CHAPITRE XXXV.

Suite du même sujet.--Vallée Suisse.--Réflexions

philosophiques.--Montagnes.--Belvéder.--Projet d'hommage aux amateurs de

la nature.--Améliorations possibles.--Un jardin de Kew en France.

Nous étions prêts de quitter les sentiers de la délicieuse vallée suisse

qui nous eût paru presqu'un nouvel Eden, si les fabriques nombreuses qui

la décorent, n'eussent attesté une longue civilisation.

Tout en réfléchissant au sort de ces êtres, si doux, si paisibles, si

familiers, qui y jouissent d'une juste liberté, tandis que les cruels

tyrans du désert y sont renfermés dans d'étroits cachots, Philoménor ne

put s'empêcher de me dire: «Me pardonnerez-vous encore une réflexion

bien morale, mais bien naturelle? Les tigres, les lions et les panthères

nous environnent comme la brebis et la colombe: près de ces animaux

féroces, nous écoutons sans terreur leurs affreux rugissemens. Les lois

observées dans cette agreste ménagerie ne vous semblent-elles pas celles

d'un gouvernement parfait, où la libre sécurité des bons naît

précisément du rigoureux esclavage des méchans? Tout en convenant de

l'à-propos, et de la justesse de cette espèce d'apologue, l'aspect

imposant de la montagne qui conduit au Belvéder, fit promptement oublier

au jeune Grec les axiomes et les théories politiques, en faisant éclore

une foule d'autres idées.

Chaque pas qu'il faisait réveillait mille souvenirs recueillis dans ses

voyages d'Italie: «Que ne puis-je ici, me disait-il, dans ces bois, sur

les rampes de ces longues allées et dans les différens détours de ce

parc royal, que ne puis-je ici revoir, comme au Jardin des Plantes de

Padoue, les bustes de ces hommes utiles qui ont écrit sur l'histoire

naturelle!

«Si ma mémoire ne me trompe pas, j'y vis autrefois ceux de Salomon, de

Dioscoride, de Prosper Alpin, de Fabius Columna et de Pont Édra; pour

moi, je voudrais placer encore sous ces ombrages les statues d'Aristote,

de Théophraste, de Pline, de Linné, de Pluche, de Valmont de Bomare, de

Buffon, de Jussieu, de Rozier, de Mordant, de Launay, de Dumont-Courset,

de Lucas, de Thouin, et successivement des naturalistes qui auraient

enrichi la science par leurs découvertes ou leurs théories. Je

n'oublierais pas non plus d'admettre dans la société de ces illustres

savans, les poëtes qui ont chanté sur la flûte champêtre le bonheur

rustique, et tous les charmes de l'agriculture. J'y placerais Théocrite

à côté de Virgile; et j'entremêlerais les Rapin, les Gessner, les Racan

et les Thomson avec les Delille, les Florian, les Léonard, les Campenon

et les Bernardin de Saint-Pierre. Ces bosquets seraient véritablement

devenus le Panthéon des amans de la nature.

«Je suis étonné, s'écriait mon ami, je suis étonné que les habiles

botanistes qui dirigent les travaux de cet utile établissement n'aient

pas couvert davantage ces collines des productions qui leur sont

propres, et dérobé à nos yeux cette terre où la mousse croît à peine: je

n'y vois ni le millepertuis, ni la pervenche, ni tous ces végétaux

indigènes ou exotiques, qui se plaisent si bien sous les ombrages. Dans

les sites plus élevés, n'eût-il pas été facile d'acclimater ces plantes

méridionales qui bravent impunément les ardeurs du soleil, et croissent

pour ainsi dire spontanément au milieu des plus âpres rochers.

«Pour soutenir la montagne, ménager des repos, je voudrais y

transporter, y disséminer et faire en quelque sorte sortir à travers les

arbustes, des blocs de marbre[23] et de granit tirés de tous les

départemens de la France; sans quitter Paris, l'architecte paysagiste

nous aurait, comme d'un coup de pinceau, rapproché sur ces collines les

richesses des Alpes et des Pyrénées.

«En inscrivant sur chaque bloc le nom, l'espèce, la variété et le pays

dont il serait extrait, l'homme le moins lettré qui a déjà trouvé en

tout genre, dans cette capitale, tant de moyens d'instruction, pourrait

chaque jour, et à toute heure, faire un cours de géologie française.

L'originale disposition des jardins de Kew, que j'ai vus en Angleterre,

a provoqué cette heureuse idée. Que n'est-il en mon pouvoir de vous

inspirer une jalousie très-fondée et très-peu dangereuse à ce sujet? car

enfin, vous n'avez pas en France un seul jardin Royal qui, pour

l'étendue et la distribution, ressemble à ce lieu délicieux; un seul

jardin, où les plantes des quatre parties du monde soient réunies et

placées, suivant les sites et les terrains qui leur sont propres. Ah!

sous le beau ciel de votre pays, qu'il vous serait pourtant facile de

choisir un canton coupé de montagnes, de vallées, de rivières et de

ruisseaux, qui pût effacer cette merveille de l'Angleterre!

«Trianon, quoique fort joli, est dessiné sur une trop petite échelle: la

Malmaison, si remarquable d'ailleurs par de précieuses plantations, n'a

que des eaux factices. L'essai d'un Kew français serait possible, je le

présume, à Saint-Ouen, Ermenonville, Morfontaine, Chambord, Rosny ou

Rambouillet.»

Voyage d'un jeune grec à Paris (Vol. 2 of 2) · 第 68 / 93 题