CHAPITRE XXXIX.

Affiches, placards.--Mot de Mercier.--Plaisans contrastes.--Création de

compagnies de police, et d'un nouvel inspecteur des monumens.--Fosses

inodores; gaz hydrogène.--Preuves de ses inconvéniens.--Avantages et

dangers des nouvelles découvertes.

Six heures n'étaient pas encore sonnées, et les bureaux étant encore

fermés, nous eûmes le temps de continuer nos observations critiques:

«Voyez, me disait Philoménor; est-il possible que l'extérieur de l'Odéon

soit aussi maussade et aussi bizarre? Ses colonnes ne sont pas même

respectées; partout des affiches barbouillent les murs, et jusqu'aux

voussures des arcades. Thalie et Melpomène applaudiraient sans doute à

la disparition de tant de sottes et inconvenantes caricatures, que l'on

expose, pour ainsi dire, dans leur sanctuaire.» «Dites-en autant,

répliquai-je, de la salle de Feydeau dont le portique ressemble à

l'entrée d'un théâtre de carton. Le granit factice y disparaît sous les

placards de toutes couleurs. Qui n'aurait été choqué en lisant les

annonces encadrées, saillantes, scellées en fer, naguère retenues même

avec des chaînes, jusque sur les colonnes de Favart, dont le péristyle

devrait, pour bien des raisons, être fermé avec des grilles[36].»

«Naguère! dites vous, reprit Philoménor; aujourd'hui même on en suspend

effrontément entre les arcades de la rue Castiglione[37], dont elles

défigurent les formes si belles et si pures. On en place même autour des

superbes candélabres en bronze[38] du pont des Arts, et de ceux qui,

sur les boulevards des Italiens, éclairent l'entrée des rues

Grange-Batelière et Le Pelletier; et cependant avec des moyens peu

dispendieux que j'indiquerai, on n'aurait pas lieu de gémir sur la tenue

pitoyable des plus gracieux monumens de Paris. Des plaintes aussi

raisonnables s'élèvent ailleurs, notamment lorsqu'on passe dans la rue

des Colonnes, près Feydeau; vient-on de réparer ou de mettre à neuf une

galerie, aussitôt des ouvriers y font peindre en toutes nuances les

signes de leurs différens états, sans qu'aucune autorité exerce à ce

sujet une utile censure; par respect pour le bon goût, sans froisser les

priviléges de la propriété, le gouvernement, ce me semble, a bien le

droit acquis de proscrire un semblable vandalisme. Abus vraiment

déplorable qui ne se trouve peut-être qu'en France, mais qui,

très-certainement, n'existe point à Rome, à Milan et à Londres[39].

L'imprimerie est devenue la lèpre de l'architecture! Excepté le

Luxembourg, l'Élysée-Bourbon et quelques parties du palais du duc

d'Orléans, il n'est pas un monument, une colonnade, un édifice public,

qui ne soient offusqués par une quantité d'affiches, de placards, qui

non seulement nuisent à la grâce de l'ensemble, mais qui sont encore,

par leur objet, de l'indécence la plus révoltante; on en a vu même

quelques-unes qui prêtaient au calembourg, et qui, probablement

conseillées par les ennemis de la France, étaient une insulte directe à

la majesté royale. L'étranger croira-t-il qu'aux Tuileries, contre les

pilastres soutenant la grille, rue de Rivoli, côté du Carrousel, et côté

du quai, depuis le pavillon de Flore jusqu'au jardin de l'Infante,

l'étranger, dis-je, croira-t-il qu'il existe un si grand nombre

d'affiches, qu'on se figurerait presque entrer dans un magasin[40]?

«L'affiche usurpatrice n'a pas même épargné la partie du Louvre

nouvellement regrattée où se voit le buste de Louis XIV, où l'on est

saisi de surprise et d'admiration en considérant la magnifique colonnade

du médecin architecte[41]; et c'est précisément dans cet endroit que

souvent les placards de toute nuance sont le plus multipliés. De temps

en temps, je le sais, on les fait disparaître, mais jamais entièrement;

et des lambeaux d'affiches à moitié détachés, y voltigent encore au

moment où je vous parle; déjà les pilastres des nouvelles grilles en

sont couverts; on vient même d'en placer plusieurs jusque dans

l'intérieur du Louvre[42], sous les guichets.» «Quels sont donc les

devoirs des conservateurs de vos palais, s'écria Philoménor? Sur quels

objets s'étend leur surveillance?» «Oui, mon ami, repris-je, d'après des

abus aussi crians, d'après une pareille audace, je suis étonné de ne pas

voir ici, en grosses lettres, les annonces des nobles métiers que l'on

exerce sur le pont voisin.» «Ne vous fâchez pas, me dit mon Grec: pour

moi, lorsque je considère ces éternels placards, je me rappelle ce mot

si plaisant de Mercier: «Jamais l'antiquité, ne connut le placard.

