Premier Théâtre-Français.--Mot du prince de Ligne et de
Voltaire.--Ancienne salle.--Abus.--Salle nouvelle.--Anecdotes.--Examen
critique des décors.--Acteurs actrices.--Moyen nouveau de recruter des
sujets.--Foyer.--Récompense à décerner.--Régulus.--Clytemnestre.--Sylla.
Philoménor, qui n'avait point encore visité le premier Théâtre-Français,
depuis les réparations faites à cet édifice, vit avec plaisir que les
baraques, placées naguère sous les portiques, avaient en partie
disparu[1], mais il remarqua avec douleur et une sorte de pitié que les
embasemens des colonnes, vraiment dégoûtantes par leur saleté, n'avaient
point subi la restauration commune. «Était-il donc indispensable, dis-je
à mon Grec, de substituer à ces échoppes des espèces de cages où chaque
soir le public est pour ainsi dire véritablement parqué, et dont les
grillages, enchaînés aux murailles pendant le jour, donnent un air de
prison[2] ou de garde-meuble aux parvis du temple de Thalie et de
Melpomène? Si le bon ordre et la sûreté personnelle rendent ces
barrières utiles, n'eût-on pas dû les dessiner sur un modèle plus
gracieux, plus léger, et leur donner la couleur du fer ou du bronze? Oh!
que le prince de Ligne, me disait Philoménor, avait bien raison
lorsqu'il écrivait à ce sujet: «Que l'économie n'aurait point dû arrêter
sa décoration intérieure, et que le spectacle de la nation aurait dû
être traité autrement qu'un magasin à bombes.»
La critique de cet écrivain, injuste pour l'Odéon, Favart et quelques
petits théâtres secondaires, me semble subsister ici dans toute sa
force. Aussi un homme plus célèbre encore, Voltaire, reprochait à notre
nation de ne s'assembler que dans des salles de spectacle sans goût,
sans proportion, sans ornemens solides, et aussi défectueuses dans
l'emplacement que dans la construction.
Aux réflexions un peu sévères du philosophe de Ferney, j'ajouterai avec
franchise que peu de spectacles étaient naguère aussi mal tenus que
celui de la rue Richelieu. Comme au temps d'Augias, cette salle
réclamait les travaux d'un nouvel Hercule pour nettoyer ses portiques,
son vestibule, son foyer, ses loges, son parterre, dont les banquettes
salies, rapetassées, annonçaient presque l'indigence dans un lieu où
tout doit respirer la richesse et un luxe national. Que vous dirai-je
encore de ces misérables tréteaux où se vendaient les rafraîchissemens!
Il est peu de tavernes qui n'offrent des buffets plus décens à Paris. On
eût presque cru qu'il n'y avait point de budget pour les dépenses
urgentes.
Quant à l'architecture intérieure, point de grandiose: que signifiaient
pour le premier théâtre du monde civilisé, quelques ornemens en bois
marbré, peint ou doré, lorsque partout dans la capitale, les glaces, les
stucs, les mosaïques, le porphyre, les statues de marbre, de bronze et
d'albâtre décorent les hôtels, les magasins, les boutiques, même celles
des herboristes, et se trouvent prodigués dans tous les cafés.
Cependant nous savions que le prince propriétaire de ce théâtre, avait
accordé quatre cent mille francs pour le réparer et l'embellir. Des
personnes dignes de foi nous avaient assuré que son altesse sérénissime
eût même donné une somme plus forte si on l'eût demandée et jugée
nécessaire. Nous devions nous attendre à des merveilles: c'était la
volonté du prince, c'était le voeu de Talma; nous étions donc entièrement
préparés à nous extasier sur des décorations monumentales, parfaitement
en harmonie avec nos chefs-d'oeuvre dramatiques. Philoménor était
persuadé d'ailleurs que l'élévation du génie de Corneille et de Racine
avait pénétré l'architecte d'un noble enthousiasme; et les vers de vos
poètes, ajoutait-il, auront inspiré des idées sublimes, des idées dignes
de ces hommes immortels.
Cependant je m'aperçus que la foule grossissait et se pressait autour
des portes qui s'ouvraient. «Entrons, dis-je à mon ami, nous n'en
disserterons que plus à notre aise.»
