qu'elle le vit éloigner les occasions de se trouver avec elle,
s'abstenir des occupations auxquelles ils avaient coutume de se livrer
en commun, comme de toucher du luth ensemble, ensemble de lire la Divine
Comédie du Dante et quelques autres livres français et provençaux, on
pense bien que la mélancolie s'empara de son âme. Elle examinait, une à
une, chacune de ses actions, chacune de ses pensées, pour voir ce qui
avait, pu lui déplaire en elle, et ne pouvant trouver sa faute, elle se
désolait et fondait en larmes. Alors elle s'avouait son amour pour lui,
alors elle l'accusait de cruauté pour n'avoir point répondu à une
affection si passionnée, puis ses réflexions la conduisaient à se taxer
de vanité et de folie: c'était une pure illusion de sa part d'avoir cru
qu'elle lui était chère. Jamais le lui avait-il dit? Jamais, peut-être,
il n'avait arrêté sur elle, un seul instant, une seule de ses pensées.
Elle s'ingéniait à se prouver à elle-même que les soins de Buonvicino
envers elle n'étaient que reflet ordinaire de la courtoisie d'un
chevalier, que les manières naturelles à tous les seigneurs avec toutes
les jeunes filles; puis son coeur cherchait querelle à sa raison, et lui
rappelait ces mille niaiseries ineffables, qui sont tout pour les
amants. Il ravivait en elle la poésie des premiers troubles de l'âme,
tant de transports intérieurs que le visage ne révèle pas, tant de
craintes de n'être pas comprise, tant de joie de l'avoir été. Ces
souvenirs lui persuadaient de nouveau que Buonvicino l'avait aimée, et
son esprit se perdait de plus en plus dans ce labyrinthe d'impressions
diverses, uni exaltent un voeu déçu, une espérance trompée. Tantôt elle
se reprochait de ne pas avoir assez dévoilé son coeur, tantôt de ne pas
l'avoir couvert de voiles assez épais, et, ne trouvant dans le passé,
dans le présent, que chagrins et souffrances, elle cherchait à
s'étourdir, et à bannir de sa mémoire ces illusions qu'elle s'efforçait
de prendre en pitié. Elle se vantait d'être libre, guérie, oublieuse;
elle revenait à ses lectures, à son luth, à ses promenades; mais les
sons de l'instrument lui rappelaient la voix qu'ils avaient coutume
d'accompagner; ses livres lui présentaient mille allusions à ses
sentiments vivants ou détruits, des passages qu'il lui avait expliqués
autrefois, et qui demandaient encore leur interprète; et quelles étaient
tristes et monotones ces promenades solitaires, où ne raccompagnait plus
l'espérance de trouver son amant sur ses pas!
Mais aux grandes passions elles-mêmes le temps est un puissant remède.
Marguerite devait à la fin se convaincre qu'elle avait été vraiment la
dupe d'une illusion, lorsqu'elle vit Buonvicino négocier son mariage
avec Pusterla. Cet amour, qui ne s'était jamais nourri que de son propre
attrait et de ses propres espérances, elle devait enfin sans trop
d'efforts en détacher son coeur. Autour d'elle, tout retentissait des
louanges de Pusterla: les prouesses qu'il avait accomplies dans la
dernière expédition contre Plaisance avaient porté la renommée de son
courage dans toute la Lombardie; c'en était assez pour ouvrir l'âme de
Marguerite aux séductions d'un nouvel amour. Quelle est la femme qui,
d'un bomme couvert de gloire, n'aime à pouvoir dire: «Il est à moi!»
Aussi, lorsque son père lui demanda si elle se trouverait heureuse
d'épouser Pusterla, elle ne repoussa pas l'idée de cette alliance. Quand
elle eut connu ce jeune seigneur, le trouvant doué de toutes les
qualités qui conviennent à un gentilhomme et à un chevalier accompli,
elle bénit le ciel de l'avoir tellement favorisée, et mit en lui tout
son bonheur. Dès qu'elle fut sûre de l'aimer et d'en être éternellement
aimée, elle lui promit à l'autel la plus vive, la plus tendre, la plus
céleste affection.
