Un ordre supérieur et formel avait, si je me le rappelle, éloigné ces
sacriléges établissemens. Pourquoi ce réglement est-il enfreint? on y a
construit une chapelle: que la maison des ministres saints qui seront
employés à la desservir, aurait bien une couleur locale, si elle eût
pris les formes d'un antique monastère. Et, malheureusement, les
matériaux, je veux dire les ruines, ne manqueraient pas. Où seraient
mieux placés de pieux ermites? quel téméraire oserait ici insulter à
leur barbe vénérable et à leur robe de bure? quelle sensation
n'éprouverait-on pas en apercevant ces solitaires errer comme des ombres
au milieu des tombeaux! en les considérant implorer l'éternelle
miséricorde pour ceux qui ne sont plus! en entendant les sons religieux
de la cloche argentine retentir au milieu de ces bois sauvages, de ces
bois qu'on ne peut trop multiplier par de nouvelles plantations, pour
masquer les longues murailles de cette nouvelle vallée de Josaphat, qui
semblerait alors n'avoir d'autre terme que les seules barrières opposées
par la nature!»
«J'admire, reprit Philoménor, j'admire ce site pittoresque disposé comme
exprès par la nature pour son triste emploi; mais, chose étonnante! je
cherche sur cette colline des sentiers doucement sinueux, des gazons
frais, des arbustes vigoureux qui me rappellent à la pensée consolante
de l'immortalité, et qui semblent me dire: _Tout n'est pas mort ici_;
et, faute de soins assidus et journaliers, je n'y rencontre qu'une
végétation affaiblie, que quelques touffes d'herbe, souvent desséchées,
sur une terre jaunâtre et aride. À chaque pas, mon oeil est attristé par
des arbres presque toujours aussi dépourvus de vie que les froides
reliques qu'ils étaient destinés à couvrir de leur ombrage. Enfin, si je
veux payer un juste tribut d'hommages à ces illustres ou touchantes
victimes du sort, je ne puis quelquefois parvenir près d'elle, sans
courir quelques dangers, tant les chemins y sont raboteux, inclinés,
coupés de ravins et mal entretenus[17]. Du reste, pas une seule fontaine
apparente pour les cérémonies expiatoires: pas un filet d'eau où le
saule, ami des pleurs, puisse baigner ses rameaux mélancoliques. Quel
est donc le gouffre où vont s'engloutir les trésors accumulés par le
trépas? Que les impôts levés sur la douleur, sur l'amitié, sur la
reconnaissance, seraient bien employés s'ils servaient _uniquement_ à la
conservation à l'entretien, à l'embellissement de ce lieu aussi
fréquenté par les vivans que par les morts!»
«Abus déplorable! repris-je, mon cher ami, abus criant! je dirais
presque sacrilège! les morts n'ont pas ici un asile incommutable. Ils
n'y sont que pour un temps limité, si leurs héritiers n'ont pas acheté
pour eux le droit d'y reposer éternellement.»
Philoménor gémissait, lorsqu'au milieu de ces tombeaux épars ou pressés
les uns contre les autres, et que séparaient à peine quelques cyprès,
nous remarquâmes, presqu'au sommet de la colline, un jeune homme d'une
figure très-agréable; mais qui nous parut absorbé dans la plus sombre
tristesse; sa tête était nue et penchée; ses habits simples et en
désordre; il contemplait un petit espace de terre où commençait à naître
un peu de verdure, défendue par une balustrade. À peine reconnut-il une
inscription gravée sur la croix noire qui dominait l'extrémité du
tertre, que nous le vîmes s'incliner, tomber à genoux, se prosterner et
prier avec ferveur. Tantôt il levait au ciel, en soupirant, ses yeux
mouillés de larmes; tantôt il tendait les bras vers la croix, comme s'il
eût voulu serrer contre son coeur l'ami, le tendre ami dont un cruel
trépas l'avait privé; tout-à-coup, il se lève précipitamment, cache
furtivement un médaillon qu'il tenait à sa main, et se perd dans les
massifs d'arbustes touffus d'où nous entendîmes quelques sons lugubres
et mal articulés, qui ressemblaient aux accens d'un profond désespoir.
Ce spectacle inattendu, avait singulièrement piqué notre curiosité.
Nous approchâmes de plus près, et nous lûmes distinctement sur le bois
de la croix: _Sicard_. Dès-lors l'énigme était expliquée. Le jeune homme
que nous avions surpris, était un sourd-muet qui venait payer à son
digne instituteur le tribut de ses regrets et de sa piété filiale.
