesse de sa constitution, une figure véritablement tragique; on l'a

remplacé par David; mais, malgré ses moyens et son énergie, le physique

de David convient-il aux rôles remplis par Victor? et puis David

restera-t-il? Ce n'était donc pas un renvoi sec, des reproches

intempestifs, et, si l'on en croit certains bruits, une diminution de

traitement, qu'il fallait signifier à cet intéressant acteur. On lui

devait au contraire des encouragemens, ce qu'on appelle des feux, en

termes de coulisses: il serait donc opportun de revenir promptement sur

une décision aussi imprudente qu'irréfléchie, et de ne pas priver la

capitale, par un exil volontaire en Belgique, d'un talent aussi utile

que justement apprécié.»

Le rideau s'était majestueusement baissé; nous fûmes les derniers à

quitter la salle et les foyers d'hiver et d'été. «Je suis très-content

des acteurs de la comédie, me dit Philoménor, ils donnent les plus

heureuses espérances.» «Parmi les jeunes amoureux, repris-je aussitôt,

vous aurez cru, comme moi, deviner les talens, peu saillans encore, de

quelque élégant Molé, ou de quelque sémillant Fleury, dont vous n'avez

qu'entendu vanter le mérite, et que plus d'une fois j'ai eu le plaisir

d'admirer. En dépit des tracasseries dont elle a été plusieurs fois la

victime, Mlle Anaïs deviendra le diamant de l'Odéon, et sera très-bien

doublée par Mlle Wenzel; et, comme ce théâtre doit être l'asile des

talens persécutés, je suis étonné de n'y pas voir encore Mlle Valette,

qui fut d'abord si lestement éconduite du premier théâtre, pour avoir eu

l'impudence d'y obtenir quelques succès! On ne sait comment qualifier

les suites d'une aussi sotte rivalité. Par leur jeu franc, naturel et

mordant, Perrier, Dellemence, Lafargue, David, Samson, Mmes Dutertre et

Milen, sont ici les dignes émules des Michelot, des Baptiste, des

Monrose, des Leverd et des Demerson. Que ne sommes-nous en position,

ajoutai-je, de hasarder quelques conseils au nouveau directeur? Il

serait sage peut-être de ne pas abandonner toutes les pièces de l'ancien

répertoire; et, si j'en fais l'observation, c'est parce qu'il me paraît

qu'on en a mis beaucoup à l'écart. Au premier théâtre, on joue _la Belle

Fermière_, _les Trois Sultanes_, pièces mêlées de musique et de

couplets; quoi! certains vaudevilles, tels que _la Maison en loterie_,

seraient-ils au-dessous de la dignité de l'Odéon? Les plaisirs de la

scène seraient plus variés dans un quartier très-éloigné des spectacles

lyriques. Par contre-coup, je connais un écueil important à signaler à

l'administration: qu'on évite de jouer aussi souvent du marivaudage, que

des talens consommés peuvent seuls faire valoir: vous m'entendez; si cet

avis eût été donné et suivi, la salle de l'Odéon n'eût pas quelquefois

retenti de ces sifflets aigus, l'effroi des auteurs et des artistes.

Voyage d'un jeune grec à Paris (Vol. 2 of 2) · 第 74 / 93 题