Les mémoires du temps s'accordent tous à louer la nouvelle épouse.
«Belle, disent-ils, courtoise, spirituelle, d'une bienveillance affable
envers ses inférieurs, d'une inépuisable charité pour les pauvres, d'une
humeur égale, d'une conversation charmante, constante dans cette douceur
de caractère qui, chez les femmes, équivaut à tous les autres dons, et
le plus précieux de tous pour leur bonheur et celui des êtres qui les
entourent.» Elle eut certainement des défauts; quelle créature en est
exempte? mais les historiens ne les rappellent point, peut-être parce
qu'au charme d'une grande jeunesse elle joignit une grande infortune:
car l'homme est aussi enclin à oublier lus imperfections de ceux qui
obtiennent sa pitié, qu'à en inventer dans ceux qu'il envie. Il nous est
revenu, d'un autre côté, que ses égaux l'accusaient de s'étudier à
paraître belle, bonne et vertueuse. Ceux qui croient que la suprême
vertu consiste à s'abstenir, lui faisaient un crime de s'entremettre
dans les malheurs d'autrui pour y porter secours; elle faisait du bien,
donc elle fit des ingrats, qui cherchaient dans la médisance une excuse
à leur ingratitude: ceux-ci disaient que sa dévotion n'était que
bigoterie; d'autres assuraient que ses bienfaits ne partaient point
toujours d'un coeur pur ni d'une intention droite; un plus grand nombre
lui reprochait de ne point connaître le monde parce qu'elle préférait la
naïveté du sentiment et la simplicité de la franchise à ces politesses
compassées que le monde enseigne et prétend imposer. En un mot, elle
avait tout ce qu'il faut de vertus pour donner prise à la médisance et
pour faire le bonheur de ceux qui la connaissaient et rapprochaient. Que
dire de celui qui la possédait?
Les étranges idées qu'on se formait alors du mariage permettaient à une
femme, bien plus, si elle était belle et de haut rang, lui faisaient un
devoir d'attirer près d'elle un ou plusieurs cavaliers qui lui dédiaient
leurs emprises, sérieusement dans la guerre, ou par simple galanterie
dans les tournois. Marguerite se déroba encore à cet usage de son temps,
parce qu'elle ne croyait pas qu'on pût faire de la morale un jeu et une
affaire de mode.
Si la pensée de Buonvicino ne lui revint pas à la mémoire, si elle ne se
rappela jamais les premiers rêves de sa jeunesse, c'est ce que je ne
saurais dire. Ce que je sais, c'est qu'un premier amour s'efface
difficilement et même qu'il ne s'efface jamais. Ce que je sais encore,
c'est que la vertu la plus rigide ne saurait inculper d'innocents
souvenirs.
Ce fut par des sentiments bien différents que passa le coeur de
Buonvicino. A tort il avait cru sa passion éteinte, elle n'était
qu'assoupie, et, lorsqu'il vit sa bien-aimée accroître de jour en jour
le bonheur de Pusterla, il sentit se ranimer l'antique flamme. Comme
l'amitié l'autorisait à fréquenter la maison de Marguerite, il put voir
s'épanouir dans la femme les germes de vertus qu'il avait reconnus dans
la jeune fille. La constante et paisible sérénité qu'elle répandait sur
les jours de son mari, lui montra les fruits de l'éducation à laquelle
il avait assisté. Les songes de joie innocente et tranquille qui
l'avaient charmé aux jours de ses rêves fleuris, lorsque lui souriait
l'espoir de posséder un jour le bien suprême, il les voyait réalisés,
mais réalisés pour la félicité d'un autre, et cet autre était son ami,
et lui-même, de ses mains, il lui avait préparé, cette béatitude; et cet
ami, chaque fois qu'ils se trouvaient ensemble, versait dans son sein la
plénitude d'un coeur ivre de joie, lui dépeignait, avec l'ardeur d'un
nouvel époux, les vertus de Marguerite que chaque jour lui découvrait
plus parfaites, et le bénissait d'avoir tourné ses yeux sur un objet si
bien fait pour les fixer. Ainsi alimentée par la conviction des
éclatantes qualités de sa bien-aimée, et cependant, renfermée de manière
à ce que rien n'en pût transpirer, la passion de Buonvicino croissait
avec un progrès rapide; il appelait bien à son secours la raison;--la
raison! excellent remède pour oublier ou pour prévenir; mais quand la
passion est là vivante et nous presse, où est sa force, à cette
impuissante raison?