Le vestibule nous parut aussi bien orné, que le plafond, écrasé par la
masse de l'édifice, semblait le permettre. Après avoir admiré un des
chefs-d'oeuvre de Houdon, je veux dire la statue de Voltaire en marbre
qui nous parut placée là tout exprès pour y recevoir les admirateurs de
son beau talent, et y narguer ses ennemis par un rire véritablement
sardonique, nous prîmes possession de deux places à l'orchestre, d'où
nous pouvions parfaitement tout voir, tout entendre, et nous communiquer
mutuellement nos observations. Nos yeux avaient parcouru l'ensemble et
les détails: notre étonnement fut grand; des colonnes de bois, assez
mesquines, avaient été abattues et remplacées par de petits cylindres
dorés, cent fois plus mesquins encore. «Que ne prenait-on un moyen
terme, me dit tout bas le jeune Grec? Si quelques colonnes gênaient la
vue du spectacle, il fallait en réduire le nombre, les diminuer de
grosseur, les revêtir de stuc, mais non les détruire entièrement. Quelle
idée singulière ont eu les architectes en soutenant ces galeries par
des fuseaux de fer doré[3]!» «Pas tant ridicule, lui répondis-je, c'est
peut-être une espièglerie des artistes; n'auraient-ils point voulu
représenter le caractère distinctif de la société de ce théâtre, dont
l'autorité occulte, l'autorité despotique est tombée depuis si
long-temps en quenouille. À quelle époque sera-t-il plus urgent de
mettre en vigueur la loi salique? Voici une anecdote, nous dit un de ces
hommes que l'on appelle furets de coulisse, et que le hasard avait placé
à côté de moi: Voici une anecdote qui prouve bien ce que vous venez
d'avancer. Un de mes amis, auteur d'une comédie moderne, fut informé que
sa pièce avait été reçue à l'unanimité, mais qu'aucune époque n'avait
été fixée pour la mise en scène, et conséquemment pour la
représentation. Heureux sous un rapport, et pourtant désespéré, il se
rend chez une de nos meilleures comédiennes, lui conte sa mésaventure,
et surtout lui lit avec chaleur le rôle qu'il avait fait exprès pour
elle, un rôle tout à la fois gai, naïf, touchant, ingénu, et dans
lequel la célèbre virtuose crut apercevoir sur-le-champ tous les élémens
du plus brillant succès. Lorsque le poète eut achevé sa lecture,
l'excellente actrice lui dit: Rassurez-vous, votre affaire ira bien, je
m'en charge; j'en réponds; vous serez joué, et sous peu. Quelques momens
après elle monte dans sa voiture, se rend au comité français alors
réuni, et sans autre préambule, demande quel jour on devait distribuer
les rôles de la comédie, de M. D***, qu'elle venait d'entendre réciter
et dont elle était encore émerveillée.--Il serait assez difficile,
Mademoiselle, lui répondirent quelques importans personnages du
sanhédrin comique, il serait assez difficile de vous donner à ce sujet
une réponse bien certaine et bien précise. Vous ne l'ignorez pas, la
tragédie de M. S***, le drame de M. P***, la comédie de M. G***, doivent
par ordre de date passer nécessairement avant la pièce du jeune auteur
auquel vous prenez un si vif intérêt. À dieu ne plaise! nous ne sommes
pas ici dans l'usage de faire de passe-droits à qui que ce
soit.--J'admire vos scrupules, repartit en riant Mlle ***; je vous
crois sur parole; je dirai plus, je suis très-persuadée qu'aucun auteur
n'oserait à juste titre vous démentir sur un point aussi délicat. Mais
songez donc, je vous prie, que la comédie de M. D*** est véritablement
charmante; songez qu'elle a le mérite de l'à-propos; c'est tout à Paris:
il y aurait plus que de la sottise à n'en pas profiter; et puis mon
rôle, oh! oui, mon rôle est délicieux; enfin, je vous l'annonce
très-positivement, si la pièce n'est pas mise à l'étude lundi prochain,
le jour même, comptez sur ma démission, j'y suis parfaitement décidée.
À cette déclaration aussi inattendue que foudroyante, tous les auditeurs
sont justement consternés. Le trésorier croit voir sa caisse vide ou
renversée. On se tait; on ne trouve pas la plus petite objection à
présenter contre des argumens aussi forts qu'irrésistibles. À l'instant
même les rôles sont distribués; et en moins de quelques semaines la
comédie de M. D*** fut apprise, jouée et applaudie à tout rompre.