Pauvre antiquité! nos descendans seront bien mieux endoctrinés. Le

placard! il couvre, il colorie, il habille Paris, à l'époque où ces

lignes sont tracées; et l'on pourrait dire _Paris affiche_, pour le

distinguer par son costume le plus apparent, des autres cités de

l'univers.»

«Mais cet outrage fait à nos monumens, s'est étendu plus loin que sur

nos théâtres, les palais des grands, des ministres, des chambres et du

garde-meuble de la couronne; il a gagné quelquefois jusque sur nos arcs

de triomphe, jusque sur nos plus magnifiques établissemens, tels que

l'hôtel de la Monnaie, l'Institut et ses galeries adjacentes, où des

tentes, des bureaux, des étalages sans nombre dérobent en partie à l'oeil

du spectateur, les façades de ces deux dépôts des richesses nationales,

soit métalliques, soit intellectuelles. Cette monstruosité s'est encore

glissée jusque sur les péristyles de nos églises[43], où le prospectus

d'un Voltaire compacte se trouve quelquefois placardé à côté du

mandement religieux; où les secrets du charlatanisme pour les infirmités

les plus honteuses, se trouvent accolés à l'annonce d'une mission et

d'une retraite; et plus d'une fois l'afficheur a collé sur les murs du

même temple le nom du prédicateur de la station, tout près de l'annonce

des pièces où devaient jouer Talma et Potier et contre l'adresse

indiquant le changement de domicile du costumier fournisseur des bals de

Paris.

«Faut-il tout dire? l'intérieur même des basiliques n'a pas été

respecté[44]. En un mot cette gangrène monumentale a couvert

grotesquement tous les endroits où l'architecture offre le coup d'oeil le

plus imposant et le plus magnifique; mais comme il ne suffit pas de

critiquer et de dénoncer des abus sans indiquer les remèdes, voici les

moyens simples que je proposerais, si j'avais l'honneur de les

communiquer à l'autorité jalouse de les faire cesser, et d'acquérir le

titre de restaurateur de leur antique beauté. Je désirerais qu'on plaçât

nuit et jour des gardes près des monumens qui n'en ont point, et que

ces sentinelles fussent centuplées, lors des réunions publiques, pour

empêcher et prévenir toute espèce de dégradations. Il faudrait défendre,

sous peine d'une forte amende, de placarder contre aucun monument tel

qu'églises, palais, hôtels, fontaines, colonnades[45], théâtres, ponts

et tout autre lieu consacré au service public, en assignant pour les

affiches de spectacles, un endroit unique[46], dans chaque local, qui

n'ôte pas à la vue le plaisir de contempler le bel ensemble de ces murs.

Il serait même beaucoup mieux de les placer, comme à Londres[47], dans

un cadre mobile, et de ne jamais les coller contre les murs. Il faudrait

ordonner que les affiches existantes seront enlevées avec soin, ainsi

que ces ébauches insipides, ces grossières caricatures que les crayons

de la malveillance ou de la sottise se complaisent à y tracer. Il serait

même nécessaire d'exiger une amende de ceux qui violeraient la défense

d'en appliquer de nouveau sur nos beaux monumens. Je regarderais comme

urgent d'arrêter que les affiches, annonces et placards seront mis

exclusivement à l'avenir près des cafés, des restaurateurs, marchands de

vin, en un mot, aux seuls endroits fixés par la police dans les

différens quartiers de Paris; ou mieux encore sur des _colonnes_[48]

