Place Royale.--Fossés de la Bastille.--Greniers d'abondance.--Leur
incontestable utilité.
Nous avions broyé assez de noir presque dès l'aurore; sortis de ce
redoutable élysée où tant d'images funèbres avaient épuisé notre
sensibilité, nos yeux se reposèrent plus doucement sur le riche
spectacle que nous offrait la nature. Les vapeurs du matin fuyaient à
l'horizon; l'air moins frais se pénétrait des feux du soleil; ses rayons
qui se jouaient à travers les nuages, teignaient de pourpre et d'azur la
rosée transparente qui couvrait les arbres, les buissons et jusqu'à la
moindre fleur des nombreux vergers qui de temps à autre bordaient la
route que nous suivions: Dieu! avec quelle reconnaissance nous
saisissions le moindre bienfait du grand Être! avec quel sentiment de
bonheur nos oreilles entendaient le chant des oiseaux et le
bourdonnement des abeilles. Insensiblement ce tableau vivant et
champêtre rendit nos méditations moins sombres; tout nous promettait un
beau jour, et je proposai à Philoménor de se rendre au jardin des
plantes. Comme nous traversions la place royale, «espérons, lui dis-je,
que sa tenue négligée disparaîtra lorsque la statue du noble fils
d'Henri IV y sera replacée, et que vous ne serez plus offusqué par
l'aspect de ces échoppes roulantes[18], de ces décombres et de cette
étrange malpropreté. Cette place enfin, redeviendra ce quelle était
jadis, un jardin dont les gazons et les autres ornemens seront
respectés.»
Nous n'étions qu'à une petite distance des ruines de la bastille,
Philoménor m'interrompit: «Comment avez-vous pu, me dit-il, laisser
depuis trente ans, les débris de cette forteresse épars çà et là sur les
places d'alentour et dans les fossés fangeux qui l'environnaient, au
moins des voyageurs dignes de foi, et le Cicerone que j'ai lu ne m'ont
point appris que vous ayez tiré parti de ces marécages si notoirement
insalubres pour ce quartier de Paris. Pourquoi n'avez-vous pas comblé et
affermi chaque année ces terrains vagues que vous eussiez rendus à la
culture? Quoiqu'étranger, je ne l'ignore pas; cette opération a déjà été
plus d'une fois pratiquée très-heureusement aux environs de la capitale,
et la belle fontaine que l'on construit tout auprès vous eût donné les
moyens de rendre ce lieu plus sain; rien ne vous eût empêché de conduire
et de faire se précipiter en cascade une partie de ses eaux, et de
féconder par un ruisseau, ces terres vierges que vos soins auraient
rendues productives. Quelle inconcevable incurie!» «Calmez-vous, lui
dis-je, mon cher Grec; sans le plaisir que je ressens, en voyant le vif
intérêt que vous prenez à mon pays, je vous aurais arrêté plutôt dans le
cours de vos censures. Vos projets eussent été excellens à suivre si
l'on n'en eût pas adopté de meilleurs: approchons et vous serez
convaincu qu'on a même été au delà de vos voeux. Considérez ces travaux
immenses, ces voûtes profondes sous lesquelles resserrées dans un large
canal, les eaux de l'Ourque couleront bientôt en abondance, en apportant
au centre de Paris toutes les provisions nécessaires à sa consommation.
Quelle vie nouvelle donneront à ce quartier, ces bateaux, ces galiotes,
ces vaisseaux, ces bois flottés, ces mariniers, ces pêcheurs!» «Fort
bien, reprit Philoménor; mais je voudrais qu'on construisît des quais
dans les lieux les plus commodes et les plus accessibles, et que dans
les endroits plus escarpés, on disposât les bords du canal en coteaux,
en pentes douces où serpenteraient des sentiers ombragés par des
arbustes odoriférans qui, en obéissant au moindre souffle, tiendraient
l'atmosphère dans une perpétuelle action. Ces plantations aussi
agréables que salutaires, achèveraient de purifier ces bas fonds, qui
maintenant, je vous l'avoue, paraissent si dangereux et si infects.»
En nous détournant un peu du but de notre voyage, les greniers
d'abondance fixèrent notre attention.
«Nous avons, mon cher Philoménor, profité de la sagesse des siècles
passés. Les rudes épreuves où l'inclémence du ciel et la perversité
humaine avaient réduit la France, nous en ont fait la loi. Comme
autrefois en Égypte, on a pris de sages mesures pour contrebalancer ces
divers fléaux. Peut-être ces greniers ne sont-ils pas assez multipliés,
à moins qu'il ne soit bien constaté par de nouvelles expériences que les
céréales se conservent mieux et plus intacts dans les magasins creusés
sous terre que dans ces vastes bâtimens élevés à tant de frais sur le
sol, et que sans aucun soin, sans aucune manipulation, les grains y
soient préservés des insectes et autres ennemis plus malfaisans et plus
consommateurs; l'humanité entière doit rendre grâces aux auteurs d'une
découverte aussi précieuse qui, sous un gouvernement prévoyant et
paternel, doit rendre la famine impossible. Une politique bien entendue
doit, ce me semble, conseiller d'établir d'autres magasins[19] à Paris,
et surtout dans les départemens ou des cantons immenses couverts de
riches pâturages, ne rapportent pas un épi.
«Utile accapareur du superflu des récoltes, dans les années fertiles et
abondantes, le pouvoir royal, par un juste équilibre dans le prix des
subsistances, devient maître absolu des destinées du pays, assure à
jamais la paix intérieure, et tient d'avance en bride toutes les
factions, si jamais, comme dans les temps d'affreuse mémoire, elles
voulaient se servir de cette arme à deux tranchans, pour saper
l'autorité légitime».
Nous passions sur le pont autrefois appelé d'Austerlitz dont les arches
en fer ne peuvent être trop admirées pour la hardiesse et la solidité de
la construction, Philoménor s'étant aperçu que j'avais payé la
rétribution d'usage me dit «puisque vous empruntez si souvent aux
étrangers des découvertes utiles, vous devriez bien ne pas négliger de
placer, à l'entrée des ponts où vous exigez un péage, ce mécanisme
ingénieux que j'ai vu inventer en Angleterre pour le pont de Waterloo.
Ce mécanisme indique de la manière la plus précise aux actionnaires, le
nombre des personnes, qui ont passé et la somme dont le percepteur est
redevable.» «Je connais ce moyen aussi sûr qu'économique répondis-je;
ce sont les expressions d'un voyageur célèbre qui a pleinement sur ce
point satisfait notre curiosité; non seulement cette machine[20] empêche
la fraude, mais la ferait découvrir si le percepteur était assez
imbécille pour s'en rendre coupable.