Ce fait n'est pas sans exception, reprit un de mes amis, qui, m'ayant
aperçu, était venu se mêler à notre conversation. Quelle finesse aussi,
Messieurs, n'a pas été obligée d'employer la jolie Mlle *** pour vaincre
tous les obstacles qui s'opposaient à ses débuts, et pour se soustraire
à ce joug que s'est laissé imposer si bénévolement la troupe du premier
théâtre.
Au sortir du conservatoire, dont elle était élève, elle commença par
prendre des leçons de déclamation d'un de nos plus célèbres acteurs,
chez lequel elle se rendait chaque jour. Insensiblement, en formant son
écolière, le maître ressentit pour elle un sentiment plus vif que
l'amitié, une affection qui ressemblait beaucoup à celle du tendre
Abeilard pour la nièce du chanoine Fulbert. Mais, hélas! il ne rencontra
pas dans Mlle *** une Héloïse. Sans rebuter précisément un homme qu'elle
avait tant d'intérêt à ménager, Mlle ***, coquette et prude tour à tour,
éludait, par des réponses évasives, de souscrire à des avances qu'elle
ne voulait pas écouter. Tout en récitant les vers du Misanthrope de
Molière, elle saisit si complètement dans ses relations avec son
pédagogue dramatique, le caractère de la coquette, tracé par le poète,
que cette habile Célimène parvint facilement à tromper ce crédule
Alceste. Les progrès de Mlle *** devinrent surprenans. Elle s'en
aperçut, et désira débuter: le maître promit; à l'entendre, il menait
tout le comité, presqu'entièrement composé, disait-il, de femmes dont
l'autorité se bornait à des caquets, qu'il avait le secret de faire
taire par quelques soins délicats, et quelques attentions recherchées.
Cependant le jour du début n'arrivait point; Mlle *** s'aperçut que les
espérances que lui donnait son professeur n'étaient pas aussi solides
qu'il avait désiré le lui faire croire. Toutefois, elle ne voulut pas
rompre brusquement avec lui; en fille prudente, ses visites devinrent
plus rares; et probablement quand elle se crut appuyée par des
protecteurs plus puissans, les visites cessèrent tout-à-fait; le maître
s'en étonna; à la surprise succéda le mécontentement. Un jour, bien
conseillée sans doute, Mlle *** écrivit à Messieurs les sociétaires une
requête humble et polie dans laquelle elle demandait à débuter.
L'aréopage comique connaissait son talent; la réponse fut un refus,
qu'on pouvait regarder presque comme absolu. On daigna l'adoucir en le
motivant «Il y en avait tant d'autres avant elle; on ne pouvait tout au
plus lui donner qu'un jeudi, et encore ce jour était si rapproché, que
la représentation de faveur qu'on semblait vouloir bien lui accorder
devait être regardée comme illusoire.» D'après cette réponse Mlle ***
écrit un second placet dans lequel elle sollicite une audience. Cette
fois sa demande fut octroyée. Parée de sa jeunesse, de sa beauté, de ses
grâces, encore embellie par la toilette la plus recherchée, la belle
aspirante se rend au théâtre dans l'équipage le plus élégant. Des
domestiques richement vêtus, qui l'avaient accompagnée, ouvrent la
portière, et lui aident à descendre; l'un se charge de son cachemire,
l'autre de son ombrelle; suivie de ce cortège imposant, elle reçoit avec
grâce, sous le péristyle, la main d'un sociétaire, qu'un heureux hasard
avait conduit sous les portiques de la salle.
Mlle **** est introduite; à sa vue, les acteurs sont éblouis; quelques
actrices froncent le sourcil, ou montrent un sentiment d'humeur mal
dissimulé, lorsque la modeste pétitionnaire adresse à l'assemblée un
petit discours le plus adroitement tourné, dans lequel tous les
amours-propres sont flattés, caressés, adulés avec un art et surtout un
débit parfait. Elle finissait par témoigner aux sociétaires le regret
profond qu'elle ressentait d'avoir pour ainsi dire perdu l'espoir
d'entrer dans une société dont les membres étaient aussi remarquables
par les plus rares talens que par les qualités du coeur et de l'esprit.
