Filles publiques du Palais-Royal, des boulevards de Gand et des
Variétés.
La soirée était belle; je proposai à mon ami de faire un tour de
promenade dans le jardin du Palais-Royal, qui n'était pas encore fermé.
À peine y étions nous descendus que mon Grec fut accosté par une jeune
demoiselle, qui, malgré ses petites grâces, ses minauderies, la douceur
ou la licence de ses propos et tout l'attirail de sa parure, eut le
chagrin de se voir très-froidement rebutée. Tel était l'empire de la
vertu sur Philoménor; le vice, à ses yeux, enlaidissait même jusqu'à la
beauté et lui faisait perdre ses attraits. Ce jeune homme, ordinairement
si touché des charmes de l'innocence et de la candeur, si profondément
ému de tout ce qui était véritablement beau, éprouvait une répugnance
invincible pour ces femmes avilies qui chaque jour se livrent sans choix
au plus honteux des trafics. Il dédaignait d'ailleurs des plaisirs
payés, et voulait être aimé, non pour sa bourse, mais pour lui-même; et
comme nous le verrons, il eut au moins une fois en France ce rare
bonheur.
«Je ne puis revenir, me disait-il, de la hardiesse de ces femmes, de la
grossièreté de leurs avances, sous des vêtemens qui sembleraient
annoncer la réserve et la retenue». «Elles sont effectivement plus
décentes dans leur mise qu'elles ne l'étaient autrefois, repris-je;
avant et depuis la révolution, elles se promenaient presque demi-nues.
On les voyait prendre les costumes de toutes les nations, et
principalement de quelques provinces de France; Provençales et
Cauchoises, Alsaciennes et Gasconnes; Mauresques et Négresses, s'y
trouvaient réunies; pour plaire, elles usurpaient même l'habit de notre
sexe. Présentement cette espèce de saturnale n'est guère tolérée que
pendant le carnaval. En 1814, les vieilles kadunes surintendantes des
sérails qui nous entourent, décidèrent, dans leur haute sagesse, qu'il
fallait se hâter de profiter d'une circonstance extraordinaire, et user
d'un moyen de succès inventé jadis par la coquetterie[11], mais depuis
long-temps abandonné.
Pendant quelques mois, on ne rencontrait plus que des toques à
l'anglaise, des plumes de coq à la prussienne, et des coiffures russes
ou tartares. Frais à demi perdus! ce petit stratagème réussit peu;
souvent, en se promenant, on entendit ces mères abbesses se plaindre
hautement en public de la parcimonieuse libéralité de ces étrangers,
qu'elles avaient regardés comme des mines d'or inépuisables. Je vous
ferai encore observer que le nombre des filles a diminué dans ce palais,
au moins en apparence: la dernière classe, le rebut de ces maisons de
débauche circule et se répand le soir dans les galeries de bois et le
passage vitré: les plus élégantes semblent s'être adjugé exclusivement
les allées du jardin et la galerie dite des _Bons-Enfans_. Le partage
ainsi fait, les galeries de la Rotonde et du café de Foy semblent leur
être interdites; au moins, on n'y en voit point. En été, d'autres
occupent les boulevards de Gand et des Variétés; elles y attaquent peu,
excepté dans les lieux sombres et ombragés. Leur isolement affecté, leur
coup d'oeil, leur allure inquiète et précipitée, la bonne ou la duègne
qui les accompagne, sont les indices qui les affichent suffisamment; car
elles n'y paraissent aujourd'hui qu'avec la mise des femmes de bien et
d'une haute vertu. La police, qui, je le présume, exige et prescrit ce
grave maintien et cette pruderie très-louable, la police, dis-je, qui a
d'ailleurs les yeux très-éveillés sur leur conduite, ne ferait peut-être
pas mal de rendre cette mesure plus générale dans d'autres quartiers, où
tant de jeunes enfans sans expérience sont le soir exposés à tous les
genres de séduction.