Cependant l'amour de Pusterla pour Marguerite s'était ralenti, et il se
donna bientôt tout entier au soin d'être agréable au prince. Je me
trompe: son amour n'avait pas diminué; mais, un peu de l'humeur de nos
modernes, il le mêlait à toutes les petites ambitions mondaines; il
l'étouffait sous un tumultueux amas de pensées étrangères, et pour se
signaler par les emplois, les armes, la magnificence, il laissait de
côté les incomparables douceurs du foyer domestique; il était peu
capable de les goûter, porté, comme nous l'avons dit, à chercher le
bonheur dans les orages de l'âme ou dans les agitations de la vie.
Aussi, lorsque la première ébullition de son amour pour Marguerite se
fut apaisée, il chercha dans des amours différentes, ou dans les liens
renoués d'éphémères passions, des joies moins paisibles et plus
brûlantes. Toutefois, je le répète, sa tendresse et son estime pour sa
femme n'en avaient point souffert; phénomène que je m'arrêterais à
expliquer, s'il était plus rare.
Il s'absentait de Milan pendant des mois entiers. Quand il y restait,
absorbé par la cour et les réunions brillantes, il avait bien peu de
temps à donner à Marguerite. Lorsqu'elle éprouva la douleur de fermer
les yeux au plus tendre des pères, Pusterla voyageait avec le prince
hors du Milanais; il n'accourut point la consoler: il se contenta de lui
écrire de ces paroles de condoléance qui ont si peu d'empire sur le
coeur lorsqu'elles ne sortent pas des lèvres de la personne aimée.
Au contraire, dans ce malheur, Buonvicino fut pour Marguerite un ami
véritable. Blâmant en lui-même l'abandon où la laissait Pusterla, il
redoubla avec elle de soins affectueux, et se montra plein d'un noble et
désintéressé sentiment de pitié.
Mais de la pitié à l'amour le passage est rapide! Non, aucune séduction
n'égale celle des larmes dans les yeux de la beauté, ni celle du plaisir
de les essuyer d'une main consolante. La muette et gracieuse
reconnaissance avec laquelle Marguerite recevait les soins de
Buonvicino, l'abandon naturel à la douleur, touchaient vivement
celui-ci, qui se sentait heureux de jouir des menus droits de l'amitié.
La communauté des sentiments, des opinions, des sympathies, les élans de
la magnanimité et de la commisération, tout enfonçait plus avant
l'affection dans l'âme de Marguerite, dans l'âme de Buonvicino la
passion. Il comprit que la passion le liait désormais à cette femme, et
il s'enflamma encore lorsqu'elle devint mère, mère de l'enfant le plus
chéri, en qui s'incarnait pour lui tout le bonheur rêvé dans le temps
des chimères, et quand il la vit remplir sans orgueil, sans ostentation,
forte, tendre, heureuse, tous les devoirs de la maternité.
