Café Procope.--Odéon.--Boutiques.--Echoppes.--Anecdote
anglaise.--Artistes usurpateurs.--Ecole de Médecine.--Etalages ambulans.
Nous avions dîné délicieusement au petit Rocher de Cancale, établi
nouvellement près du café Procope, un des plus anciens de Paris, et qui,
dans le dernier siècle, était devenu une espèce de lycée où se
rassemblaient les plus célèbres littérateurs du temps, attirés par la
comédie française, qui se trouvait en face[28].
Après un léger trajet, l'Odéon s'offrit à nos regards, dans sa
majestueuse simplicité. «C'est à votre patrie adoptive, mon cher
Philoménor, que nous avons emprunté le nom antique que porte ce
spectacle. Périclès avait ainsi appelé un théâtre que pendant sa longue
administration, il fit bâtir dans la ville d'Athènes.
En réparant l'Odéon à neuf, en y déployant la magnificence des décors,
en rendant cette salle plus belle qu'elle n'était auparavant, on assure
qu'on a prévu tous les accidens qui pourraient occasioner de nouveaux
malheurs, et pris de sûrs moyens pour en neutraliser les effets: des
murs de séparation dans l'intérieur de la salle, des rideaux de fer, des
toiles incombustibles, toutes ces mesures ont été sagement combinées, et
cependant on laisse subsister d'autres foyers d'incendie[29], adossés
même contre ce bel édifice; je veux parler de ces boutiques misérables,
qui ôtent toute la grâce de ses portiques, boutiques dont les locataires
couvrent les alentours de ce théâtre d'étalages multipliés, de paravens,
de sales lambeaux, incompatibles avec la décence et la propreté. Enfin,
l'enseigne d'une de ces échoppes, _au tambour incendié_, indique assez
combien il serait urgent de faire disparaître entièrement à l'Odéon et à
Feydeau, ces dangereuses boutiques qui risquent, d'un jour à l'autre, de
compromettre la sûreté de ces théâtres. Qui ne gémirait sur des malheurs
aussi terribles que ceux arrivés en 1816 au château de Bellevoir, en
Angleterre, où le plus épouvantable incendie consuma les tableaux des
Rubens et des Rembrand; on voulut sauver ces chefs-d'oeuvre, mais trop
tard; ils furent presque tous la proie des flammes. Lors du dernier
incendie de l'Odéon, on accusa la malveillance; on fit des recherches,
des arrestations. Qui peut répondre que certains locataires ne
deviendront pas un jour, soit par négligence, soit par des motifs plus
coupables, les agens secrets des plus perfides combinaisons?» «Votre
Potier, reprit Philoménor, eût pu dire dans le style propre à son genre
de talent, _des amateurs de loges grillées_.» «Mauvais calembourg,
repris-je aussitôt, sur un sujet aussi grave. Le goût de Paris commence
malheureusement à vous gagner; pour moi, je vous le dis
très-sérieusement, je suis convaincu que la faible rétribution, que la
chambre des pairs et autres propriétaires retirent du loyer de ces
boutiques, ne sera point un obstacle à la destruction totale de ces
ignobles asiles de la misère et du mauvais goût, que doit nécessairement
repousser l'élégance enchanteresse de quelques-uns de ces édifices.
Devrait-on tolérer encore ces artistes de Savoye qui salissent les
embasemens des portiques, non-seulement à l'Odéon mais aux Français?
tous ces officieux de Paris, qui semblent s'être donné le mot pour
s'installer sur les degrés de tous les monumens sacrés ou profanes, et y
déposer les instrumens de leur profession? En thèse générale, la
conservation des monumens exige qu'ils soient absolument isolés[30].
Avant ou après le spectacle, les théâtres ne devraient être habités que
par les acteurs, les sentinelles et les concierges.»
«Eh! qui ne serait encore choqué, en voyant ces boutiques ou lanternes
qui, récemment ou depuis plusieurs siècles, sont enchâssées dans les
péristyles d'autres monumens aussi importans, boutiques qui ferment
certaines arcades, masquent des parties essentielles d'architecture, et
en détruisent toute la majesté?
«La construction des boutiques provisoires est une manie qui fait fureur
dans ce siècle, où les règles du bon goût sont impitoyablement
sacrifiées, pour se procurer quelques pièces d'or de plus[31]. Sans ce
système prédominant, au lieu de permettre l'érection de ces nombreuses
boutiques, nouvellement bâties en face de l'école de Médecine, on eût
bien dû achever les ornemens de la fontaine, la seule de Paris qui forme
cataracte. Maître du terrain occupé jadis par le couvent des
cordeliers, on n'eût pas rétréci une place, déjà trop petite, pour bien
détacher et faire ressortir convenablement un des plus beaux ouvrages de
Louis XVI. Veut-on d'autres exemples? Remet-on à neuf un théâtre, une
salle de concert, Favart ou Louvois, aussitôt les plus humbles artistes
de la chaussure humaine des deux sexes s'en emparent, et couvrent de
débris fétides les rians édifices consacrés aux plaisirs de l'opulence.
