Malheur à qui des morts profane la poussière![16]

Un ordre supérieur et formel avait, si je me le rappelle, éloigné ces

sacriléges établissemens. Pourquoi ce réglement est-il enfreint? on y a

construit une chapelle: que la maison des ministres saints qui seront

employés à la desservir, aurait bien une couleur locale, si elle eût

pris les formes d'un antique monastère. Et, malheureusement, les

matériaux, je veux dire les ruines, ne manqueraient pas. Où seraient

mieux placés de pieux ermites? quel téméraire oserait ici insulter à

leur barbe vénérable et à leur robe de bure? quelle sensation

n'éprouverait-on pas en apercevant ces solitaires errer comme des ombres

au milieu des tombeaux! en les considérant implorer l'éternelle

miséricorde pour ceux qui ne sont plus! en entendant les sons religieux

de la cloche argentine retentir au milieu de ces bois sauvages, de ces

bois qu'on ne peut trop multiplier par de nouvelles plantations, pour

masquer les longues murailles de cette nouvelle vallée de Josaphat, qui

semblerait alors n'avoir d'autre terme que les seules barrières opposées

par la nature!»

«J'admire, reprit Philoménor, j'admire ce site pittoresque disposé comme

exprès par la nature pour son triste emploi; mais, chose étonnante! je

cherche sur cette colline des sentiers doucement sinueux, des gazons

frais, des arbustes vigoureux qui me rappellent à la pensée consolante

de l'immortalité, et qui semblent me dire: _Tout n'est pas mort ici_;

et, faute de soins assidus et journaliers, je n'y rencontre qu'une

végétation affaiblie, que quelques touffes d'herbe, souvent desséchées,

sur une terre jaunâtre et aride. À chaque pas, mon oeil est attristé par

des arbres presque toujours aussi dépourvus de vie que les froides

reliques qu'ils étaient destinés à couvrir de leur ombrage. Enfin, si je

veux payer un juste tribut d'hommages à ces illustres ou touchantes

victimes du sort, je ne puis quelquefois parvenir près d'elle, sans

courir quelques dangers, tant les chemins y sont raboteux, inclinés,

coupés de ravins et mal entretenus[17]. Du reste, pas une seule fontaine

apparente pour les cérémonies expiatoires: pas un filet d'eau où le

saule, ami des pleurs, puisse baigner ses rameaux mélancoliques. Quel

est donc le gouffre où vont s'engloutir les trésors accumulés par le

trépas? Que les impôts levés sur la douleur, sur l'amitié, sur la

reconnaissance, seraient bien employés s'ils servaient _uniquement_ à la

conservation à l'entretien, à l'embellissement de ce lieu aussi

fréquenté par les vivans que par les morts!»

«Abus déplorable! repris-je, mon cher ami, abus criant! je dirais

presque sacrilège! les morts n'ont pas ici un asile incommutable. Ils

n'y sont que pour un temps limité, si leurs héritiers n'ont pas acheté

pour eux le droit d'y reposer éternellement.»

Philoménor gémissait, lorsqu'au milieu de ces tombeaux épars ou pressés

les uns contre les autres, et que séparaient à peine quelques cyprès,

nous remarquâmes, presqu'au sommet de la colline, un jeune homme d'une

figure très-agréable; mais qui nous parut absorbé dans la plus sombre

tristesse; sa tête était nue et penchée; ses habits simples et en

désordre; il contemplait un petit espace de terre où commençait à naître

un peu de verdure, défendue par une balustrade. À peine reconnut-il une

inscription gravée sur la croix noire qui dominait l'extrémité du

tertre, que nous le vîmes s'incliner, tomber à genoux, se prosterner et

prier avec ferveur. Tantôt il levait au ciel, en soupirant, ses yeux

mouillés de larmes; tantôt il tendait les bras vers la croix, comme s'il

eût voulu serrer contre son coeur l'ami, le tendre ami dont un cruel

trépas l'avait privé; tout-à-coup, il se lève précipitamment, cache

furtivement un médaillon qu'il tenait à sa main, et se perd dans les

massifs d'arbustes touffus d'où nous entendîmes quelques sons lugubres

et mal articulés, qui ressemblaient aux accens d'un profond désespoir.

Ce spectacle inattendu, avait singulièrement piqué notre curiosité.

Nous approchâmes de plus près, et nous lûmes distinctement sur le bois

de la croix: _Sicard_. Dès-lors l'énigme était expliquée. Le jeune homme

que nous avions surpris, était un sourd-muet qui venait payer à son

digne instituteur le tribut de ses regrets et de sa piété filiale.