Dans les manières de Buonvicino, Marguerite ne reconnaissait ou ne
voulait reconnaître qu'un effet et qu'une suite de l'affection qu'il
avait portée à sa jeunesse. Hautement persuadée de la vertu du
chevalier, elle ne songeait point à se retrancher dans la réserve et la
sévérité qu'elle aurait certainement adoptées si elle se fût aperçue
qu'il cherchait à lui inspirer un sentiment qui ne pouvait exister sans
crime. Mais les yeux d'un amant se font aisément des chimères. Les
grâces de la familiarité, les délicatesses d'une âme élevée, la
confiance ingénue et passionnée qu'il trouvait dans Marguerite,
laissaient entrevoir à Buonvicino quelques espérances pour l'avenir de
sa passion. De quelle nature étaient ces espérances? c'est ce qu'il
ignorait et ne voulait pas savoir, ou s'il y réfléchissait, elles lui
paraissaient innocentes. Trahir un ami, déshonorer une femme qu'il
admirait encore plus qu'il ne l'aimait, et pour qui son amour était né
de l'admiration qu'elle lui inspirait, c'était une pensée qui ne pouvait
seulement se présenter à son esprit. Il n'ambitionnait rien de plus que
de lui dire combien il brûlait pour elle, de lui raconter sa passion,
ses souffrances, de lui montrer qu'il ne l'avait point trompée alors
qu'il présentait à son imagination de jeune fille un mystère facile à
pénétrer, et de quelles douleurs il avait été torturé lorsqu'il l'avait
arrachée de son coeur, ou du moins lorsqu'il avait tenté de le faire. Le
comble de ses désirs, c'eût été de connaître que Marguerite agréait son
amour, qu'il ne lui déplaisait point de se savoir adorée par lui,
qu'elle recevrait avec satisfaction l'hommage de ces emprises
chevaleresques, dans lesquelles il s'était toujours glorieusement
signalé. C'est là ce qu'il croyait désirer, ce qu'il désirait peut-être;
quoique ce soit de semblables rêves que la passion se repaisse
lorsqu'elle veut justifier un premier pas,--ce premier pas, que tant
d'autres suivront sous l'impulsion d'une fatalité inévitable.
Buonvicino, dans ses intervalles de sang-froid, s'apercevait qu'il
nourrissait des illusions, et il tenta divers moyens pour arracher de
son âme un sentiment criminel. Il voyagea quelque temps; mais il fut
bientôt de retour, persuadé que l'absence est comme le vent qui éteint
les étincelles et avive les incendies. Il chercha des distractions dans
le monde et les plaisirs; mais que toute joie lui paraissait muette,
décolorée, lorsque Marguerite ne la partageait pas! Comme le spectacle
de la vanité, de l'égoïsme, de la bassesse humaine le ramenait plus
épris à la chère image de sa bien-aimée! Il essaya de prier, mais le
fantôme adoré, inévitable, se plaçait entre lui et Dieu, comme la plus
belle créature que le ciel eût formée. Il essaya tout, en un mot, tout,
excepté le seul remède dont il sentit l'efficacité absolue, un exil sans
retour.
Enfin, pressé par la violence, de sa passion et la persuasion de son
innocence, Buonvicino résolut de la découvrir à Marguerite. Mais que sa
bouche en prononçât l'aveu devant elle, c'est en vain qu'il eût osé
l'entreprendre; il lui avait toujours fait un mystère de sa passion
lorsqu'elle était pure et permise et qu'il pouvait espérer de la voir
accueillie; comment se serait-il décidé à la lui révéler, lorsqu'il
devait tout redouter d'une semblable révélation? Il recourut, dans cette
incertitude, à ces moyens mixtes, qui sont le refuge de ceux qui ne
savent pas prendre un ferme parti, et il se résolut à lui écrire. Il
médita longtemps sa lettre, l'écrivit, l'effaça, l'écrivit de nouveau
pour l'effacer encore. Il recommençait, et, à la moitié de sou oeuvre,
saisi de repentir, il jetait son roseau. Aucune phrase n'était assez
modérée, aucun mot assez chaste, aucune expression, aucun raisonnement
assez entraînants: jamais feuille de parchemin ne subit semblable
torture.
