Affiches, placards.--Mot de Mercier.--Plaisans contrastes.--Création de
compagnies de police, et d'un nouvel inspecteur des monumens.--Fosses
inodores; gaz hydrogène.--Preuves de ses inconvéniens.--Avantages et
dangers des nouvelles découvertes.
Six heures n'étaient pas encore sonnées, et les bureaux étant encore
fermés, nous eûmes le temps de continuer nos observations critiques:
«Voyez, me disait Philoménor; est-il possible que l'extérieur de l'Odéon
soit aussi maussade et aussi bizarre? Ses colonnes ne sont pas même
respectées; partout des affiches barbouillent les murs, et jusqu'aux
voussures des arcades. Thalie et Melpomène applaudiraient sans doute à
la disparition de tant de sottes et inconvenantes caricatures, que l'on
expose, pour ainsi dire, dans leur sanctuaire.» «Dites-en autant,
répliquai-je, de la salle de Feydeau dont le portique ressemble à
l'entrée d'un théâtre de carton. Le granit factice y disparaît sous les
placards de toutes couleurs. Qui n'aurait été choqué en lisant les
annonces encadrées, saillantes, scellées en fer, naguère retenues même
avec des chaînes, jusque sur les colonnes de Favart, dont le péristyle
devrait, pour bien des raisons, être fermé avec des grilles[36].»
«Naguère! dites vous, reprit Philoménor; aujourd'hui même on en suspend
effrontément entre les arcades de la rue Castiglione[37], dont elles
défigurent les formes si belles et si pures. On en place même autour des
superbes candélabres en bronze[38] du pont des Arts, et de ceux qui,
sur les boulevards des Italiens, éclairent l'entrée des rues
Grange-Batelière et Le Pelletier; et cependant avec des moyens peu
dispendieux que j'indiquerai, on n'aurait pas lieu de gémir sur la tenue
pitoyable des plus gracieux monumens de Paris. Des plaintes aussi
raisonnables s'élèvent ailleurs, notamment lorsqu'on passe dans la rue
des Colonnes, près Feydeau; vient-on de réparer ou de mettre à neuf une
galerie, aussitôt des ouvriers y font peindre en toutes nuances les
signes de leurs différens états, sans qu'aucune autorité exerce à ce
sujet une utile censure; par respect pour le bon goût, sans froisser les
priviléges de la propriété, le gouvernement, ce me semble, a bien le
droit acquis de proscrire un semblable vandalisme. Abus vraiment
déplorable qui ne se trouve peut-être qu'en France, mais qui,
très-certainement, n'existe point à Rome, à Milan et à Londres[39].
L'imprimerie est devenue la lèpre de l'architecture! Excepté le
Luxembourg, l'Élysée-Bourbon et quelques parties du palais du duc
d'Orléans, il n'est pas un monument, une colonnade, un édifice public,
qui ne soient offusqués par une quantité d'affiches, de placards, qui
non seulement nuisent à la grâce de l'ensemble, mais qui sont encore,
par leur objet, de l'indécence la plus révoltante; on en a vu même
quelques-unes qui prêtaient au calembourg, et qui, probablement
conseillées par les ennemis de la France, étaient une insulte directe à
la majesté royale. L'étranger croira-t-il qu'aux Tuileries, contre les
pilastres soutenant la grille, rue de Rivoli, côté du Carrousel, et côté
du quai, depuis le pavillon de Flore jusqu'au jardin de l'Infante,
l'étranger, dis-je, croira-t-il qu'il existe un si grand nombre
d'affiches, qu'on se figurerait presque entrer dans un magasin[40]?
«L'affiche usurpatrice n'a pas même épargné la partie du Louvre
nouvellement regrattée où se voit le buste de Louis XIV, où l'on est
saisi de surprise et d'admiration en considérant la magnifique colonnade
du médecin architecte[41]; et c'est précisément dans cet endroit que
souvent les placards de toute nuance sont le plus multipliés. De temps
en temps, je le sais, on les fait disparaître, mais jamais entièrement;
et des lambeaux d'affiches à moitié détachés, y voltigent encore au
moment où je vous parle; déjà les pilastres des nouvelles grilles en
sont couverts; on vient même d'en placer plusieurs jusque dans
l'intérieur du Louvre[42], sous les guichets.» «Quels sont donc les
devoirs des conservateurs de vos palais, s'écria Philoménor? Sur quels
objets s'étend leur surveillance?» «Oui, mon ami, repris-je, d'après des
abus aussi crians, d'après une pareille audace, je suis étonné de ne pas
voir ici, en grosses lettres, les annonces des nobles métiers que l'on
exerce sur le pont voisin.» «Ne vous fâchez pas, me dit mon Grec: pour
moi, lorsque je considère ces éternels placards, je me rappelle ce mot
si plaisant de Mercier: «Jamais l'antiquité, ne connut le placard.
