Salle de l'Odéon.--Mesquinerie des décors.--Acteurs tragiques.--Vêpres
Siciliennes.--Mlle Georges.--Victor.--Mlle Anaïs.--Perrier.--Mlle
Millen.--Marivaudage.
De notre dissertation sur le gaz hydrogène, nous passâmes à l'examen de
la salle qui nous parut très-belle. «La loge du Roi, reprit Philoménor,
serait mieux placée, si les cariatides qui la soutiennent eussent été
mises plus en avant; elle eût été plus convenablement ornée, si l'on y
eût ajouté de riches draperies, comme dans les autres spectacles royaux:
des peintures dans l'intérieur ont un caractère trop mesquin; on serait
obligé d'y suppléer, si le monarque honorait ce théâtre de sa présence.
«Je crois ne rien avancer de trop, en blâmant cet excès de dorures
fausses, ternies comme je vous l'ai dit, par l'influence du fluide
ennemi. Il eût mieux valu en mettre moins, et de plus solides. J'en
dirai autant de ces ornemens, colifichets fort à leur place, s'ils
étaient assez éloignés d'imprudens spectateurs, pour être conservés sans
aucune mutilation; c'est un principe dont l'expérience a prouvé le
mérite.
Dans les monumens très-fréquentés[67], et sujets par cela même à des
accidens prévus, il est très-important que les décors soient plus
solides que riches; peut-être donc il eût mieux valu ne pas employer ces
bas-reliefs, ces cariatides de plâtre ou de carton doré, et y substituer
un petit nombre de statues de marbre ou de bronze, et quelques colonnes
en granit, en stuc, en toile moirée. Cela, j'en conviens, eût coûté un
peu plus cher, eût offert au premier moment moins de clinquant, mais
aurait duré des siècles, et vous eussiez utilement imité les nations
antiques dont les glorieux travaux ont survécu à tant de révolutions
diverses.»
Nous avions écouté la tragédie avec la plus scrupuleuse attention. «Déjà
comme vous avez vu, mon cher ami, les acteurs du second théâtre
Français ont abordé, avec le plus grand succès, les rôles de Saint-Prix,
de Talma et de Lafon; et les _Vêpres Siciliennes_, cette tragédie
éblouissante de fraîcheur et de jeunesse, a développé les talens les
plus brillans. Joanny, Eric-Bernard ont été éminemment tragiques.» «Oui,
j'en tombe d'accord avec vous, reprit Philoménor; mais si les acteurs
ont laissé peu à désirer, en a-t-il été ainsi des actrices?
Quelques-unes ont fait des efforts: de grands bras étendus, des
convulsions, une mort subite, une résurrection plus soudaine, tout cela
afflige et console un public bénévole et sensible; mais ne satisfait pas
entièrement des connaisseurs sévères. Il faut des nuances marquées dans
les transitions; je l'ai appris de vos grands maîtres: on doit sur la
scène s'évanouir avec art; reprendre un peu plus lentement ses sens, et
surtout après une défaillance simulée, un _je me meurs_ désespérant,
ménager davantage ses forces, et ne pas courir aussitôt sur le parquet
comme une bacchante du mont Ida; enfin, la douleur, ce me semble, doit
avoir une expression plus vive après la catastrophe qu'avant les
événemens qui la précèdent. Des gémissemens, des cris même auraient été
dans la nature, et auraient dû remplacer ce muet désespoir lorsqu'Amélie
voit périr de la même épée son amant et l'époux auquel son frère
expirant l'avait unie. Malgré les défauts indiqués et ces utiles
censures, l'actrice chargée de ce rôle a néanmoins de la beauté, de
l'intelligence, de l'énergie et du sentiment; et l'on doit, je crois,
attribuer ces imperfections plutôt à l'inexpérience et au peu d'usage de
la scène, qu'à l'absence des talens dramatiques.
«Que dire de l'immobile suivante dont les bras croisés, le regard bénin,
la modeste et paisible contenance, faisaient un si plaisant contraste
avec les évolutions théâtrales de la tragique princesse? La part de la
critique faite, je finirai par convenir que cette suivante a
passablement déclamé les récits semés dans la pièce. Ce théâtre est dans
ce moment très-riche en princesses; et, il faut l'espérer, le deviendra
davantage encore. Plusieurs, telles que Mlles George, Guérin, Dérudder,
Petit, Wenzel, Gersay, ont ceint le diadême avec une distinction
marquée.