Elle ne voulait pas, disait-elle, les contraindre, quoiqu'elle possédât
entre ses mains une pièce qui semblait lui en donner le droit. Elle
ajouta qu'elle était décidée à n'en pas abuser. Et au même instant, elle
tire de son sac, et présente au comité un ordre de début, signé du
ministre.
Le précieux papier passe ou plutôt vole de main en main; on peut à peine
en croire ses yeux. On lit, on relit l'ordre de début; l'embarras est
général; on se regarde, on étudie chaque physionomie, on s'interroge
réciproquement des yeux; et l'on finit par ne rien décider.
Témoin de cette singulière irrésolution, Mlle *** est prête à se
retirer. Tout-à-coup, elle reprend l'arrêté du ministre qu'examinait
encore un acteur, et le déchire en mille morceaux. À cette scène
imprévue tous les visages s'épanouissent. L'honorable société se croit
débarrassée de la fausse position où elle se voyait réduite, et que tout
était fini. Combien ne fut-elle pas désappointée quand la fine
postulante déclara qu'elle acceptait néanmoins avec reconnaissance, la
proposition de début que les sociétaires lui ont faite pour le jeudi
suivant.
À peine Mlle *** est-elle sortie, à peine a-t-elle regagné sa voiture,
que la séance devient extrêmement orageuse. On délibère. On cherche un
biais pour revenir sur une décision qu'on n'avait regardée jusque-là que
comme un refus civil et honnête.
On se détermine donc à lui répondre, que le début promis pour le jour
suivant ne pouvait avoir lieu; qu'une répétition d'ensemble, absolument
indispensable, était impossible, attendu que les lundi, mardi et
mercredi étaient pris pour les soins qu'exigeait une pièce depuis
long-temps à l'étude.
Nouvelle réplique de Mlle *** où elle déclarait qu'elle était tellement
pénétrée de son rôle, qu'une répétition d'ensemble était superflue, et
qu'elle comptait définitivement sur les offres du comité. Cette fois sa
lettre n'était pas adressée à la société, mais bien à l'un des coryphées
les plus influens, à son ancien maître, qu'elle qualifiait de président
en chef du comité; et cette dernière épître fut expédiée sans être
cachetée.
À la réception de cette curieuse missive, le président prétendu était
absent: d'abord la suscription déplut à tous. Ensuite puisque la lettre
n'était point cachetée, on arrêta unanimement qu'aucune convenance
n'empêchait d'en faire sur le champ la lecture. Si l'adresse avait
déplu, le contenu parut bien plus difficile à digérer: Mlle *** a une
mémoire très-fidèle. En écrivant donc à l'ancien directeur de ses
études, la jeune élève était étonnée des difficultés qu'elle éprouvait;
et surtout d'être éconduite d'une manière aussi peu d'accord avec la
puissance qu'il s'était vanté d'exercer sur le comité, composé presque
entièrement de femmes, qu'il devait si facilement réduire au silence en
faisant _des avances à celle-ci_, en prodiguant des promesses à
celle-là, quelques douceurs à cette autre; et tous ces mots étaient
soulignés.
Sur ces entrefaites, lorsque l'indignation était à son comble, l'acteur
auquel la lettre avait été spécialement écrite, arrive. Les reproches
les plus vifs et les plus amers lui sont adressés. Et d'abord, il n'y
avait point de président dans une société où il ne devait se trouver que
des égaux. Que signifiaient d'ailleurs les expressions soulignées?
Les explications données par le sociétaire inculpé, ne paraissant pas
satisfaisantes, plusieurs de ces dames lui firent vivement sentir
combien les expressions relatées dans la lettre, leur étaient sensibles
et blessaient leur extrême délicatesse.
Enfin, tout bien calculé, les sociétaires, un peu remis d'une première
émotion, ne pouvant revenir décemment sur leurs pas, prirent le parti de
se résigner, et de jouer dans les pièces que Mlle *** avait choisies
pour son début. Le sacrifice était grand, mais pour tempérer la joie
qu'un succès eût pu causer à la débutante, on mit en réquisition le ban
et l'arrière-ban de tous les claqueurs à la solde, qui furent mandés,
non pour l'applaudir, mais pour la siffler à toute outrance. Ces
prudentes mesures furent déjouées. La vue de Mlle *** que les claqueurs
ne connaissaient pas, excita leur admiration. Dès les premières scènes,
elle eut le secret de capter leur bienveillance; et ce point capital
obtenu, au lieu de siffler, ils se joignirent au public pour lui
prodiguer des applaudissemens mérités.