élevées exprès, lorsque la nécessité l'exigerait. On devrait créer enfin

un inspecteur et restaurateur des monumens publics, qui ne se contentât

pas d'en porter le titre, et surtout d'en toucher les émolumens, mais

qui en remplît scrupuleusement les fonctions, et dont l'unique emploi,

l'utile dictature, serait de censurer, de supprimer et de réformer les

abus qui, malgré sa vigilance, s'introduiraient dans les différens

quartiers de cette grande ville. On croira facilement qu'il serait

indispensable de choisir cet inspecteur parmi les amis des arts les

plus zélés, les plus actifs et surtout les plus éclairés, et de lui

accorder des appointemens modérés, mais assez forts, pour qu'il pût se

transporter facilement dans tous les endroits où son emploi

l'appellerait continuellement. On n'hésiterait pas, d'après ces

antécédens, à lui accorder une autorité assez illimitée, pour qu'il ne

fût point contrarié dans ses plans par la routine et par de sordides

intérêts. Cet inspecteur serait d'ailleurs sous la surveillance du

ministre de la police, et aurait le droit de proposer, soit au ministre

de l'intérieur et de la maison du roi, soit au préfet, soit au conseil

municipal, les améliorations qu'il jugerait convenables. Enfin, je

mettrais à sa disposition un nombre déterminé d'ouvriers, pris parmi

ceux qui se trouvent sans ouvrage, pour nettoyer et entretenir

l'intérieur et l'extérieur des bâtimens publics qui en auraient besoin;

des fonds dont cet inspecteur deviendrait comptable, seraient affectés à

ces travaux vraiment conservateurs.»

Les portes de l'Odéon s'ouvraient; Philoménor me fit encore observer

qu'une grande partie des murs de ce théâtre n'avait pas été regrattée

depuis sa restauration; ce qui produisait la bigarrure la plus

choquante. «Quelle odeur! ajoutait le jeune Grec, en traversant le

péristyle[49]! On a récemment inventé les fosses inodores, (qui ne le

sont pas toujours) découverte bien intéressante pour la salubrité

publique, et on néglige les moyens les plus simples de la conserver.» En

disant ces mots, nous montâmes le magnifique escalier, et nous fûmes

placés de manière à voir parfaitement l'ensemble de la salle,

entièrement éclairée par le gaz hydrogène. Philoménor reprit bientôt le

fil d'une conversation que notre entrée à l'orchestre avait

momentanément interrompue. «S'il était permis, me disait-il, de confier

à l'oreille de certains novateurs des vérités légèrement acerbes, mais

trop justement méritées, que je leur tiendrais volontiers ce langage:

hommes doctes, qui voyagez si commodément par terre et par eau, pour

conquérir, en Angleterre, les sublimes découvertes du jury et du gaz

hydrogène, de grâce, ne rejetez pas une supplique éminemment libérale,

et qui vous est adressée par le patriotisme le plus pur. Sollicitez

seulement un petit voyage en Belgique ou en Hollande; et tâchez de nous

en rapporter ce système d'excellente police, de propreté rigoureuse et

salubre, qui fait de Bruxelles et d'Amsterdam les plus belles et les

plus saines villes de l'univers.» «Au moins, à leur retour, repris-je

aussitôt, on n'aura pas lieu de leur reprocher des lumières aussi

nauséabondes[50]. L'éclairage par le gaz[51] avait d'abord été

abandonné au café de la place de l'hôtel de ville, et au passage des

Panoramas, pour un très-grand inconvénient, une puanteur insupportable,

qui chaque jour se fait sentir dans les corridors, les foyers, et jusque

dans l'intérieur des salles de spectacle[52] éclairées par ce fluide

pestilentiel; j'en ai pour garant le Miroir; et, certes, le Miroir ne

doit pas être infidèle; on ne l'accusera pas d'être l'ennemi des

brillantes lumières. Je me souviens d'avoir lu dans un de ses numéros

(21 septembre 1822): «On avertit le directeur qu'une odeur fétide

occasionée par les préparatifs du gaz anglais indispose tous les

spectateurs;» et dans un autre plus récent, (décembre) il nous apprend:

«que le gaz de l'Odéon a une odeur fâcheuse; que le gaz de l'Opéra

exhale une odeur sulfureuse la plus désagréable; il a fait la même

expérience aux Variétés, et chez les marchands qui avoisinent ce

théâtre. On n'aurait rien écrit sur tout ceci, ajoute-t-il, si l'on

n'avait eu à se plaindre que des _éclipses_ du gaz[53], dont j'ai été

témoin plusieurs fois à l'Opéra et dans tout le quartier que doit

éclairer la compagnie royale; mais je ne puis supporter une odeur qui me

suffoque, et qui me fait tousser encore.»