Pauvre antiquité! nos descendans seront bien mieux endoctrinés. Le
placard! il couvre, il colorie, il habille Paris, à l'époque où ces
lignes sont tracées; et l'on pourrait dire _Paris affiche_, pour le
distinguer par son costume le plus apparent, des autres cités de
l'univers.»
«Mais cet outrage fait à nos monumens, s'est étendu plus loin que sur
nos théâtres, les palais des grands, des ministres, des chambres et du
garde-meuble de la couronne; il a gagné quelquefois jusque sur nos arcs
de triomphe, jusque sur nos plus magnifiques établissemens, tels que
l'hôtel de la Monnaie, l'Institut et ses galeries adjacentes, où des
tentes, des bureaux, des étalages sans nombre dérobent en partie à l'oeil
du spectateur, les façades de ces deux dépôts des richesses nationales,
soit métalliques, soit intellectuelles. Cette monstruosité s'est encore
glissée jusque sur les péristyles de nos églises[43], où le prospectus
d'un Voltaire compacte se trouve quelquefois placardé à côté du
mandement religieux; où les secrets du charlatanisme pour les infirmités
les plus honteuses, se trouvent accolés à l'annonce d'une mission et
d'une retraite; et plus d'une fois l'afficheur a collé sur les murs du
même temple le nom du prédicateur de la station, tout près de l'annonce
des pièces où devaient jouer Talma et Potier et contre l'adresse
indiquant le changement de domicile du costumier fournisseur des bals de
Paris.
«Faut-il tout dire? l'intérieur même des basiliques n'a pas été
respecté[44]. En un mot cette gangrène monumentale a couvert
grotesquement tous les endroits où l'architecture offre le coup d'oeil le
plus imposant et le plus magnifique; mais comme il ne suffit pas de
critiquer et de dénoncer des abus sans indiquer les remèdes, voici les
moyens simples que je proposerais, si j'avais l'honneur de les
communiquer à l'autorité jalouse de les faire cesser, et d'acquérir le
titre de restaurateur de leur antique beauté. Je désirerais qu'on plaçât
nuit et jour des gardes près des monumens qui n'en ont point, et que
ces sentinelles fussent centuplées, lors des réunions publiques, pour
empêcher et prévenir toute espèce de dégradations. Il faudrait défendre,
sous peine d'une forte amende, de placarder contre aucun monument tel
qu'églises, palais, hôtels, fontaines, colonnades[45], théâtres, ponts
et tout autre lieu consacré au service public, en assignant pour les
affiches de spectacles, un endroit unique[46], dans chaque local, qui
n'ôte pas à la vue le plaisir de contempler le bel ensemble de ces murs.