On assure que, le soir même, l'ancien maître de la débutante donna sa
démission, et qu'il reçut le lendemain l'invitation de se rendre aux
Menus-Plaisirs; non seulement il y trouva M. l'intendant, mais un sage
ministre qui lui rappela toutes les bontés dont il avait été comblé par
le gouvernement, et lui déclara que si sous vingt-quatre heures il ne
réparait pas la faute de la veille, il serait aussitôt privé de ses
pensions, et même de celle de retraite. Cet excellent acteur fit à ce
sujet de mûres réflexions; et fort heureusement pour les sociétaires, il
se décida à recevoir encore long-temps les applaudissemens d'un public
qui sait si bien apprécier son beau talent.
«Cette anecdote est très-piquante, lui dis-je; mais reprenons le fil de
nos observations qui nous ont procuré le plaisir de l'entendre.
Décidément, je crois que nos architectes conserveront éternellement le
goût des colifichets. Partout on est forcé de le répéter. Nous ne les
verrons jamais revenir à ce beau réel qui résulte de l'étude des
convenances, méditées et réfléchies.
«Les lois immuables de ce beau, reprit Philoménor, sont pourtant écrites
sur tous les monumens de l'antiquité. Le laps des siècles ne les a point
altérées; tous les ans le gouvernement envoye des élèves à ses frais
pour les étudier sur la terre classique des arts. Mais à quoi bon? si le
fruit qu'on se promet de ces utiles voyages se dessèche et tombe avorté.
Pour nous, mon cher ami, sans cesse nous les admirons ces lois
immortelles qui ont guidé dans leurs travaux les Vitruves français à
Sainte-Geneviève et au Val-de-Grace, au Louvre et au Luxembourg, à
Trianon et à Versailles. Pourquoi certains hommes ont-ils les yeux
fermés?
«Le rideau amarante est d'un grand effet; ses plis onduleux sont
parfaitement calqués, et semblent céder au poids des broderies et des
crépines d'or. Mais comment ne pas rire de l'espèce d'arlequinade
qu'offre le coup d'oeil général de la salle, et qui n'est que le résultat
de tant de nuances bizarrement assorties, et surtout très-défavorables
pour la toilette des femmes?
«N'est-il pas étonnant, me disait encore Philoménor, que l'on ait exilé
de leur sanctuaire Thalie et Melpomène[4]? Quoi! ces deux muses n'y ont
pas leurs attributs les plus remarquables! N'eût-on pas dû, en
conscience, sacrifier une vingtaine de mille francs, pour y placer
dignement ces deux soeurs d'Apollon avec les trophées de leur gloire? Que
dites-vous encore de ces magots grisâtres si pesants et si laids, et que
pourtant l'on appelle des Amours? N'était-il pas encore facile de
ménager au-dessus des loges un asile pour les bustes de nos principaux
poètes? On les avait tout sculptés; en les ôtant du foyer, ils eussent
pu être remplacés par ceux des auteurs plus modernes, tels que La Harpe,
Chénier, Beaumarchais qui les ont suivis dans la même carrière, et qui
pourtant ne s'y trouvent pas. Les images des pères de la scène
française, transportées ainsi au milieu des spectateurs, eussent en
quelque sorte paru jouir de leurs triomphes et s'associer à nos
plaisirs. Je ne me trompe point, les peintures du plafond me semblent
faites sur papier[5]; au devant des galeries du haut et du centre de la
salle, on croit retrouver du papier; on en remarque même dans
l'intérieur des loges; il faut pourtant excepter celle du propriétaire,
qui me paraît très élégamment décorée. Pour ne point blesser le ton
d'uniformité, n'eût-on pas dû disposer toutes les premières sur le même
modèle, et draper les secondes et troisièmes avec des tissus moins
riches, mais plus solides.»