«Pendant un temps, l'apparition d'une cantatrice du grand Opéra, Mlle
Percillé[68], sur la scène du second théâtre Français, aurait dû
rassurer par ses talens, les amateurs de l'art, sur l'existence de la
nouvelle troupe. Seulement, j'eusse désiré que cette actrice eût eu un
peu plus de fierté dans la position de sa tête, et que la dignité de ses
attitudes secondât davantage son admirable organe; alors elle eût pu
compter sur des applaudissemens mérités, si elle fût restée à ce
théâtre. Malgré cette foule de jeunes rivales qui se disputent ici le
sceptre tragique, je trouve que l'on a beaucoup trop tardé à séduire la
belle reine de Messène ou de Babylone; et certes, la prospérité de ce
théâtre exigeait que l'on tirât plus tôt cette souveraine fugitive de sa
vie errante et proscrite, pour la placer sur le trône de l'Odéon. En
supposant, comme on l'a dit, que cette princesse demandait des tributs
exagérés, l'affluence des spectateurs eût bientôt dédommagé la direction
des sacrifices qu'elle aurait faits. Félicitons-nous, puisque cette
actrice transcendante a triomphé des obstacles que lui opposait l'envie
et la crainte d'une dangereuse rivalité. Après avoir long-temps perdu
l'espérance de revoir les grands talens des Dumesnil et des Clairon,
soutenus par le prestige d'une beauté majestueuse et les accens les plus
véritablement tragiques, cette précieuse acquisition donne à l'Odéon une
Athalie, une Agrippine, une Zénobie, et peut-être une Monime, qu'on
revoit si rarement au premier théâtre, rôle qui fit autrefois couler
tant de pleurs, et qui sans doute aura pour le public toute la fraîcheur
de la nouveauté.
«Depuis que l'Odéon a le bonheur de posséder une actrice aussi parfaite,
comment l'administration a-t-elle pu laisser s'éloigner Victor, l'espoir
de la scène, Victor qui avait écrit sur son art[69], et qui suivait si
heureusement les traces de l'inimitable Talma? Excepté Eric-Bernard et
Joanny, Victor est peut-être le seul de la troupe, qui ait, malgré la
faiblesse de sa constitution, une figure véritablement tragique; on l'a
remplacé par David; mais, malgré ses moyens et son énergie, le physique
de David convient-il aux rôles remplis par Victor? et puis David
restera-t-il? Ce n'était donc pas un renvoi sec, des reproches
intempestifs, et, si l'on en croit certains bruits, une diminution de
traitement, qu'il fallait signifier à cet intéressant acteur. On lui
devait au contraire des encouragemens, ce qu'on appelle des feux, en
termes de coulisses: il serait donc opportun de revenir promptement sur
une décision aussi imprudente qu'irréfléchie, et de ne pas priver la
capitale, par un exil volontaire en Belgique, d'un talent aussi utile
que justement apprécié.»
Le rideau s'était majestueusement baissé; nous fûmes les derniers à
quitter la salle et les foyers d'hiver et d'été. «Je suis très-content
des acteurs de la comédie, me dit Philoménor, ils donnent les plus
heureuses espérances.» «Parmi les jeunes amoureux, repris-je aussitôt,
vous aurez cru, comme moi, deviner les talens, peu saillans encore, de
quelque élégant Molé, ou de quelque sémillant Fleury, dont vous n'avez
qu'entendu vanter le mérite, et que plus d'une fois j'ai eu le plaisir
d'admirer. En dépit des tracasseries dont elle a été plusieurs fois la
victime, Mlle Anaïs deviendra le diamant de l'Odéon, et sera très-bien
doublée par Mlle Wenzel; et, comme ce théâtre doit être l'asile des
talens persécutés, je suis étonné de n'y pas voir encore Mlle Valette,
qui fut d'abord si lestement éconduite du premier théâtre, pour avoir eu
l'impudence d'y obtenir quelques succès! On ne sait comment qualifier
les suites d'une aussi sotte rivalité. Par leur jeu franc, naturel et
mordant, Perrier, Dellemence, Lafargue, David, Samson, Mmes Dutertre et
Milen, sont ici les dignes émules des Michelot, des Baptiste, des
Monrose, des Leverd et des Demerson. Que ne sommes-nous en position,
ajoutai-je, de hasarder quelques conseils au nouveau directeur? Il
serait sage peut-être de ne pas abandonner toutes les pièces de l'ancien
répertoire; et, si j'en fais l'observation, c'est parce qu'il me paraît
qu'on en a mis beaucoup à l'écart. Au premier théâtre, on joue _la Belle
Fermière_, _les Trois Sultanes_, pièces mêlées de musique et de
couplets; quoi! certains vaudevilles, tels que _la Maison en loterie_,
seraient-ils au-dessous de la dignité de l'Odéon? Les plaisirs de la
scène seraient plus variés dans un quartier très-éloigné des spectacles
lyriques. Par contre-coup, je connais un écueil important à signaler à
l'administration: qu'on évite de jouer aussi souvent du marivaudage, que
des talens consommés peuvent seuls faire valoir: vous m'entendez; si cet
avis eût été donné et suivi, la salle de l'Odéon n'eût pas quelquefois
retenti de ces sifflets aigus, l'effroi des auteurs et des artistes.