«Quoi! me dit Philoménor, vivement ému de cette scène romantique, quoi!
des hommes dont la mémoire obscure les a devancés dans le cercueil, des
hommes dont la vie ne fut ni sans tache ni sans reproche, ont ici de
fastueux mausolées! et le bienfaiteur de l'humanité, celui qui fut le
second père d'enfans déshérités par la nature de ses dons les plus
communs, celui qui, par des moyens nouveaux, découvrit à ses élèves des
organes inconnus à la pensée, n'a pas même une pierre tumulaire, une
pierre brute, qui transmette à la postérité le souvenir de ses talens,
de ses bienfaits et de ses vertus! Oh! que ne puis-je recréer ici, pour
la gloire de ce véritable grand homme, le prodige de la statue de
Memnon! Que ne puis-je, aux premiers rayons de chaque aurore, faire
redire à l'airain retentissant de son immortelle statue: _Ici repose
Sicard, dont l'art presque divin fit entendre les sourds et parler les
muets_. J'aime à le croire, ajouta mon Grec, votre gouvernement, juste
appréciateur du vrai mérite, acquittera sans doute un jour la dette de
la patrie et même de l'univers, en élevant une statue à cet excellent
citoyen.»
Cependant nous étions descendus de la colline; Philoménor resserrait ses
tablettes, sur lesquelles il avait copié les épitaphes les plus
saillantes qu'il avait remarquées. «Comment laisse-t-on sans abri,
s'écria-t-il, le seul monument gothique qui ait été transféré dans cette
enceinte? La délicate architecture des tourelles funèbres du tombeau
d'Héloïse et d'Abeilard résistera-t-elle à l'intempérie de votre climat
rigoureux?» Tant d'édifices plus remarquables dépérissent ailleurs,
faute de soins, que je sentis ma réponse expirer sur mes lèvres; et mon
ami put lire dans mes yeux combien nos sentimens étaient en parfaite
harmonie. Après quelques momens de silence: «J'aurais voulu, lui dis-je,
que le hasard ou la curiosité vous eussent conduit ici _le jour des
morts_, dans ce jour que la religion consacre aux regrets et aux voeux
que nous formons pour nos proches, nos amis, qui nous furent si chers,
pour ces amis, qu'hélas! nous ne reverrons jamais: ou plutôt que nous
retrouverons sans doute dans ce moment terrible, où secouant ce manteau
d'argile qui les enveloppe, nos âmes s'élanceront dans le sein de
l'éternité, non comme Élie sur un char de feu, mais sur l'aile rapide de
nos vertus! daignez excuser des expressions qui sortent du langage
ordinaire, et qui semblent appartenir à la poésie: il ne m'est pas
permis de parler d'aussi grands intérêts, sans l'enthousiasme de
l'espérance. Ô mon cher Philoménor, comme votre coeur eût été vivement
ému, si comme moi, vous eussiez été témoin de la touchante sensibilité
des bons habitans de Paris! vous les eussiez vus arriver en foule, se
disperser et chercher les endroits où gisent les restes mortels de leurs
constantes affections: vous les eussiez vus ces Parisiens que l'on dit
si légers, profondément recueillis auprès du marbre, dernier dépositaire
des expressions de leur tendresse. Vous les eussiez contemplé embrassant
ici la colonne funéraire; là ceignant de couronnes de roses et
d'immortelles des urnes chéries. Dans cet enclos environné de cyprès,
vous eussiez aperçu des enfans groupés en cercle autour du tombeau d'un
père, d'une mère adorée; vous les eussiez entendus se rappeler avec
ivresse le peu d'instans qu'ils passèrent avec eux, et retracer les
soins et les bienfaits dont ils furent comblés. Vous les eussiez enfin
entendu gémir sur l'instabilité d'un bonheur si court. Je m'arrête, mon
cher grec; j'en ai dit assez sur cette lugubre cérémonie.»
«Par un contraste singulier, je vous conterai une anecdote bien
différente, et qui m'est personnelle. Il y a peu de temps, une dame, née
précisément le 2 novembre, voulut d'après les usages anglais, dont elle
était éprise, célébrer l'anniversaire de sa naissance par un bal et un
concert; de plus elle exigea de ma part une pièce de vers sur la fête
qu'elle devait donner à ce sujet. Vainement j'essayai de la guérir de
son engouement pour les usages britaniques; vainement je lui représentai
toutes les difficultés de l'espèce de thème qu'elle m'avait imposé. Ses
volontés furent pour moi des ordres; comment en effet refuser une jeune
beauté dont l'empire était fondé sur les vertus, les talens et les plus
séduisans attraits. Je lui adressai donc ces vers que ma mémoire n'a pas
oubliés:
Ah combien j'ai senti la fatale influence
De l'astre malfaisant dont les lugubres feux,
Ont éclairé votre heureuse naissance;
Et j'en atteste ici le pouvoir de vos yeux.
Vos yeux... sont des tyrans, adorable Silvie,
Où, plus d'un tendre ami croit lire son destin,
Qu'au soir, un mot fit naître et périr au matin.
Vos yeux ont-ils souri? je prends nouvelle vie:
Si leur sévérité vient glacer mes transports,
Et détruire à jamais l'illusion chérie;
C'en est fait: j'ai vécu; je touche aux sombres bords.