Il serait même beaucoup mieux de les placer, comme à Londres[47], dans
un cadre mobile, et de ne jamais les coller contre les murs. Il faudrait
ordonner que les affiches existantes seront enlevées avec soin, ainsi
que ces ébauches insipides, ces grossières caricatures que les crayons
de la malveillance ou de la sottise se complaisent à y tracer. Il serait
même nécessaire d'exiger une amende de ceux qui violeraient la défense
d'en appliquer de nouveau sur nos beaux monumens. Je regarderais comme
urgent d'arrêter que les affiches, annonces et placards seront mis
exclusivement à l'avenir près des cafés, des restaurateurs, marchands de
vin, en un mot, aux seuls endroits fixés par la police dans les
différens quartiers de Paris; ou mieux encore sur des _colonnes_[48]
élevées exprès, lorsque la nécessité l'exigerait. On devrait créer enfin
un inspecteur et restaurateur des monumens publics, qui ne se contentât
pas d'en porter le titre, et surtout d'en toucher les émolumens, mais
qui en remplît scrupuleusement les fonctions, et dont l'unique emploi,
l'utile dictature, serait de censurer, de supprimer et de réformer les
abus qui, malgré sa vigilance, s'introduiraient dans les différens
quartiers de cette grande ville. On croira facilement qu'il serait
indispensable de choisir cet inspecteur parmi les amis des arts les
plus zélés, les plus actifs et surtout les plus éclairés, et de lui
accorder des appointemens modérés, mais assez forts, pour qu'il pût se
transporter facilement dans tous les endroits où son emploi
l'appellerait continuellement. On n'hésiterait pas, d'après ces
antécédens, à lui accorder une autorité assez illimitée, pour qu'il ne
fût point contrarié dans ses plans par la routine et par de sordides
intérêts. Cet inspecteur serait d'ailleurs sous la surveillance du
ministre de la police, et aurait le droit de proposer, soit au ministre
de l'intérieur et de la maison du roi, soit au préfet, soit au conseil
municipal, les améliorations qu'il jugerait convenables. Enfin, je
mettrais à sa disposition un nombre déterminé d'ouvriers, pris parmi
ceux qui se trouvent sans ouvrage, pour nettoyer et entretenir
l'intérieur et l'extérieur des bâtimens publics qui en auraient besoin;
des fonds dont cet inspecteur deviendrait comptable, seraient affectés à
ces travaux vraiment conservateurs.»
Les portes de l'Odéon s'ouvraient; Philoménor me fit encore observer
qu'une grande partie des murs de ce théâtre n'avait pas été regrattée
depuis sa restauration; ce qui produisait la bigarrure la plus
choquante. «Quelle odeur! ajoutait le jeune Grec, en traversant le
péristyle[49]! On a récemment inventé les fosses inodores, (qui ne le
sont pas toujours) découverte bien intéressante pour la salubrité
publique, et on néglige les moyens les plus simples de la conserver.» En
disant ces mots, nous montâmes le magnifique escalier, et nous fûmes
placés de manière à voir parfaitement l'ensemble de la salle,
entièrement éclairée par le gaz hydrogène. Philoménor reprit bientôt le
fil d'une conversation que notre entrée à l'orchestre avait
momentanément interrompue. «S'il était permis, me disait-il, de confier
à l'oreille de certains novateurs des vérités légèrement acerbes, mais
trop justement méritées, que je leur tiendrais volontiers ce langage:
hommes doctes, qui voyagez si commodément par terre et par eau, pour
conquérir, en Angleterre, les sublimes découvertes du jury et du gaz
hydrogène, de grâce, ne rejetez pas une supplique éminemment libérale,
et qui vous est adressée par le patriotisme le plus pur. Sollicitez
seulement un petit voyage en Belgique ou en Hollande; et tâchez de nous
en rapporter ce système d'excellente police, de propreté rigoureuse et
salubre, qui fait de Bruxelles et d'Amsterdam les plus belles et les
plus saines villes de l'univers.» «Au moins, à leur retour, repris-je
aussitôt, on n'aura pas lieu de leur reprocher des lumières aussi
nauséabondes[50]. L'éclairage par le gaz[51] avait d'abord été
abandonné au café de la place de l'hôtel de ville, et au passage des
Panoramas, pour un très-grand inconvénient, une puanteur insupportable,
qui chaque jour se fait sentir dans les corridors, les foyers, et jusque
dans l'intérieur des salles de spectacle[52] éclairées par ce fluide
pestilentiel; j'en ai pour garant le Miroir; et, certes, le Miroir ne
doit pas être infidèle; on ne l'accusera pas d'être l'ennemi des
brillantes lumières. Je me souviens d'avoir lu dans un de ses numéros
(21 septembre 1822): «On avertit le directeur qu'une odeur fétide
occasionée par les préparatifs du gaz anglais indispose tous les
spectateurs;» et dans un autre plus récent, (décembre) il nous apprend:
«que le gaz de l'Odéon a une odeur fâcheuse; que le gaz de l'Opéra
exhale une odeur sulfureuse la plus désagréable; il a fait la même
expérience aux Variétés, et chez les marchands qui avoisinent ce
théâtre. On n'aurait rien écrit sur tout ceci, ajoute-t-il, si l'on
n'avait eu à se plaindre que des _éclipses_ du gaz[53], dont j'ai été
témoin plusieurs fois à l'Opéra et dans tout le quartier que doit
éclairer la compagnie royale; mais je ne puis supporter une odeur qui me
suffoque, et qui me fait tousser encore.»