«Avec cinquante mille francs, et beaucoup moins, je me serais chargé de
les faire tapisser toutes d'après votre plan, nous dit un inconnu qui
avait écouté notre conversation, et que je pris pour un négociant de la
capitale; voyez, Messieurs, ajouta-t-il, comme cet or est grossièrement
appliqué; je crains bien que son éclat ne soit pas plus durable que tout
le clinquant de l'Odéon et de l'Opéra provisoire.» «Pour moi, reprit
Philoménor, je crois vos architectes entièrement brouillés avec les
sculpteurs pour les statues et bas-reliefs en marbre et les fondeurs en
bronze, dont ces messieurs font si peu d'usage; et je suis convaincu
qu'ils ont de plus une antipathie très-marquée pour les marchands
d'étoffes en laine, coton et soieries, dont ils se servent le moins
possible.» «En revanche, reprit notre voisin en souriant, je soupçonne
fort qu'ils ont fait à la sourdine un arrangement exclusif avec les
plâtreurs, barbouilleurs et fabricans de papiers peints; peut-être ma
présomption n'est-elle pas dénuée de vraisemblance.» «Mais supposez,
répliquait Philoménor, un étranger aussi passionné que moi pour l'art
dramatique; supposez un étranger qui, pour se rendre plus tôt à Paris,
courrait toujours la poste sans s'arrêter dans aucune des villes où sont
vos plus célèbres ateliers et vos plus florissantes manufactures;
supposez encore que cet Italien, ce Russe, ce Polonais se fasse dès le
soir même de son arrivée conduire de suite au premier théâtre, au
théâtre Français par excellence, et que son Cicerone l'introduise par un
des escaliers latéraux dans l'enceinte intérieure de la salle; quelle
idée se fera-t-il de la France et de son industrie? Oh! bien
certainement, en apercevant les plus riches substances de la nature et
les produits réels des arts, imités uniquement à coups de pinceau, il
doutera si vous avez les talens nécessaires pour sculpter les matières
dures; et si dans vos départemens vous possédez la plus petite carrière
de granit. Vous croira-t-il même initiés à ces procédés utiles qui
marmorisent les pierres gypseuses, ou qui déguisent, sous une couche de
stuc, des murs grossiers ou de frêles colonnes en bois, lorsqu'il ne
verra nulle part l'emploi brillant de ces incrustations savantes et de
ce précieux mastic? Ne se persuadera-t-il pas que vous éprouvez une
affreuse disette d'étoffes précieuses et même communes, en réfléchissant
avec quelle parcimonieuse économie on les a mises en oeuvre dans vos
décors? Et, quand la toile sera levée, il se figurera être placé dans un
magasin de couleurs, devenu le péristyle d'un palais.»
«Plaisanterie à part, lui dis-je, mon cher Grec, ce théâtre eût été
très-convenable pour les Variétés ou l'Ambigu-Comique; mais il n'a pas
cette gravité qu'exige la première scène tragique du monde civilisé. La
petitesse raccourcie du plan, et son insignifiante restauration,
auraient dû décider le directeur des travaux à mettre au concours la
restauration de cette salle; et on eût été pour lors à l'abri de ces
gauches et sottes méprises. Cet édifice était, ce me semble, assez
important pour rendre cette mesure indispensable.»
On était prêt de commencer la pièce: il se fit un grand silence.
Philoménor m'entendit soupirer bien bas ces mots: Ô France! ô ma chère
patrie! quel usage fait-on de tes arts! ne seraient-ils réservés que
pour décorer les palais et les monumens de l'étranger[6] ou les magasins
de tes artistes[7]? Le rideau avait disparu. Philoménor, immobile,
craignait, pour ainsi dire, de respirer, dans la crainte de perdre un
hémistiche de la pièce; mais je le vis plus d'une fois frapper du pied,
et se courroucer, d'une manière très-sérieuse, contre ces éternels
habitués dont le catarrhe inguérissable sert mieux que les sifflets,
l'antipathie ou l'esprit de parti dont ils sont animés. Les deux pièces
étaient finies, et le jeu parfait de nos grands acteurs tragiques ou
comiques, qui presque tous avaient paru sur la scène, avait rempli le
jeune Grec d'étonnement. «Vous avez pu vous convaincre, mon cher ami,
lui dis-je, que les bons acteurs ne sont pas aussi rares au premier
théâtre que voudraient le faire croire certains prôneurs du temps passé.