«Cependant, puisque malgré le vice radical et presqu'irrémédiable d'une

chaleur qui absorbe l'air le plus pur et le plus vital, puisque malgré

le défaut très-marqué d'une lumière trop éblouissante[54], d'un éclat

singulièrement inconstant, et par là, fatigant pour les acteurs et les

spectateurs eux-mêmes, ce procédé est définitivement adopté pour deux

grands théâtres et un petit, et bientôt pour l'École de Médecine, la

Monnaie, l'Institut, enfin de proche en proche, pour nos plus somptueux

établissemens, j'interrogerai les plus habiles chimistes; je leur

demanderai la solution d'un double problème qui intéresse également la

conservation des monumens et de ceux qui les fréquentent.

«Je demanderai donc si le gaz hydrogène ne doit pas noircir par ses

exhalaisons, les dorures qui ont été prodiguées dans les salles où il

est introduit; si cette nouveauté privilégiée ne doit pas ternir avant

six mois les fraîches et brillantes décorations qui, en ne se servant

que de l'éclairage ordinaire, auraient pu subsister quinze ans sans la

moindre altération; enfin si la santé, l'existence même des spectateurs,

ne sont pas exposées chaque jour au péril le plus imminent?» «Eh! mon

cher ami, la chose n'est-elle pas démontrée par une bien fatale

expérience! Les décors de l'Odéon sont en partie flétris: les dorures de

la coupole, placées au-dessus du magnifique lustre du nouvel Opéra, ont

déjà perdu leur éclat: vous doutez encore des suites funestes

qu'entraîne après soi l'opiniâtre entêtement de nos amateurs anglomanes.

Ignorez-vous donc qu'un jour les réservoirs du Luxembourg ont été

subitement rompus, et que tout le quartier Saint-Germain fut

horriblement infecté? Ignorez-vous que plusieurs personnes en sont

mortes? Une fatale expérience n'a-t-elle pas prouvé que les eaux puisées

à l'endroit où celles du gazomètre se déchargent, ont les qualités les

plus délétères pour tout ce qui respire[55]? Et ces malheurs patens

n'ont pas guéri les novateurs! La vie d'un homme n'est-elle pas cent

fois plus précieuse que cette perfide découverte, dont plus d'une fois

déjà on a eu lieu de regretter l'introduction en Angleterre? Et pour

corroborer ce que j'avance, je vous citerai des faits qui m'ont été

rapportés par un témoin oculaire. Il y a près de huit mois, un des

conduits _intérieurs_ du gaz se brisa par un effet de l'extrême chaleur

dont les élancemens, comme je vous l'ai fait remarquer, sont

perpétuellement variables et vacillans, et le feu prit au théâtre de

_Hay-Market_ pendant la représentation. On pensa être étouffé par

l'odeur contagieuse dont on fut frappé; l'affreux danger, m'a-t-on

assuré, ne fut bien connu, que lorsque la prompte évacuation de la

salle, et des secours administrés avec une sage célérité, eurent

préservé ceux qui assistaient à ce spectacle. Chez des chimistes

très-connus à Londres, Savory et Moore, le feu prit dans une pharmacie,

éclairée par les mêmes moyens; le dommage fut immense.