Enfin il termina sa lettre. L'amitié qui l'unissait à la famille
éloignait tout soupçon; les affaires et les plaisirs retenaient Pusterla
hors de chez lui la plus grande partie de la journée; il put, sans
crainte, charger un valet de remettre sa lettre à Marguerite.
Mais, du moment que le valet eut mis le pied hors de la maison, quelle
tempête dans le coeur de Buonvicino! quels rêves! quelles craintes!
quelles espérances! Combien il aurait voulu n'avoir pas fait cette
démarche! combien il aurait voulu la faire autrement! Comme chaque mot,
chaque phrase, chaque pensée du fatal billet lui revenaient à l'esprit
comme un crime, un crime accompagné du châtiment et du remords.
[Illustration.]
«Qui sait? lui bourdonnait sa raison, le valet oubliera; il ne l'aura
pas trouvée. Environnée d'autres personnes, il ne lui remettra pas ma
lettre,--il me la rapportera. Je veux la déchirer, la brûler, et... Non,
jamais, jamais je ne le lui révélerai. Je fuirai loin, si loin que je ne
puisse entendre parler d'elle. Je l'arracherai de mon coeur; je l'y
effacerai sous l'image d'un amour nouveau; d'autres soins, d'autres
plaisirs, d'autres souffrances me la feront oublier... Mais quoi!
n'est-elle pas digne de toutes les félicités? n'est-elle pas la plus
aimable, la plus noble, la plus charmante de toutes les femmes?... un
ange? Et si mon âme s'est enhardie jusqu'à l'adorer, n'est-il pas juste
que je souffre pour un si digne objet? Où est la douleur qui ne soit
payée par le don de son amour?--Eh! si je l'obtenais ce don inestimable?
si je lui étais cher? si elle me le disait? Non, non, jamais! jamais!
Malheureux qui ai voulu la tenter et troubler son repos! Reviens,
reviens, messager! Puissé-je te rappeler! puisses-tu me rapporter que la
mission n'a pas été remplie!»
Ainsi grondait l'orage dans l'âme de Buonvicino pendant que le valet se
rendait du palais des Visconti à la demeure, des Pusterla et qu'il en
revenait. Il n'y avait pas là d'horloges qui lui mesurassent les
minutes, mais il les comptait aux battements d'un coeur désespéré, à la
violente succession de ses idées, qui les lui faisaient paraître
l'éternité. Ses pas désordonnés se portaient ça et là dans sa chambre:
au plus léger bruit, il prêtait l'oreille. Quels fantômes ce retard
n'évoqua-t-il pas? Enfin, il mil la tête à la fenêtre ouverte au premier
souffle des tièdes zéphyrs d'avril; il découvrit son messager. Chacun
des pas de cet homme dans l'escalier enfonçait au coeur de Buonvicino
une pointe acérée. Quand il le vit soulever la portière et se présenter
devant lui, il n'eut pas la force de le regarder en face ni de
l'interroger. Celui-ci fit un salut et dit: «Je l'ai remis aux mains de
la dame.» puis il sortit.
Cette parole si naturelle, si simple, si attendue qu'elle dût paraître,
le replongea dans le désordre de ses pensées. Il se jeta sur un siège,
et l'effet que sa lettre avait dû produire sur Marguerite vint donner un
nouvel aliment à ses tortures. Perdre l'estime de sa maîtresse était le
plus redoutable malheur qui pût lui arriver. Puis il se flattait que sa
lettre n'était pas faite pour lui attirer un si affreux châtiment.