Selon ces messieurs, les grands talens étaient alors si communs, qu'on
avait sifflé jusqu'à Larive, Fleury et Mlle Raucourt, artistes devenus
depuis l'objet de leur éternelle admiration et de leurs inconsolables
regrets. Nous avons été à portée d'apprécier la valeur de ces touchantes
élégies. Quand Talma, Lafont[8], Michelot, Firmin, Desmousseaux nous
restent; quand nous avons Mmes Duchesnois, Paradol, Bourgoin, pour la
tragédie; quand Damas, Armand, Cartigny, Faure, Baptiste, Monrose,
Stoklet[9], Menjaud, Mmes Mars, Leverd, Demerson, Dupuis, Dupont,
Hervey, brillent dans les salons de la comédie française; quand
plusieurs de ces acteurs, de ces actrices, ont un égal succès dans les
deux genres, doit-on crier que tout est perdu? quand enfin Mlle Mante
apparaît subitement comme un météore qui doit un jour éclipser toutes
ses rivales, on doit être parfaitement rassuré. Mais l'autorité ne
devrait-elle point empêcher qu'on suivît à son égard le système
d'Harpagon pour son cher trésor? MM. les sociétaires se contenteront-ils
de la posséder comme une belle médaille nouvellement frappée, que l'on
conserve dans un coffre-fort bien fermé, qu'on montre, suivant le
caprice, aux curieux, mais qu'on ne met point en circulation? Afin de
démentir complètement les lamentables et sinistres prédictions sur la
ruine prochaine du premier théâtre, pourquoi ne pas adopter Bernard de
Bruxelles, et Lagardère, Mmes Gros et Valmonzey, dont les débuts ont été
si heureux? Pourquoi ne pas recevoir comme des enfans prodigues échappés
de la maison paternelle, Saint-Eugène et Victor, qui marchent de
triomphe en triomphe dans les pays étrangers et les départemens?
Pourquoi ne pas rappeler Michot, dont le jeu rond et plein de franchise
plaisait universellement, et qui n'a quitté la scène qu'au moment où il
était en possession de la faveur publique? S'il joue à Rouen et
ailleurs, qui l'empêche de jouer à Paris?
«Il est donc aisé d'apercevoir qu'avec des acteurs aussi transcendans et
les recrues que je propose, on pourrait se consoler de la disparition
d'artistes aussi justement célèbres, que le temps ou l'amour de la
retraite ont enlevés à nos plaisirs.» «Soit, pour le présent, reprit
Philoménor; mais que deviendra votre premier théâtre, si vous ne songez
pas plus à l'avenir? car enfin, malgré ce tribut d'éloges, très-mérité
sans doute, au moins pour quelques sujets, permettez-moi de n'être pas
entièrement de votre avis. Ne fût-ce qu'en raison de l'âge, il est
malheureusement trop vrai que les rôles de jeunes premiers doivent être
depuis long-temps vacans. On tomberait dans une grave erreur si l'on se
figurait être éternellement propre à remplir le premier emploi, parce
qu'on est parvenu à déclamer passablement des vers; et si l'on croyait
qu'avec des traits ignobles ou communs, une taille grêle ou de
portefaix, on doit exclusivement, et par droit d'ancienneté, représenter
jusqu'à l'âge caduc, les marquis de Molière, les chevaliers à la mode et
l'homme du jour.»
«Je vous comprends, lui répondis-je; vous voulez qu'on se souvienne
qu'il est indispensable d'avoir été favorisé d'autres dons que de celui
d'un bel organe, et qu'il faut avoir reçu une figure régulière, mobile
et piquante, les formes, l'aisance, les grâces de certains élégans du
jour. Vous joignez sans doute encore à ces avantages une mémoire
imperturbable et d'heureuses dispositions pour saisir au besoin tous les
tons, tous les airs, toutes les nuances des différens caractères. Avec
ces qualités réunies, je le prédis, un pareil sujet comblera tous les
voeux; il fera fureur; on se disputera les loges pour l'entendre, ne
fût-ce même que pour le voir: que dis-je? elles seront retenues un mois
d'avance pour quelque nouvelle pièce; la salle sera trop petite; elle ne
pourra contenir les spectateurs, et surtout les spectatrices; on
s'étouffera jusque dans les corridors. Mais ce merveilleux, cet
incomparable acteur, éblouissant de jeunesse, de beauté et de talent, ce
nouveau Molé, ce nouveau Talma, qui doit produire ce concours, cette
affluence, où est-il? Quel heureux coin de la France le possède?
serait-il introuvable dans une population de trente millions d'hommes?
ou plutôt serait-il encore à naître?»
