CHAPITRE XXXVIII.

Café Procope.--Odéon.--Boutiques.--Echoppes.--Anecdote

anglaise.--Artistes usurpateurs.--Ecole de Médecine.--Etalages ambulans.

Nous avions dîné délicieusement au petit Rocher de Cancale, établi

nouvellement près du café Procope, un des plus anciens de Paris, et qui,

dans le dernier siècle, était devenu une espèce de lycée où se

rassemblaient les plus célèbres littérateurs du temps, attirés par la

comédie française, qui se trouvait en face[28].

Après un léger trajet, l'Odéon s'offrit à nos regards, dans sa

majestueuse simplicité. «C'est à votre patrie adoptive, mon cher

Philoménor, que nous avons emprunté le nom antique que porte ce

spectacle. Périclès avait ainsi appelé un théâtre que pendant sa longue

administration, il fit bâtir dans la ville d'Athènes.

En réparant l'Odéon à neuf, en y déployant la magnificence des décors,

en rendant cette salle plus belle qu'elle n'était auparavant, on assure

qu'on a prévu tous les accidens qui pourraient occasioner de nouveaux

malheurs, et pris de sûrs moyens pour en neutraliser les effets: des

murs de séparation dans l'intérieur de la salle, des rideaux de fer, des

toiles incombustibles, toutes ces mesures ont été sagement combinées, et

cependant on laisse subsister d'autres foyers d'incendie[29], adossés

même contre ce bel édifice; je veux parler de ces boutiques misérables,

qui ôtent toute la grâce de ses portiques, boutiques dont les locataires

couvrent les alentours de ce théâtre d'étalages multipliés, de paravens,

de sales lambeaux, incompatibles avec la décence et la propreté. Enfin,

l'enseigne d'une de ces échoppes, _au tambour incendié_, indique assez

combien il serait urgent de faire disparaître entièrement à l'Odéon et à

Feydeau, ces dangereuses boutiques qui risquent, d'un jour à l'autre, de

compromettre la sûreté de ces théâtres. Qui ne gémirait sur des malheurs

aussi terribles que ceux arrivés en 1816 au château de Bellevoir, en

Angleterre, où le plus épouvantable incendie consuma les tableaux des

Rubens et des Rembrand; on voulut sauver ces chefs-d'oeuvre, mais trop

tard; ils furent presque tous la proie des flammes. Lors du dernier

incendie de l'Odéon, on accusa la malveillance; on fit des recherches,

des arrestations. Qui peut répondre que certains locataires ne

deviendront pas un jour, soit par négligence, soit par des motifs plus

coupables, les agens secrets des plus perfides combinaisons?» «Votre

Potier, reprit Philoménor, eût pu dire dans le style propre à son genre

de talent, _des amateurs de loges grillées_.» «Mauvais calembourg,

repris-je aussitôt, sur un sujet aussi grave. Le goût de Paris commence

malheureusement à vous gagner; pour moi, je vous le dis

très-sérieusement, je suis convaincu que la faible rétribution, que la

chambre des pairs et autres propriétaires retirent du loyer de ces

boutiques, ne sera point un obstacle à la destruction totale de ces

ignobles asiles de la misère et du mauvais goût, que doit nécessairement

repousser l'élégance enchanteresse de quelques-uns de ces édifices.

Devrait-on tolérer encore ces artistes de Savoye qui salissent les

embasemens des portiques, non-seulement à l'Odéon mais aux Français?

tous ces officieux de Paris, qui semblent s'être donné le mot pour

s'installer sur les degrés de tous les monumens sacrés ou profanes, et y

déposer les instrumens de leur profession? En thèse générale, la

conservation des monumens exige qu'ils soient absolument isolés[30].

Avant ou après le spectacle, les théâtres ne devraient être habités que

par les acteurs, les sentinelles et les concierges.»

«Eh! qui ne serait encore choqué, en voyant ces boutiques ou lanternes

qui, récemment ou depuis plusieurs siècles, sont enchâssées dans les

péristyles d'autres monumens aussi importans, boutiques qui ferment

certaines arcades, masquent des parties essentielles d'architecture, et

en détruisent toute la majesté?

«La construction des boutiques provisoires est une manie qui fait fureur

dans ce siècle, où les règles du bon goût sont impitoyablement

sacrifiées, pour se procurer quelques pièces d'or de plus[31]. Sans ce

système prédominant, au lieu de permettre l'érection de ces nombreuses

boutiques, nouvellement bâties en face de l'école de Médecine, on eût

bien dû achever les ornemens de la fontaine, la seule de Paris qui forme

cataracte. Maître du terrain occupé jadis par le couvent des

cordeliers, on n'eût pas rétréci une place, déjà trop petite, pour bien

détacher et faire ressortir convenablement un des plus beaux ouvrages de

Louis XVI. Veut-on d'autres exemples? Remet-on à neuf un théâtre, une

salle de concert, Favart ou Louvois, aussitôt les plus humbles artistes

de la chaussure humaine des deux sexes s'en emparent, et couvrent de

débris fétides les rians édifices consacrés aux plaisirs de l'opulence.

Ce n'est pas seulement autour des bâtimens profanes qu'un aveugle

intérêt a construit ces dégoûtantes échoppes. On les retrouve accolées

aux temples les plus riches et les mieux dotés[32]. On a supprimé des

boutiques construites sous les guichets des Tuileries, qui, malgré les

préjugés du caractère français, assimilaient à un bazar l'entrée du

principal séjour du monarque; à peine ont-elles disparu, qu'on a vu

reparaître aussitôt des étalages nombreux mobiles ou permanens. Ces

étalages ne devraient-ils pas être définitivement éloignés? Les

marchands des rues adjacentes doivent assez fournir les comestibles pour

la troupe et les jouets d'enfans. L'intérêt de quelques subalternes, qui

peut-être tirent parti de ces abus, doit-il l'emporter sur les

convenances de grandeur et de majesté, qu'il ne sera jamais permis de

négliger dans le palais des rois?»

«Puisque vous êtes si délicat sur les convenances, reprit Philoménor,

pourriez-vous m'apprendre qui a pu souffrir l'établissement d'une

boutique de jouets d'enfans[33] dans l'enceinte même du jardin des

Tuileries[34]? Autrefois, au moins, les girouettes et les moulins à vent

ne se vendaient qu'en dehors de la grille; mais leur vente publique

était proscrite à l'intérieur.» «Hélas! lui répondis-je, avec cette

espèce de tolérance cupide qui s'introduit partout, espère-t-on donner

au peuple un grand respect pour la résidence du souverain? Ignore-t-on

qu'une chaîne, pour ainsi dire imperceptible, semble lier étroitement

les petites choses aux plus grandes? Nos pères pensaient bien autrement,

lorsqu'ils exigeaient même une toilette soignée[35], pour pouvoir se

promener aux Tuileries. On doit se rappeler si, à cette époque,

l'autorité était respectée: depuis, on sait assez que l'abandon de

certaines étiquettes fut une des mille causes de la révolution

française.» «Si ces usages incommodes sont abolis, me dit Philoménor,

les fumeurs de cigares devraient-ils être tolérés dans les Tuileries? Je

ne crois pas qu'il soit convenable que ce jardin devienne un estaminet

en plein vent. On devrait n'accorder au limonadier des Tuileries la

faveur de vendre dans le jardin ses liqueurs et son café, que sous la

condition expresse d'y construire un kiosque solide et de bon goût, dont

le dessin lui serait donné. La même mesure serait exigée de ces loueuses

de journaux qui font, sur la nouvelle du jour, un commerce si lucratif;

et on ne leur permettrait de placer leurs cabinets de lecture que dans

des lieux où ils ne pourraient nuire à la beauté du jardin, comme, par

exemple, exclusivement dans les deux futaies de marronniers.» «Le café

et les cabinets seraient ainsi rapprochés, répliquai-je, des grands

politiques de la Petite-Provence, gens toujours altérés, lorsque dans

leurs curieuses conversations, ils ont débattu les intérêts de l'Espagne

ou de la Turquie, et fixé les destinées des quatre parties du monde. Il

est certain, mon cher ami, que ce café, ces boutiques, ces échoppes, qui

gâtent entièrement le beau coup d'oeil de l'allée des orangers, seraient

bien mieux remplacés par des palissades de lauriers, d'alaternes, de

phylaria et autres arbustes à fleurs de toutes les saisons, qui

finiraient par masquer, sans interruption, les gros murs qui

soutiennent la terrasse des Feuillans.» «Je suis témoin reprit

Philoménor, d'un abus bien incroyable. Me promenant un jour aux

Tuileries, je vis un attroupement se former, et j'appris que trois

jolies femmes, dont le costume était absolument pareil, en étaient la

cause. Remarquées dès leur entrée dans le jardin, elles avaient été

examinées de plus près par quelques jeunes gens qui s'étaient arrêtés

tout court pour mieux les considérer. Aussitôt la multitude, toujours

curieuse, toujours empressée, avait entouré les trois belles dames qui,

en un clin-d'oeil, avaient été cernées. Leur embarras paraissait grand.

Heureusement pour elles, les gardes du jardin leur offrirent de les

protéger, en les priant toutefois très-poliment de sortir, pour se

soustraire plus sûrement à ce genre d'affront, auquel peuvent être

exposées les femmes les plus honnêtes et les plus respectables.

«L'urbanité française, ajouta le jeune Grec, ne découvrirait-elle point

facilement les moyens de mettre un frein à une pareille licence, et de

prévenir de semblables excès?

«Si les bicoques couvertes de toiles déchirées et de lambeaux, que l'on

voit près la grille, dite du Pont-Tournant, et les Champs-Élysées, sont

absolument nécessaires, ne vaudrait-il pas mieux y établir un petit

nombre de pavillons élégans, réguliers et parallèles, qui serviront au

même usage?

Voyage d'un jeune grec à Paris (Vol. 2 of 2) · 第 71 / 93 题