«Quoi! me dit Philoménor, vivement ému de cette scène romantique, quoi!

des hommes dont la mémoire obscure les a devancés dans le cercueil, des

hommes dont la vie ne fut ni sans tache ni sans reproche, ont ici de

fastueux mausolées! et le bienfaiteur de l'humanité, celui qui fut le

second père d'enfans déshérités par la nature de ses dons les plus

communs, celui qui, par des moyens nouveaux, découvrit à ses élèves des

organes inconnus à la pensée, n'a pas même une pierre tumulaire, une

pierre brute, qui transmette à la postérité le souvenir de ses talens,

de ses bienfaits et de ses vertus! Oh! que ne puis-je recréer ici, pour

la gloire de ce véritable grand homme, le prodige de la statue de

Memnon! Que ne puis-je, aux premiers rayons de chaque aurore, faire

redire à l'airain retentissant de son immortelle statue: _Ici repose

Sicard, dont l'art presque divin fit entendre les sourds et parler les

muets_. J'aime à le croire, ajouta mon Grec, votre gouvernement, juste

appréciateur du vrai mérite, acquittera sans doute un jour la dette de

la patrie et même de l'univers, en élevant une statue à cet excellent

citoyen.»

Cependant nous étions descendus de la colline; Philoménor resserrait ses

tablettes, sur lesquelles il avait copié les épitaphes les plus

saillantes qu'il avait remarquées. «Comment laisse-t-on sans abri,

s'écria-t-il, le seul monument gothique qui ait été transféré dans cette

enceinte? La délicate architecture des tourelles funèbres du tombeau

d'Héloïse et d'Abeilard résistera-t-elle à l'intempérie de votre climat

rigoureux?» Tant d'édifices plus remarquables dépérissent ailleurs,

faute de soins, que je sentis ma réponse expirer sur mes lèvres; et mon

ami put lire dans mes yeux combien nos sentimens étaient en parfaite

harmonie. Après quelques momens de silence: «J'aurais voulu, lui dis-je,

que le hasard ou la curiosité vous eussent conduit ici _le jour des

morts_, dans ce jour que la religion consacre aux regrets et aux voeux

que nous formons pour nos proches, nos amis, qui nous furent si chers,

pour ces amis, qu'hélas! nous ne reverrons jamais: ou plutôt que nous

retrouverons sans doute dans ce moment terrible, où secouant ce manteau

d'argile qui les enveloppe, nos âmes s'élanceront dans le sein de

l'éternité, non comme Élie sur un char de feu, mais sur l'aile rapide de

nos vertus! daignez excuser des expressions qui sortent du langage

ordinaire, et qui semblent appartenir à la poésie: il ne m'est pas

permis de parler d'aussi grands intérêts, sans l'enthousiasme de

l'espérance. Ô mon cher Philoménor, comme votre coeur eût été vivement

ému, si comme moi, vous eussiez été témoin de la touchante sensibilité

des bons habitans de Paris! vous les eussiez vus arriver en foule, se

disperser et chercher les endroits où gisent les restes mortels de leurs

constantes affections: vous les eussiez vus ces Parisiens que l'on dit

si légers, profondément recueillis auprès du marbre, dernier dépositaire

des expressions de leur tendresse. Vous les eussiez contemplé embrassant

ici la colonne funéraire; là ceignant de couronnes de roses et

d'immortelles des urnes chéries. Dans cet enclos environné de cyprès,

vous eussiez aperçu des enfans groupés en cercle autour du tombeau d'un

père, d'une mère adorée; vous les eussiez entendus se rappeler avec

ivresse le peu d'instans qu'ils passèrent avec eux, et retracer les

soins et les bienfaits dont ils furent comblés. Vous les eussiez enfin

entendu gémir sur l'instabilité d'un bonheur si court. Je m'arrête, mon

cher grec; j'en ai dit assez sur cette lugubre cérémonie.»

«Par un contraste singulier, je vous conterai une anecdote bien

différente, et qui m'est personnelle. Il y a peu de temps, une dame, née

précisément le 2 novembre, voulut d'après les usages anglais, dont elle

était éprise, célébrer l'anniversaire de sa naissance par un bal et un

concert; de plus elle exigea de ma part une pièce de vers sur la fête

qu'elle devait donner à ce sujet. Vainement j'essayai de la guérir de

son engouement pour les usages britaniques; vainement je lui représentai

toutes les difficultés de l'espèce de thème qu'elle m'avait imposé. Ses

volontés furent pour moi des ordres; comment en effet refuser une jeune

beauté dont l'empire était fondé sur les vertus, les talens et les plus

séduisans attraits. Je lui adressai donc ces vers que ma mémoire n'a pas

oubliés:

Ah combien j'ai senti la fatale influence

De l'astre malfaisant dont les lugubres feux,

Ont éclairé votre heureuse naissance;

Et j'en atteste ici le pouvoir de vos yeux.

Vos yeux... sont des tyrans, adorable Silvie,

Où, plus d'un tendre ami croit lire son destin,

Qu'au soir, un mot fit naître et périr au matin.

Vos yeux ont-ils souri? je prends nouvelle vie:

Si leur sévérité vient glacer mes transports,

Et détruire à jamais l'illusion chérie;

C'en est fait: j'ai vécu; je touche aux sombres bords.

Voyage d'un jeune grec à Paris (Vol. 2 of 2) · 第 65 / 93 题