«Cependant, puisque malgré le vice radical et presqu'irrémédiable d'une
chaleur qui absorbe l'air le plus pur et le plus vital, puisque malgré
le défaut très-marqué d'une lumière trop éblouissante[54], d'un éclat
singulièrement inconstant, et par là, fatigant pour les acteurs et les
spectateurs eux-mêmes, ce procédé est définitivement adopté pour deux
grands théâtres et un petit, et bientôt pour l'École de Médecine, la
Monnaie, l'Institut, enfin de proche en proche, pour nos plus somptueux
établissemens, j'interrogerai les plus habiles chimistes; je leur
demanderai la solution d'un double problème qui intéresse également la
conservation des monumens et de ceux qui les fréquentent.
«Je demanderai donc si le gaz hydrogène ne doit pas noircir par ses
exhalaisons, les dorures qui ont été prodiguées dans les salles où il
est introduit; si cette nouveauté privilégiée ne doit pas ternir avant
six mois les fraîches et brillantes décorations qui, en ne se servant
que de l'éclairage ordinaire, auraient pu subsister quinze ans sans la
moindre altération; enfin si la santé, l'existence même des spectateurs,
ne sont pas exposées chaque jour au péril le plus imminent?» «Eh! mon
cher ami, la chose n'est-elle pas démontrée par une bien fatale
expérience! Les décors de l'Odéon sont en partie flétris: les dorures de
la coupole, placées au-dessus du magnifique lustre du nouvel Opéra, ont
déjà perdu leur éclat: vous doutez encore des suites funestes
qu'entraîne après soi l'opiniâtre entêtement de nos amateurs anglomanes.
Ignorez-vous donc qu'un jour les réservoirs du Luxembourg ont été
subitement rompus, et que tout le quartier Saint-Germain fut
horriblement infecté? Ignorez-vous que plusieurs personnes en sont
mortes? Une fatale expérience n'a-t-elle pas prouvé que les eaux puisées
à l'endroit où celles du gazomètre se déchargent, ont les qualités les
plus délétères pour tout ce qui respire[55]? Et ces malheurs patens
n'ont pas guéri les novateurs! La vie d'un homme n'est-elle pas cent
fois plus précieuse que cette perfide découverte, dont plus d'une fois
déjà on a eu lieu de regretter l'introduction en Angleterre? Et pour
corroborer ce que j'avance, je vous citerai des faits qui m'ont été
rapportés par un témoin oculaire. Il y a près de huit mois, un des
conduits _intérieurs_ du gaz se brisa par un effet de l'extrême chaleur
dont les élancemens, comme je vous l'ai fait remarquer, sont
perpétuellement variables et vacillans, et le feu prit au théâtre de
_Hay-Market_ pendant la représentation. On pensa être étouffé par
l'odeur contagieuse dont on fut frappé; l'affreux danger, m'a-t-on
assuré, ne fut bien connu, que lorsque la prompte évacuation de la
salle, et des secours administrés avec une sage célérité, eurent
préservé ceux qui assistaient à ce spectacle. Chez des chimistes
très-connus à Londres, Savory et Moore, le feu prit dans une pharmacie,
éclairée par les mêmes moyens; le dommage fut immense.