«Le 22 mars 1822, vers les quatre heures après midi, un gazomètre de

_Friars Street_ a éclaté avec une détonation terrible. C'est là qu'est

le réservoir qui fournit le gaz à _Black Friars Road_ et autres rues

adjacentes; il contenait alors environ cent soixante tonneaux d'eau. On

suppose que l'accident est provenu de ce que le gazomètre était trop

chargé. M. William Morgan, ingénieur, fut jeté à dix-huit toises,

par-dessus le faîte de la maison d'un M. Andrews dans _Green Street_, et

tué roide... L'explosion causa beaucoup d'autres dommages dans les

environs, et plusieurs personnes ont été grièvement blessées. M. Roper a

manqué de périr, et le bâtiment où il fait bouillir des os a été

détruit. Plusieurs autres bâtimens ont été endommagés; lorsque le

gazomètre a éclaté, l'eau s'est élancée avec tant de force, qu'elle a

renversé la maison de Mme Clarke, et emporté une petite fille à plus de

cinquante verges. Enfin, le 27 octobre de l'année 1822, le quartier de

l'Opéra de Londres éprouva les plus vives alarmes et la plus profonde

terreur[56], en voyant un immense volume de flammes sortir des décombres

de la façade de la Compagnie des Indes, qui venait de s'écrouler, par

l'effet d'une explosion, dont le bruit ressemblait à celui d'une

décharge de plusieurs grosses pièces d'artillerie. On ne peut comparer

la secousse qu'à un violent tremblement de terre; il en sortait une

odeur insupportable. Cette explosion provenait de l'inflammation du gaz

qui s'était échappé des tuyaux souterrains, qu'on n'avait pas eu soin de

tenir bien fermés. Plusieurs autres bâtimens en ont été endommagés,

entre autres ceux de la compagnie de Westminster-Wine, qui renferment

des celliers considérables; plusieurs personnes ont été plus ou moins

brûlées; d'autres ont péri dans les flammes[57].»

«Le vertige est tel, que l'on s'endort sur d'autres périls. Vous le

savez peut-être, avant et depuis la révolution, des éboulemens

considérables ont eu lieu dans les vastes carrières sur lesquelles la

moitié de Paris est bâtie. L'autorité fut alors vivement alarmée. On fit

de grands travaux, on raffermit les immenses parois et les énormes

piliers qui supportent les voûtes de ces souterrains; et dans ce moment,

par suite des excavations, peu profondes il est vrai, mais

incalculables, exécutées pour l'introduction du gaz, les entrepreneurs

semblent oublier que les affreux résultats de dangers toujours menaçans,

sont plus que triplés. Quel sera le sort d'une cité ainsi traversée en

tous sens par des milliers de canaux putrides? Ne ressemblera-t-elle

point à ce pestiféré qui, malgré ses plaintes et ses gémissemens, sent

de plus en plus circuler dans ses veines un feu délétère qui doit tôt ou

tard consumer sa vie? Que deviendrait Paris le jour d'un tremblement de

terre, sans cesse possible et toujours imprévu? Que deviendrait Paris,

si les convulsions de la nature brisaient en mille endroits les tuyaux

conducteurs du fluide hydrogène; si les détonations de ce fluide

phosphorique et enflammé se joignaient aux oscillations, aux secousses

du globe et à des éruptions volcaniques? Sans parler des accidens causés

par le défaut de surveillance, n'a-t-on pas lieu d'appréhender, dans un

siècle de révolutions, qu'un chef de conspirateurs ne s'empare à

l'improviste de l'un des réservoirs du gaz? N'est-il point à craindre

que, maître d'arrêter l'échappement de cette pernicieuse lumière, il ne

plonge tout un quartier dans l'obscurité la plus profonde, pour exécuter

plus sûrement et avec impunité ses horribles complots? D'ailleurs enfin,

indépendamment des calculs de la malice humaine, la suspension du

principe lumineux sera toujours à craindre, presque toujours inévitable,

toutes les fois qu'une réunion de personnes sera trop considérable, en

raison du local[58].»

«Tout ceci est physiquement prouvé, me dit mon Grec, mais pourquoi

glissez-vous si légèrement sur les suites que peut avoir la moindre

inadvertance, lorsque le Miroir d'hier m'apprend, «qu'un incendie s'est

manifesté dans un quartier très-populeux de Londres que cet accident a

compromis pendant quelques heures. La négligence des préposés au gaz en

était la cause[60].» «Le croiriez-vous, repris-je, mon cher ami? les

partisans intéressés du gaz ont répondu: «L'hôtel du prince de

Schwartzemberg vient de brûler; une bougie a mis le feu à la salle du

bal, c'est la faute des fabricans de bougies.» Cette réponse, je n'ai

pas besoin de vous le dire, est une absurdité, un pur sophisme. Lorsque

l'affreux accident eut lieu, on ne dut s'en prendre, ni à la bougie, ni

à celui qui l'avait fabriquée; mais bien à l'imprudence et à l'incurie

de l'ordonnateur de la fête, qui plaça trop près des lustres des

matières combustibles, des feuillages, des guirlandes de fleurs. On

accusa la malveillance; sur ce dernier fait, les soupçons ne sont pas

dissipés. D'ailleurs la comparaison entre les dangers d'un incendie

ordinaire et ceux de l'inflammation du fluide étranger n'est pas

supportable. Que la flamme d'une bougie atteigne un rideau, une

draperie, ou tout autre objet, souvent on aperçoit l'ennemi avant qu'il

ait fait des progrès; quelquefois le feu est lent à se développer;