«Peut-être, disait-il, l'a-t-elle agréée? peut-être me prépare-t-elle
une tendre réponse? peut-être, la première fois que je la verrai, me
laissera-t-elle entendre que je ne lui suis pas odieux? Oh! savoir
qu'elle m'aime! l'entendre de sa bouche! le voir seulement dans ses yeux
qui parlent mieux que toutes les paroles! C'est là, c'est là ce qui me
rendrait heureux pour toute ma vie. Avec quelle sollicitude je
m'efforcerais de complaire à tous ses désirs! Prouesses guerrières,
exploits de courtoisie, que ne ferais-je pas pour augmenter l'amour de
ma dame et pour me rendre toujours plus digne de son amour.--Mais, si
c'était le contraire? si elle se croyait outragée! si je ne suis à ses
yeux qu'un vil séducteur?...»
Jeunes gens mes contemporains, qui vingt fois avez passé par des
circonstances semblables sans éprouver de pareilles agitations, qui
méditez froidement la séduction, et en attendes avec joie les effets,
vous souriez au récit du trouble de cet homme et vous dites qu'il n'est
pas naturel. Mais, jeunes gens, mes contemporains, la main sur la
conscience: si vous aviez le coeur de Buonvicino, si les objets de vos
passagers désirs ressemblaient à Marguerite... Allons raillez donc
encore mon chevalier.
Bulletin bibliographique.
_Le Barreau_, par M. OS. PINARD, avocat à la Cour royale de Paris. 1
vol. in-8 de 500 pag. Paris, 1843. _Pagnerre_, 6 fr.
Quel est l'avenir réservé au barreau? Les avocats conserveront-ils
longtemps encore l'influence qu'ils avaient su conquérir depuis un
demi-siècle par leurs talents et par leurs services, ou sont-ils
condamnés à devenir bientôt, connue le leur prédisent leurs ennemis, des
agents d'affaires n'ayant d'autre considération que celle qui s'attache
à la probité! Au temps seul il appartient de résoudre cette question. Ce
qui paraît positif, c'est que le présent ne ressemble déjà plus au
passé. Une foule de motifs, qu'il serait trop long d'énumérer ici,
menacent le barreau de lui faire perdre prochainement la haute position
à laquelle il était parvenu à s'élever. Sans doute il compte encore
parmi ses principaux membres des orateurs éloquents, de savants
jurisconsultes et des esprits distingués, mais où sont maintenant les
jeunes soldats destinés à remplacer dignement un jour les généraux
actuels? En d'autres termes, où sont les convictions et les passions
politiques? où sont les causes criminelles ou civiles qui ont fait la
fortune et la gloire des avocats d'autrefois? où est l'auditoire avide
d'entendre etde recueillir religieusement leur parole? où est la
magistrature capable de les écouter et de les comprendre?
D'ailleurs, pendant les trente années qui viennent de s'écouler, le
barreau a eu une existence si glorieuse, il a joué un rôle si
considérable dans l'histoire de la France, qu'il peut bien se reposer un
peu de ses triomphes passés. Sous la Restauration et depuis la
révolution de Juillet, que d'orateurs n'a-t-il pas fournis à tous les
partis! Ne sont-ce pas des avocats qui ont repoussé avec succès toutes
les attaques tentées contre les plus précieuses libertés de la nation,
la liberté de la presse, la liberté individuelle, la liberté de
conscience et d'examen, l'institution du jury, etc.; qui ont détendu et
parfois arraché à la mort les malheureuses victimes des discordes
civiles; qui ont proclamé les premiers au palais comme à la tribune le
grand et salutaire principe de la souveraineté du peuple? Quelques-uns,
il est vrai, prirent parti pour l'autorité absolue contre la nation;
d'autres, gorgés d'honneurs et de richesses, trahirent la noble cause
qu'ils avaient d'abord embrassée; mais le plus grand nombre restèrent
fidèles à leurs opinions, et la France n'oubliera jamais que, sous la
Restauration et pendant les treize années qui suivirent sa chute, les
plus utiles victoires de la liberté,--celle de Juillet exceptée,--furent
remportées par des avocats.