Ce n'est pas seulement autour des bâtimens profanes qu'un aveugle
intérêt a construit ces dégoûtantes échoppes. On les retrouve accolées
aux temples les plus riches et les mieux dotés[32]. On a supprimé des
boutiques construites sous les guichets des Tuileries, qui, malgré les
préjugés du caractère français, assimilaient à un bazar l'entrée du
principal séjour du monarque; à peine ont-elles disparu, qu'on a vu
reparaître aussitôt des étalages nombreux mobiles ou permanens. Ces
étalages ne devraient-ils pas être définitivement éloignés? Les
marchands des rues adjacentes doivent assez fournir les comestibles pour
la troupe et les jouets d'enfans. L'intérêt de quelques subalternes, qui
peut-être tirent parti de ces abus, doit-il l'emporter sur les
convenances de grandeur et de majesté, qu'il ne sera jamais permis de
négliger dans le palais des rois?»
«Puisque vous êtes si délicat sur les convenances, reprit Philoménor,
pourriez-vous m'apprendre qui a pu souffrir l'établissement d'une
boutique de jouets d'enfans[33] dans l'enceinte même du jardin des
Tuileries[34]? Autrefois, au moins, les girouettes et les moulins à vent
ne se vendaient qu'en dehors de la grille; mais leur vente publique
était proscrite à l'intérieur.» «Hélas! lui répondis-je, avec cette
espèce de tolérance cupide qui s'introduit partout, espère-t-on donner
au peuple un grand respect pour la résidence du souverain? Ignore-t-on
qu'une chaîne, pour ainsi dire imperceptible, semble lier étroitement
les petites choses aux plus grandes? Nos pères pensaient bien autrement,
lorsqu'ils exigeaient même une toilette soignée[35], pour pouvoir se
promener aux Tuileries. On doit se rappeler si, à cette époque,
l'autorité était respectée: depuis, on sait assez que l'abandon de
certaines étiquettes fut une des mille causes de la révolution
française.» «Si ces usages incommodes sont abolis, me dit Philoménor,
les fumeurs de cigares devraient-ils être tolérés dans les Tuileries? Je
ne crois pas qu'il soit convenable que ce jardin devienne un estaminet
en plein vent. On devrait n'accorder au limonadier des Tuileries la
faveur de vendre dans le jardin ses liqueurs et son café, que sous la
condition expresse d'y construire un kiosque solide et de bon goût, dont
le dessin lui serait donné. La même mesure serait exigée de ces loueuses
de journaux qui font, sur la nouvelle du jour, un commerce si lucratif;
et on ne leur permettrait de placer leurs cabinets de lecture que dans
des lieux où ils ne pourraient nuire à la beauté du jardin, comme, par
exemple, exclusivement dans les deux futaies de marronniers.» «Le café
et les cabinets seraient ainsi rapprochés, répliquai-je, des grands
politiques de la Petite-Provence, gens toujours altérés, lorsque dans
leurs curieuses conversations, ils ont débattu les intérêts de l'Espagne
ou de la Turquie, et fixé les destinées des quatre parties du monde. Il
est certain, mon cher ami, que ce café, ces boutiques, ces échoppes, qui
gâtent entièrement le beau coup d'oeil de l'allée des orangers, seraient
bien mieux remplacés par des palissades de lauriers, d'alaternes, de
phylaria et autres arbustes à fleurs de toutes les saisons, qui
finiraient par masquer, sans interruption, les gros murs qui
soutiennent la terrasse des Feuillans.» «Je suis témoin reprit
Philoménor, d'un abus bien incroyable. Me promenant un jour aux
Tuileries, je vis un attroupement se former, et j'appris que trois
jolies femmes, dont le costume était absolument pareil, en étaient la
cause. Remarquées dès leur entrée dans le jardin, elles avaient été
examinées de plus près par quelques jeunes gens qui s'étaient arrêtés
tout court pour mieux les considérer. Aussitôt la multitude, toujours
curieuse, toujours empressée, avait entouré les trois belles dames qui,
en un clin-d'oeil, avaient été cernées. Leur embarras paraissait grand.
Heureusement pour elles, les gardes du jardin leur offrirent de les
protéger, en les priant toutefois très-poliment de sortir, pour se
soustraire plus sûrement à ce genre d'affront, auquel peuvent être
exposées les femmes les plus honnêtes et les plus respectables.
«L'urbanité française, ajouta le jeune Grec, ne découvrirait-elle point
facilement les moyens de mettre un frein à une pareille licence, et de
prévenir de semblables excès?
«Si les bicoques couvertes de toiles déchirées et de lambeaux, que l'on
voit près la grille, dite du Pont-Tournant, et les Champs-Élysées, sont
absolument nécessaires, ne vaudrait-il pas mieux y établir un petit
nombre de pavillons élégans, réguliers et parallèles, qui serviront au
même usage?