lorsqu'il agit sur certaines matières, il suffit de l'étouffer, pour

l'éteindre. Ordinairement, en peu de temps, avec de l'eau, des pompes et

des bras, on réussit à s'en rendre maître et à sauver ses trésors et sa

vie. En est-il ainsi du gaz? Par quels moyens connus la sagesse humaine,

toute prévoyante que vous la supposiez, arrêtera-t-elle l'éruption

inattendue, subite, d'une force comprimée qui, en sortant de sa prison,

soulève et renverse comme un volcan, les édifices les plus solides, qui

brûle, asphyxie et donne la mort avec l'activité de la foudre?

«Voici quelque chose de plus positif: je tiens de physiciens

très-célèbres une décision à ce sujet, qui doit jeter la terreur au

milieu des plaisirs. Si, comme me l'ont certifié deux anciens élèves du

premier médecin de Paris, si dans la salle de l'Odéon un des tuyaux

propagateurs du gaz venait malheureusement à se rompre par une cause

possible et imprévue, il n'y aurait pas un seul des spectateurs qui eût

le temps d'échapper à l'explosion de cette vapeur mortelle; tous

périraient misérablement dans l'instant le plus rapide que conçoive la

pensée. Conséquemment, si cet accident arrivait le jour d'une

représentation extraordinaire, plus de quatre mille personnes auraient à

Paris le sort des habitans de Pompeïa et d'Herculanum!...[61]»

«Ô Providence! s'écria Philoménor, de modernes Érostrates seraient-ils

les aveugles instrumens de vos impénétrables justices?»

«Pour vous citer un fait plus récent, répliquai-je, attendra-t-on que

nos théâtres et nos autres édifices aient le sort de ceux de Munich[62]?

Il est rare que l'on prévienne les accidens avant qu'ils arrivent. Ainsi

l'on n'a songé à fonder à Rome une école d'architecture, que lorsque

deux propriétaires, M. Simonnetti et son fils, ont été écrasés sous les

décombres d'un édifice peu solidement construit; ce fâcheux événement a

eu lieu en 1823. D'après les exemples cités et les oracles sortis de la

bouche de deux hommes qu'un profond savoir a dégagés des préjugés

d'outre-mer, persistera-t-on, par suite d'un engouement coupable à

maintenir un système pitoyablement économique, qui peut d'un jour à

l'autre, compromettre la vie d'un si grand nombre de Français; et, ce

qui est bien moins précieux, la fraîcheur des décors de nos spectacles

et la conservation des chefs-d'oeuvres de notre Musée moderne, auprès

duquel sont si imprudemment établis les réservoirs infernaux de cette

invention détestable? Je ne vous ai pas encore parlé d'inconvéniens plus

minces encore; mais qui n'en feront pas moins jeter les hauts cris. Dans

nos théâtres, l'air échauffé, épaissi, corrompu par les émanations du

gaz, affecte la voix de nos acteurs et de nos actrices, les force de

s'arrêter au milieu de la plus brillante roulade, et semble flétrir

jusqu'à la beauté même[63].

«Quelques journaux, nous ont appris que la nouvelle salle de l'Opéra,

déjà éclairée par le gaz, serait encore chauffée par la vapeur qui,

comme l'on sait, introduite dans la marine marchande, a déjà englouti au

fond des mers des cargaisons considérables[64], appartenant aux

premières maisons de commerce.» «On n'en ira pas moins, me dit

Philoménor, à ce spectacle. Le péril est un nouvel attrait pour ces

femmes charmantes, ces élégans qui, malgré les malheurs arrivés presque

sous leurs yeux, n'en prenaient pas moins l'an dernier, des bains d'air,

en descendant les montagnes Beaujon. Quel philosophe ne dirait pas

cependant, ici, avec votre bon La Fontaine:

Voyage d'un jeune grec à Paris (Vol. 2 of 2) · 第 72 / 93 题