C'est le barreau de cette époque mémorable que M. Os. Pinard a choisi
pour le sujet de ses études; ce sont ses principaux membres qu'il a
peints d'après nature et dont il expose aujourd'hui les
portraits.--Avocat lui-même, rédacteur en chef du journal judiciaire _le
Droit_, M. Os. Pinard a vu souvent poser devant lui les grands orateurs
qui lui servaient de modèles; chaque jour, pour ainsi dire, il pouvait
retoucher, compléter, finir son travail; aussi ses premières esquisses,
déjà si ressemblantes, ont-elles atteint peu à peu à un degré de
perfection difficile à égaler. Pour parler un langage moins
métaphorique, le livre qu'il vient de publier estl un de ces ouvrages
que la critique se complaît à louer sans aucune réserve ni expresse ni
tacite, car elle y trouve toutes les qualités que le goût le plus
irréprochable pourrait désirer: beaucoup d'esprit, de bon sens, de
profondeur, d'habileté et un style qui rappelle toujours la belle langue
française du siècle dernier. Est-il un grand nombre de livres dont on
puisse faire un pareil éloge?
Par sa naissance, par ses antécédents, par ses convictions, M. Os.
Pinard appartient au parti démocratique. Cependant il n'est pas
exclusif. Il a rendu aux avocats qui ont attaqué ou trahi la liberté la
même justice qu'à ceux qui l'avaient constamment aimée et défendue.
Peut-être même a-t-il été trop indulgent en s'efforçant d'être
impartial;--peut-être, et c'est le seul reproche que nous lui
adresserons, aimerait-on à voir éclater çà et là une indignation plus
vive contre les trahisons et les apostasies, malheureusement si communes
à notre époque? «Combien d'hommes, dit M. Pinard, entraînés par le
courant, éblouis à l'aspect des rives nouvelles, ont oublié les rives
qu'ils avaient parcourues? Est-ce un crime de changer, quand ce n'est ni
la bassesse du coeur ni la séduction de l'intérêt personnel qui vous
conduisent au changement? L'homme, afin de rester le même, doit-il
rester muet, doit-il rester sourd, doit-il rester aveugle? Son esprit
s'est-il construit d'avance une prison d'où il ne doive plus sortir?
Changer, n'est-ce pas agir? agir, n'est-ce pas vivre?» Cette doctrine
est spécieuse et spirituelle, mais on en a fait un si déplorable abus
depuis plusieurs années, qu'il faut mieux, selon nous, la combattre même
injustement, que de paraître lui donner une sorte d'approbation
raisonnable. Il y a dans ce monde où nous vivons tant de consciences
disposées à la mettre en pratique, qu'il est vraiment inutile de la
prêcher.
_Le Barreau_ commence, par une vive et spirituelle introduction dans
laquelle M. Os. Pinard a esquissé rapidement l'histoire du barreau
depuis la révolution de 1789 jusqu'à nos jours.--Viennent ensuite des
notices biographiques et critiques plus on moins longues, mais toujours
complètes, de MM. Delamalle, Mérithou, Persil, Berryer, Laine, de
Vatisménil, de Martignac, Chaix-d'Estange, Paillet, Hennequin, Berville,
Bonnet, Tripier, Michel de Bourges, Philippe Dupin, Manguin, Bellart,
Ferrère, Odilon-Barrot, Teste, Barthe, Dupin aîné, Marie,
Romiguières.--Enfin M. Pinard a cru devoir ajouter à ces études et
portraits cinq curieux articles déjà publies dans _le Droit_, et qui ont
pour titre: _Omer Talon, le Parlement Meaupou, les Avocats à l'Assemblée
nationale, Lepelletier de Saint-Fargeau, le Procès Baboeuf._
_Les Jésuites_; par MM. MICHELET ET EDGAR QUINET. 1 vol. in-18.--Paris,
1843. _Paulin_. 2 fr. (Troisième édition.)