«Le 22 mars 1822, vers les quatre heures après midi, un gazomètre de
_Friars Street_ a éclaté avec une détonation terrible. C'est là qu'est
le réservoir qui fournit le gaz à _Black Friars Road_ et autres rues
adjacentes; il contenait alors environ cent soixante tonneaux d'eau. On
suppose que l'accident est provenu de ce que le gazomètre était trop
chargé. M. William Morgan, ingénieur, fut jeté à dix-huit toises,
par-dessus le faîte de la maison d'un M. Andrews dans _Green Street_, et
tué roide... L'explosion causa beaucoup d'autres dommages dans les
environs, et plusieurs personnes ont été grièvement blessées. M. Roper a
manqué de périr, et le bâtiment où il fait bouillir des os a été
détruit. Plusieurs autres bâtimens ont été endommagés; lorsque le
gazomètre a éclaté, l'eau s'est élancée avec tant de force, qu'elle a
renversé la maison de Mme Clarke, et emporté une petite fille à plus de
cinquante verges. Enfin, le 27 octobre de l'année 1822, le quartier de
l'Opéra de Londres éprouva les plus vives alarmes et la plus profonde
terreur[56], en voyant un immense volume de flammes sortir des décombres
de la façade de la Compagnie des Indes, qui venait de s'écrouler, par
l'effet d'une explosion, dont le bruit ressemblait à celui d'une
décharge de plusieurs grosses pièces d'artillerie. On ne peut comparer
la secousse qu'à un violent tremblement de terre; il en sortait une
odeur insupportable. Cette explosion provenait de l'inflammation du gaz
qui s'était échappé des tuyaux souterrains, qu'on n'avait pas eu soin de
tenir bien fermés. Plusieurs autres bâtimens en ont été endommagés,
entre autres ceux de la compagnie de Westminster-Wine, qui renferment
des celliers considérables; plusieurs personnes ont été plus ou moins
brûlées; d'autres ont péri dans les flammes[57].»
«Le vertige est tel, que l'on s'endort sur d'autres périls. Vous le
savez peut-être, avant et depuis la révolution, des éboulemens
considérables ont eu lieu dans les vastes carrières sur lesquelles la
moitié de Paris est bâtie. L'autorité fut alors vivement alarmée. On fit
de grands travaux, on raffermit les immenses parois et les énormes
piliers qui supportent les voûtes de ces souterrains; et dans ce moment,
par suite des excavations, peu profondes il est vrai, mais
incalculables, exécutées pour l'introduction du gaz, les entrepreneurs
semblent oublier que les affreux résultats de dangers toujours menaçans,
sont plus que triplés. Quel sera le sort d'une cité ainsi traversée en
tous sens par des milliers de canaux putrides? Ne ressemblera-t-elle
point à ce pestiféré qui, malgré ses plaintes et ses gémissemens, sent
de plus en plus circuler dans ses veines un feu délétère qui doit tôt ou
tard consumer sa vie? Que deviendrait Paris le jour d'un tremblement de
terre, sans cesse possible et toujours imprévu? Que deviendrait Paris,
si les convulsions de la nature brisaient en mille endroits les tuyaux
conducteurs du fluide hydrogène; si les détonations de ce fluide
phosphorique et enflammé se joignaient aux oscillations, aux secousses
du globe et à des éruptions volcaniques? Sans parler des accidens causés
par le défaut de surveillance, n'a-t-on pas lieu d'appréhender, dans un
siècle de révolutions, qu'un chef de conspirateurs ne s'empare à
l'improviste de l'un des réservoirs du gaz? N'est-il point à craindre
que, maître d'arrêter l'échappement de cette pernicieuse lumière, il ne
plonge tout un quartier dans l'obscurité la plus profonde, pour exécuter
plus sûrement et avec impunité ses horribles complots? D'ailleurs enfin,
indépendamment des calculs de la malice humaine, la suspension du
principe lumineux sera toujours à craindre, presque toujours inévitable,
toutes les fois qu'une réunion de personnes sera trop considérable, en
raison du local[58].»
