«Hélas! mon cher ami, lui répliquai-je, les fléaux du ciel ne sont-ils
pas assez nombreux? Le génie de l'avarice veut-il multiplier trois
périls à la fois? je dis trois, et je compte bien. Malgré toutes les
précautions et la vigilance la plus exacte, un incendie ordinaire n'a
jamais cessé d'être possible dans une salle presque entièrement
construite en bois. L'orgueil de certains économistes désappointés par
le miroir de la vérité, que nous sommes à même de leur présenter sans
voile et dans le plus grand jour, cet orgueil très-irritable nous
condamnera-t-il à périr sous la coupole de nos théâtres, comme l'oiseau
sous le dôme de verre de la machine pneumatique? Et après avoir été
asphyxiés par le gaz[65], faudra-t-il, pour ménager leur-amour propre,
sauter avec la chaudière à vapeur? Qu'on y réfléchisse donc
sérieusement, avant de placer les amateurs de musique sur le cratère
d'un pareil volcan.» «Cela serait un peu dur, me dit mon Grec; et
cependant je le sais, un hôpital, un palais, quatre théâtres, un
boulevard, des magasins sont éclairés par le gaz.» «Ah! repris-je,
combien Paris ne devrait-il pas regretter les millions prodigués sans un
prudent examen, pour introduire ce redoutable météore dans ces
établissemens, et notamment à l'hôpital Saint-Louis? Ces asiles du
malheur et des pauvres infirmes seront-ils long-temps exposés à tous les
dangers dont nous avons prouvé l'existence? Seront-ils éternellement
éclairés et réchauffés par une lumière aussi malsaine, aussi dangereuse,
aussi contraire aux vrais intérêts de la patrie? Tranchons le mot: si
comme sous Charles VI, les Anglais étaient maîtres en France, quel coup
plus terrible, mon ami, pourraient-ils porter à nos propriétés rurales,
à nos manufactures et à notre industrie[66]?»
«Mais, répliqua Philoménor, les frais déjà faits pour l'appareil sont
énormes!» «Eh! que m'importe, mon cher Grec? L'intérêt particulier ne
doit-il pas céder à l'intérêt général? La vie des hommes n'est-elle pas
cent fois plus précieuse que des millions d'or dépensés sans réflexion,
pour le plus insensé des systèmes?
«Depuis que, par un zèle anti-patriotique, cent machines étrangères ont
remplacé les doigts de nos villageoises et les bras vigoureux de nos
paysans, que de voix dans nos campagnes ont maudit ces inventions
ennemies, qui ont réduit tant de familles laborieuses à la plus affreuse
indigence.
«On a vu, sur une surface de plus de soixante lieues carrées, des mères
de famille, de jeunes filles rayonnantes de santé, des femmes infirmes
qui vivaient honorablement du produit de la filature de coton, mendier
leur pain, faute d'ouvrage. Pour compléter ces désastres, qui n'ont
guère atteint que le sexe le plus faible, il suffirait d'introduire en
France des charrues mécaniques, pour la culture des terres, des semoirs
mécaniques pour les bleds et les fourrages, des fléaux, des vans et des
cribles mécaniques, pour le battage et l'épuration des grains; enfin des
faucilles mécaniques, pour la coupe des prairies, et toute cette
prétentaille d'instrumens rustiques, inventés chez une nation rivale, où
les grands propriétaires semblent avoir tout fait pour avoir, le moins
possible, besoin de la main-d'oeuvre de l'indigent. De pareilles
inventions, excusables chez un peuple neuf et qui aurait de grands
domaines à exploiter, conviendront-elles dans un pays anciennement
cultivé, à une nation aussi nombreuse que la nôtre, dont les deux tiers
des individus qui la composent, sont employés aux travaux de la
campagne, et n'ont souvent, pour toute fortune, qu'un salaire acquis
chaque jour par de pénibles efforts, et au prix de leurs sueurs.» «Je
pense bien comme vous, reprit le jeune Grec; il est donc évident que les
mécaniques de ce genre ne doivent être, pour des Français, que de
simples objets de curiosité, propres à compléter votre musée d'arts et
métiers; elles peuvent encore servir d'amusemens, mais rien de plus, à
quelques agronomes économistes. Il serait absurde de chercher à prouver
que l'usage de ces machines, adopté généralement en France, serait aussi
immoral, aussi barbare, qu'impolitique. Les résultats d'une invention,
quoique étrangère, sont-ils favorables à notre prospérité agricole ou
municipale, n'hésitons pas à la naturaliser en France; mais si de fortes
raisons ont prouvé que les avantages en sont balancés par des
inconvéniens, d'abord inaperçus; si d'épouvantables malheurs ont déjà
signalé leur inoculation dans le corps politique, mon ami, rejetons de
dangereux procédés, de pernicieuses méthodes, avec l'indignation d'un
peuple libre, d'un peuple fait, par la richesse de son sol et par ses
propres lumières, pour donner le ton aux autres nations, et non pour le
recevoir.»