CHAPITRE XXXIII.

Place Royale.--Fossés de la Bastille.--Greniers d'abondance.--Leur

incontestable utilité.

Nous avions broyé assez de noir presque dès l'aurore; sortis de ce

redoutable élysée où tant d'images funèbres avaient épuisé notre

sensibilité, nos yeux se reposèrent plus doucement sur le riche

spectacle que nous offrait la nature. Les vapeurs du matin fuyaient à

l'horizon; l'air moins frais se pénétrait des feux du soleil; ses rayons

qui se jouaient à travers les nuages, teignaient de pourpre et d'azur la

rosée transparente qui couvrait les arbres, les buissons et jusqu'à la

moindre fleur des nombreux vergers qui de temps à autre bordaient la

route que nous suivions: Dieu! avec quelle reconnaissance nous

saisissions le moindre bienfait du grand Être! avec quel sentiment de

bonheur nos oreilles entendaient le chant des oiseaux et le

bourdonnement des abeilles. Insensiblement ce tableau vivant et

champêtre rendit nos méditations moins sombres; tout nous promettait un

beau jour, et je proposai à Philoménor de se rendre au jardin des

plantes. Comme nous traversions la place royale, «espérons, lui dis-je,

que sa tenue négligée disparaîtra lorsque la statue du noble fils

d'Henri IV y sera replacée, et que vous ne serez plus offusqué par

l'aspect de ces échoppes roulantes[18], de ces décombres et de cette

étrange malpropreté. Cette place enfin, redeviendra ce quelle était

jadis, un jardin dont les gazons et les autres ornemens seront

respectés.»

Nous n'étions qu'à une petite distance des ruines de la bastille,

Philoménor m'interrompit: «Comment avez-vous pu, me dit-il, laisser

depuis trente ans, les débris de cette forteresse épars çà et là sur les

places d'alentour et dans les fossés fangeux qui l'environnaient, au

moins des voyageurs dignes de foi, et le Cicerone que j'ai lu ne m'ont

point appris que vous ayez tiré parti de ces marécages si notoirement

insalubres pour ce quartier de Paris. Pourquoi n'avez-vous pas comblé et

affermi chaque année ces terrains vagues que vous eussiez rendus à la

culture? Quoiqu'étranger, je ne l'ignore pas; cette opération a déjà été

plus d'une fois pratiquée très-heureusement aux environs de la capitale,

et la belle fontaine que l'on construit tout auprès vous eût donné les

moyens de rendre ce lieu plus sain; rien ne vous eût empêché de conduire

et de faire se précipiter en cascade une partie de ses eaux, et de

féconder par un ruisseau, ces terres vierges que vos soins auraient

rendues productives. Quelle inconcevable incurie!» «Calmez-vous, lui

dis-je, mon cher Grec; sans le plaisir que je ressens, en voyant le vif

intérêt que vous prenez à mon pays, je vous aurais arrêté plutôt dans le

cours de vos censures. Vos projets eussent été excellens à suivre si

l'on n'en eût pas adopté de meilleurs: approchons et vous serez

convaincu qu'on a même été au delà de vos voeux. Considérez ces travaux

immenses, ces voûtes profondes sous lesquelles resserrées dans un large

canal, les eaux de l'Ourque couleront bientôt en abondance, en apportant

au centre de Paris toutes les provisions nécessaires à sa consommation.

Quelle vie nouvelle donneront à ce quartier, ces bateaux, ces galiotes,

ces vaisseaux, ces bois flottés, ces mariniers, ces pêcheurs!» «Fort

bien, reprit Philoménor; mais je voudrais qu'on construisît des quais

dans les lieux les plus commodes et les plus accessibles, et que dans

les endroits plus escarpés, on disposât les bords du canal en coteaux,

en pentes douces où serpenteraient des sentiers ombragés par des

arbustes odoriférans qui, en obéissant au moindre souffle, tiendraient

l'atmosphère dans une perpétuelle action. Ces plantations aussi

agréables que salutaires, achèveraient de purifier ces bas fonds, qui

maintenant, je vous l'avoue, paraissent si dangereux et si infects.»

En nous détournant un peu du but de notre voyage, les greniers

d'abondance fixèrent notre attention.

«Nous avons, mon cher Philoménor, profité de la sagesse des siècles

passés. Les rudes épreuves où l'inclémence du ciel et la perversité

humaine avaient réduit la France, nous en ont fait la loi. Comme

autrefois en Égypte, on a pris de sages mesures pour contrebalancer ces

divers fléaux. Peut-être ces greniers ne sont-ils pas assez multipliés,

à moins qu'il ne soit bien constaté par de nouvelles expériences que les

céréales se conservent mieux et plus intacts dans les magasins creusés

sous terre que dans ces vastes bâtimens élevés à tant de frais sur le

sol, et que sans aucun soin, sans aucune manipulation, les grains y

soient préservés des insectes et autres ennemis plus malfaisans et plus

consommateurs; l'humanité entière doit rendre grâces aux auteurs d'une

découverte aussi précieuse qui, sous un gouvernement prévoyant et

paternel, doit rendre la famine impossible. Une politique bien entendue

doit, ce me semble, conseiller d'établir d'autres magasins[19] à Paris,

et surtout dans les départemens ou des cantons immenses couverts de

riches pâturages, ne rapportent pas un épi.

«Utile accapareur du superflu des récoltes, dans les années fertiles et

abondantes, le pouvoir royal, par un juste équilibre dans le prix des

subsistances, devient maître absolu des destinées du pays, assure à

jamais la paix intérieure, et tient d'avance en bride toutes les

factions, si jamais, comme dans les temps d'affreuse mémoire, elles

voulaient se servir de cette arme à deux tranchans, pour saper

l'autorité légitime».

Nous passions sur le pont autrefois appelé d'Austerlitz dont les arches

en fer ne peuvent être trop admirées pour la hardiesse et la solidité de

la construction, Philoménor s'étant aperçu que j'avais payé la

rétribution d'usage me dit «puisque vous empruntez si souvent aux

étrangers des découvertes utiles, vous devriez bien ne pas négliger de

placer, à l'entrée des ponts où vous exigez un péage, ce mécanisme

ingénieux que j'ai vu inventer en Angleterre pour le pont de Waterloo.

Ce mécanisme indique de la manière la plus précise aux actionnaires, le

nombre des personnes, qui ont passé et la somme dont le percepteur est

redevable.» «Je connais ce moyen aussi sûr qu'économique répondis-je;

ce sont les expressions d'un voyageur célèbre qui a pleinement sur ce

point satisfait notre curiosité; non seulement cette machine[20] empêche

la fraude, mais la ferait découvrir si le percepteur était assez

imbécille pour s'en rendre coupable.

Voyage d'un jeune grec à Paris (Vol. 2 of 2) · 第 66 / 93 题