«Tout ceci est physiquement prouvé, me dit mon Grec, mais pourquoi
glissez-vous si légèrement sur les suites que peut avoir la moindre
inadvertance, lorsque le Miroir d'hier m'apprend, «qu'un incendie s'est
manifesté dans un quartier très-populeux de Londres que cet accident a
compromis pendant quelques heures. La négligence des préposés au gaz en
était la cause[60].» «Le croiriez-vous, repris-je, mon cher ami? les
partisans intéressés du gaz ont répondu: «L'hôtel du prince de
Schwartzemberg vient de brûler; une bougie a mis le feu à la salle du
bal, c'est la faute des fabricans de bougies.» Cette réponse, je n'ai
pas besoin de vous le dire, est une absurdité, un pur sophisme. Lorsque
l'affreux accident eut lieu, on ne dut s'en prendre, ni à la bougie, ni
à celui qui l'avait fabriquée; mais bien à l'imprudence et à l'incurie
de l'ordonnateur de la fête, qui plaça trop près des lustres des
matières combustibles, des feuillages, des guirlandes de fleurs. On
accusa la malveillance; sur ce dernier fait, les soupçons ne sont pas
dissipés. D'ailleurs la comparaison entre les dangers d'un incendie
ordinaire et ceux de l'inflammation du fluide étranger n'est pas
supportable. Que la flamme d'une bougie atteigne un rideau, une
draperie, ou tout autre objet, souvent on aperçoit l'ennemi avant qu'il
ait fait des progrès; quelquefois le feu est lent à se développer;
lorsqu'il agit sur certaines matières, il suffit de l'étouffer, pour
l'éteindre. Ordinairement, en peu de temps, avec de l'eau, des pompes et
des bras, on réussit à s'en rendre maître et à sauver ses trésors et sa
vie. En est-il ainsi du gaz? Par quels moyens connus la sagesse humaine,
toute prévoyante que vous la supposiez, arrêtera-t-elle l'éruption
inattendue, subite, d'une force comprimée qui, en sortant de sa prison,
soulève et renverse comme un volcan, les édifices les plus solides, qui
brûle, asphyxie et donne la mort avec l'activité de la foudre?
«Voici quelque chose de plus positif: je tiens de physiciens
très-célèbres une décision à ce sujet, qui doit jeter la terreur au
milieu des plaisirs. Si, comme me l'ont certifié deux anciens élèves du
premier médecin de Paris, si dans la salle de l'Odéon un des tuyaux
propagateurs du gaz venait malheureusement à se rompre par une cause
possible et imprévue, il n'y aurait pas un seul des spectateurs qui eût
le temps d'échapper à l'explosion de cette vapeur mortelle; tous
périraient misérablement dans l'instant le plus rapide que conçoive la
pensée. Conséquemment, si cet accident arrivait le jour d'une
représentation extraordinaire, plus de quatre mille personnes auraient à
Paris le sort des habitans de Pompeïa et d'Herculanum!...[61]»
«Ô Providence! s'écria Philoménor, de modernes Érostrates seraient-ils
les aveugles instrumens de vos impénétrables justices?»
«Pour vous citer un fait plus récent, répliquai-je, attendra-t-on que
nos théâtres et nos autres édifices aient le sort de ceux de Munich[62]?
Il est rare que l'on prévienne les accidens avant qu'ils arrivent. Ainsi
l'on n'a songé à fonder à Rome une école d'architecture, que lorsque
deux propriétaires, M. Simonnetti et son fils, ont été écrasés sous les
décombres d'un édifice peu solidement construit; ce fâcheux événement a
eu lieu en 1823. D'après les exemples cités et les oracles sortis de la
bouche de deux hommes qu'un profond savoir a dégagés des préjugés
d'outre-mer, persistera-t-on, par suite d'un engouement coupable à
maintenir un système pitoyablement économique, qui peut d'un jour à
l'autre, compromettre la vie d'un si grand nombre de Français; et, ce
qui est bien moins précieux, la fraîcheur des décors de nos spectacles
et la conservation des chefs-d'oeuvres de notre Musée moderne, auprès
duquel sont si imprudemment établis les réservoirs infernaux de cette
invention détestable? Je ne vous ai pas encore parlé d'inconvéniens plus
minces encore; mais qui n'en feront pas moins jeter les hauts cris. Dans
nos théâtres, l'air échauffé, épaissi, corrompu par les émanations du
gaz, affecte la voix de nos acteurs et de nos actrices, les force de
s'arrêter au milieu de la plus brillante roulade, et semble flétrir
jusqu'à la beauté même[63].
«Quelques journaux, nous ont appris que la nouvelle salle de l'Opéra,
déjà éclairée par le gaz, serait encore chauffée par la vapeur qui,
comme l'on sait, introduite dans la marine marchande, a déjà englouti au
fond des mers des cargaisons considérables[64], appartenant aux
premières maisons de commerce.» «On n'en ira pas moins, me dit
Philoménor, à ce spectacle. Le péril est un nouvel attrait pour ces
femmes charmantes, ces élégans qui, malgré les malheurs arrivés presque
sous leurs yeux, n'en prenaient pas moins l'an dernier, des bains d'air,
en descendant les montagnes Beaujon. Quel philosophe ne dirait pas
cependant, ici, avec votre bon La Fontaine: