Hôtel Bazancourt.--Marché aux vins.--Quelques réflexions sur les travaux
publics.
Nous nous étions reposés au joli kiosque dit le Belvéder, qui dans ce
moment réclame une restauration, et de plus, un gardien. Nous
descendîmes de la montagne dont les points de vues sont très-variés. En
sortant du Jardin du Roi, je dis à mon Grec: «Vous apercevez, dans cet
ancien hôtel de Bazancourt, deux établissemens vraiment paternels. Sans
être confondus dans cette maison d'arrêt avec d'infâmes scélérats, des
militaires négligens ou égarés y sont punis par une détention
momentanée; lorsque tout à côté, des enfans incorrigibles y sont, avec
la même mesure, insensiblement ramenés à la pratique de la vertu. Par ce
double trait de saine politique, on a songé également à maintenir une
sévère discipline pour le présent, sans oublier de l'assurer par de
solides garanties pour l'avenir.»
«Cette institution est très-philantropique, me dit Philoménor, si, comme
je le crois, les écarts de la jeunesse ou de l'âge mûr ne sont, après
tout, que des maladies morales, épidémiques et contagieuses, qui cèdent
très-souvent à l'isolement des sujets qui en sont attaqués, et aux
remèdes curatifs qu'offriront toujours d'excellens principes, de
salutaires conseils, et surtout de bons exemples.»
Il avait à peine achevé, que le dépôt des vins se présenta devant moi.
La curiosité de mon ami fut piquée par la singularité de l'édifice.
«Cette halle est admirable, me dit-il: sa situation, sa coupe, ses
distributions seraient parfaites, si les loges construites par les
locataires de ces magasins y étaient d'un meilleur goût, et si l'on
exigeait dans tout l'ensemble une tenue véritablement hollandaise. Je
voudrais voir encore, sur la place qui se trouve au centre de ces
pavillons, un monument en bronze, relatif aux vendanges: par exemple,
quel sujet plus moral, plus propre à préserver un père sage des excès du
vin, que le groupe d'un Noé recevant de la main pieuse de son fils le
pudique manteau qui devait le mettre à l'abri des railleries de ses
autres enfans aussi pervers que dénaturés. Ce sujet vaudrait bien Silène
Bacchus, s'il était exécuté par l'habile ciseau de Raggi, de Bosio, de
Cartelier ou de Dupaty. Comme en Italie les différentes variétés de
vignes que produit la France, devraient utilement s'enlacer autour de
ces jeunes érables, et faire briller jusques à leurs sommets leurs
grappes dorées ou vermeilles.» «On y songera peut-être un jour,
repris-je aussitôt; il ne faut qu'une heureuse inspiration; mais hélas!
on entreprend ici des travaux, et souvent pendant des années ils restent
ébauchés et imparfaits. Je vous le dis avec douleur, la négligence
détruit vite ce que le génie commence et ne finit pas. Vous avez vu les
différentes barrières de Paris construites bien avant la révolution,
elles ne sont pas encore absolument terminées. Quelques-unes, soit par
suite d'une construction peu solide, soit par des accidens inséparables
de la guerre, ont été fort endommagées; pourtant leurs formes
monumentales très-variées, d'un genre très-pittoresque, nous paraissent
bien mériter l'attention de l'administration municipale, et
conséquemment des réparations et un achèvement complet. Peut-être
jamais les travaux publics n'ont été moins actifs que dans les trois
années qui viennent de s'écouler. Si j'en excepte l'Opéra
très-provisoire, la Bourse, la Chapelle expiatoire de la rue d'Anjou,
les Églises de la Madeleine, de Bonne-Nouvelle, de Notre-Dame de
Lorette, et quelques réparations faites à Saint-Severin et à
Saint-Germain-des-Prés, nous n'avons vu partout que des édifices
interrompus. Les chantiers des Tuileries, du Louvre[24], de Notre-Dame,
de la fontaine de l'Éléphant, de l'Hôtel du ministre des affaires
étrangères, sont restés déserts. Nous pouvons ajouter que les échafauds
vont pourrir en pure perte, si le nouveau ministère n'y met ordre; et
que les murs à demi construits se détériorent d'une campagne à l'autre».
«Ne dirait-on pas, s'écriait Philoménor, que le mal a des ailes, et que
le bien a précisément l'allure de la tortue!»