«Et pourtant, répliqua un des conteurs d'anecdotes, n'est-il pas
souverainement ridicules de voir presque continuellement remplacer à ce
théâtre les jeunes adolescens par des femmes travesties?» «Vous avez
raison, repris-je; on met en réquisition des acteurs qui font prospérer
un petit théâtre lyrique, pour les transplanter dans un spectacle où
l'on ne chante point; je veux désigner Perlet. Certainement cet acteur
prendrait avec plus d'avantage la route de Feydeau ou du Vaudeville,
pour y faire valoir ses moyens comme musicien, qui ne lui seront presque
d'aucun usage rue Richelieu. Pour une raison toute opposée, ne
conviendrez-vous pas avec moi que Lemonnier, dont l'organe est si faible
comme chanteur, mais dont la tenue dans certains rôles est si pleine de
dignité, dont le physique est d'ailleurs très-agréable, ferait bien de
postuler l'emploi de jeune premier au Théâtre-Français? Si ces
transmigrations avaient lieu dans les grandes et petites académies de
musique, lorsque les chanteurs et les cantatrices perdent leur voix sans
cesser d'être des comédiens parfaits, que d'excellens acteurs ne
conserverait-on pas à l'art dramatique! D'ici à longues années, Dérivis,
Nourrit, Martin et Huet, Lepeintre et Tiercelin, Émile et Potier, et
cent autres, ne parleraient de retraite absolue; ils passeraient
seulement, pour ainsi dire, d'un trône à l'autre, et le temps seul les
avertirait de léguer aux élèves qu'ils auraient formés, le sceptre de
leur génie.»
Tout en faisant ces réflexions, nous allâmes respirer au foyer, où mon
ami se complaisait à graver dans sa mémoire les fidèles images des
auteurs dramatiques que la France a produits. «Les bustes de tant de
grands hommes, lui dis-je, qui ont enrichi MM. les comédiens du Roi,
doivent bien exiger chaque année les soins qu'on leur a dernièrement
prodigués, et dont ils avaient tant besoin. D'autres, tels que La
Fontaine et Quinault, mériteraient bien que la pierre fût métamorphosée
en marbre.»
«Pourquoi, me dit Philoménor, ne trouvai-je pas dans ces salons les
portraits des Lekain et des Dumenil, des Larive et des Clairon, des
Préville et des Contat, des Raucourt et des Saint-Prix? quelle juste
récompense pour ces acteurs! quel encouragement pour ceux qui leur ont
succédé, quelle jouissance pour les étrangers et tous ceux qui ne les
ont connus que par tradition! Une pareille galerie serait précieuse, si
les portraits en étaient peints par les Robert Lefebvre, les Prud'hon,
les Gérard et les Kinson. Un pareil usage, que nous avons déjà vu dans
certains grands établissemens, tels qu'à l'École de Médecine,
l'Académie[10] et malheureusement un peu trop tard à Feydeau, produirait
mille heureux effets, s'il était suivi par tous les grands et petits
théâtres, au moins pour les talens renommés.»
En nous quittant, nous formâmes le projet d'entendre successivement
_Régulus_ si fortement écrit, les beaux vers et les scènes si touchantes
de _Clytemnestre_, sans oublier _Sylla_. «Attendez-vous à être encore
vivement ému, dis-je à mon Grec. Le caractère de ce farouche dictateur
est neuf au théâtre: Talma, il faut l'avouer, y développe un talent
unique; vous verrez s'il n'y rend pas inimitablement la sombre
profondeur d'un politique consommé dans les forfaits, et blasé sur les
assassinats. Ce portrait, si ressemblant, serait intolérable si l'auteur
n'en avait pas affaibli l'horrible teinte par des sentimens dignes de
toute la fierté, de toute la grandeur d'une âme véritablement romaine.
Cette pièce, comme celle de _Clytemnestre_ est sans amour. Outre le
mérite du style, des coups de théâtre multipliés captivent l'attention
et soutiennent l'intérêt jusqu'au dénouement le plus inattendu.
Indépendamment d'autres motifs, telle est je crois, la raison du
prodigieux succès de cette tragédie.»